Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé du chapitre précédent : Par un été particulièrement torride, Camus s'inquiète de la destination de la dernière mission de Milo. Après les évènements dramatiques ayant marqué leur résurrection, cela fait maintenant trois ans que les deux chevaliers vivent officiellement ensemble et que le Verseau se voit tenu éloigné de tout ce qui touche aux Enfers sur ordre d'Athéna. Néanmoins, le Français se doute de l'amoncellement de nouveaux nuages noirs. Il finit par céder au sommeil en se remémorant ses souvenirs. À son réveil, Milo se tient devant lui. Leurs retrouvailles sont tendres, mais le Scorpion les interrompt, car il a d'abord des révélations à lui faire. Des révélations que Camus devine aussitôt désagréables.
C : Troisième lecture intégrale ? Eh bien tu m'en vois honorée, et un peu confuse aussi, car j'ai toujours du mal à me convaincre que l'on puisse autant apprécier mes histoires Mais j'en suis infiniment heureuse. Le Camu-Milo, c'est un peu comme tomber dans la potion magique d'Olélix, une fois qu'on les apprécie, on en revient rarement. J'essaye de tisser au mieux leur histoire, tout au moins celle que j'imagine après la fin de l'opus principal du canon. C'est un grand compliment que tu me fais en disant que ma façon de raconter te donne l'impression de vivre avec eux. C'est un peu mon but. Les rendre accessibles, dépeindre leur humanité derrière l'armure. Donc contente de savoir que j'y parviens. Merci pour ton commentaire, et bonne lecture pour ce nouveau chapitre.
CHAPITRE 56 : LES RÉVÉLATIONS DE MILO
Le logis du Verseau était plongé dans une pénombre mordorée. Afin de préserver un peu de fraîcheur, Camus gardait les volets mi-clos durant la journée, mais la lumière crue du soleil parvenait à s'infiltrer par le moindre interstice. L'appartement conservait néanmoins une atmosphère à la fois agréable et reposante, et Milo le réinvestit avec un soupir d'aise malgré ses soucis. Loin d'être de nature casanière, il n'en appréciait pas moins la douceur de ce qu'il considérait comme un havre de paix. Leur havre de paix.
À son habitude, Camus le suivit silencieusement. Tout au plus manifesta-t-il un soupçon d'impatience en ne s'installant pas dans son fauteuil favori pour attendre qu'il prît la parole. Adossé contre le mur, près de la fenêtre ouverte, en face de lui, les bras croisés sur la poitrine, le Français respirait un calme détachement que Milo savait parfaitement faux. Son amant avait beau se blinder derrière l'imperturbabilité indéchiffrable de son cosmos pour lisser la réalité de ses émotions, et poser sur lui un regard tranquille, le Grec ressentait sa nervosité à travers le lien qui les reliait.
Ce qui n'aidait pas vraiment le Scorpion à exposer ses craintes. Le Verseau n'avait déjà que trop souffert précédemment, et il allait devoir choisir ses mots avec soin. Refusant pour l'instant de croiser les yeux de velours sombres qu'il sentait peser sur lui avec insistance, Milo s'accordait encore quelques secondes avant de prononcer les paroles qui risquaient de faire basculer leurs existences.
À l'affût de la plus infime des modifications de l'expression du Grec, Camus mesurait la préoccupation de celui-ci à son hésitation à livrer la raison de son inquiétude. Rongeant son frein, il patientait. Milo finirait par lui révéler la vérité. Comme il le faisait toujours. Son brusque repli, à la limite de la désaffection après l'euphorie de leurs retrouvailles, le convainquait cependant qu'il se tramait quelque chose qu'il n'allait pas aimer.
Ils avaient beau partager leur vie, certaines de leurs missions demeuraient confidentielles, et aucun ne se serait permis d'interroger l'autre sur les détails de ses déplacements en service commandé si ce dernier ne lui disait rien. Tout au plus, échangeaient-ils une adresse, ou le nom d'un contact, lorsque leur devoir les tenait éloignés durant plusieurs semaines. Mais parfois, l'immersion en eaux troubles ne leur laissait même pas cette possibilité.
Dans le cas présent, le silence du Scorpion avait été principalement dicté par le désir de maintenir Camus à l'écart de toutes sources d'inquiétude. Il ignorait que le Verseau connaissait déjà le lieu de son séjour, mais le Français doutait que ce simple aveu lui coûtât autant. Il allait certainement lui livrer des éléments en relation directe avec le domaine d'Hadès. S'il se fiait à son intuition, et à la mine particulièrement préoccupée de Milo, ces informations le concernaient par ricochet. Pour que le Scorpion envisageât de déroger à sa promesse de ne jamais l'impliquer de trop près dans les actions touchant aux Enfers, il avait dû se produire un évènement majeur dont les retombées risquaient fatalement de l'atteindre.
Les secondes s'égrenaient, telles des heures, mettant la patience de Camus à vif. Il n'entrevoyait qu'un seul sujet propice à l'épanchement du Grec, et ce sujet, il l'espérait autant qu'il le redoutait. L'expression à présent renfrognée de Milo trahissait sa tension. Affalé dans le canapé, une bière à la main, celui-ci fixait obstinément la bibliothèque devant lui sans rien dire.
Ni tenant plus, Camus finit par demander.
« Ta mission n'a pas été aussi positive que tu l'espérais ?
— Si, elle s'est parfaitement déroulée. Et c'est bien ça le problème, répondit le Grec en posant enfin des yeux soucieux sur lui.
— Milo, je sais que tu reviens du Royaume d'Hadès, avoua le Verseau en espérant débloquer en partie la situation.
— Comment ?
— Peu importe. Shion ne t'avait apparemment pas demandé la confidentialité sur ton lieu de déplacement.
— Aiolia ? » devina le Scorpion, en fronçant les sourcils de contrariété.
Ne souhaitant pas devenir source de discorde entre les deux amis, Camus secoua la tête de façon indistincte, entre le oui et le non, avant de rappeler son compagnon à l'ordre.
« Ne cherche pas à noyer le poisson. La question n'est pas là, et tu le sais. Tu as beau me le cacher, je suis parfaitement au courant que Shion te délègue parfois auprès des juges d'Hadès. Mais jusqu'à présent, je crois que tu l'as toujours fait à visage découvert, en demandant une rencontre officielle. Or cette fois-ci, tu t'es dissimulé en passant par un chemin qui en principe ne mène plus nulle part. »
Milo savait déjà qu'il n'éluderait aucune de ses révélations. Cela aurait été déloyal, même s'il risquait de raviver une plaie ouverte d'ici quelques minutes. Il se promit toutefois de tancer vertement le Lion dès qu'il le reverrait. S'il avait informé ce dernier de sa destination, c'était avant tout pour que quelqu'un puisse rapidement le trouver en cas de problème. Shion lui-même ignorait comment il allait s'y prendre pour rentrer clandestinement aux Enfers. En aucun cas, il n'avait mis son ami dans la confidence pour plonger Camus dans les affres de l'incertitude.
Les bras toujours fermement serrés contre son torse, le Verseau paraissait plus déterminé à se prémunir contre un nouveau coup du sort, qu'à lui opposer une distance raisonnable pour mener correctement la discussion à son terme. Ému par cette manière particulière de tenir tête à l'adversité, Milo se sentit envahi par une bouffée d'amour tendrement protecteur.
« Viens près de moi », tenta-t-il de le circonvenir, en posant sa canette sur la table basse pour lui tendre la main.
Mais Camus le connaissait trop pour ne pas deviner qu'il allait essayer de minimiser l'impact de ce qu'il avait à dire en le distrayant de caresses. Il n'avait généralement rien contre les attentions câlines de son partenaire, mais il jugeait le moment vraiment inapproprié. Plus que tout à présent, il désirait savoir. Si possible en conservant l'esprit suffisamment clair. L'attitude indécise de son amant ne faisait que lui assurer qu'il s'était produit quelque chose qui allait l'atteindre. Milo craignait apparemment vraiment pour lui et Camus se blinda dans sa posture distante.
« Ta mission à mis en évidence un point dérangeant ? » l'interrogea-t-il en ignorant son geste.
Avec un soupir de dépit à la fois désolé et inquiet, le Grec s'appuya contre le dossier du divan. Camus était parfois beaucoup trop perspicace pour son propre bien.
« Apparemment, certains éléments bougent, répondit-il sans livrer davantage d'informations.
— Comme ? » insista le Verseau d'une voix froide, qui masquait admirablement les battements à présent plus rapides de son cœur.
L'expression plus grave, le Scorpion le dévisagea quelques instants en silence. Son regard lourd d'hésitation suffit pour que le Français cernât définitivement le nœud du problème. Trois ans avaient beau s'être écoulés depuis le départ de Sergueï, l'évocation de son fils égratignait toujours la même blessure douloureuse.
« Milo, s'obstina-t-il, en refusant délibérément de porter attention à la nouvelle moue d'invite du Scorpion, pour qu'il le rejoignît.
— J'ai vu Shaka , avoua celui-ci du bout des lèvres. En fait, je me suis rendu en catimini sur le territoire d'Hadès pour le rencontrer en toute discrétion. Tu sais qu'il s'astreint de plus en plus souvent à des visites furtives chez nos ex-ennemis. Enfin furtives… Furtives pour leur faire croire qu'il s'y rend de son propre chef, au nez et à la barbe d'Athéna. »
Calmement Camus inclina la tête. Cela faisait partie du plan initial de leur déesse quand elle avait remis Sergueï entre les mains d'Hadès. De par sa position ambiguë lors de sa résurrection, la Vierge bénéficiait de toute l'attention du Seigneur du Monde Souterrain, persuadé qu'était le frère de Zeus qu'il faudrait bien peu de chose pour que sa nièce perdît définitivement son sixième gardien à la foi ébranlée. Il tolérait donc les incursions fréquentes de celui-ci sur son Domaine, en espérant de toute évidence récupérer un jour ce combattant exceptionnel dans son propre camp.
Depuis trois ans, Shaka jouait ainsi double jeu, tout en laissant planer un voile trouble sur sa présence récurrente aux Enfers, ici même, au Sanctuaire. Parallèlement, il menait une autre mission délicate, en s'acquittant d'une surveillance étroite auprès de Sergueï, qu'il s'ingéniait à desservir envers les Spectres, suivant les ordres d'Athéna.
Camus connaissait les grandes lignes du destin tragique dévolu à son fils, mais il ignorait précisément de quelle manière Shaka s'y prenait pour porter préjudice à l'enfant. Il savait simplement que son honneur de chevalier lui interdisait d'intervenir. Le cœur bardé des certitudes d'un devoir, qui s'effritaient chaque fois un peu plus lorsque par mégarde on évoquait le devenir de Sergueï devant lui, il respectait encore sa parole donnée à Athéna de ne pas chercher à revoir le petit Russe, parce que le bonheur de Milo en dépendait, et qu'il ne voulait pas condamner Saga à plus de remords qu'il n'en avait déjà, en plaçant ce dernier dans la position de le châtier.
S'il accomplissait un pas de travers dans cette affaire, il savait que même Shion ne pourrait pas détourner les foudres de la sanction divine qui le guettait. Saga devrait l'exécuter, et Milo serait capable de vendre son âme au Diable pour l'en empêcher. Alors il ne montrait rien, cadenassant son chagrin, ses regrets et ses doutes, sous l'indifférence qu'il avait si bien appris à manier. Néanmoins, depuis le jugement rendu par Athéna, trois ans plus tôt, il évitait la Vierge.
« Shion m'a demandé d'évaluer la situation, poursuivit le Scorpion sans le quitter des yeux. Je sais que tu n'apprécies pas le rôle de Shaka dans cette histoire, mais je dois reconnaître qu'il est vraiment à la hauteur des attendes d'Athéna. C'est même un artiste dans sa façon d'avancer sans y toucher. Il est parvenu à faire gober aux Spectres qu'il vient se recueillir chez eux parce qu'il trouve l'atmosphère des cercles des Enfers plus respirable que celle du Sanctuaire pour se rapprocher du divin. Ils sont tous à présent persuadés qu'il ne s'est jamais totalement remis de la nouvelle vie que lui a offerte notre déesse, alors qu'il lui avait clairement manifesté son désir d'abandonner ses fonctions auprès d'elle lors de sa mort. Et certains ne rechignent plus à s'entretenir avec lui. Figure-toi qu'il a même fini par retenir l'attention de Minos. Il ne se passe plus une incursion officieuse de Shaka sans que ce cher Juge ne lui tourne autour comme un papillon attiré par la lumière. Visiblement, notre Vierge le fascine. »
Malgré son ressentiment, l'information arracha un bref sourire au Français.
« Je serais curieux de savoir ce qu'en pense Shura », ne put-il s'empêcher de commenter avec un soupçon d'amusement.
Il était à présent de notoriété publique que la Vierge et le Capricorne entretenaient une relation hors norme, que bien peu arrivaient encore à précisément définir, mais qui par certains côtés semblait aussi forte que celle qui liait le Verseau et le Scorpion.
« Ça, c'est une question que je te laisse aller lui poser, répliqua Milo avec un sourire de connivence. Tu as toujours eu de meilleurs rapports avec le Capricorne que moi. Et puis, depuis la sentence de notre déesse le concernant, il est devenu un soupçon irascible sur la question », acheva-t-il avec plus de gravité.
Ils y étaient. Pille là où Camus savait que le bât allait blesser. Pour que Milo évoquât aussi ouvertement ce passé douloureux, il fallait qu'il fût confronté à l'impossibilité de l'y soustraire. Il n'y avait qu'une seule explication envisageable. Le plan d'Athéna progressait « positivement ».
Son statut de chevalier incitait le Verseau à se réjouir de cette réussite, mais le devenir de la partie très personnelle de l'enjeu qu'il avait abandonné au bon vouloir d'Hades tordait son cœur d'angoisse. Inspirant profondément de façon discrète pour se détendre, il poussa pourtant Milo à lui confier l'exacte vérité.
« Et si tu me disais clairement ce qu'il se passe ? »
Le Grec déglutit avec difficulté avant de commencer. Dieu qu'il détestait ce qu'il avait à dire. Mais se taire, ce n'était que reculer pour mieux sauter.
« D'après Shaka, il ne faudra plus très longtemps pour que Sergueï obtienne le Surplis auquel il se destine, commença-t-il. Ses professeurs s'y emploient activement. Le plus souvent, c'est Eaque qui l'enseigne. Mais en raison de sa situation bien particulière, Kagaho, Muy et Pharaon prennent aussi le relais. C'est Shaka qui leur a soufflé de se partager ainsi la tâche. Il savait qu'en leur proposant ça, il isolerait encore plus le gamin. En ne dépendant de personne directement, tout le monde peut ignorer Sergueï facilement, à partir du moment où il a fait correctement ce qu'on attend de lui. Les Spectres ont beau savoir qu'il leur sera d'une aide précieuse plus tard, son arrivée très spéciale ne facilite pas vraiment son intégration. Le fait qu'il soit demeuré un moment parmi nous, en toute impunité, les perturbe aussi. Si Athéna ne s'y était pas opposée, Sergueï aurait engagé sa foi auprès d'elle, et ils le savent très bien. »
Le regard presque suppliant, Milo s'interrompit. Il venait de révéler l'essentiel au Verseau, et celui-ci était suffisamment intelligent pour en tirer des conclusions correctes. Mais comme il le craignait, Camus n'était pas décidé à se satisfaire d'une approche générale des évènements. Froidement, comme si la situation ne le concernait pas, il l'admonesta.
« Continue. »
Ne pas lui répondre revenait à le condamner aux pires suppositions, et à exposer leur couple à des tensions malvenues. Plus que quiconque, le Scorpion savait qu'ils devaient rester soudés. L'incertitude de l'avenir qui se dessinait menaçait directement Camus, et il était déterminé à tout faire pour le maintenir en sécurité. Malheureusement, cela passait par la collaboration du Français à sa propre sauvegarde, et donc, un minimum de franchise de sa part.
Avec un soupir à fendre l'âme Milo enchaîna.
« D'après ce que j'ai cru comprendre, son précédent apprentissage auprès de Death Mask était un parcours de santé, par rapport à celui qu'il emprunte aujourd'hui. Il n'existe aucun autre enfant autour de lui, et il n'a pas d'ami. Le seul qui accepte de lui parler hors des entrainements, c'est Aphrodite, lorsque celui-ci se déplace pour occuper ses nouvelles fonctions d'ambassadeur auprès des trois Juges. Mis à par le chevalier des Poissons, Sergueï n'a personne à qui se raccrocher. Mais même s'il ne le repousse pas, Aphrodite n'a pas les coudées franches pour le réconforter. Le faire serait d'ailleurs clairement s'opposer aux ordres d'Athéna. Et de toute façon, celui-ci ne passe pas plus de quatre ou cinq jours par mois aux Enfers. Sergueï n'est pas heureux. Il est même à deux doigts de craquer, et Shaka ressent de plus en plus souvent une vibration qui le place à part issue de son cosmos. »
La gorge sèche, le Scorpion observait chacune des réactions du Français, réactivant en parallèle au maximum le lien qui les rattachait pour tenter de le percer à jour. Mais face à lui, Camus faisait front en lui opposant une parfaite image d'impassible indifférence, comme un monolithe que rien n'atteint en surface. Il ressentait pourtant sans difficulté son chagrin, mais il n'avait aucune idée des décisions qu'allait engendrer celui-ci. Et cela l'inquiétait.
Le Verseau était connu pour être un chevalier raisonnable, capable de disséquer avec calme et intelligence les tenants et les aboutissants d'une situation avant de faire un choix. On le disait suffisamment froid pour analyser un problème sans débordement émotif. Certains racontaient même qu'il était dépourvu de sensibilité, ce qui lui permettait d'avancer, quoi qu'il lui en coûtât. L'ennui, c'était que le Verseau n'était justement pas dépourvu de sensibilité. Il étouffait littéralement sa manifestation. Nuance. Et pour avoir déjà assisté aux dérives malheureuses du Français quand ce dernier était soumis à trop de contraintes, Milo redoutait un nouvel incident dans ce sens.
La question que posa soudain Camus l'en convainquit, tant elle trahit son refus de se rendre à l'évidence.
« Quelle sorte de vibration ?
— Tu te doutes très bien de laquelle, répondit-il à contrecœur. Cela pourrait s'apparenter à la révolte qu'Athéna espère.
— Et Hadès laisse faire ? s'entêta le Verseau, avec un déni de la réalité qui lui échappait totalement et qui fit mal au Scorpion.
— C'est aussi le désir et le choix d'Hadès de découvrir jusqu'où peuvent aller les pouvoirs de ton fils. À ses risques et périls, lui rappela le Grec, en muselant sa propre indécision sur la justification du sacrifice de Sergueï par Athéna. Camus, je ne fais que te rapporter des faits, qui confirment ce que nous attendons depuis trois ans. Ressaisis-toi. »
Pris en faute par le ton doucement grondeur de son compagnon, le Verseau comprit que la rigidité neutre qu'il se forçait à conserver ne trompait pas celui-ci. Un instant, il hésita. Milo le couvait d'un regard si rempli d'amour, qu'il aurait été facile de s'ouvrir à lui. Il faisait confiance au Scorpion, mais il avait appris à gérer seul ses problèmes. Et pour l'heure, même avec la meilleure volonté du monde, trop de choses s'entrechoquaient dans sa tête.
Il devait d'abord les démêler, et surtout, faire le meilleur choix. Avant tout, il ne voulait pas inquiéter davantage son amant. Il le devinait déjà assez préoccupé comme cela. Baissant les yeux, il espéra lui cacher son agitation intérieure. D'une voix basse il ne put néanmoins s'empêcher de constater.
« Je trouve regrettable que nous devions nous servir de Sergueï de cette manière. Il n'est coupable de rien, si ce n'est d'être né. Mon devoir me commandait de résister à Aslinn. Je suis le seul responsable. Et aujourd'hui, je bénéficie de la clémence de notre déesse, alors que mon fils joue sa vie sans le savoir. C'était un enfant adorable, qui ne pensait qu'à servir et à aider les autres. Lorsque Zoltan me maintenait prisonnier en Russie, il n'a pas hésité une seconde à s'interposer entre lui et moi. Et il n'avait pas encore sept ans. Il n'a pas mérité son sort. »
Mal à l'aise, Milo répondit :
« Il a pu changer, tu sais.
— Ça, c'est à toi de me le dire », répliqua le Camus, en relevant brusquement la tête pour planter son regard assombri de colère dans le sien.
Le Scorpion se mordit les lèvres. Ne jamais laisser au Verseau la possibilité de contre-attaquer.
« Je ne l'ai pas rencontré », mentit-il, en espérant ne pas se trahir d'un battement de cil.
En fait, ce n'était pas un réel mensonge. Les rares fois où Shion l'avait officiellement délégué chez Hadès, il n'avait jamais eu l'opportunité de parler directement à l'enfant. À trois ou quatre occasions, il l'avait brièvement aperçu, alors que leurs chemins ne se croisaient pas vraiment. Il l'avait toutefois approché suffisamment, pour se rendre compte que Serguei semblait encore moins le porter dans son cœur qu'autrefois. Le petit lui en voulait et lui jetait invariablement un regard noir.
Milo pouvait le comprendre. Du temps qu'il séjournait au Sanctuaire, il avait toujours existé entre eux une sorte de rivalité pour l'affection de Camus, que le Grec n'avait jamais cherché à gommer malgré son statut d'adulte. La façon brutale dont Athéna l'avait ensuite coupé du lien unique qui le reliait à son père n'avait pas arrangé les choses. Sergueï n'y était pas préparé. Il venait en outre de vivre une journée particulièrement éprouvante, et il n'aspirait qu'à retrouver celui dont on allait le séparer définitivement.
Tout s'était déroulé si rapidement, que Milo lui-même avait été pris au dépourvu. Lorsqu'il avait compris ce que projetait leur déesse, saisi de pitié, il avait inutilement espéré bénéficier de quelques minutes pour raisonner le petit garçon, à défaut de le rassurer. Mais apparemment Athéna ne disposait pas de temps. Sous la douleur du transfert opéré entre leurs esprits Sergueï s'était évanoui, et Milo n'avait dû qu'à sa résistance de chevalier de ne pas perdre conscience à son tour.
Il avait ensuite rapidement abandonné le fils de son amant, alors que prenant le relais d'Athéna, une Saori bouleversée se penchait sur l'enfant pâle et inerte. C'était auprès d'elle que Sergueï s'était réveillé, pour s'entendre dire qu'il allait devoir partir pour les Enfers, sans espoir de retour, et qu'on lui refusait la consolation de rencontrer une dernière fois la personne qu'il aimait le plus au monde. À sa place, Milo serait devenu fou.
Se rajoutait à cela un point qui ennuyait beaucoup le Grec. En théorie, Sergueï ignorait que Camus était son père. Athéna avait insisté auprès des Ors pour que personne ne trahît ce secret. En la matière, elle semblait agir pour protéger Camus lui-même, mais toute cette histoire avait fini par rendre méfiant le Scorpion à l'égard de sa déesse, et il était intimement persuadé qu'il existait une autre raison à cette décision.
Seulement voilà. Lors de la manipulation d'Athéna sur leurs esprits, durant une fraction de seconde, la conscience de Milo s'était étroitement mêlée à celle de Sergueï, et il n'était pas si sûr que l'enfant ne connût pas la vérité sur la réalité de la paternité du Verseau. Ce qui ne pouvait que causer un plus grand déchirement au petit garçon. Prudemment, il avait préféré taire cette information à son amant. Même si celui-ci le cachait, il souffrait déjà suffisamment de la situation comme cela.
Alors, que Sergueï lui en voulût semblait tout à fait compréhensible au Grec. Surtout en sachant qu'il était désormais le bénéficiaire du lien affectif dont on l'avait dépossédé. Lorsqu'il avait croisé le regard de l'enfant, Milo avait noté avec un brin de culpabilité que la douceur bienveillante qui s'y lisait autrefois avait cédé la place à une froideur menaçante, teintée de rancune tenace. Et dans ce cadre, il aurait aimé être certain que ce changement ne s'adressait qu'à lui.
La situation serait déjà suffisamment difficile à gérer s'il devait un jour être confronté au petit Russe lors d'un affrontement. Imaginer que Camus dût y faire face, en découvrant que son fils le haïssait, l'effrayait. Pour le bien du Verseau, il préférait encore se rendre coupable de demi-vérités à son égard, plutôt que de lui imposer cette épée de Damoclès injuste et cruelle, qui finirait par le faire sombrer une nouvelle fois dans la mélancolie la plus noire.
À demi convaincu, Camus venait de se détourner, pour poser son front contre le chambranle de la fenêtre ouverte. Se relevant, Milo le rejoignit. Le Français bloquait toujours aussi désespérément ses émotions, mais il n'était pas besoin d'être grand devin pour sentir la tension qui l'habitait. Immobile et comme indifférent au monde qui l'entourait, il s'isolait à présent dans un mutisme que le Grec jugea dangereux.
Il fallait qu'il parvînt à l'atteindre avant que la situation ne lui échappât totalement. D'un geste tendre, le Scorpion enlaça la taille du Verseau, avant de poser son menton sur son épaule. Le visage légèrement penché sur le côté, il pouvait ainsi aisément observer le Français et anticiper chacune de ses réactions.
Les yeux baissés, Camus refusait de lui prêter attention, mais il sentit son corps s'abandonner contre le sien avec confiance. Milo retint un sourire. Ils se fréquentaient depuis si longtemps que les mots en devenaient parfois facultatifs. Il avait renvoyé son armure alors qu'il parcourait ensemble les quelques mètres qui les séparaient du logis, et la chaleur aidant, il demeurait en simple pantalon, pieds nus et torse tout aussi dénudé. De quoi affoler les sens du plus sage des Verseaux.
La chemise ouverte de ce dernier lui donnait un angle d'attaque idéal, et il ne résista pas à se rendre maître de la douceur de cette peau offerte, si pâle comparé à ses doigts halés.
« C'est vraiment un boulot de célibataire, grogna-t-il, en glissant une main sur le ventre plat découvert. Il va falloir que Shion apprenne à raccourcir nos missions.
— Milo, le gronda gentiment Camus, en inclinant son fin profil pour le regarder à son tour.
— Ose dire que ça ne t'a pas manqué, le défia le Scorpion, en ponctuant sa phrase d'un baiser dans le cou, heureux d'avoir regagné son attention pleine et entière.
— Ce qui m'a manqué, avant tout, c'est toi », répondit Camus en se tournant franchement vers lui.
Ravi d'obtenir cet aveu pour la seconde fois dans la même journée, le Grec en profita pour lui voler un baiser, qu'il s'appliqua à rendre particulièrement torride. Les bras à présent noués autour de son cou, Camus ne cherchait pas à le repousser.
La diversion que tentait de mettre en place le Scorpion apparaissait pourtant clairement au Français, mais il était suffisamment lucide pour reconnaître en avoir besoin, et les façons de Milo valaient toutes les thérapies du monde. Lorsqu'ils se séparèrent, leur teint rosi, leurs lèvres gonflées et leurs souffles plus rapides, trahissaient l'amour absolu qu'ils se portaient, plus sûrement que le désir qu'ils avaient l'un de l'autre.
« Alors, ne songe plus à autre chose qu'à ma petite personne égocentrique, ronronna le Grec, sans relâcher son étreinte. Tu sais que quoi qu'il arrive, tu pourras toujours compter sur moi. »
Il termina sa phrase d'un ton plus sérieux, accrochant de nouveau le beau regard qui se faisait saphir dans la pénombre.
« Je saurai gérer Milo, le rassura Camus.
— Tu en es certain ?
— Je l'ai toujours fait.
— C'est exact. En t'accaparant le secret de ton Maître jusqu'à te reprocher l'obtention de ta propre armure. En culpabilisant tellement de m'aimer, que tu en as oublié l'un des premiers interdits d'Athéna. En te suicidant pour venir en aide à ton disciple. En manquant mourir de la main de Zoltan pour essayer de t'en sortir seul, récita le Grec comme une litanie, dont il aurait aimé exorciser tous les mauvais souvenirs. On peut dire que tu as une façon de gérer qui suscite légèrement mon inquiétude.
— C'est une nouvelle manière de me réconforter Milo ?
— C'est la seule que j'ai trouvée qui soit capable de te toucher, s'excusa le Grec avec un sourire contrit. En ce qui concerne ta vie, si on ne te met pas le nez dans tes contradictions, tu refuses l'idée même de concevoir que tu puisses parfois faire des erreurs. »
Les yeux toujours plongés dans ceux de son vis-à-vis, le Verseau dénoua son étreinte pour glisser lentement les paumes de ses mains sur les pectoraux de son compagnon, comme par inadvertance. Il ne laissait rien paraître, et son attitude s'interprétait aussi bien comme le désir d'afficher une distance entre eux, que celui d'amorcer certaines caresses plus sensuelles.
Le Scorpion en frémit autant d'incertitude que d'anticipation. Savourant sa petite revanche, Camus attendit encore quelques secondes avant de briser le silence. Si les paroles du Grec égratignaient sa fierté, elles le touchaient également profondément, et ce fut sans manifester de contrariété qu'il répondit.
« Je te promets de me confier à toi, si j'ai besoin d'en parler. Ça te va ? »
Milo aurait aimé qu'il s'engageât davantage, mais c'était déjà un début, et un effort méritoire de la part d'un Français qui détestait que l'on se mêlât de ses soucis personnels.
« Et tu n'approcheras pas non plus des Enfers, quoi qu'il arrive ? » insista-t-il, en poussant sa chance.
Les caresses légères qui redessinaient maintenant ses muscles s'interrompirent un instant, trahissant l'hésitation légitime de Camus sur ce point. Un tel flottement n'était pas du goût du Scorpion. Repris par la crainte qu'il ne commît l'irréparable, le Grec le saisit soudain aux épaules pour le secouer d'un air à la fois inquiet et fâché.
« Camus !
— je l'ai juré à Athéna, biaisa le Verseau pour l'apaiser lorsqu'il le relâcha.
— Oui, mais en l'occurrence, c'est à moi que je veux que tu le promettes.
— Tu imagines que je puisse être parjure à ma déesse ? tenta de le décourager son amant, en arquant un sourcil qu'il voulait sévère.
— Pour voler au secours de la veuve et de l'orphelin, tout à fait, objecta Milo en refusant de se laisser impressionner. Par contre, je pense que tu hésiterais plus à me mentir.
— Présomptueux.
— Tout ce que tu veux, à partir du moment où tu me le promets. »
Leur jeu oscillait entre tendresse et sérieux. Il se tissait de la somme de leur attachement, à laquelle s'ajoutait la menace réelle qui se profilait à l'horizon. Le lien qui unissait Camus à Milo avait beau être totalement inactif du côté du Verseau, celui-ci n'en avait pas besoin pour mesurer l'angoisse du Scorpion à son égard, et un sourire à peine marqué remodela ses traits.
Depuis qu'ils partageaient officiellement le même toit, Milo avait tout fait pour l'aider à retrouver une stabilité et un apaisement intérieur, que son masque de froideur ne faisait qu'imiter autrefois. Et d'une certaine manière, il y était parvenu. Camus devait admettre que, bien que sa motivation première fût elle aussi de préserver son compagnon, ce serait bien mal remercier celui-ci, que de le tenir encore à l'écart aujourd'hui.
Voilant un instant son regard sous ses longs cils, il opta pour un compromis qu'il formula avec solennité.
« Tant que tu demeureras à mes côtés. »
Avec un immense soupir de soulagement, Milo l'attira contre sa poitrine pour enfouir son visage dans son cou. Conscient qu'il avait besoin de cette démonstration physique pour retrouver sa sérénité, Camus l'enlaça à son tour. Étouffant un gémissement de bien-être, Milo ressentit le désir de s'excuser.
« Je sais que tu es fort, et je n'ai jamais douté de tes talents. Mais je ne veux plus te perdre. Plus jamais.
— Je sais Milo, murmura Camus à son oreille comme on calme un enfant. Moi non plus, je ne veux plus te perdre. »
