Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Gest : Heureuse que ce chapitre t'ait plu. Le suspense monte doucement, alors que tous les protagonistes se mettent en place. Retour au Sanctuaire pour ce chapitre, avec l'apparition d'un Or qui a bien changé depuis ses premiers exploits. Et puis ce sera la confrontation aux Enfer. En te souhaitant une nouvelle bonne lecture.

Nymphalys : Merci pour ton intérêt. Les choses sont en train d'évoluer dans les deux camps. Pas forcément comme Athéna le souhaitait mais ceci n'est peut-être pas plus mal. La suite te prouvera en tout cas que les jalousies et autres petites mesquineries ne sont pas que l'apanage de Pharaon. Bonne lecture pour la suite.


Résumé du chapitre précédent : Shaka s'acquitte de la mission d'Athéna en s'ingéniant à rendre la vie de Serguei difficile. Il doit le priver du réconfort de tous ceux qui pourraient lui venir en aide. Il se tient également souvent auprès d'Eurydice. La jeune femme lui reproche son indifférence, tout en l'avertissant que Sergueï semble éveiller la bienveillance d'une divinité plus puissante qu'Hadès ou Athéna. Shaka est ébranlé. Il suspecte lui aussi Gaïa de se profiler derrière Sergueï, ce qui impliquerait qu'Athéna fait une erreur d'appréciation, et il s'interroge sur la légitimité de son intervention. La présence de Shaka aux Enfers ne va pas sans susciter quelques jalousies, et Pharaon doute de plus en plus de l'honnêteté de son rôle. Il a repéré les visites de Shura, et plus grave, l'espionnage de Milo. Minos, à qui il communique ces informations, lui donne l'autorisation de traquer de Scorpion si celui-ci remet les pieds sur leur territoire. Pharaon ne reculera devant rien pour le faire parler s'il parvient à l'attraper, quitte à s'en prendre au Verseau.


CHAPITRE 59 : LES ERREMENTS D'AIOROS

Aioros observait la mer depuis plus de trois heures, et il ne ressentait aucun apaisement. Kanon venait pourtant y chercher un équilibre qui semblait lui réussir lorsque quelque chose le perturbait, mais apparemment cela ne marchait pas de la même façon pour tout le monde. Et c'était bien dommage. Car le Sagittaire reconnaissait qu'il avait besoin de se calmer.

À force de ruminer dans son coin et de cumuler les contrariétés sans parvenir à les évacuer, il était à cran. Le fait que ses frères d'armes ne s'en fussent pas encore aperçus illustrait parfaitement l'isolement où il se sentait relégué. Et cela, ce n'était rien par rapport à la jalousie qui le dévorait.

Il avait mis du temps avant de comprendre ce pincement au cœur si particulier, qui le saisissait chaque fois que Saga le saluait d'un signe de tête discret lorsqu'il le croisait. Il l'avait longtemps assimilé à de la simple inquiétude pour son ancien meilleur ami, et à une amertume nostalgique face à une distance qu'aucun des deux ne parvenait à combler.

Arriver à apercevoir l'aîné des Gémeaux relevait de l'exploit, mais le faire sans que celui-ci n'écourtât l'entretien était quasiment impossible. Depuis que sous couvert d'aider Shion, Saga avait rejoint l'équipe de Dhoko, Death Mask et Shura, il s'abrutissait de travail administratif le plus clair de la journée, pour passer la plupart de ses soirées retranchées dans son temple. Sans la présence attentive de Kanon et de Néphélie, qui refusaient de l'abandonner en trouvant un autre logis depuis leur mise en couple, il serait devenu plus solitaire qu'un ermite.

Aioros n'était pourtant pas à plaindre. Il demeurait l'un des rares pour qui Saga acceptait parfois d'interrompre sa tâche afin d'échanger quelques mots avec lui, lorsqu'il ressentait son cosmos dans les parages. Le Sagittaire aurait voulu que ces moments d'intimité durent des heures, et ne soient réservés qu'à lui seul. Malheureusement, il y avait Mü.

Depuis que le Bélier avait pris fait et cause pour le Verseau, trois ans auparavant, la sourde rancune dont il abreuvait le Gémeau avait non seulement disparue, mais elle s'était muée en amitié envahissante envers ce dernier. À tel point qu'Aioros ne supportait plus de les voir ensemble. Il évitait même de s'approcher des premiers temples, tant cette vision le perturbait.

Et le Sagittaire s'interrogeait.

Qu'est-ce que Mü fabriquait aussi souvent avec Saga ? Pour la totalité du Sanctuaire, leur collaboration ne prêtait à aucune arrière-pensée, mais pas aux yeux de plus en plus dépités, suspicieux, et, il devait bien le reconnaître, amoureux, d'Aioros.

Optant pour un reste de franchise liée son ancienne « innocence », qu'il n'était pas loin d'assimiler à de la naïveté stupide, il avait essayé d'en parler ouvertement avec l'objet de son tourment, en lui posant tout simplement la question. A savoir : que complotait Saga avec Mü ? Pour seul réponse, son ancien meilleur ami l'avait longuement regardé en silence, avant de dresser la barrière d'un doux sourire indulgent, qui lui conseillait néanmoins clairement de se mêler de ses affaires. Et Aioros s'était ainsi retrouvé à son point de départ.

C'était horripilant de ne rien savoir. Alors il se faisait des idées. Horizontales le plus souvent les idées, et Mü et son air de Sainte Nitouche lui sortait accessoirement par les yeux.

Et au milieu de tout cela, il devait tenir le rôle du gentil Aioros. Ne rien montrer, ne rien dire, saluer chacun d'une parole aimable, faire comme si.

Il aurait sans doute pu se plier à cette discipline personnelle en cas de crise, ou si sa présence au Sanctuaire s'était avérée indispensable, comme celle de certains de ses compagnons d'armes. On ne renie pas des années de préoccupations au service d'autrui comme cela. Mais c'était sans compter le bonheur qu'affichaient quelques-uns. Un bonheur dont il se sentait de plus en plus injustement exclu.

Si celui d'Aiolia et de Marine, d'Aldébaran et de Mélina, de Kanon et de Néphélie, finissait par le laisser totalement indifférent, car les couples qu'ils formaient entraient dans un schéma dont il n'avait que faire, il n'en allait pas de même de la tendre harmonie qui soudait Camus et Milo, ni du drôle de comportement de Shura à l'égard des absences prolongées de Shaka. Ceux-ci aimaient non seulement en fonction de leur cœur, mais faisaient abstraction du genre vers lequel se tournaient leurs sentiments.

Dans ce cadre, il en voulait toutefois principalement au Scorpion et au Verseau, et pas seulement parce qu'ils avaient la possibilité d'afficher ouvertement leur préférence masculine. C'était de leur faute après tout ! Ils avaient été les premiers de leur rang à officialiser une liaison commune au Sanctuaire. Si leur amour n'avait pas convaincu leur Déesse que deux Ors avaient le droit de vivre ensemble, il n'aurait peut-être jamais pensé à Saga de cette manière.

Inutile, incompris, malheureux et le cœur brisé, voilà comment se sentait Aioros. Il n'y avait vraiment pas de quoi pavoiser. D'une façon ou d'une autre, il fallait que cela cesse.

Il était revenu alors qu'il avait raté la majeure partie de la vie de ses compagnons, et il n'était jamais parvenu à rattraper le temps perdu. Mais au-delà de son amertume, il n'envisageait plus l'avenir sous le même angle. Disparu l'esprit de sacrifice et de conciliation d'une chevalerie à l'image d'Épinal qui n'existait tout simplement pas. À présent, il irait de l'avant au gré de ses propres envies, et tant pis si celles-ci en heurtaient quelques-uns.

Et d'abord, il fallait qu'il découvrît ce que Mü fricotait réellement avec Saga. Ensuite, il réagirait en fonction. Quitte à élimer ce gêneur d'une manière ou d'une autre. Pour le moment, il devait encore ronger son frein. Et cette attente stérile l'insupportait.

D'un mouvement brusque et rageur, le Sagittaire se releva pour regagner son temple. Il s'écartait volontairement des chemins les plus fréquentés pour rentrer, privilégiant des sentiers abrupts que même les chèvres hésitaient à emprunter. La chaleur du milieu de cet après-midi retenait d'ailleurs la majorité des habitants à l'intérieur, et il ne prit pas de réelles précautions pour se dissimuler.

Se hissant à bout de bras, il parvint au sommet d'un mur de roche particulièrement raide et glissant. Son statut d'autochtone ne le préservait pas de la canicule, et il se redressa sur une portion plus plane le souffle court et en sueur. À cette hauteur, il bénéficiait d'une vue unique sur les premiers temples, les casernements, les échoppes et les bâtiments de stockage, réduits à la taille de maisons de poupées en contrebas.

Il balaya du regard les escarpements en terrasses qui menaient à la vaste forêt d'oliviers. Dans le lointain, l'image floutée de la mer d'un bleu limpide se mariait avec celui si clair du ciel ensoleillé. Mais il avait beau essayer de focaliser son attention sur l'horizon, invariablement ses yeux revenaient se poser sur le troisième temple.

Lumineux de blancheur, celui-ci paraissait désert. Ni tenant plus, le Sagittaire laissa dériver discrètement son cosmos. Saga se trouvait bien à l'intérieur, et pour sa plus grande contrariété, Mü aussi.


Remontant des entrepôts, où il investissait encore un peu de son temps malgré la lourde tâche de préparation d'une armée que lui avait confiée Athéna en partenariat avec Death Mask, Shura opta pour un raccourci afin de regagner au plus vite l'ombre agréable de son naos. Il avançait sans bruit, comme tout chevalier d'Or apprenait instinctivement à le faire, et il surprit Aioros.

Ce dernier se tenait un peu plus haut sur le sentier à peine tracé. Debout, les jambes légèrement encartées et les mains sur les hanches, il paraissait figé. Que diable faisait-il là ? En plein soleil, à fixer le troisième temple ? Si Shura se fiait à l'expression fermée de son visage dont il apercevait le profil bronzé, quelque chose semblait lui déplaire souverainement. Ainsi lorsque son pair le remarqua enfin, lui posa-t-il franchement la question, sans penser à mal.

« Qu'est-ce que tu regardes ? »

Il s'attendait à une réponse polie de la part du Sagittaire, quitte à ce que ce dernier envoyât gentiment bouler sa curiosité, mais pas au froncement de sourcils presque agressif que lui décerna celui-ci en se tournant vers lui.

« Rien. Pourquoi ? Tu m'espionnes ? »

Le ton était rageur, aux antipodes des répliques posées que le Capricorne lui connaissait habituellement. Troublé par l'attitude étrange du Grec, l'Espagnol tenta une justification, dont il ne comprit la maladresse qu'en formulant celle-ci.

« Non, mais je trouve bizarre que tu observes ainsi le temple des Gémeaux. On dirait plutôt que c'est toi qui espionnes tes voisins.

— Ce ne sont pas mes voisins. Et si on te pose la question, tu répondras que tu n'as rien vu, répliqua Aioros vertement.

— Tu es sûr que tout va bien? Aioros ?

— Parfaitement bien. Maintenant, dégage ! »

De plus en plus déstabilisé, le Capricorne eut un battement de cils indécis. Pourquoi Aioros se montrait-il plus désagréable que s'il venait de le surprendre à cacher un secret honteux ? À vivre dans un vase clos tel que le Sanctuaire, les petits coups d'œil indiscrets de temps à autre étaient presque normaux. Il avait lui aussi surveillé Camus lorsqu'il suspectait Zoltan de le maltraiter. Pour ce que ça avait servi d'ailleurs…

Mais il pouvait comprendre que le Sagittaire s'inquiétât pour Saga. Tout le monde trouvait que le chevalier des Gémeaux vivait beaucoup trop refermé sur lui-même. Alors si pour une raison ou pour une autre Aïoros soupçonnait qu'il se passait quelque chose d'ennuyeux de ce côté, il ne demandait qu'à aider. Cherchant à faire preuve de bonne volonté autant que d'esprit de corps, Shura commit l'erreur d'insister bêtement.

« Si ça concerne Saga, je peux tout entendre. Et si tu hésites à le contacter, je peux le faire pour toi. Je peux aussi me débrouiller pour incidemment lui souffler que tu te sens obliger de veiller sur lui de loin lorsque je le croise au Palais. »

Aioros grinça des dents. Pile là où il aurait aimé que la conversation ne déviât pas. Il comprenait mieux maintenant pourquoi Shaka reprenait parfois le Capricorne de volée en lui disant que sa franchise pouvait se révéler aussi tranchante qu'Excalibur. Shura devait avoir un don caché pour appuyer là où ça faisait mal. En temps normal il s'en serait tiré d'une pirouette, mais l'insistance de l'Espagnol gonflait sa colère et son dépit.

« Tu ne diras rien du tout. Parce que ça ne te concerne pas. À moins que tu ne désires que je me mêle à mon tour de ta vie privée. Je t'ai vu. J'étais en Allemagne la dernière fois que tu t'y es rendu en douce, ne put-il s'empêcher d'ajouter avec une acidité presque envieuse. Tu es pourtant supposé ne pas bouger du Sanctuaire suite à la sanction d'Athéna. »

Désemparé par cette attaque imprévue, et soudain sur ses gardes, Shura demanda :

« Et alors ? On t'a apparemment mal renseigné. Je ne dois pas quitter le Sanctuaire sans en avertir Shion, nuance. J'ai obtenu une autorisation spécifique pour me rendre à l'extérieur si tu veux tout savoir.

— Oh, se gaussa le Sagittaire qui n'ignorait pas cette information. J'ai trouvé tellement loufoque de t'apercevoir dans le secteur germanique alors que tu n'arrêtes pas de nous dire que tu visites régulièrement une cousine en Espagne, avec laquelle tu te serais miraculeusement réconcilié. »

Cette conversation commençait légèrement à échauffer Shura et il répliqua en durcissant le ton.

« Tu me traites de menteur ? Sache que je me rends pourtant à Séville. Tu peux vérifier si ça te chante.

— C'est exact, lui concéda Aioros, pas du tout impressionné. Deux jours sur les trois que Shion t'accorde. Et je suis sûr que tu te débrouilles pour que tout le monde croie que ce fameux troisième jour, tu le passes aussi en Espagne. Dommage qu'une de mes missions m'ait amené à croiser ta trace. Je me suis immédiatement demandé ce que tu pouvais bien trouver de tellement intéressant à l'air bavarois.

— Je faisais du tourisme, répliqua Shura avec la plus parfaite mauvaise foi. On a suffisamment été contraint de vivre hors de notre époque avant la Guerre Sainte pour que je profite un peu du répit qui nous est donné en ce moment. Je ne vois pas où est le mal. L'important c'est que je rentre au Sanctuaire en temps voulu.

— Et tu fais du tourisme près des ruines du château de Rhadamanthe. Comme c'est commode, commenta avec un sourire torve le Sagittaire.

— Ce n'est pas de ma faute si cet enfoiré aime les mêmes paysages que moi, tenta encore le Capricorne en ravalant sa propre exaspération.

— Bien essayé, Shura, mais n'insiste pas si tu ne veux pas te rendre totalement ridicule. Ton paysage porte de longs cheveux blonds et des yeux plus clairs que l'azur lorsqu'il daigne les montrer. Ceci dit je reconnais que tu as du goût. C'est un joli spécimen. »

Les poings serrés, le Capricorne fit un pas en avant. Il était prêt à encaisser les paroles désagréables et le mauvais esprit du Sagittaire, mais il n'acceptait pas que celui-ci s'en prît à Shaka.

« Je t'interdis de…

— De quoi ? l'interrompit le Grec en grondant. De supposer que tu couches avec Shaka, et que tu ne supportes plus ses absences répétées au point de braver les ordres d'Athéna ?

— Tu dis n'importe quoi !

— A d'autres Shura ! Lorsque mèches d'or rentre au Sanctuaire, tout le monde se doute de la manière dont se termine vos petites séances de méditation transcendantale. Il serait temps d'assumer.

— Là n'est pas le problème Aioros ! C'est la façon dont tu en parles. Non, mais tu t'entends ? »

La bizarrerie de cette conversation retenait encore le Capricorne de laisser déferler sa rage. N'importe qui aurait écouté Aioros à ce moment-là ne l'aurait pas reconnu. Oui, décidément quelque chose ne tournait pas rond chez le gentil Sagittaire. Mais ce n'était pas une raison pour se montrer aussi déplaisant.

« Et toi, se rebiffa soudain l'Espagnol, le regard étréci. Cette fixation sur la Maison des Gémeaux ne serait-elle pas due à un intérêt inavouable. Je suis vraiment trop naïf. »

Le cri de rage d'Aioros interdit à Shura de pousser plus loin la provocation. De toute évidence il venait de dépasser le seuil de tolérance du Sagittaire. Il n'eut que le temps de s'agglutiner contre la paroi pour éviter la charge furieuse du Grec. Déjà ce dernier faisait volte-face et fonçait à nouveau sur lui.

Cette fois-ci, le Capricorne fut obligé de percuter violemment l'épaule d'Aioros pour esquiver son poing puissant qui éclata la roche près de son visage. Le Sagittaire ne plaisantait apparemment pas. De son côté, peu disposé à lui pardonner ses allusions sur Shaka, Shura le força à reculer d'un voilent crochet du droit.

Cet échange belliqueux achevé, les deux adversaires s'immobilisèrent une fraction de seconde pour s'observer. Prenant la mesure de leur détermination commune, ils foncèrent à nouveau l'un sur l'autre. Sans ménagement, chacun cherchait à remettre en place le second. Les coups de pied s'enchaînaient aux coups de poing avec une violence non retenue.

Leur désir d'en découdre rendait paradoxalement les deux chevaliers d'une prudence instinctive pour ne pas se faire repérer, et il laissait en berne leur cosmos. Ils étaient hors de question d'ameuter tout le Sanctuaire. Du coup, ils se battaient comme des chiffonniers. Le terre-plein, étroit et glissant, ne facilitait pas leur affrontement, et ils devaient déployer une rare adresse et un équilibre hors du commun pour éviter de plonger une cinquantaine de mètres plus bas.

Aucun des deux ne cédait de terrain à l'autre. Ils étaient si concentrés qu'ils n'entendirent pas la voix fâchée en provenance de l'escalier en contrebas qui leur cria d'arrêter. Ce ne fut qu'en sentant le souffle de deux cosmos qui les rejoignaient rapidement, qu'ils comprirent qu'ils venaient de se faire surprendre.

Aioros se retrouva brusquement ceinturé par une paire de bras solides, avant qu'il n'ait pu se retourner pour repousser l'importun, tandis qu'une seconde personne immobilisait Shura de la même manière. Malgré sa hargne, le Sagittaire ne parvenait pas à se dégager de la poigne de fer qui le retenait, et il tourna la tête avec une ruade aussi mécontente qu'inutile vers son ravisseur.

En croisant le regard déterminé et plein de reproches du Scorpion, une bouffée de rage puissante le propulsa en arrière dans une tentative désespérée pour recouvrer sa liberté de mouvement. Que ce fût Milo qui s'interposât ainsi attisait encore plus sa colère. Il n'était pas loin de le tenir pour directement responsable de sa situation, et il admettait mal son ingérence. Bien que ceinturé, son agressivité demeurait aussi grande, et il surprit le Scorpion en reculant, ce qui plaqua le huitième gardien contre la roche, sans pour autant arriver à le faire lâcher prise.

« Je t'ai demandé d'arrêter ! le somma Milo en resserrant encore sa prise, tandis que de son côté, Camus libérait Shura visiblement calmé.

— Lâche-moi ! tempêta Aioros en cessant néanmoins de se débattre.

— Seulement si tu me promets de te comporter en adulte.

— C'est d'accord. Mais ôte tes sales pattes de là ! »

Avec une méfiance non dissimulée, Milo obtempéra, prêt à bondir de nouveau si nécessaire. Le Sagittaire se contenta de le foudroyer d'un regard noir en mettant entre eux un pas de distance, avant de faire face au Capricorne. Les deux combattants n'avaient pas vraiment fière allure. L'arcade sourcilière en sang d'Aioros ne valait pas mieux que le nez éclaté de Shura.

« Non, mais qu'est-ce que vous avez dans le crâne, ne put se retenir de les sermonner Camus, d'un ton tranchant de froideur. Si on ne vous avait pas aperçu, vous seriez allés jusqu'où ?

— C'est de ma faute, tenta de minimiser Shura, ennuyé par les proportions que prenait leur différend. Cette chaleur finit par nous épuiser, et on est tous un peu à cran.

— Au point de risquer de vous blesser gravement en précipitant l'un de vous dans le vide ? » insista le Verseau avec sévérité.

Le Français était bien décidé à leur faire toucher du doigt la stupidité de leur conduite, malgré le regard d'apaisement que lui lançait Milo.

Le Scorpion savait que son amant ne comprenait pas comment les deux hommes, que lui-même appréciait, avaient pu en arriver là, et plus que de la colère moralisatrice, il sentait filtrer sous ses mots durs une réelle inquiétude. Mais à son habitude, Camus ne montrait que son côté le plus rigide, et au frémissement d'Aioros le Scorpion devina que contrairement au Capricorne, celui-ci n'était pas en mesure d'analyser correctement ses paroles.

Moins remonté, Shura tourna la tête pour adresser un regard reconnaissant au Verseau.

« On avait un léger litige à régler, commença-t-il sans véritablement s'excuser. Mais cette fois-ci, je pense qu'on est quitte. »

Il acheva précipitamment, en remarquant l'expression de nouveau menaçante d'Aioros.

Une chose était en tout cas avérée. Tout comme le Sagittaire, l'Espagnol ne tenait pas à débattre du sujet de leur discorde devant témoins. Peu convaincus, mais conscients de leurs limites, Camus et Milo n'osaient pas creuser davantage l'affaire. Il y avait là quelque chose de très personnel, et si Shura considérait l'ardoise effacée, la décision lui appartenait.

« Je retourne à mon temple maintenant », acheva le Capricorne d'un ton formel, qui de son côté mettait un terme définitif à la discussion.

Et sans rien ajouter, il reprit son ascension, en évitant de croiser le regard agacé d'Aioros lorsqu'il le frôla.

« Fais un crochet par l'infirmerie », lui conseilla Milo au passage, en lui tendant son mouchoir pour enrayer l'hémorragie qui coulait toujours de son nez.

Shura le remercia d'un hochement de tête, avant de disparaître rapidement parmi les rochers.

Un silence pesant s'installa entre les trois hommes encore présents sur l'étroit sentier. Aioros demeurait tendu, et Milo n'aimait pas la façon dont il devinait que celui-ci fixait Camus. Il se trouvait derrière le Sagittaire et il ne pouvait donc pas voir son regard, mais l'immobilise d'Aioros et le trouble qu'il percevait chez le Verseau le renseignaient parfaitement.

Voilà qui le plaçait directement au cœur de la mission confiée par Shion, mais la compagnie de son amant le gênait. Il décida donc d'alléger l'atmosphère, tout en tendant une perche amicale à Aioros. Glissant un regard compatissant au Français qui souffrait visiblement de cette station prolongée en plein soleil, il adopta un ton neutre pour constater.

« Shura a raison, cette chaleur finit par nous déboussoler et on s'agace d'un rien. Je crois que nous avons tous besoin de regagner un coin d'ombre. J'ai hâte de terminer ma journée pour me détendre dans le plus petit bassin des thermes. Tu vois mon Camus, je peux aussi apprécier l'eau fraîche. Ça te tente ? acheva-t-il à l'intention du Sagittaire, en sachant que ce soir-là le Verseau était de garde.

— Je n'ai pas besoin d'une nounou pour me rendre aux thermes, répliqua Aioros en se tournant à demi vers lui. C'est étonnant tout de même que tu penses à me proposer ça à ce moment précis.

— Je ne vois pas en quoi, répondit Milo en conservant un flegme trompeur. Je rentre de mission, j'aurais eu du mal à te le demander avant.

— Et ça te prend subitement ? Comme ça ? Alors que tout le monde sait que tu ne te préoccupes que de celui-là », répliqua le Sagittaire avec un geste condescendant en direction du Verseau qui crispa le Scorpion.

Sous un verni tout juste policé, Aioros était visiblement encore prêt à en découdre. Prudent, Camus jugea plus productif de se ternir à l'écart en ne répondant pas à la provocation.

« Si ma proposition ne t'agrée pas, tu n'as pas besoin de te montrer désagréable, maugréa le Grec, en ignorant difficilement l'insulte à peine voilée faite à son amant. J'irai patauger seul.

— J'accepte ta proposition, le contredit aussitôt Aioros. À une condition : qu'en contrepartie, tu m'accompagnes demain soir pour faire une virée à Athènes. Ça fait longtemps que nous n'avons pas écumé les bars ensemble. Et nous y resterons jusqu'au petit matin. »

Pris de cours par ce coup en traître, Milo ne trouva pas de répartie. Le lendemain était la date anniversaire de sa mise en ménage officielle avec Camus. Celle où il avait déménagé toutes ses affaires personnelles pour les transporter au onzième temple. Tout le monde savait que ce jour-là, même si le Verseau grimaçait invariablement à chaque fois, ce dernier le laissait l'entraîner hors du Sanctuaire pour une soirée de tendre tête-à-tête, où le Grec imaginatif se faisait fort de toujours le surprendre agréablement.

Devant l'expression soudain embarrassée de son compatriote, le Sagittaire reprit avec un mépris total.

« Détends-toi. C'était juste un test. Vous savez que vous êtes pathétiques tous les deux. Incapables de vous désolidariser plus de quelques heures lorsque vous vous retrouvez ensemble au même endroit. J'admets que Camus nous a déjà plusieurs fois brillamment prouvé qu'il n'est pas fichu de veiller seul sur lui-même. Mais rien que ça Milo, ça devrait t'inciter à te tenir loin de lui. Votre amour n'a rien de coupable, il est dangereux. Franchement, je te croyais plus mature. Tu ne vaux pas mieux que Shura qui passe son temps à pleurer la Vierge. »

Et bousculant le Verseau au passage, le Sagittaire prit le chemin en sens inverse de Shura. Il retournait se perdre au sein d'une arène déserte ou de quelques ruines isolées. Camus le laissa passer sans colère. Aioros avait eu beau détourner la tête, l'œil exercé du Français avait noté un détail qui le troublait profondément : le Sagittaire avait les larmes aux yeux.

Milo hésitait toujours sur la conduite à tenir. Il était censé définir précisément le problème d'Aioros à la demande de Shion, et accessoirement aider son compatriote par envie personnelle, mais s'il agressait encore de cette façon à Camus, il allait avoir beaucoup de mal à ne pas répliquer sèchement, et peut-être de manière aussi disproportionnée que le Capricorne. Il était néanmoins indéniable que le Sagittaire avait besoin d'évacuer ce qui le rongeait, et le Scorpion finit par se décider à le suivre.

« Laisse-le, intervint le Verseau en posant la main sur son poignet, alors qu'il passait près de lui pour débouler le sentier à la suite d'Aioros. Il a besoin d'être seul. Arrange-toi pour le retrouver ce soir et évite les sujets qui fâchent. Seul avec toi, il se montrera peut-être plus coopératif. En tout cas sa réaction a au moins le mérite de nous apprendre quelque chose.

— Ah oui ? Qu'il a pété les plombs ?

— Entre autres, admit Camus avec inquiétude. Mais surtout que nous prenons trop à cœur ce qui touche à nos compagnons. Tu as failli lui rectifier le portrait quand il s'est retourné contre moi. Dans notre situation, c'est une faiblesse Milo. Et c'est exactement ce que redoutait Athéna. »

Comprenant immédiatement le fond de sa pensée, le Scorpion s'immobilisa en plantant son regard clair dans celui d'un bleu que le soleil moirait de turquoise, avec une détermination qui refusait le compromis.

« Je n'accepterai jamais plus qu'il t'arrive le moindre mal », gronda-t-il presque en posant deux mains possessives sur les épaules du Verseau.

Ce geste qui se voulait avant tout aimant, eut le don de persuader le Français que le Sagittaire avait raison.

« Et pour cela tu te résignerais à mettre ta propre personne en péril ? demanda-t-il en écartant d'un mouvement vif les mains de son compagnon.

— S'il le faut, oui, admit Milo avec conviction.

— Et tu as tort, répondit Camus, la gorge sèche par rapport à ce qu'il allait devoir ajouter. Nous sommes aptes à nous défendre, et notre vie entière dépendra d'un service commandé souvent dangereux. Nous ne pouvons pas nous permettre ce genre d'erreur.

— Tu sais très bien que tu ne t'es jamais totalement remis des doses massives de poison que Zoltan t'administrait, le contra Milo, en détestant devoir utiliser cet argument.

— Personne ne s'en doute, répliqua le Français d'un ton de reproche. Et tu m'as juré de ne pas en parler à qui que ce soit. Quoi que tu en penses ou que tu puisses en dire, ça ne m'empêchera pas de me battre. Je veux que tu me promettes quelque chose Milo.

— Camus…

— Non Milo. Je crois qu'il est plus que temps de régler cette question. »

Les sourcils froncés d'appréhension et de contrariété, le Grec attendait la demande de son amant comme un condamné un verdict sévère.

« Quoi qu'il arrive, je veux que tu me jures que jamais tu ne feras passer ma vie avant la tienne ou le service d'Athéna », poursuivit le Verseau, avec une résolution froide qui n'admettait aucune opposition.

L'expression fermée, le Scorpion évitait bien de promettre quoi que ce fût. À ce moment-là, il aurait volontiers étranglé Aioros s'il s'était encore trouvé dans le secteur.

« Jure-le-moi », reprit le français, en bloquant les émotions qui auraient trahi l'agitation malheureuse qui le secouait intérieurement.

Mais Milo avait appris à le décrypter depuis longtemps, et Camus avait beau lui opposer le barrage farouche de son cosmos, le lien qui les reliait lui indiquait clairement son trouble. Le Scorpion savait qu'il jouait là une partie délicate où n'existait ni gagnant ni perdant, mais la manifestation d'un amour si grand, qu'il n'accepterait jamais le sacrifice de l'autre. C'était insoluble. Connaissant l'orgueil chatouilleux du Verseau sur la question, il devait pourtant trouver une solution. Et vite.

Ravalant l'envie qu'il avait d'étreindre le Français avec le désespoir de sa passion impuissante, il se força à adopter la même attitude rigide et froide de ce dernier pour répondre.

« Moi aussi je donne raison à Aioros sur un point, commença-t-il. Tu as l'art et la manière de mettre ta vie en danger. »

Élevant rapidement la main devant lui, il balaya l'objection fâchée que le Verseau s'apprêtait à lui opposer.

« Laisse-moi terminer, poursuivit-il avec plus de douceur. Tu ne le fais pas exprès. Je crois que c'est dans ta nature. Tu me refuses le droit de voler à ton secours, mais tu es le premier à aider ceux qui sont dans la peine, quitte à y sacrifier ta vie. Alors d'accord, si je suis moi-même engagé dans un combat, je veillerais d'abord à me débarrasser de mon ennemi et à protéger Athéna avant de me rallier à tes côtés si tu en as besoin. Mais si rien ne s'oppose à ce que je te vienne en aide, alors malheur à celui qui portera la main sur toi. Ce n'est pas négociable. »

Durant de longues secondes, les deux regards bleus s'affrontèrent, puis insensiblement, celui du Verseau laissa poindre le soupçon d'un sentiment tendre qui s'avouait vaincu.

« Il va s'en dire que cela va dans les deux sens, abdiqua-t-il, en conservant une expression impersonnelle qu'il espéra convaincante.

— Naturellement, admit Milo en retenant un sourire devant la débâcle involontaire que manifestaient les beaux yeux. Tout comme il est hors de question que je permette à Aioros de me débaucher demain soir, termina-t-il en retrouvant son air espiègle pour lui poser un baiser sur le nez.

— Milo ! Enfin ! se rebiffa le Verseau, la mine sévère, en regardant à droite et à gauche.

— Oui, je sais. Ce n'est un secret pour personne que je t'embrasse dès que j'en ai la possibilité, mais tu détestes quand je fais ça à ciel ouvert. Et moi j'adore ton air fâché », le taquina le Grec en prenant la direction de l'escalier.

Retenant un soupir d'exaspération, Camus lui emboîta le pas avec un marmonnement indistinct, qui fit éclater de rire le Scorpion.

Une centaine de mètres plus bas, au temple des Gémeaux, Saga leva les yeux de la série de chiffres qu'il vérifiait, en direction de la crête qui déroulait le long ruban de marches reliant les douze Maisons. Oui, c'était bien les cosmos à la fois chamboulés, amoureux et joueurs du Scorpion et du Verseau qu'il avait repéré. Avec un hochement de tête indulgent, il se demanda ce que pouvaient bien encore fabriquer ces deux-là.

Puis son attention se reporta sur un autre écho, plus ténu et franchement étouffé à son encontre, alors que Saga était sûr d'être espionné directement. Et par Aioros en plus. Désolé de la tournure que prenaient les évènements, il eut un souffle triste, s'attirant immédiatement un regard interrogateur du Bélier qui attendait patiemment à ses côtés qu'il approuve et signe un document.

Baissant la tête, il fit mine de s'absorber dans ses comptes pour couper court à une discussion délicate. Il ne voulait pas mentir à Mü, mais il ne désirait pas non plus le soucier avec une complication dont sans le savoir il représentait le catalyseur. Le jeune Atlante avait déjà suffisamment de tracas avec la résolution de ses propres difficultés comme cela.

S'il l'avait pu, Saga aurait parlé à Aioros. Mais lorsque Mü était venu le trouver pour lui demander de l'aide, il n'aurait jamais imaginé qu'il lui faudrait plus de deux ans pour régler le problème du Bélier, et que cela l'obligerait à garder plus ou moins ses distances avec les autres. Sinon, il ne se serait pas engagé dans de tels pourparlers. Pas sans s'adjoindre au moins une autre personne en tout cas. Mais il était trop tard pour faire machine arrière. Il avait juré à Mü de conserver le secret et il était encore trop tôt pour le lever.

Le Sagittaire semblait être le seul à s'être aperçu que le jeune Atlante et lui manigançaient quelque chose, et le Grec déplorait ce qu'il se figurait. Car il avait fort bien compris qu'Aiorios était jaloux. Saga avait beau se dire qu'il agissait pour le bien du premier gardien, la situation lui plaisait de moins en moins. Elle paraissait chaque jour un peu plus lui échapper, et il se demandait s'il avait bien fait de promettre à Mü de ne pas parler à Shion de son problème, avant de mettre ce dernier devant le fait accompli.