Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé du chapitre précédent : En allant rendre compte de sa mission à Shion, Milo surprend le Grand Pope en train de sermonner Shaina puis Aphrodite. Le chevalier des Poissons ne parvient pas à oublier ses anciens agissements, bloquant ainsi l'évolution de la situation entre lui et le chevalier de l'Ophiucus, en refusant de répondre à l'amour que lui porte la jeune femme. Diverti par cette scène, Milo s'assombrit en découvrant que le Grand Pope ne pourra pas tenir Camus indéfiniment éloigné des hostilités qui se préparent. Shion demeure néanmoins leur allié, et le Grec lui avoue qu'il a en partie révélé au Verseau les grandes lignes de la situation aux Enfers. Fortement ennuyé par la position délicate du Français, l'Atlante l'est aussi par l'étrange comportement d'Aioros, et il charge Milo d'essayer de découvrir ce que cache le Sagittaire. Plus tard le Scorpion croise Aldébaran, portant l'apprenti du Cancer sous le bras, et Milo s'amuse de la nouvelle catastrophe que le jeune Yanos vient de déclencher. Mais cet épisode ravive en lui le souvenir de Sergueï, suscitant à nouveau l'inquiétude du Grec. Il sait parfaitement que sous ses airs impassibles son amant vit mal sa séparation d'avec son fils, et il redoute l'avenir.
CHAPITRE 58 : LA MISSION DE SHAKA
Installé depuis des heures au plus haut d'une muraille de roches nues, Saka méditait. Derrière lui, le paysage battu par le vent reflétait la désolation d'une terre aride et abandonnée, vide de toute présence de vie humaine ou animale. Ainsi tournait-il le dos à la tristesse de ce désert.
Le plateau granitique, au sommet duquel il demeurait assis en tailleur, se brisait brutalement pour plonger sur une falaise pratiquement abrupte, avant de reprendre ses droits sur une vingtaine de mètres plus bas. Mais contrairement à la vision ruine qui régissait ce lieu, l'endroit où il méditait semblait échapper à un rêve.
Implanté sur le terre-plein en forme de fer à cheval sur lequel il se tenait, un champ de fleurs multicolores inclinait ses corolles au sein de hautes herbes. Perdu au milieu des miasmes qui s'exhalaient de l'étendue de roches dépouillées constituant l'ensemble du sombre panorama, ce paradis de verdure nichait sa singularité de senteurs colorées comme on cache un secret honteux.
La première fois que Shaka avait posé les yeux sur ce pré fleuri, il en était resté saisi. Cet îlot de pétales bariolés, bien qu'infiniment apaisant et agréable pour celui qui le découvrait, semblait une erreur grossière en ce lieu. Puis il avait compris. Ce paysage champêtre n'avait rien d'incongru au sein du Royaume infernal. Il faisait partie d'un tout, dont il avait été involontairement fragmenté. Il suffisait de regarder l'étrange colonne de pierre à tête humaine qui siégeait en son centre, pour s'apercevoir de la vérité dans toute sa monstruosité.
La duplicité de Pandore avait puni Orphée venu arracher du royaume des morts Eurydice, en s'attaquant injustement à sa bien-aimée. L'âme ressuscitée de la frêle jeune femme portait depuis le châtiment du chevalier de la Lyre. Transformée en élément minéral jusqu'aux épaules pour l'éternité, elle conservait une conscience intacte que le sacrifice de son amant lors de la Guerre Sainte condamnait à la plus grande des solitudes.
Néanmoins, la situation d'Eurydice obéissait à un code spécial, que la vindicte de Pandore n'avait pas pu briser. Les pêchers de la jeune femme étaient si minces lors de son trépas, qu'elle avait rejoint Elysion peu avant qu'Orphée n'essayât de la ramener dans le monde des vivants. Son statut d'âme pure lui restait acquis malgré cette tentative, et à défaut de pouvoir à nouveau reposer dans ce lieu de douceur et d'harmonie, c'était une partie de ce paradis qui l'avait suivi jusqu'ici. Au plus grand agacement d'Hadès, qui cherchait depuis un moyen de remédier au désordre entraîné par cette situation dans l'un des paysages les plus arides de son domaine.
Le sort peu enviable d'Eurydice suscitait la pitié de Shaka. Il évitait cependant soigneusement de le montrer. Ses motivations pour s'installer près de la réprouvée répondaient à des desseins moins nobles que celui de lui tendre une main secourable. Il avait principalement choisi cet endroit pour s'incruster aux Enfers parce que la magnificence de ce tapis de fleurs lui rappelait la douceur qui régnait dans son propre jardin. Ce qui en soi était un moyen de prouver à Hadès qu'il appréciait son domaine, tout au moins celui situé au-delà du Mur des Lamentations, et qu'il pouvait envisager d'y résider tout à fait sereinement.
Bien qu'évitant de le faire ouvertement, il distrayait néanmoins la solitude d'Eurydice qu'il baignait d'un cosmos caressant. Il le faisait toutefois essentiellement par calcul. Il se doutait que le souverain du Sombre Royaume avait commandé de l'espionner, et il tenait à ce qu'on prît son intervention non pas pour un soutien à la jeune femme, mais bien pour une ingérence en faveur d'Hadès. Dans le sens où il compatissait à son problème de géographie déparée en s'intéressant à cette âme égarée.
De façon plus ambiguë, il marquait aussi par sa présence une interdiction à Sergueï de s'approcher du réconfort que la douce prisonnière ne demandait qu'à lui apporter. Bien que cela contrecarra à sa moralité, Shaka ne pouvait pas permettre à l'enfant de la rejoindre. Eurydice conservait trop de gentillesse et de compassion pour ne pas les mettre au profit de ce dernier. Or, celui-ci devait se sentir rejeter de tous. Le plan d'Athéna ne souffrait d'aucune exception à cet égard.
Voilà principalement pourquoi le chevalier de la Vierge stationnait sur cette hauteur. Et sa stratégie payait. Le petit garçon l'évitait comme la peste, il ne s'approchait donc plus de cette corniche. Il ne lui restait plus personne vers qui trouver un peu de réconfort. Par contre l'Indien se demandait jusqu'où Eurydice n'était pas parvenue à le percer à jour.
Bref, une fois toutes ces raisons passées en revue, Shaka devait admettre qu'il se comportait comme le roi des hypocrites et il se faisait horreur. Il avait beau savoir qu'il travaillait en sous-marin pour Athéna, l'analyse de son rôle peu glorieux lui laissait invariablement un goût de bile au fond de la gorge, que ses rencontres clandestines avec Shura arrivaient de plus en plus difficilement à effacer.
Pris dans les rets de sa propre conscience, assis en tailleur, les yeux clos, la Vierge dominait cet endroit bien particulier de la Deuxième Prison, en sollicitant un cosmos un peu moins puissant que celui que lui connaissaient autrefois ses ennemis. Un cosmos que les Spectres pensaient qu'il mettait volontairement en berne parce que ses incursions fréquentes n'étaient qu'officieuses, et qu'il devait se méfier de ne pas être repéré par Athéna.
La vérité était tout autre. Son aura déclinait réellement, parce qu'il se sentait de moins en moins souvent en accord avec lui-même. Mais de cela, il n'en parlait à personne. Pas même à Shura. Surtout pas à Shura. Le Capricorne se souciait déjà bien trop de lui et il ne souhaitait pas rajouter à ses préoccupations à son égard.
Un éclair pourpre déchira soudain l'horizon sombre. Une trouée se matérialisa dans le faux ciel, et une petite silhouette mince en émergea. Rapide et agile, le nouveau venu atterrit sur la crête qui se prolongeait vers le nord, pour bondir dans sa direction.
En identifiant le pantalon de toile noire et la tunique de laine grenat battue par une longue chevelure brune, Shaka comprit que Sergueï ne l'avait pas encore détecté. Sinon, il ne serait jamais venu vers lui. Charitablement, il eut envie de le prévenir, mais une seconde décharge d'énergie stria le lointain, et un Spectre à l'allure infiniment plus menaçante en sortit.
Sans surprise, la Vierge reconnut Eaque. Vêtu de son surplis, ce dernier était en chasse. Ce n'était pas le moment de se montrer trop accommodant avec sa proie.
Le premier arrivant le rejoignait rapidement, et Shaka nota avec un pincement au cœur que sa minceur s'apparentait maintenant à une véritable maigreur. Quand les Spectres admettraient-ils qu'un enfant de dix ans soumis à un tel entraînement avait aussi besoin de se sustenter solidement ? Mis à part pour l'endurcir, ses nouveaux compagnons l'ignoraient totalement. À tel point, que l'Indien suspectait Sergueï de se débrouiller comme il le pouvait pour se nourrir, en volant à droite et à gauche.
Cela allait sans doute de pair avec les traces de coups fréquentes qu'il portait sur le visage. Quant aux croûtes de sang séchées qui apparaissaient parfois au dos de sa tunique, elles trahissaient un châtiment corporel plus cruel encore.
L'indifférence que son rôle l'obligeait à conserver à ce sujet, lui valait des regards lourds de reproches d'Aphrodite. Des regards qui devenaient de plus en plus pesants à mesure que les mois passaient. La preuve que le chevalier des Poissons admettait difficilement de demeurer les bras croisés face au calvaire d'un enfant, et la Vierge se demandait combien de temps le Suédois se retiendrait d'intervenir malgré la défense d'Athéna.
Death Mask le fustigeait également de réparties désagréables à chaque fois qu'il le croisait, et l'Indien était persuadé que le Cancer n'était pas étranger aux récents lâchers de nourriture qui apparaissait un peu n'importe où depuis quelque temps dans les Prisons infernales.
Shaka avait fait ce qu'il fallait aussi longtemps qu'il l'avait pu pour taire le martyre de Sergueï à ses compagnons d'armes, mais insensiblement les langues se déliaient, et quelque part cela le soulageait. Il n'en pouvait plus de se plier à cette mascarade. Et mieux valait en effet que Camus ne posât jamais un pied dans le Meikai.
L'enfant avançait de manière agile en se plaquant contre la roche. Prenant tous les risques, il utilisait la moindre prise pour rester dissimuler dans l'ombre à son poursuivant. Il visait apparemment une faille étroite qui le mènerait directement hors de la Seconde Prison. L'atteindre lui demandait de passer près de la Vierge, et Shaka s'astreint à demeurer le plus discret possible.
Il était conscient que le petit garçon ne l'aimait pas et qu'il se méfiait de lui. À juste raison. Il avait fait en sorte que les Spectres le marginalisent, et à l'incompréhension de Sergueï par rapport à sa présence régulière en ces lieux, s'ajoutait maintenant un sourd ressentiment.
Concentré sur ses appuis et la rapidité de sa course, l'enfant l'aperçut au dernier moment. Arrêté dans son élan, il eut une seconde d'hésitation de trop. Encore loin derrière lui, Eaque le remarqua. Ouvrant la main sur une attaque puissante, le Garuda le visa sans retenir son coup. La brutale décharge d'énergie projeta le petit Russe à plus de vingt mètres dans un cri d'agonie. Meurtri et ensanglanté, son corps roula dans la prairie jusqu'aux pieds d'Eurydice. Sans autres protections que quelques bandages sur les avant-bras et aux chevilles, il avait dû se faire très mal. Déjà son poursuivant se réceptionnait d'une série de sauts qui le plaçait un peu sur la gauche de Shaka, en haut de la crête.
Sans porter attention à la présence de la Vierge, le Garuda ordonna d'une voix forte.
« Relève-toi ! »
Haletant, le flanc profondément déchiré par un caillou tranchant, l'enfant se redressa en titubant. Shaka nota avec culpabilité ses joues creuses, son teint de cire, les cernes sombres qui mangeaient ses grands yeux, les os trop saillants de ses clavicules, le peu de lustre de sa longue chevelure emmêlée, le voile de tristesse fatigué qui ternissait son regard d'ambre. Et malgré tout, Sergueï parvint à se relever.
La main pressée sur son côté droit rouge de sang, il serrait les dents sur un gémissement de douleur, mais il faisait face. Camus aurait été fier de son fils, mais il n'aurait certainement jamais pardonné à ceux qui le réduisaient à cet état.
Un peu tremblant sur ses jambes, le petit garçon ne prêtait d'attention qu'au Seigneur Eaque. Il ignorait délibérément la Vierge, et il refusait de se laisser distraire par Eurydice, prisonnière de sa gangue de pierre à quelques pas de lui, qui malgré la frayeur que lui inspirait le Juge, lui chuchotait des mots de réconfort. L'expression concentrée du gamin se voulait neutre, et Shaka fit un nouveau parallèle avec le chevalier du Verseau. La double ascendance de Sergueï positionnait celui-ci pour maîtriser la gestion émotive des chevaliers de Glace, mais derrière cette façade impersonnelle, c'était indubitablement l'attitude de Camus que l'Indien observait.
L'enfant conservait de son passage auprès du Français un comportement qu'il mimait inconsciemment. Et la ressemblance ne s'arrêtait pas là. Il avait hérité des traits délicats, du nez droit, de la bouche mince et du port de tête plein de noblesse de son père. De sa mère, il tenait la couleur emblématique de ses yeux, sa sombre chevelure et une paire de fins sourcils naturellement arqués. Néanmoins, l'analogie avec le Verseau était flagrante. Que les Spectres n'eussent encore pas suspecté sa filiation était un miracle. Sans doute dû à l'un des désavantages de ne plus procréer, et donc de ne plus se pencher sur les liens de parenté et les ressemblances.
« Je te laisse trois secondes d'avance, reprit Eaque sans la moindre émotion. Ensuite, si je te rattrape avant que tu n'atteignes le Tribunal du jugement des âmes, je te promets de t'étriller de telle manière qu'on t'entendra crier à l'autre bout des Enfers. »
Coutumier de l'implacable volonté de son Maître, et sachant que personne ne se soucierait des nouvelles blessures que celui-ci lui infligerait s'il venait à le rejoindre, Sergueï ne se le fit pas répéter. Tournant les talons, il reprit sa course silencieuse au cœur de la prairie en fleurs. Le Garuda lui interdisait l'accès au raccourci qu'il avait repéré, et il lui fallait trouver d'urgence un nouveau chemin.
Le court laps de temps imparti étant achevé, Eaque allait s'élancer à son tour, lorsque Shaka le retint d'une remarque qu'il voulut détachée.
« Tu devrais lui accorder encore un peu de temps. Il est blessé.
— Les faibles et les geignards n'ont pas leur place ici », répliqua froidement le Juge d'Hadès en se mettant à courir.
L'interruption avait été brève, mais elle avait au moins fait gagner deux secondes de plus à l'enfant.
« Pauvre bébé », soupira Eurydice, des larmes plein les yeux.
Ce n'était pas la première fois que l'âme emprisonnée de la jeune femme le prenait ainsi à témoin. Elle ne lui reprochait rien, mais la Vierge aurait juré qu'elle devinait son implication et sa mauvaise conscience. Un peu honteux, il se releva pour se laisser glisser d'un mouvement souple le long de l'escarpement.
Ouvrant les yeux comme il avait l'habitude de le faire en présence de la jeune femme, il vint se tenir devant le tertre de pierre qui ne matérialisait qu'un doux visage aux longs cheveux blonds. Il terminait régulièrement ses incursions en lui accordant quelques minutes de bavardage, tel qu'auraient pu le faire deux vieux amis. Et c'était d'ailleurs bien un peu ce qu'ils étaient devenus au fil des mois, puis des années. Deux déracinés qui se raccrochaient l'un à l'autre pour tenter d'oublier la difficulté de leur situation. Mais aujourd'hui, le cœur d'Eurydice saignait pour l'enfant qu'elle ne pourrait jamais protéger et Shaka se retrouvait le nez plongé dans le poids de sa culpabilité.
« Un enfant ne devrait pas se trouver ici », renchérit-elle, en suivant du coin de l'œil la fuite zigzagante de Serguei parmi les hautes roches.
La silhouette du petit garçon allait en s'amenuisant rapidement. Bientôt elle aurait disparu. Eaque lui laissait encore un peu d'avance, mas ce n'était que pour mieux relancer la poursuite.
« Si Orphée était encore là, jamais il n'accepterait une telle chose, reprit-elle avec une nostalgie douloureuse. Au moins, lui offrirait-il un peu d'affection. Je ne peux pas croire qu'Athéna ait permis un tel sacrilège. Et je comprends encore moins comment des chevaliers agissant au nom de la justice peuvent laisser faire sans intervenir. Sergueï n'a rien d'un Spectre. Il est fort et c'est un brave petit soldat, mais il a besoin de donner, d'aimer, et d'être chéri en retour. En le sacrifiant, vous détruisez une âme belle et généreuse. C'est une faute chevalier.
— Les raisons d'Athéna peuvent échapper aux communs des mortels, répondit Shaka, que cette discussion mettait franchement mal à l'aise. Il ne nous appartient pas de juger de ses actes.
— Des siens non, mais des vôtres ? répliqua la jeune femme en le fixant brusquement de ses yeux clairs. Pourquoi ne l'aidez-vous pas ? Vous comme moi, nous savons pertinemment qu'il n'est pas fait pour se satisfaire d'un royaume privé de la lumière du soleil, et délimité à de sombres prisons, où des âmes souffrent éternellement. Il n'a pas la cruauté nécessaire pour torturer des morts.
— Il l'acquerra, répondit Shaka en espérant être crédible.
— Peut-être, oui, admit Eurydice avec accablement. Mais à quel prix ? Il existe une telle tristesse au fond de ses yeux. Non seulement cet enfant souffre, mais il se sent trahi. Et j'ai la conviction qu'il l'a été par des adultes auxquels il faisait confiance. Il n'y a pas pire élément pour forger une personnalité. S'il survit dans de telles conditions, il désirera se venger, et si rien n'est fait pour soulager sa peine, je ne suis pas sûre qu'il sera en mesure de modérer la portée de son geste.
— Les Spectres et les chevaliers d'Athéna ne se sont jamais entendus. C'est dans l'ordre des choses, fit la Vierge sans conviction.
— On dirait que vous cherchez à vous persuader vous-même chevalier. Un homme tel que vous devrait pourtant être en mesure de percevoir que cet enfant n'a rien à faire ici. Ne me dites pas que vous ne ressentez pas la douceur de la puissance qui l'attire lorsque son désespoir devient trop grand ? »
Shaka en resta bouche bée. Que voulait-elle dire ? Certes, ses pérégrinations divines lui avaient depuis longtemps permis de découvrir qu'il existait une source de pouvoir totalement étrangère au Royaume d'Hadès, dont un écho infime se manifestait de plus en plus souvent à travers les Prisons infernales sur la trace de Sergueï. Mais comment Eurydice pouvait-elle le percevoir ? Il était certain que les Spectres eux-mêmes ne le décelaient pas. Sinon, il y a belle lurette qu'ils auraient réduit l'enfant en charpie, en pensant éradiquer un danger éventuel.
« Vous semblez surpris chevalier. Alors il faut que je vous révèle un secret. Le Royaume d'Hadès ne se limite pas à ses terres désolées. Vous le savez, même si contrairement à quelques-uns de vos compagnons, vous n'avez jamais foulé la partie la plus merveilleuse qui le compose. Ici, vous marchez dans l'antichambre de la mort, avec tout ce qu'elle a de plus noir. Ce lieu est innommable, et chaque jour je plains les Spectres et les âmes qui y résident. Lors des Guerres Saintes, vous jugez certainement Hadès à l'image de ces Prisons. Et vous avez tort. Hadès sait aussi se montrer bon et magnanime, mais son rôle le force à cacher cette partie méconnue de lui-même. La plus belle et la plus généreuse. Il ne l'expose qu'aux élus, quand ceux-ci foulent l'ordonnancement d'Elysion. Ce paradis mérite bien son nom, et la beauté de ce champ de fleurs ne vous en donne qu'un infime aperçu. »
Rattrapée par le chagrin que suscitait son exil depuis la disparition d'Orphée, Eurydice s'interrompit un instant, tandis qu'un soupir las s'échappait de ses lèvres.
« Je n'aurais jamais pensé dire cela un jour, mais croyez-moi, les morts qui séjournent à Elysion sont heureux, poursuivit-elle avec nostalgie. Il règne là-bas un sentiment de joie apaisée. Les élus s'y complaisent, tout n'ignorant pas que les attend… autre chose. Car le périple de nos âmes ne semble pas limité. Nous ne revoyons pas celles qui sont finalement invitées à boire l'eau du Léthé, mais elles ne disparaissent pas pour autant. Où vont-elles ? Hadès et les Dieux jumeaux le savent certainement, mais ils refusent de nous le dire. Et pourtant, nous n'avons pas peur. Parce que parfois, quand une indicible mélancolie saisit l'un d'entre nous, malgré l'harmonie qui nous entoure, il perçoit alors le souffle apaisant d'une caresse rempli d'un amour à la fois si grand et si plein de promesses futures, que son âme et sa foi en l'infini de cet univers s'en trouvent renforcées. »
Impressionné par ce qu'il entendait, Shaka se gardait bien de l'interrompre.
« Cela ne s'explique pas, poursuivit-elle en souriant avec douceur. C'est. Et cela existe au-delà de l'aire de pouvoir d'Hadès. C'est grand, indéfinissable, empreint de tendresse à notre égard, à la fois majestueux et élémentaire. Insaisissable. Et aussi capable de colères destructrices si l'on se met en travers de sa route. Nous ressentons cette forme puissante ainsi, et une fois touchés par sa grâce, nous n'aspirons plus qu'à le rejoindre. C'est une chose qui n'a pas d'égal. Les Dieux eux-mêmes nous semblent moins importants. Mais seuls les morts, les Dieux, ou des êtres très particuliers tels que vous, paraissent percevoir cette chose étrange. Or, pour une raison qui m'échappe et me remplit de joie, je la sens parfois se rapprocher de Sergueï. Je ne sais pas si l'enfant est capable de la ressentir comme nous nous le faisons, mais je le souhaite. En tout cas, il y a là un mystère qui devrait vous parler chevalier. »
Dire que la Vierge l'écoutait avec une attention bousculée par tout un tas de questions était un euphémisme. Les paroles empreintes d'une sagesse immémoriale de la jeune femme le remuaient profondément. Ce qu'Eurydice décrivait, c'était exactement ce qu'il devinait derrière les voiles opaques des univers parallèles et des éléments métaphysiques qu'il explorait. Un phare puissant et bienveillant, à l'opposé total du sectarisme exprimé par sa déesse dans son désir de vengeance. Mais un phare également capable de déployer de l'hostilité dans certaines conditions, ce qui, en fonction des pouvoirs dont il soupçonnait l'entité qui le contrôlait, le rendait tout aussi dangereux.
Athéna était pourtant certaine de pousser Sergueï à ne réveiller que Chaos, alors qu'Hadès espérait que l'enfant se contenterait de devenir son champion. Mais aucun des deux n'envisageait le retour de l'émanation évoquée par la blonde jeune femme. Une émanation si ancienne, que beaucoup ne s'en souvenaient plus.
Et si Athéna se trompait ? Et si à jouer avec le feu Hadès allait réellement scier la branche étroite sur laquelle il était assis ? Et si le pouvoir de Sergueï n'existait que pour ramener de l'oubli celle dont les Dieux eux-mêmes redoutaient les actions ?
Shaka était loin de détenir toutes les cartes, mais il entrevoyait un jeu de menteurs à l'échelle cosmique qui lui faisait froid dans le dos. Qui avait réellement piégé qui ? Et dans quel but ?
Un élément était en tout cas certain. La toute puissante Gaïa se profilait de plus en plus distinctement derrière ces manipulations en aveugles, et cela l'effrayait. Contrairement à Chaos, le potentiel de destruction de cette déesse s'alliait à un sens strict et logique de renaissance créatrice, ce qui représentait un point positif. Malheureusement, elle ne connaissait aucune limite, sinon celle de sa propre volonté, et jusqu'à présent, personne ne pouvait se targuer d'être parvenu à l'arrêter lorsque se déchaînait le souffle de son pouvoir.
D'après ce que savait la Vierge, Gaïa s'était retirée d'elle-même, voilà des millénaires, laissant la place à des Dieux plus jeunes, issus pour la majorité de sa lignée. Elle leur confiait la tâche de poursuivre l'achèvement de ses créations ou de bâtir de nouveaux mondes suite à ses ravages.
Loin de son image de façonneuse universelle, Gaïa n'était pas une divinité malfaisante. Le fait qu'elle parût essayer de soulager Sergueï prouvait également que l'enfant était important pour elle. Oui, mais dans quel sens ? Simple désir d'aider une âme pure et hors du commun injustement malmenée, ou protection attribuée à l'un de ses propres pions ? Dans les deux cas, s'acharner sur le fils de Camus risquait de susciter sa colère. De plus, si la première explication s'avérait exacte, Shaka se rendrait coupable d'un crime odieux en obéissant sans réfléchir aux ordres d'Athéna.
Totalement incertain, le chevalier devait néanmoins endormir l'inquiétude de la trop perspicace jeune femme, sur le fait qu'ils étaient tous en train de détruire et d'abandonner à son sort un enfant innocent, quand il sentit nettement la matérialisation d'une tierce personne derrière lui.
Au frémissement de contrariété un peu effrayé Eurydice, il n'eut aucune difficulté à deviner qui venait d'arriver.
« Je crois qu'il est temps que je me retire, s'excusa-t-il, en sachant que le nouveau venu n'appréciait que modérément de le voir discuter avec la jolie blonde.
— Vous devriez mieux choisir vos amis chevalier », ne put-elle s'empêcher de lui glisser alors qu'il s'éloignait.
Certes, dans l'absolu Shaka aurait été le premier ravi de s'abstenir de la présence de Minos. Mais l'intérêt du Juge faisait partie des impondérables qu'il devait gérer. Au moins ce jour-là, Shura ne se trouvait-il pas caché à la limite du Sombre Royaume. La dernière fois, l'intervention du Griffon l'avait obligé à prendre un tel retard pour son rendez-vous secret avec l'Espagnol, que la Vierge avait craint de voir débouler le Capricorne en plein territoire d'Hadès, mettant ainsi en péril sa propre couverture.
Il était vrai que Minos avait des manières si extravagantes à son égard, que lui-même hésitait parfois sur la définition à leur donner. À la fois amical et curieux, le Spectre disséquait chacune de ses attitudes comme un chat à l'affût. Il n'entrait aucune méfiance dans son insistance, simplement une sorte de fascination imprécise et mal élevée dont l'Indien se serait bien passée. Mais difficile de repousser un tel envahisseur sans courir le risque de le vexer, ou pire de se le mettre à dos.
Les yeux à présent refermés, Shaka rejoignit le sommet de la crête où son étrange ami l'attendait. Accaparé par son rôle qui lui dictait une prudence instinctive à l'encontre du Juge, il ne prit pas garde au regard doré qui l'observait un peu plus loin.
Dissimulé dans l'ombre d'un pan de roche, Pharaon rongeait son frein. Il détestait l'intérêt que portait le chevalier de la Vierge à la pauvre Eurydice, qu'il englobait dans sa haine d'Orphée. Que ce dernier n'ait pas été ramené à la vie contrairement à lui après la Guerre Sainte ne changeait rien à ses sentiments. Eurydice était un chancre fâcheux qui lui rappelait sa défaite, et rien que pour cela la bienveillance de Shaka était condamnable.
Mais il comprenait encore moins l'attention que Minos lui accordait. Sans être dans les petits papiers du Juge, il appréciait de se sentir utile. Et voilà qu'une fois de plus il se trouvait détrôné par un chevalier d'Athéna dans sa course à la reconnaissance. Trop, c'était trop ! Et il s'était mis presque naturellement à espionner avec amertume cet empêcheur de « flatter » en rond.
Les évènements antérieurs avaient beau s'incurver en faveur de l'Indien, le grand attrait de Shaka pour les Enfers lui paraissait suspect. Pharaon avait également la nette impression que les retraites de la Vierge n'étaient pas toujours aussi solitaires qu'elles le semblaient. Il n'était pourtant jamais parvenu à le prendre en faute. Jusqu'à ces derniers jours en tout cas. S'il n'était pas arrivé à identifier avec certitude l'intrus qu'il soupçonnait, il avait clairement ressenti la trace d'un cosmos très différent de l'aura qui nimbait les Spectres.
Naturellement il était concevable que Shaka conservât encore quelques attaches solides au Sanctuaire. Mais s'il n'avait vraiment rien à cacher, alors pourquoi son visiteur avait-il pris tant de précautions pour le rejoindre ? En tant qu'ambassadeur, Aphrodite pouvait introduire l'un de ses condisciples le plus officiellement du monde. Surtout que, si Pharaon se fiait à son instinct, l'importun s'accordait le temps de fureter à droite et à gauche, comme s'il les espionnait.
L'inconnu se dissimulait si habilement, que le Spectre avait commencé par douter de ses propres perceptions. Il avait toutefois eu la désagréable impression que quelqu'un franchissait illégalement leurs frontières à intervalle régulier, et ceci durant trois semaines. Il avait alors mené une traque imprécise, qui l'avait mis sur le chemin l'Indien. Et là, bonne pioche ! Il n'avait pas réussi à l'identifier directement, mais la visite que ce fouineur avait accordée à Shaka avait enfin été suffisamment longue pour qu'il reconnût avec certitude la signature d'un cosmos issu du Sanctuaire. Il devait en parler à Minos.
Un peu plus tard, alors qu'un grand sourire aux lèvres le Griffon prenait congé du chevalier de la Vierge, Pharaon se glissa dans son sillage pour réapparaître sur ses pas dans la salle du tribunal. La réaction de Minos ne se fit pas attendre. D'une volte-face rapide, il emprisonna l'importun dans les fils de son attaque la plus mortelle.
« Que veux-tu Pharaon ? Tu sais que je déteste ces manières. J'espère pour toi que tu as une bonne raison pour me suivre ainsi, le toisa-t-il impitoyablement en resserrant son piège.
— Si ce n'était pas le cas, je n'aurais jamais osé déranger Votre Seigneurie, haleta l'Égyptien, à moitié étranglé par un fin cordon qui s'enroulait autour de sa gorge.
— Eh bien ? Parle ! ordonna Minos sans relâcher son étreinte.
— C'est au sujet de la retraite du chevalier de la Vierge, poursuivit laborieusement le Spectre.
— Ah. Et qu'as-tu à m'apprendre ? se renfrogna le Juge, parfaitement conscient de la jalousie de son subordonné.
— Je sais que son repli parmi nous semble en tout point honnête, mais…. Vous ne voudriez pas relâcher un peu votre prise ?» s'interrompit Pharaon d'une voix étouffée, en déglutissant douloureusement.
Les fils refluèrent comme par magie, mais au regard étréci de son supérieur, le Spectre comprit que cette libération serait de courte durée s'il ne le convainquait pas rapidement de ses bonnes intentions.
« Voilà plusieurs semaines que je l'espionne », commença-t-il en s'attirant immédiatement une moue de mauvais augure.
Reculant prudemment d'un pas, il enchaîna précipitamment :
— Mais je ne l'ai fait que par instinct de préservation du Royaume infernal.
— Et ? s'impatienta Minos.
— Et il m'a semblé remarquer que Shaka recevait de la visite. C'est très discret. Une sorte de code à peine perceptible l'informe de la venue d'un tiers. Le plus souvent, il quitte notre domaine pour rejoindre celui qui le contacte à l'extérieur.
— Et alors, il n'y a aucun mal à cela, répliqua le Juge sans faire preuve de la contrariété que l'Égyptien espérait. Ce serait plutôt qu'il ne se passe rien qui serait inquiétant. Tu sais fort bien qu'il doit aussi donner le change parmi les siens. Que certains se fassent du souci au point de venir le relancer jusqu'ici durant ses absences. Je pense qu'il doit également assurer ses arrières auprès d'Athéna. Moi, je trouve ça très amusant.
— Oui, admis Pharaon avec mauvaise grâce, mais cette fois-ci, la visite qu'il a reçue était très différente des autres. Parce qu'il a toléré la présence de son visiteur à l'intérieur même de la Seconde Prison.
— Tu es sûr de cela ?
— Certain.
— Et tu as pu identifier l'intrus.
— Pas lorqu'il était là, mais en procédant par élimination, je pense y être arrivé. »
Minos semblait à la fois intrigué et fâché. Cette fois-ci, il l'avait ferré.
« Nous avons maintenu plusieurs chevaliers d'Or dans le Cocyte lors de la Guerre Sainte, poursuivit Pharaon avec plus d'assurance. Et j'ai pu me familiariser avec la signature de leur cosmos. Celui de notre intrus était habillement dissimulé, mais du départ j'ai su qu'il ne m'était pas inconnu. Or, si l'on excepte les cinq renégats dont je peux fort bien discerner la trace parce qu'ils ont séjourné longtemps sous notre garde, il ne reste plus que trois candidats ayant atterri au fond de la huitième prison suffisamment de temps pour que je m'imprègne de leur cosmos. Le chevalier du Bélier, celui du Lion, et celui du Scorpion. J'ai interrogé Aphrodite mine de rien sur les activités du Sanctuaire. Il n'a pas été très loquace, mais assez pour que j'acquière la certitude que le Bélier et le Lion ne pouvaient pas se trouver ici le jour où Shaka a reçu son mystérieux visiteur. Il ne reste donc plus qu'un seul candidat : Milo du Scorpion.
— Décidément, je vais finir par croire que tu as développé le flair de Cerbère, constata Minos sans la moindre trace de moquerie.
— Je prends cela pour un compliment Seigneur, s'inclina Pharaon, une main sur le cœur.
— Voilà qui pourrait se révéler ennuyeux si cela devait se reproduire, admit Minos. Très bien, puisque tu as déterré ce lièvre, je compte sur toi pour poursuivre ta surveillance. Mais demeure discret. Je ne veux pas que le chevalier de la Vierge soit inquiété sans raison.
— Il en sera fait selon vos ordres, répondit modestement Pharaon en ravalant un sourire de triomphe. Mais que dois-je faire si par hasard le Scorpion s'introduisait de nouveau clandestinement sur notre territoire ?
— Arrange-toi pour le capturer. Personne ne viendra nous le réclamer, puisqu'en théorie il ne se trouvera pas chez nous. Et fais-le parler. »
Pharaon rejoignit son poste près de Cerbère en exultant. S'il le fallait, il ferait du zèle en ne s'accordant plus une minute de repos dans sa surveillance, mais il prouverait à son supérieur que « l'ange blond » était loin d'être aussi net qu'il y paraissait. Et s'il réussissait à mettre la main sur son visiteur clandestin, il ne donnait pas cher de la résistance du Scorpion avant qu'il n'obtînt les explications voulues.
Il avait eu amplement le loisir de réfléchir à la façon dont il pourrait contraindre un chevalier d'Or. Difficile de compter sur l'efficacité de simples tortures physiques. Certes, rien n'était à négliger dans ce cas, mais avant que son prisonnier fût suffisamment diminué pour en être véritablement affecté, cela risquait de prendre un certain temps. S'il jouait d'une corde plus sensible, par contre…Or, il était maintenant communément admis que le chevalier du Scorpion avait peut-être bien une faiblesse. Celle-ci se dénommait Camus du Verseau, et il se faisait fort de l'exploiter à sa manière.
