Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Nympahalys : Je trouve qu'il aurait été dommage de me concentrer exclusivement sur Camus et Milo (même si j'adore mettre ce couple en scène ^^). L'univers de Saint Seiya est tellement riche en personnages, tous aussi intéressants les uns que les autres. En sachant que je conserve tout de même un faible pour les Ors, et j'avais vraiment envie de dérouler cette histoire post-guerre en racontant le devenir de tous. Contente que ce principe te plaise, et merci pour ton commentaire.


Résumé du chapitre précédent : Aigri de se sentir tenu à l'écart, incapable d'exprimer aux autres son mal de vivre, Aioros sombre peu à peu dans une mélancolie que n'arrangent pas ses sentiments amoureux pour Saga. Jaloux de Mü dont il envie la complicité avec le Gémeau, il en arrive à se braquer contre le bonheur tranquille de Camus et Milo, qu'il rend responsable de ses errements sentimentaux. Débusqué par Shura sur une falaise d'où il épie le troisième temple, il n'hésite pas à agresser celui-ci. L'attitude conciliante du Capricorne finit par voler en éclat, et un combat fratricide s'engage entre les deux hommes. L'intervention de Camus et Milo interrompt leur affrontement. Mais si Shura reconnaît la stupidité de sa conduite, Aioros poursuit la provocation en refusant la main tendue du Scorpion et en insultant le Verseau. Conscient que quelque chose perturbe le Sagittaire, Camus retient Millo alors que ce dernier va s'élancer à la poursuite de son compatriote. Mêmes déplacées, les assertions d'Aioros semblent fondées, et le Verseau profite de l'occasion pour obliger le Scorpion à recentrer sa priorité sur le service d'Athéna. Plus bas, Saga s'aperçoit de cette agitation, par cosmos interposé. Voilà plus de deux ans qu'il tente d'aider Mü en secret, et il commence à redouter que la situation ne lui échappe.


CHAPITRE 60 : LES CACHOTTERIES DE MÜ

« Maître Mü, vous êtes vraiment sûr qu'elle n'essaye pas de nous dire quelque chose ? » demanda pour la seconde fois Kiki, en posant des yeux perplexes sur l'armure du Cancer, dont les différentes parties s'exposaient en désordre sur le grand établi.

Discrètement, le Bélier pria poliment la protection sacrée de se taire, ou tout au moins de s'exprimer de façon à ce que lui seul écoutât ce qu'elle tentait d'exprimer. Malgré sa fonction, il trouvait toujours étrange de s'adresser mentalement à un assemblage de plaques de métal, même si ses cours de rattrapage accéléré auprès de Shion lui avaient appris qu'il s'agissait de beaucoup plus que de cela.

Si la sanction d'Athéna l'avait contrarié en le ravalant au rang d'un apprenti, il devait admettre qu'il avait beaucoup progressé sous la férule du Grand Pope. Preuve en était que l'armure devant lui l'avait parfaitement compris. La récalcitrante acceptait de moins se faire remarquer, en lui démontant cependant son propre agacement face à une situation que le jeune Atlante ne parvenait pas à maîtriser complètement.

Outrée qu'on lui intimât de modérer ses ardeurs, elle lui retourna un jet d'énergie porteur d'une résonance aiguë fâchée, affreusement désagréable. Un regard du côté le Kiki rassura néanmoins le Bélier. Cette fois-ci, il avait été le seul à l'entendre. Mais combien de temps parviendrait-il à tenir l'adolescent éloigné du problème qui l'accaparait face à cette armure en particulier ?

Son disciple avait oublié d'être bête, et il possédait des dispositions certaines pour ce langage particulier. Des dispositions qui lui avaient tant manqué à lui-même lorsqu'il avait réparé les armures d'Or à leur retour, et qu'il n'avait pas compris la douleur exprimée par celle du Verseau. Depuis, il avait appris. Shion avait terminé de l'instruire dans ce domaine avec succès. Mais sur ce plan-là, et bien qu'il eût encore quelques étapes à franchir, Kiki dépassait apparemment le Maître.

Si la réalité du message que tentait de lui adresser l'armure du Cancer n'avait pas plongé Mü dans un abîme de contradictions et de suppositions sans réponses, il aurait volontiers invité son apprenti à résoudre cette énigme avec lui. Mais là, il sentait une telle disharmonie étayer la liaison indistincte que la protection dorée peinait à établir, qu'il se doutait que son agitation touchait au piège mis en place par Athéna trois ans plus tôt.

Kiki avait beau avoir accès à beaucoup de secrets, il n'entrait pas encore dans la catégorie de ceux autorisés à côtoyer l'intimité des Dieux. Et Mü trouvait cela très bien comme ça. Par sécurité pour celui qu'il considérait comme un fils, il tenait même à l'en garder éloigné le plus longtemps possible. Le mystère qui ronchonnait sur la table n'en restait pas moins entier, tout autant que l'incompréhensible mantra qu'il émettait, dont les syllabes plus ou moins distinctes ressemblaient à s'y méprendre au prénom de l'ancien apprenti d'Angelo.

Par ses dispositions envers les protections sacrées, Mü se doutait que Sergueï demeurerait lié d'une manière ou d'une autre à celle du Cancer. Seulement là, ce qu'il ressentait, c'était beaucoup plus qu'une simple « sympathie » entre eux. On aurait dit que l'armure représentait un élément qui connectait toujours les pouvoirs de l'enfant au Domaine sacré. Qu'il le fît inconsciemment ou de façon plus sournoise, le jeune Russe s'ancrait à travers elle comme on le fait d'un totem. Or, ce totem se trouvait au Sanctuaire, et il pulsait d'un champ d'énergie issu directement des Enfers qui n'avaient rien à faire là.

En théorie, Sergueï n'avait pourtant plus aucun contrôle sur l'armure du Cancer. Plus aucun contrôle volontaire tout au moins. Car il savait qu'en vertu de sa caractéristique d'enfant maudit, celui-ci pourrait toujours compter sur le soutien de celle-ci au cas où sa vie serait menacée.

Découverte qui n'allait pas sans bousculer le fragile édifice des connaissances toutes fraîches de premier gardien. Officiellement, une fois sa formation achevée dans le royaume d'Hadès, le fils de Camus revêtirait un Surplis, ce qui compte tenu des agissements de leur déesse semblait normal. Sauf que son statut particulier lui donnait droit, en cas de danger extrême, d'appeler à lui deux autres armures, issue chacune d'un royaume différent. En plus de son Surplis, et d'une armure issue du Sanctuaire, il pourrait donc invoquer impunément l'une de celles du domaine d'Artémis en cas de besoin.

La déesse chasseresse avait d'ailleurs failli en faire une syncope, lorsqu'elle avait découvert qu'une des clauses de l'accord passé par Athéna avec son oncle exigeait qu'une de ses précieuses cuirasses, dévolues à ses seules amazones, recouvrît ponctuellement un mâle. Certes, si Sergueï été né, avait survécu, et était enfin parvenu à s'infiltrer au Sanctuaire, elle en était la première instigatrice, et c'était une façon de la punir. Mais elle trouvait tout de même que sa sœur avait un sens de l'humour plutôt tordu.

Mü tenait ces informations de Shion, qui lui avait fait jurer de garder le secret. Le Grand Pope considérait qu'en tant qu'armurier officiel, le Bélier devait connaître ce genre de détails. Et le jeune Atlante en savait plus en la matière que les autres Ors, Death Mask y compris. Ce dernier ne s'était d'ailleurs jamais douté combien son armure était proche du fils de Camus, même du temps où Sergueï résidait parmi eux.

Seulement là, en théorie, il ne pouvait plus être question d'emprunt, même si la protection sacrée décidait de voler de sa propre initiative au secours de l'enfant. De même, aucun cosmos étranger n'était censé parvenir à franchir les sceaux apposés pour isoler les différents Sanctuaires à une telle distance, même pour communiquer avec une armure. Or, celle du Cancer résonnait bien en harmonie avec une source d'énergie provenant directement du domaine d'Hadès. Une source d'énergie qu'il identifiait comme émanant de Sergueï, et qui n'était pas orienté de façon consciente.

Cette singularité dépassait l'entendement. Mü devait trouver ce que cela signifiait. En attendant, il devait arriver à endormir la curiosité de son trop perspicace apprenti.

« Elle n'a pas apprécié le traitement que lui a fait subir Yanos, quand il l'a involontairement plongée dans un bain d'acide, répondit-il en évitant de regarder Kiki. C'est normal qu'elle en conserve une certaine irritation. Elle est sûrement aussi grincheuse que son porteur lorsqu'on la contrarie. Et là, en plus, elle a failli y laisser la totalité de son gantelet droit. N'importe qui à sa place serait agité Kiki.

— Oui, admit l'adolescent du bout des lèvres. Mais à part ça, vous n'avez pas l'impression qu'au-delà de sa colère, elle essaye de nous dire autre chose ? »

Kiki insistait tout en faisant le tour de l'établi avec circonspection. L'air faussement dégagé, le Bélier répliqua avec un sourire qu'il espéra suffisamment convainquant :

« Les armures mal dans leur peau recherchent instinctivement leur porteur, et Death Mask la néglige un peu en ce moment, rien de plus. »

Et sans s'attarder, il quitta son atelier. Derrière lui, s'élevait maintenant un déluge de cliquetis désaccordé qui s'adressait à lui seul. Cela ressemblait à s'y méprendre à une bordée d'injures. Cette fois-ci, l'armure se donnait vraiment du mal pour qu'il la comprît, et elle était particulièrement remontée. S'exprimant autant par concepts bruts que par images mentales associées, elle le noyait sous un torrent d'épithètes peu aimables.

« Espèce d'interprète amateur incapable ! Bête à cornes bouchée ! La grincheuse vaut bien un âne ! ».

Pas commode l'armure du Cancer lorsqu'on négligeait ce qu'elle avait à dire. Le jeune Atlante allait certainement devoir user de diplomatie pour réamorcer un dialogue constructif avec elle plus tard. Mais pour l'instant, il espérait s'éloigner d'une démarche suffisamment tranquille pour tromper son apprenti, qui n'en était d'ailleurs plus vraiment un.

À seize ans, Kiki était devenu un bel adolescent, en pleine possession d'un pouvoir qui le plaçait parmi les plus forts et les plus admirés de sa génération. De l'enfant qu'il avait élevé, Mü retrouvait le caractère primesautier, portée vers la plaisanterie, mais également la gentillesse et le dévouement inaltérable envers ceux qu'il aimait.

Physiquement il avait grandi comme une liane sauvage, mince, flexible, et étonnamment robuste. Presque aussi haut que lui, Kiki affichait une corpulence un peu plus marquée, que des muscles à la fois effilés et bien dessinés soulignaient. Sa chevelure rousse, qu'il conservait courte et hirsute, accentuait la pureté des courbes de son visage androgyne, comme celui de tous les Atlantes.

Extérieurement il paraissait presque fragile, mais intérieurement, Mü savait que le bel éphèbe dissimulait un redoutable guerrier. À la demande de Shion, ils s'étaient affrontés pour la possession officielle de l'armure du Bélier un an plus tôt. Un beau combat, loyal et sans concessions, qui avait duré plus de trois jours, sous les yeux admiratifs de quelques spectateurs privilégiés. Au final, maître et élève s'étaient retrouvés ex aequo, par knock-out simultané. L'amure avait refusé de trancher, laissant l'arbitrage à Shion.

Secrètement obnubilé par un problème très personnel depuis plusieurs mois, Mû aurait aimé que le Grand Pope désignât son disciple afin de lui succéder. Il en aurait profité pour se retirer à Jamir. Ne plus endosser l'armure du Bélier ne lui aurait pas vraiment paru discriminatoire. Il la partageait déjà avec Shion depuis le retour de ce dernier d'entre les morts.

La décision surprenante du Grand Pope ne lui avait pas laissé le choix. Elle se basait essentiellement sur le fait que Kiki n'acceptait pas de l'évincer. L'adolescent envisageait même très sereinement de passer encore de longues années dans son ombre affectueuse, en le révérant comme un père. Parallèlement, la protection divine semblait les apprécier tous les deux, tout autant qu'elle portait toujours beaucoup d'attachement à l'ancien Bélier. D'un commun accord avec Kiki, le Grand Pope avait finalement décidé qu'ils demeureraient tous les trois au Sanctuaire en se partageant la responsabilité de l'armure.

Refuser, cela aurait été devoir donner des explications. Et donner des explications, cela aurait été risquer de trahir les soucis qui lui gâchaient la vie. La mort dans l'âme Mü avait préféré se taire. Le Sanctuaire comptait donc aujourd'hui trois personnes potentiellement acceptées par l'armure du Bélier. Situation inédite, mais néanmoins fort avantageuse en cas de conflit.


Kiki regarda son Maître s'éloigner avec l'idée déplaisante que celui-ci lui cachait quelque chose. Si tel était bien le cas, le chevalier du Bélier donnait parfaitement le change. Pour l'avoir remplacé durant ses quatre années d'absence, l'adolescent s'était familiarisé avec les étranges rémanences et autres rayonnements variés qu'émettaient parfois les protections divines, et bien que de manière incomplète, il avait appris à les décrypter.

À l'époque, il n'avait pas touché aux armures d'Or. Trop abîmées, trop fragiles, trop chargées en souvenirs qui le broyaient lorsqu'il songeait au visage de son Maître, tordu de douleur au sein de l'innommable colonne d'airain surgie au centre de la salle du trône. Il n'en avait pas moins vécu durant des mois auprès d'elles, et aussi éteintes étaient-elles alors, il avait fini par identifier la mélopée plaintive qu'il écoutait parfois à leur contact. Les armures d'Or appelaient et pleuraient leurs porteurs. Elles sentaient indéniablement leurs âmes tourmentées, frapper tels des papillons aveugles le mur de leur prison indestructible.

Et aujourd'hui, celle du Cancer cherchait apparemment à dire quelque chose d'aussi important. Pourquoi diable Mü refusait-il l'évidence ?

Partagé entre sa loyauté, la curiosité, et l'idée irrévérencieuse que son Maître ne percevait peut-être pas aussi bien que lui le chant des armures, Kiki finit par se rapprocher davantage de l'établi. Après tout, il était tout de même une sorte le vice-chevalier du Bélier, et il devait également veiller au grain. Refoulant une dernière hésitation, il glissa doucement une main sur les pièces posées devant lui. Satisfaite de trouver enfin un interlocuteur qui tentait de la comprendre, l'armure du Cancer se mit aussitôt à babiller avec célérité sous ses doigts.


Au même moment, Mü quittait son temple par l'arrière pour s'engager sur le grand escalier. Il était en proie à une multitude de questions. Pourquoi, après tout ce qu'il lui avait déjà appris sur les particularités des armures, Shion ne l'avait-il pas averti de celle du Cancer ? L'ignorait-il ? Ou bien le tenait-il sciemment éloigné de certaines informations concernant la « monstruosité » ? Il penchait pour la seconde hypothèse. Athéna s'était montrée si restrictive dans ses explications, que le Grand Pope se trouvait peut-être en partie ligoté par le devoir de réserve. Il fallait pourtant qu'il en eût le cœur net.

Mü désirait savoir, mais il ne voulait pas causer d'ennuis à son ancien maître. Si celui-ci ne pouvait rien lui dire, alors il demanderait à Saga. Du temps de son règne, le Gémeau avait tout de même bien dû un peu farfouiller dans la bibliothèque du Palais. Or, celle-ci était connue pour receler l'explication de plus d'un secret.

Sa décision prise, le Bélier accéléra l'allure. La chaleur écrasante de cette nouvelle journée l'incitait à retrouver au plus vite de l'ombre, et la blancheur éblouissante des pierres sous le soleil finissait par lui donner la migraine. En pénétrant sous le porche du temple du Taureau, il apprécia la fraîcheur toute relative qui l'accueillit.

Il n'avait pas fait trois pas, qu'une toute petite fille apparut dans la travée pour courir vers lui en lui tendant les bras. Le jeune Atlante n'en fut étonné. Encore tout engoncé dans les rondeurs du premier âge, le rejeton d'Aldébaran semblait doué d'un radar infaillible pour détecter sa présence chaque fois qu'il passait à proximité. Une fois de plus, Maevane avait réussi à échapper à la surveillance de sa mère pour le rejoindre.

Incapable d'ignorer la fillette, qui lui vouait une véritable adoration, Mü la prit dans ses bras pour la ramener à l'appartement. Mélina ouvrit le battant avant qu'il ne frappât contre celui-ci. Un sourire attendrit sur les lèvres, le Bélier rendit le bébé à sa mère en constatant :

« Tu vas devoir poser des verrous si elle parvient déjà à tourner la poignée.

— Je doute que cela soit suffisant, se rembrunit la jolie Grecque. Je ne l'ai jamais prise sur le fait, mais il semblerait qu'elle ait un don particulier pour ouvrir tout ce qui est fermé. Quel que soit ce qui ferme la serrure. Un cadenas ou une clé ne l'arrêtera pas si elle décide de franchir un obstacle.

— Elle a des dispositions, se contenta d'épiloguer Mü, en échevelant gentiment la coiffure courte de la petite fille qui rit de plaisir.

— Si tu le dis chevalier, répondit Mélina, visiblement ennuyée. Mais j'aimerais que son père et vos amis ignorent ce potentiel durant quelque temps encore. »

Une véritable prière soudait au fond des yeux de la jeune femme alors qu'elle achevait sa phrase. Elle refusait de se voir arracher sa petite fille aussi tôt.

Mü pouvait la comprendre. Donner son enfant à Athéna supposait renoncer à tous ses droits à son égard. C'était également accepter de sacrifier l'insouciance qui marquait normalement ses premières années à un enseignement rigoureux, et parfois mortel. La présence de parents aimant au sein même du Sanctuaire pouvait certes l'aider, mais ce cas de figure risquait également de se révéler cruel par l'interdiction incontournable qui leur était faite d'intervenir, sous quelque prétexte que ce fût.

Et puis, il y avait toujours l'inévitable séparation pour rejoindre un maître et un lieu d'entraînement déterminé. Kiki était encore presque un bébé lorsque, attiré par un balbutiement de cosmos en devenir, Mü l'avait recueilli aux environs de Jamir. Il avait eu la chance de pouvoir l'élever comme son propre fils tout en lui servant de mentor. Mais à moins que la petite ne s'éveillât à la constellation du Taureau, Aldébarant n'aurait pas cette possibilité. Et vu la façon dont Mélina serrait sa fille contre elle, il y avait gros à parier que la séparation serait douloureuse.

En tout cas, ce ne serait pas lui qui trahirait les dispositions particulières de Maévane. Ainsi répliqua-t-il d'un air tranquille, comme s'il menait une conversation ordinaire.

« Elle a encore un peu de temps devant elle. Et je crois que pour le moment, une petite sieste serait tout indiquée », termina-t-il gentiment en voyant la fillette bâiller.

Heureuse de cette promesse énoncée à demi-mots, Mélina le remercia d'un sourire.

Mü repartit l'esprit plus léger.

En arrivant au temple des Gémeaux, une rapide inspection le convainquit de l'absence de Kanon. Quant à Néphélie, il savait qu'elle avait pris son tour de garde depuis longtemps. Il ne ressentait que le cosmos de Saga.

Soulagé de ne pas devoir endormir la curiosité des deux premiers, il s'annonça d'une décharge d'énergie mentale, avant de rejoindre l'aîné des jumeaux dans la pièce qui servant de bureau à ce dernier.

Kanon et Néphélie avaient beau être habitués à ses rencontres fréquentes avec Saga, il lui semblait que l'ancien Marina le regardait avec trop de circonspection depuis quelque temps. Que le frère de Saga finît par se douter qu'il existait quelque chose d'autre que de la simple amitié dans leurs rencontres fréquentes était fatal, mais le moment paraissait mal choisi au Bélier pour s'engager sur la voie des aveux. De plus, ce jour-là, l'armure du Cancer demeurait sa priorité, et il avait encore moins envie de croiser Kanon, dont il se méfiait de la curiosité.

Saga l'accueillit avec sa gentillesse coutumière ? un peu étonné néanmoins de le revoir si rapidement, alors que la veille ils avaient décidé ensemble des derniers arrangements à apporter à l'affaire qui les occupait. Mü semblait préoccupé, et le Grec abandonna bien volontiers son travail pour l'écouter.

« J'aurais une question à te poser, commença le premier gardien avec une gêne peu ordinaire. Et j'aimerais que tu me répondes le plus précisément possible.

— Que veux-tu savoir ? s'enquit le Gémeau, de plus en plus surpris par sa manière de tourner autour du pot.

— J'ai besoin d'être certain que lorsque l'ont nous enseigne la façon dont Athéna a obtenu nos armures à l'origine, on nous raconte bien tout. Parce que si du temps où tu occupais des fonctions de Pope tu as découvert des compléments d'information, cela m'aiderait beaucoup que tu me le dises. »

Saga demeura un instant silencieux avant d'opposer une réponse en forme de question.

« Il y a une raison particulière à une telle demande ?

— Oui », admit Mü qui aurait aimé être libre de tout lui révéler.

Le Grec attendit encore quelques secondes. Il espérait que son jeune pair allait se montrer plus explicite. Mais visiblement, il n'entrait pas dans les intentions de ce dernier de lui donner plus de détails.

« Tu me fais des cachotteries maintenant ? » le sermonna-t-il d'un ton faussement grondeur, amusé malgré tout par la situation.

Embarrassé, le Bélier croisa la flamme des yeux bleu-vert avec difficulté. Saga était assis derrière sa table de travail, comme Shion derrière son bureau lorsqu'il le recevait parfois, et le parallèle finissait de le démoraliser. Cela faisait si longtemps que le Gémeau se démenait pour lui, en débit de la gravité des sanctions qu'il encourait si l'on découvrait ses manigances. Et il était incapable de s'épancher avec sincérité. Il ne s'était jamais senti aussi coupable, même s'il agissait ainsi pour tenir éloigné son ami des foudres de Shion, si celui-ci apprenait qu'il tentait de percer à jour l'un des secrets les mieux gardés d'Athéna. Il allait pourtant bien falloir qu'il l'informât en partie s'il voulait obtenir une réponse.

« La gestion et les soins à apporter aux armures relèvent de l'enseignement spécifique des Béliers, et de lui seul, répliqua-t-il, en soupesant chacun de ces mots. Ce qui m'intéresse, c'est la façon dont Athéna les a acquises. Enfin, plutôt de la diversité des propriétés que leur origine pourrait entraîner, et dont nous n'aurions pas forcément conscience. Dans le cas où cette origine serait un peu différente de ce que l'on nous raconte. Je me demande si l'on nous a bien tout dit. C'est juste une interrogation. Pour m'aider à régler un petit souci… technique. Je ne peux rien te révéler de plus. Shion m'a fait promettre de ne pas m'étendre dans ce domaine. Il semble tellement préoccupé en ce moment, que je ne voudrais pas le décevoir davantage. Il risque déjà d'être si désappointé s'il apprend ce que j'ai fait dans un autre cadre. »

Il s'enferrait. Saga le regardait maintenant avec une telle gentillesse, qu'il préféra se taire en baissant la tête.

« Il l'apprendra Mü, c'est inévitable, entendit-il le Grec rétorquer avec une bienveillance apaisante. Mais je te rappelle que nous travaillons pour amoindrir l'impact de cette révélation quand il la découvrira. Et je plaisantais. Je sais fort bien que nos rôles sont spécifiques, et que tu n'es pas autorisé à me parler de tous les aspects que recouvre ta fonction de chevalier du Bélier. »

À la fois rasséréné et honteux, le jeune Atlante regarda de nouveau son aîné. Il avait beau savoir que leur place respective les mettait à égalité, il y avait des moments où il retrouvait ses réflexes d'enfant purement admiratif et profondément attaché au Gémeau. La rage qu'il avait autrefois ressentie contre cet homme exceptionnel n'était plus qu'un mauvais souvenir, et il ne comprenait même pas comment il avait pu douter à ce point de lui lorsqu'ils étaient revenus.

Cela lui avait servi de leçon. Plus jamais il ne se laisserait surprendre par la dissonance de sa Maison, pour sombrer dans la colère ou la tristesse au gré de ses émotions. Dorénavant, il interrogerait avant tout sa raison et son cœur.

L'expression de Saga était si indulgente, que sa question fusa cette fois-ci sans plus d'hésitation.«

« Est-ce que mes doutes sont sans fondement, ou as-tu une réponse à m'apporter ?

— J'en ai peut-être une, commença le Grec. Tout dépend de ce que tu recherches. Je me souviens d'avoir lu un texte fort ancien, sujet à de fortes cautions, mais néanmoins conservé précieusement par les popes qui se sont succédé depuis des centaines d'années. Il exposait qu'a l'origine, normalement, la robustesse des armures du plus haut rang devait être équivalente d'un Sanctuaire à l'autre. Seuls les guerriers qui les portaient doivaient être capables de faire la différence en cas de conflit. Or, d'après ce texte, il semblerait que les armures d'Or d'Athéna possèdent quelque chose en plus de celles des autres Sanctuaires. Elles seraient susceptibles d'exprimer certains sentiments de leur propre chef, voire de prendre des décisions personnelles. D'après cet auteur, ce qui a la base pouvait sembler n'être qu'un sacré avantage pour notre déesse et les porteurs des armures d'Or, serait en fait l'amorce d'un processus très précis. Il paraîtrait qu'une entité les a dotés de ce pouvoir dans un but établi à l'avance, sans qu'Athéna n'ait rien demandé. Comme si leur créateur avait mis en place une sorte de bombe à retardement, ou les jalons d'un plan spécifique. Mais personne n'en a jamais eu la certitude non plus. »

L'œil plus brillant, Mü retrouva le sourire. Rebondissant sur l'information qu'il venait d'apprendre, il supputa :

« Mais dans le cas où ce vieux texte dirait vrai, cela sous-entendait que contrairement à ce que l'on croit, quelqu'un d'autre qu'Héphaïstos aurait participé à la création des armures d'Athéna.

— Sans aucun doute, concéda Saga, plus intéressé qu'il ne le laissait paraître.

— À ton avis, qui cela pourrait-être ? » l'interrogea encore le Bélier.

Malgré sa connaissance approfondit du Panthéon grec, il buttait sur la question.

D'un haussement d'épaules, le Gémeau révéla son ignorance. À part Héphaïstos, lui aussi ignorait qui aurait été assez habile pour accomplir un tel miracle. À moins que quelque chose n'eût été rajouté une fois les armures forgées.

L'esprit du premier gardien tournait à grande vitesse. L'information recueillie le confortait dans l'idée que Sergueï possédait bien un lien spécial avec l'armure du Cancer, qui n'avait rien à voir avec les possibilités généralement admises. Cette idée lui déplaisait autant qu'elle excitait sa curiosité, et il avait conscience qu'il avait tout intérêt à essayer de comprendre ce que cette « agité de la plaque » tentait de lui communiquer, avant qu'elle ne demandât à une de ses collègues dorées de devenir son interprète.

L'épisode incroyable du sauvetage de Camus lors de l'attaque de Minos avait mis en évidence l'entraide que les armures étaient capables d'entretenir entre elles, et s'il ne parvenait pas rapidement à déchiffrer le message de celle du Cancer, il était pratiquement certain qu'elle allait une nouvelle fois se tourner vers celle du Verseau, avec laquelle elle s'était plutôt bien entendue la première fois. Compte tenu de la position de Camus dans cette affaire, c'était la situation à éviter coûte que coûte.

Face à ce danger, Mû prit enfin une première décision. Il allait de ce pas éloigner Kiki quelques jours afin de pouvoir s'isoler tranquillement dans son atelier pour résoudre ce problème.

« Merci Saga, tu m'as bien aidé. »

Le jeune atlante se détournait pour se retirer, lorsque la voix chaude et soudain un peu crispée de son aîné le retint.

« Mü, j'aurais à mon tour une question. Camus a-t-il à voir quelque chose avec ça ?

— Non, s'empressa de le tranquilliser le Bélier. Enfin, pas directement », ajouta-t-il après une légère hésitation.

Saga sentit sa gorge se nouer.

« Mais je suppose que ça a un rapport avec Sergueï, avança-t-il, déjà assuré de la réponse.

— Oui, avoua Mu, désolé de lui causer un tel souci, mais conscient que le Gémeau devait au moins détenir ce renseignement. Sans entrer dans les détails, je peux te dire que l'enfant se manifeste toujours. »

Saga retint un hoquet de stupeur.

« À travers nos armures ?

— Je te laisse tirer tes propres conclusions, répondit prudemment le jeune Atlante.

— Si c'est bien le cas, je pense que cela vise plus précisément celle de Deask Mask, réfléchit tout haut le Grec.

— Ce serait une déduction logique, convint Mü, soulagé qu'ils pussent échanger ces informations à demi mots.

— Hum, je crois que cette partie de devinettes se révèle finalement fort instructive », trancha le Gémeau avec autant d'inquiétude que de satisfaction.

Mü quitta le temple du troisième gardien avec l'impression réconfortante de ne pas avoir trahi Shion, tout en permettant à Saga de saisir l'objet de ses alarmes. De son côté, l'aîné des Gémeaux conserva un sourire de façade jusqu'à ce que le Bélier disparût, puis il se prit le front dans les mains en étouffant un soupir las. Sa longue chevelure bleue aux mèches inégales dissimulant son visage, il ferma les yeux. La fatigue d'un travail acharné et de nuits sans sommeil l'accablait moins, que les difficultés à venir qu'il prévoyait.

Par l'intermédiaire de Shion il connaissait les conclusions de la mission secrète de Milo auprès de la Vierge. Sergueï n'attendrait plus très longtemps avant de commettre l'irréparable. Ils s'y préparaient tous, et seul Camus était pour l'instant tenu à l'écart. Devoir patienter, sans parvenir à identifier l'ennemi qu'ils soupçonnaient agir dans l'ombre de l'enfant était usant nerveusement, et ne facilitait en rien les mesures d'urgence.

Ses précédentes responsabilités avaient beau avoir habitué Saga à ce genre de challenge, il redoutait surtout la réaction du Verseau. Le châtiment d'Athéna à son égard le condamnait à devenir le bourreau du Français en cas de faux pas de sa part, et il exécrait cette responsabilité. À la limite, il pensait pouvoir assez facilement gérer Camus dans le cadre du déclenchement d'une guerre frontale, où Sergueï serait éliminé d'office, mais si le petit Russe arrivait à contacter son père à travers une de leurs armures, le dérapage était quasiment assuré.

Il n'avait pas côtoyé le Verseau en le surveillant d'abord étroitement pendant de longues années, lors de son usurpation de pouvoir, pour ensuite le soutenir durant leur fausse trahison au service d'Hadès, avant de finalement participer à son jugement dont il était l'instigateur, sans découvrir un aperçu de sa personnalité secrète à la fois attachante et complexe.

Mü avait raison de s'inquiéter. Si l'une des armures s'avisait de se rapprocher de l'enfant sans qu'un danger imminent menaçât celui-ci, alors qu'en théorie cette éventualité était impossible, il fallait rapidement comprendre pourquoi pour y remédier. Shion n'ayant aucun motif de lui dissimuler cette information, il en déduisit que leur Grand Pope n'était au courant de rien, ou bien que pour une raison inconnue, Athéna l'avait sommé de se taire. La seconde option lui paraissait cependant la bonne.

Que cachait leur déesse, et que représentait réellement Sergueï ? Les souvenirs qu'il gardait de l'enfant étaient plutôt attendrissants, et il n'aimait pas la façon dont on se servait de lui. Il reconnaissait néanmoins l'importance de devoir l'éliminer. Une option beaucoup plus problématique dans le cas de Camus.

Le front plissé d'anxiété, le Gémeau se leva pour se diriger vers la carafe posée sur un meuble bas près de la porte. Il arborait ce jour-là une longue et légère toge en cotonnade vert pâle, dont le pan arrière battait le carrelage. Il avait pris l'habitude de porter ce genre de vêtements alors qu'il devait copier son prédécesseur. Une obligation peu contraignante. Il avait toujours aimé ces habits à la fois large et raffiné où il se sentait à l'aise.

Avec des gestes lents, il se servit un verre d'eau. La boisson tenue au frais par quelques glaçons partiellement fondus lui fit du bien, mais elle n'apaisa pas son tourment. Adossé contre mur, il se laissa doucement glisser jusqu'à se retrouver assis par terre. Les bras en appui sur ses genoux repliés, la tête basse, il se doutait qu'il donnait une image fragilisée de lui-même, en parfaite adéquation avec ce qu'il ressentait, mais totalement opposée à celle qu'il devait montrer en public.

En théorie, personne ne pouvait le surprendre dans cet appartement, mais il se méfiait de Kanon, tout à fait capable de lui taire son cosmos alors qu'il pénétrait dans le temple. Après la tempête qui avait failli coûter la tête de Camus, la cohabitation avec son frère demeurait toujours sujette à quelques orages passagers, mais il devait admettre que depuis la mise en ménage de ce dernier avec Néphélie, son cadet l'abordait beaucoup plus diplomatiquement lorsque quelque chose lui déplaisait.

Bien que très discrète, l'influence de la jeune femme était manifeste, et Saga lui était grée de chercher à lisser leurs rapports. Face à ses soucis actuels, il n'aurait pas supporté un nouveau désaccord avec son jumeau. Leur principal point de friction résidait dans son entêtement à sacrifier toute vie sociale au travail. Saga avait parfaitement conscience de s'enliser, mais il ne connaissait pas d'autres méthodes pour anesthésier ses regrets, et il ne tenait surtout pas à exposer les incertitudes de son cœur triste à Kanon.

En vérité, il n'était jamais parvenu totalement à remonter la pente, et il se demandait pourquoi il n'avait pas saisi à temps la main qu'Aioros lui avait généreusement tendue à leur retour.