Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé du chapitre précédent : De retour des Enfers, Milo décide de confier à Camus certains éléments de sa mission. Malgré les ordres d'Athéna de tenir le Verseau dans l'ignorance des faits et gestes de son fils, il lui apprend que Sergueï, malheureux, mal-aimé et malmené par les Spectres, semble sur le point de réagir selon le souhait de leur déesse. Bien que sincère, Milo minimise néanmoins ses paroles, sachant que leur impact ne sera pas négligeable sur son amant. Le froid Verseau n'a jamais accepté de faire le deuil de son fils, et il le sait. A son habitude, Camus fait front en dissimulant ses sentiments, mais inquiet, le Scorpion parvient à lui arracher la promesse qu'il ne tentera rien.
Nymphalys: Eh bien, je suis heureuse que la suite t'ait agréablement surpris et ravi ^^. Ceci étant, je serais curieuse de savoir ce que tu redoutais. Pour moi, « Le vent du chaos » est bien la suite directe « Des clés de la haine ». Ce qui a grandement facilité une reprise au niveau du scénario, lorsque je l'ai écrit (car il s'agit également ici d'une remise en ligne après relecture). Bon courage pour ton examen, quel qu'il soit ^^.
CHAPITRE 57 : LES SOUCIS D'ETRE POPE
S'arrachant à contre-cœur aux bras de Camus, Milo monta au Palais sitôt sa conversation achevée avec celui-ci. Repousser tendrement son amant n'avait pas été sans mal, et il se promettait de revenir rapidement pour poursuivre leurs retrouvailles sensuelles et intimes. Cela n'aurait tenu que de lui, il en serait déjà à allonger le Français sur un lit. Les informations qu'il ramenait ne s'inscrivaient pas dans l'urgence, mais il savait que Shion attendait son rapport avec une certaine impatience.
Le Scorpion n'avait pas dissimulé son cosmos en arrivant au Sanctuaire. Connaissant les facultés surentraînées de leur Pope, nul doute que ce dernier était avisé de son retour L'enjeu touchant Camus, Milo se voyait mal se mettre à dos un tel allié en négligeant son devoir. Contraint, mais déterminé à réunir toutes les chances de leur côté, il grimpait donc rapidement les marches.
Depuis trois ans, Shion menait de nouveau le Sanctuaire, d'une main de fer dans un gant de velours. Une expression qui lui convenait à merveille. En l'absence de menace directe, Athéna n'avait plus aucune raison de se manifester, et Saori demeurait la plupart du temps au Japon, pour administrer son empire. Avant de se retirer, la déesse avait néanmoins transmis quelques ordres clairs. L'ancien Bélier se retrouvait ainsi chargé de garder pour elle un œil sur Sergueï, depuis son transfert aux Enfers. Pour l'heure, Shion était donc seul maître à gérer cet épineux dossier.
En résumé, il devait veiller au grain, et prendre toutes les dispositions nécessaires pour assurer la sauvegarde du Sanctuaire, une fois que l'enfant se serait révolté en libérant son dangereux potentiel. Il était en effet plus que probable que, mis devant le fait accompli d'un désastre provoqué par le cadeau empoisonné d'Athéna, Hadès désirerait une fois de plus se venger. Et quoi de plus accessible pour toucher sa nièce, que son domaine terrestre.
En cas de nouvelle guerre, même si d'autres Dieux intervenaient ensuite pour rappeler Hadès à plus de modération, le mal risquait d'être grand, et mieux valait prévenir que guérir. Cela, Milo l'avait bien compris. Tout comme il savait que Shion pouvait concevoir qu'avant de le rencontrer, il fît un crochet par le temple du Verseau pour prendre des nouvelles de son amant. Mais la bienveillance de leur chef avait des limites. Il aurait difficilement admis qu'il le reléguât indéfiniment pour batifoler.
Et puis, maintenant qu'il sentait Camus moins tendu, le Scorpion désirait aussi s'entretenir avec le Grand Pope. Il avait besoin de s'entendre dire que quoi que l'avenir leur réservât, ce dernier tiendrait Camus éloigné des problèmes qui risquaient de surgir dans le futur.
En pénétrant dans le Palais, Milo perçut immédiatement la dissension qui sourdait de la salle dédiée aux audiences. Le cosmos des protagonistes en présence avait beau être maîtrisé, une personne tout au moins, semblait avoir bien des difficultés à ne pas laisser jaillir le sien avec colère. Il était si rare que quelqu'un réagît ainsi en face de Shion, que le Grec accéléra l'allure pour s'inviter à ce pugilat.
Totalement insensibles à ce genre de fluctuations, les gardes qu'il croisait se contentaient de le saluer avec respect et raideur, comme si rien d'inhabituel ne se passait à l'autre bout du large couloir qu'il venait d'emprunter. Impatient et curieux, le Scorpion risqua une antenne indiscrète dans la pièce avant de l'atteindre, par l'intermédiaire de son propre cosmos. Une violente claque mentale le rappela à l'ordre, tandis que la voix de l'ancien Bélier résonnait dans son esprit.
« Tu as passé l'âge de ce genre d'indiscrétion Milo. Viens donc nous rejoindre, si tu as envie d'en apprendre davantage. »
Dépité, et un peu vexé de s'être laissé surprendre comme un gamin la main dans un pot de confiture, le Grec s'engagea enfin sous le ventail de la haute porte à double battant, que les gardes en faction venaient d'ouvrir devant lui. En habit d'apparat, casqué, masqué et vêtu d'une toge de lourd brocard bordeaux, Shion siégeait sur le trône aussi imposant qu'inconfortable, qui occupait le fond de la pièce.
La réception d'une délégation étrangère, un peu plus tôt, expliquait tant de solennité et Milo se félicita d'avoir également endossé son armure, tout en se demandant comment leur chef pouvait supporter un tel attirail par une chaleur pareil. Sa propre armure, conçue pour résister aux flammes, était nettement plus confortable.
Leur supérieur n'avait apparemment pas eu le temps de se mettre à l'aise avant l'arrivée d'Aphrodite et de Shaina. Si le chevalier des Poissons patientait révérencieusement debout devant lui, la jeune femme, un genou posé à terre, lui tenait visiblement tête. Elle semblait si perturbée, que ce fut à peine si elle remarqua Milo, lorsque celui-ci se rangea aux côtés du Suédois, après un bref salut du menton.
Intéressé, le Scorpion s'immobilisa pour se faire oublier. Il était curieux de connaître la raison qui motivait l'attitude du chevalier de l'Ophiuchus. L'italienne était réputée pour son caractère emporté, mais il l'avait rarement vue exposer une telle colère.
Le regard planté dans celui du l'ancien Bélier, celle-ci vitupéra de plus belle :
« Je n'ai fait que défendre mon honneur de femme et de chevalier ! Si cela c'était passé au Sanctuaire, vous seriez le premier à me donner raison ! »
Le Grand Pope balaya son argument d'un revers de main agacé.
« Là n'est pas la question. Je t'ai expressément demandé d'assister le chevalier des Poissons dans sa mission d'ambassade. Tu étais censé représenter la part féminine inhérente à nos troupes, Shaina. Pas risquer déclencher plus rapidement une nouvelle guerre.
— Alors vous auriez dû nommer Marine ou June pour ça !
— Marine est à plus de huit mois de grossesse, et June a déjà suffisamment à faire sur le front que je lui ai assigné. Le problème est ailleurs. Tu as maintes fois prouvé que tu sais te défendre, Shaina. Un Spectre est parfaitement à même de comprendre tes arguments percutants, et Hadès ne verrait aucun inconvénient à ce que tu remettes en place un importun trop insistant. A la condition de ne pas le blesser si gravement, qu'il va se voir immobilisé durant plusieurs semaines. Si Aphrodite n'avait pas réagi illico en se rendant au chevet de ce Spectre, ton geste vous interdisait dorénavant à tous les deux l'accès du Royaume Souterrain. Et ce n'est vraiment pas le moment. »
Nullement convaincu par les arguments de son supérieur, la jeune femme se rebiffa.
« Mais je…
— Il suffit ! tonna Shion. Il n'y a pas de « mais » qui compte ! Dès demain tu présenteras des excuses publiques au seigneur Rhadamanthe, qui les transmettra au subordonné que tu as blessé. »
Outrée, Shaina répliqua en redressant le menton d'un air de défi.
« Vous voulez vraiment que je retourne au milieu de cette pétaudière ?
— Je veux non seulement que tu y retournes, mais que tu affiches un profil bas. C'est un ordre ! »
Il était si rare d'entendre à Shion ce ton péremptoire, qu'à l'exemple d'Aphrodite, Milo se retint de placer un mot en faveur de l'italienne. Pour que l'ancien Bélier réagît ainsi, les conséquences de l'acte de l'Ophiuchus devaient réellement être graves.
Vaincue, la jeune femme serra les poings, mais elle ne baissa pas la tête. Fixant des yeux aveugles de son masque, ceux du masque tout aussi énigmatique en face d'elle, elle vibrait de rage contenue. Négligeant son manque de retenu, Shion la congédia d'un geste plus calme, que Milo devina chargé de bienveillance silencieuse tout autant que d'agacement. Un étonnant mélange, qui l'incita à continuer de se faire oublier, curieux qu'il était d'en apprendre davantage.
« Retire-toi à présent. Et profite de ton passage parmi nous pour recouvrer un peu de sérénité. Je ne te demanderai pas ça si ce n'était pas absolument nécessaire. »
Un peu moins tendue, Shaina se releva pour s'incliner avant de s'éloigner. A ses côtes, Milo entendit distinctement le soupir désolé que poussa Aphrodite en la suivant des yeux alors qu'elle quittait la pièce. Il y avait tellement de temps que ces deux-là se tournaient autour sans avancer d'un pouce, que les paris pour savoir lequel ferait le premier pas devenaient les plus longs de toute l'histoire du Sanctuaire.
Pire que Kanon et Néphélie des mois en arrière. Le second Gémeau craignait tellement de heurter le nouvel équilibre affectif retrouvé par Saga auprès de lui en avouant son attachement pour la jeune garde, qu'il lui avait fallu plus de dix-huit mois avant de réellement s'engager avec celle-ci. A présent, il roucoulait pour le meilleur avec la jolie brune, sous l'œil indulgent d'un Saga qui, de son côté, se transformait en célibataire endurcie.
En ce qui concernait Aphrodite et Shaina, personne ne comprenait vraiment ce qui bloquait. Parce que le pire aveugle aurait remarqué qu'ils s'aimaient. Or, depuis leur résurrection, Athéna avait fini par donner son accord à la reconnaissance officielle de couples de chevaliers, en acceptant l'union d'Aiolia et de Marine. Elle était même allée jusqu'à tolérer celui qu'il formait avec Camus, alors que pour des raisons d'efficacité et de sécurité strictement liées à la stratégie militaire, elle avait toujours émis de fortes réserves sur ce genre de rapprochement entre deux Ors.
Camus et Milo ayant ouvert la voie la plus difficile, rien n'interdisait aux chevaliers des Poissons et de l'Ophiuchus de les imiter. D'autant plus qu'il ne s'agissait que d'un Or et d'un Argent, et qu'ils se trouvaient dans une situation identique à celle du Lion et de l'Aigle. Ils n'avaient rien à craindre du côté d'Athéna.
Apparemment le Scorpion n'était pas le seul que cette question taraudait. La porte se refermait à peine sur le chevalier de l'Ophiuchus, que Shion changeait de cible. S'adressant au chevalier des Poisson, il affina son discours sans s'embarrasser de sa présence.
« Aphrodite, je suppose que tu te rends compte d'avoir ta part de responsabilité dans ce qui vient d'arriver à Shaina. Si tu acceptais d'officialiser une fois pour toute les choses entre vous deux, ça nous éviterait ce genre de désagrément. Dans les conditions actuelles, jamais un Spectre n'oserait porter la main sur la compagne d'un chevalier d'Or. »
Pris au dépourvu par cette incursion directe dans sa vie privée, le Suédois ne trouva aucune répartie adéquate, tandis que Milo baissait franchement le nez en se mordant les lèvres pour retenir un rire. Décidément, il ne regrettait pas le hasard qui lui permettait d'assister à cette scène mémorable. Shion devait vraiment penser que les deux amoureux transis avaient besoin d'un bon coup de pied quelque part, pour le mêler ainsi à leurs déboires.
« Tu crois que je ne vois rien ? poursuivit l'Atlante d'un ton sévère. Shaina te tournait déjà autour avant que tu ne décèdes sous les coups de Shun. En tout cas, c'est ce qu'on m'a rapporté. Elle n'a pas cessé de s'inquiéter de ton retour avorté au Sanctuaire après ta résurrection, et la façon dont elle s'est pliée aux directives du Sagittaire pour essayer de te venir en aide ensuite parle d'elle-même. Quant à toi, ta manière de l'accepter dans ta sphère immédiate, alors que tu refusais de te mêler aux autres, n'est pas non plus anodine. Vous passez la majorité de votre temps libre ensemble depuis ton retour. Tu t'entraînes avec elle plus souvent qu'avec tes autres compagnons d'armes, et c'est toi qui m'as soufflé cette histoire de représentation féminine pour ton ambassade. Tu ne trouves pas que mis bout à bout, tous ces éléments finissent par faire un tout, qui aboutit à une seule conclusion ?
— Nous pourrions être simplement amis, se défendit mollement l'accusé ».
La réplique de Shion claqua avec rudesse.
« Aphrodite, après l'incident qu'il vient de se produire, je te déconseille fortement de me prendre pour un imbécile.
— Shaina est une jeune femme qui vaut mieux qu'un ancien renégat », finit par admettre du bout des lèvres le chevalier des Poissons.
Refusant de se laisser attendrir par cet accablement qui durait depuis trop longtemps, l'ancien Bélier le tança avec un agacement perceptible.
« Nous y voilà. Athéna t'a pardonné et tu as retrouvé la considération de tous tes frères d'armes. Le rôle que tu joues aujourd'hui dans les plans de notre déesse te place dans une position clé. Il serait temps que tu acceptes de tirer un trait définitif sur le passé. Ne serait-ce que pour Shaina. Sa constance n'a pas mérité un tel pusillanime. N'est-ce pas Milo ? »
Avec un sursaut, l'interpelé redressa la tête. Voilà que le Grand Pope le prenait à témoin. Cela, c'était déjà moins drôle. Le chevalier des Poissons le foudroya d'un regard de mauvais aloi, qui le mit clairement en garde de ne pas l'enfoncer plus que nécessaire.
« Eh bien, disons que s'il se déclare, il serait bon de ne pas oublier que la décision reviendra à de la principale intéressée », s'en tira-t-il aussi diplomatiquement qu'il put.
Une demi-heure plus tard, le Scorpion marinait à sous tour sous le feu des questions de son supérieur. Accablé par la chaleur, Shion avait retiré son casque et son masque de cérémonie, qu'il conservait posés sur ses genoux. En principe, Milo appréciait de discuter en voyant la physionomie de ses interlocuteurs. Les moins dissimulateurs lui permettait souvent d'anticiper leurs réactions. Mais tout compte fait, le Grec se disait qu'il aurait préféré éviter d'affronter l'expression de Shion, fort peu amène ce jour-là. L'ancien Bélier semblait visiblement en proie à de multiples soucis, et les nouvelles qu'il apportait achevaient de noircir le tableau. Mal à l'aise, il n'aimait pas le regard scrutateur dont le couvaient les étranges iris couleur parme.
« Tu le lui as dit, n'est-ce pas ? »
Difficile de ne pas comprendre à quoi et à qui Shion faisait allusion. Encore plus ardu de mentir effrontément, sans s'exposer à de sévères représailles en cas de découverte de son mensonge. Sans compter que malgré sa position de représentant direct de la volonté d'Athéna absente, l'Atlante avait toujours fait preuve de la plus grande justice vis-à-vis du Verseau. Ainsi Milo opta-t-il pour la sincérité.
« J'ai préféré prendre les devants, reconnut-il. Je connais bien Camus. Si la situation dégénère, il cherchera lui-même les informations si on ne les lui donne pas. Il y avait trop de risques que mon silence le pousse à des actions malvenues. Prévenu, son esprit rationnel prendra le relais. Il va gérer ça calmement, en évitant de se fourvoyer dans une impasse.
— Tu es bien conscient que si Athéna découvre qu'il en sait plus que ce qu'elle a décidé de lui dire, elle va non seulement ne pas aimer, mais en plus, elle risque de lui en tenir rigueur, le prévint l'ancien Bélier, avec plus de préoccupation que de mécontentement.
— Tant qu'il ne franchit pas la ligne rouge qu'elle a tracée, elle ne peut rien lui reprocher, objecta Milo. Ni Camus ni moi n'avons l'intention de lui désobéir. Et je sais que tant qu'il respectera sa parole, vous ne direz rien à notre déesse. Si j'avais eu un autre choix, soyez sûr je l'aurais utilisé. Camus n'est pas un enfant. Il a juste besoin de comprendre pour éviter de se fourvoyer. Faites-moi confiance.
— Bien, céda le Grand Pope. J'espère que le lien qui te relie à Camus te guide judicieusement. Pour l'instant, cette conversation restera entre nous, et je ne parlerais pas à Athéna de ton bavardage. Mais je demeure inquiet. Réponds-tu vraiment de la sagesse de Camus si jamais Sergueï se manifeste de façon négative, comme j'ai malheureusement l'impression que ce sera bientôt le cas ?
— Sur ma vie, il ne franchira pas le seuil du Domaine d'Hadès », répliqua le Scorpion, avec une flamme que Shion ne mit pas en doute.
Objectivement le Grand Pope comprenait la démarche du Grec, et il ne pouvait pas la lui reprocher. Il était également certain que celui-ci respecterait le serment qu'il avait fait à Athéna. De tout le Sanctuaire, il savait que Milo était celui qui se démènerait le plus pour tenir éloigner le Verseau des Enfers. Paradoxalement, cet engagement risquait pourtant de poser un problème, si les évènements s'assemblaient comme le souhaitait leur déesse. Conscient que l'esprit protecteur du huitième gardien n'apprécierait pas ce qu'il allait dire, l'Atlante l'informa, sans cacher l'ennui que lui causait cette éventualité :
« Camus ne doit effectivement pas s'approcher du royaume d'Hadès. Tout au moins, pas tant que les évènements ne m'obligeront pas à engager la totalité de nos forces dans la bataille qui se profile. Et sincèrement, j'espère éviter d'en arriver là. »
Comme il le prévoyait, il vit le Scorpion se raidir, tandis qu'un pli soucieux fronçait ses sourcils.
« Comment ça, tant que les évènements ne vous y obligeront pas ? l'interrogea celui-ci, soudain suspicieux.
— Camus est un chevalier d'Or, rappela fermement Shion au Grec. Si l'avenir se gâte vraiment, Athéna ne pourra pas se passer d'un combattant tel que le Verseau. Néanmoins, il ne doit en aucun cas approcher Sergueï, et dans la mesure du possible je l'éloignerai du front. Mais je me vois mal le tenir totalement hors d'une nouvelle guerre.
— Vous croyez vraiment que nous en arriverons là ? demanda sombrement Milo.
— J'ai bien peur que le souhait d'Athéna ne débouche sur cette éventualité. Mais avec un peu de chance, celle-ci ne chamboulera que les Enfers, et Hadès se verra défait avant même de pouvoir contre-attaquer. *
— Et ensuite ? » insista le Grec, dans un ultime besoin de s'entendre rassurer sur le sort de son amant.
Shion eut un haussement d'épaules d'ignorance fataliste qui masquait sa réelle inquiétude. C'était là, sur ce point précis d'incertitude de l'avenir, qu'il n'adhérait pas du tout au plan de sa déesse. S'en prendre à Hadès de cette façon risquait de mettre en place un jeu de dominos divins totalement incontrôlable. Sans compter qu'il ne savait toujours pas quel ennemi Athéna espérait voir Sergueï réveiller pour terrasser son oncle. Qui pouvait assurer que celui-ci ne se retournerait pas ensuite vers d'autres domaines à conquérir ?
« Je sais que Shaka est censé éliminer Sergueï dès que celui-ci passera à l'action, pour éviter qu'il ne devienne lui-même un ennemi trop puissant, reprit Milo, presque avec colère. Mais pouvez-vous m'assurer que la Vierge pourra le faire avant que nous ne devions éventuellement intervenir ? Si Camus perçoit que l'on s'en prend directement à son fils, même s'il sait que ça doit se passer ainsi, et malgré les ordres qu'il a reçus, il ne resta jamais les bras croisés. Il faudra le mettre devant le fait accompli.
— J'essayerai, répliqua Shion, agacé par sa propre impuissance. Tu crois peut-être que je l'enverrai là-bas de gaité de cœur ! Que je dirigerai un seul d'entre vous vers de nouveaux combats meurtriers, sans m'inquiéter du fait que vous n'avez déjà que trop donné par le passé ! Si seulement vous acceptiez au moins de profiter paisiblement des jours présents. Mais non, il faut que certains ressassent le passé. Entre Aphrodite qui n'arrive pas à se pardonner, Saga qui croit me berner en s'abrutissant de travail, Aioros qui se comporte de façon étrange…
— Aioros ? l'interrompit le Grec avec surprise.
— Oui, Aioros, renchérit Shion, qui de quelque côté qu'il se tournât voyait un nouveau souci surgir. N'as-tu pas remarqué comme il se tient de plus en plus à l'écart de vous tous ? C'est à peine s'il participe encore aux entraînements communs, et à mon avis il s'écarte délibérément du temple du Lion. Aiola aurait dû réagir et parler à son frère depuis longtemps. Mais la grossesse de Marine l'aveugle totalement. De son côté, Aioros use de dissimulations que je n'aime pas. Il traverse encore ta Maison, mais à mi-chemin de l'escalier, il bifurque pour emprunter une des sentes les plus dangereuses pour arriver jusqu'en bas. A croire qu'il tient à éviter absolument tous les derniers temples. Et puisque l'on en parle, laisse-moi te charger d'une nouvelle mission. Tu es l'un de ceux qui se lient le plus facilement avec les autres, tâche de te rapprocher d'Aioros pour savoir ce qui le préoccupe. »
N'appréciant que modérément d'espionner l'un des Ors, le Scorpion maugréa :
« Vous ne pourriez pas le lui demander directement.
— J'ai déjà essayé figures-toi, répliqua Shion. Mais il est devenu plus agile qu'une anguille pour retourner une conversation. Il va s'en dire que cette discussion doit rester entre nous, et que je serais le seul à qui tu feras ton rapport si tu découvres quelque chose.
— Naturellement », s'engagea le Grec sans enthousiasme.
Si au moins le Grand Pope lui avait laissé la possibilité d'en parler à Camus. Mais non. L'ancien Bélier aimait compartimenter, et plus cela touchait la hiérarchie, plus il compartimentait. Certes, ce ne serait pas la première fois que le Scorpion tairait une de ses missions au Verseau, mais celle-là impactait directement un de leurs compagnons d'armes, et sans qu'il pût dire exactement pourquoi, il la sentait mal. Peut-être parce que maintenant que l'Atlante lui avait mis le nez dessus, il devait admettre que lui aussi avait remarqué qu'Aioros n'allait pas bien. Non seulement il n'avait rien fait pour l'aider, mais plusieurs éléments pointaient dans le sens que le Sagittaire cachait quelque chose.
Conscient de ce problème, le Grec se promit la plus grande prudence. Ce n'était vraiment pas le moment de se tirer dans les pattes.
Enfin libéré par Shion, Milo redescendait au onzième temple, quand il aperçut Aldébaran qui montait l'escalier. Le Brésilien progressait d'un pas tranquille, en portant un jeune garçon coincé sous son bras, comme l'on trimballe une marchandise. Amusé et quelque peu interrogateur, le Scorpion s'arrêta pour le regarder arriver d'un air sarcastique.
A la tenue réglementaire de celui qu'il transportait, Milo identifia un apprenti. Jambes et bras ballants, le pauvre garçon semblait comprendre l'inutilité de se débattre, malgré le ridicule de sa situation. On n'échappait pas à la poigne d'airain du Taureau. Il en faisait l'amère expérience, et le bouche à oreille fort bien rodé du Sanctuaire allait répandre sa mésaventure comme une trainée de poudre. Mais pour que le second gardien agît ainsi, l'apprenti devait vraiment avoir commis une grosse bêtise
« Et tu vas où comme ça ? demanda Milo lorsque Aldébaran fut à sa hauteur.
— Rendre ça à son propriétaire », répondit laconiquement le Taureau, en se tournant légèrement pour que le Scorpion vît le visage de sa victime.
En reconnaissant la figure de l'adolescent, à la courte chevelure bond roux, aux petits yeux noirs et à l'expression encore un peu poupine pour son âge, Milo partit d'un grand éclat de rire. Il aurait dû s'en douter. Il n'y avait qu'un apprenti dans tout le Sanctuaire pour déclencher une telle réaction. Rouge de honte, le jeune garçon de presque douze ans dissimula son visage derrière son bras.
« Il a fait quoi cette fois-ci ? s'enquit le Scorpion en retrouvant son sérieux.
— Oh, pas grand-chose, ironisa le Taureau d'un ton désabusé. Monsieur avait simplement envie d'impressionner la nouvelle apprentie Coréenne que je forme, quand j'aie eu le dos tourné. Du coup, c'est tout un pan de la Maison du Cancer qui doit à présent se retrouver quelque part aux Enfers. Inventif le gamin, même si je doute qu'il sache comment il a réussi son coup.
— Je vous demande pardon, pleurnicha le garçon. Ça m'a servi de leçon. Je ne recommencerai plus.
— Ça je n'en doute pas, répondit Aldébaran sans se laisser fléchir. Jusqu'à ce que tu provoques une autre catastrophe. En attendant, il est de mon devoir de te remettre entre les mains de ton maître, qui doit présentement passer en revue la garde au Palais.
— Mais je ne le fais pas exprès, se lamenta encore le gamin, effrayé de rejoindre son maître dans ces conditions.
— Encore heureux, commenta laconiquement le Brésilien. Néanmoins c'est à ton maître de définir ton seuil de responsabilité. Si j'étais toi, j'adopterais la stratégie de la carpette. Car tu vas non seulement devoir lui présenter des excuses, mais lui expliquer pourquoi vous allez devoir passer la nuit à la belle étoile. Et je le connais suffisamment Death Mask pour savoir qu'il ne va que modérément apprécier de devoir négocier avec les Spectres pour retrouver la totalité de votre logement.
— Pitié, gémit encore le blondinet, bien prêt de se mettre à pleurer.
— C'est lui que tu devras apitoyer », répliqua Aldébaran avec calme, mais pas le moins du monde attendri.
Milo suivait cet échange en retenant un autre rire. Il savait que le Cancer se trouvait quelque part au Palais, comme tous les premiers jeudis du mois, pour mettre en place les nouveaux tours de garde, et il aurait donné cher pour assister à la suite. Peut-être aussi pour éviter que l'italien n'étripât son apprenti. Quoique d'un autre côté, la couardise du gamin ne l'incitait pas non plus à l'indulgence.
Maladroit, stupide, geignard et froussard, tel était le jeune Yanos. Après une crème douée comme Sergueï, Angelo n'avait vraiment pas gagné au change. Un Grec. Ses compatriotes du Sanctuaire, Milo y compris, en avaient tellement honte, que plus un seul ne proclamait désormais sa fierté d'appartenir à la Patrie d'adoption d'Athéna. Nul doute que le Cancer se souviendrait longtemps de la punition de leur Déesse. Tout compte fait, le Scorpion préférait nettement la sienne.
« Tu devrais présenter la chose avec diplomatie à Death Mask, intervint-il néanmoins. Cette fois-ci, il risque de lui dévisser la tête.
— Mais j'espère bien qu'il la fera au moins tourner d'un quart de tour, répliqua sereinement le Taureau, en arrachant un sanglot à son malheureux paquet. Des fois que ça permette à certaines choses de rentrer correctement. »
Le Scorpion reprit sa descente en se demandant combien de temps le gamin arriverait à survive parmi eux. Si Athéna n'avait pas ordonné au Cancer de veiller expressément à sa sécurité, il y avait longtemps qu'il aurait déjà passé l'arme à gauche. Yanos avait même réussi l'exploit de se mettre à dos le gentil Taureau, deux mois plus tôt, et s'il en jugeait par l'indifférence tranquille de celui-ci face à la terreur présente du jeune garçon, Aldébaran ressentait encore la colère qui l'avait saisi ce jour-là.
Milo devait admettre qu'à la place du Brésilien, il n'aurait sans doute pas laissé le jeune Grec en réchapper vivant, protection divine ou non, tant il était vrai que découvrir sa petite fille suspendue par les pieds au-dessus du vide, parce qu'en jouant à la transporter d'un point à un autre en utilisant son cosmos Yanos s'était trompé d'aiguillage, avait de quoi irriter fortement un père.
En se remémorant cet épisode, le front de Milo s'assombrit. La paternité d'Aldébaran le ramenait directement au secret tourment de Camus et à son souci immédiat.
Pour sa part, le Taureau avait fini par exhausser son vœu de devenir le premier papa du Sanctuaire deux ans plus tôt. Enfin, si le Scorpion faisait abstraction de la propre paternité du Verseau, passée sous silence pour tout autre que les Ors. Mais celle-ci était si compliquée, que Milo se demandait comment Camus aurait vécu cette relation particulière, si Sergueï n'avait pas été exilé. Sans compter que le petit Russe avait continué de grandir, alors que mort une première fois, puis ensuite prisonnier des limbes, son père ne vieillissait pas. De dix-huit ans, il ne subsistait plus que quatorze ans d'écart entre eux. Quand le Grec y réfléchissait, cela lui donnait le tournis.
Trop de paramètres spéciaux définissaient les rapports entre Camus et Sergueï, et quelque part, le Scorpion approuvait leur séparation. Mais il savait qu'elle perturbait Camus. Plus que la connaissance du destin tragique dévolu à son fils, ne pas pouvoir veiller sur lui déchirait le Verseau. Le saint de Glace avait toujours été présent, attentif, et même s'il le dissimulait, prévenant, pour ses disciples. Le Grec était mieux placé que quiconque pour le savoir. Avant la mort du Français, il ne calculait plus le nombre de fois où il avait dû passer après l'un de ces deux monstres à pattes, alors qu'il lui rendait visite dans les plaines sibériennes.
Le statut paternel du Taureau avait ravivé une plaie ouverte chez le Verseau. Tous les Ors avaient joué le jeu, en saluant la naissance de Maevane, une jolie petite fille aux yeux bruns et à la chevelure d'un bleu aussi sombre que celle de sa mère, comme le premier rejeton d'un des Douze. Même Camus. Mais il n'avait pas fallu longtemps au Scorpion pour percer ce dernier à jour. Voir ce petit bout grandir sous l'œil affectueux et protecteur de ses parents le perturbait à plus d'un titre. Bientôt ce serait au tour de Marine d'accoucher, et Milo fit un vœu pour que cet évènement ne tombât pas en même temps que l'élimination de Sergueï.
