Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Résumé du chapitre précédent : Mü s'aperçoit que l'amure du Cancer tente toujours de communiquer avec Sergueï, alors que cela est normalement impossible. Malgré ses efforts, il ne réussit pas à déchiffrer le message de l'armure, et il refuse l'assistance de Kiki qu'il redoute d'embarquer dans le complot d'Athéna. Peu désireux d'ennuyer Shion, qu'il fuit aussi pour camoufler son problème personnel, il décide de chercher de l'aide auprès de Saga, tandis que profitant de son absence, Kiki parvient enfin à nouer le dialogue avec l'armure récalcitrante. Une conversation avec Saga mène Mü sur la piste d'une fonction annexe et mystérieuse des armures, comme si un élément avait été ajouté à leur création. Au cours de cette discussion, Saga comprend que Camus risque de mal réagir si les armures lui permettent d'entrer à nouveau en contact avec Sergueï, et il s'inquiète de la mesure qu'Athéna lui a demandé de prendre dans ce cas de figure. Fatigué et cerné de toutes parts par les tracas, le Gémeau a parfaitement conscience de s'enfoncer dans une solitude préjudiciable, et il regrette de n'avoir pu accepter autrefois la main tendue par Aioros.


CHAPITRE 61 : À CHACUN SES SECRETS

Cette journée était aussi chaude que les précédentes, et une fois de plus Camus recherchait la fraîcheur. Il avait passé la matinée à aider le responsable des docks à contrôler la conformité d'un déchargement de marchandises indispensables. Sommairement bâti dans une anse dissimulée au-dessous de Rodorio, l'endroit s'animait ponctuellement au gré des accostages. Shion avait beau déployer son savoir-faire et ses émissaires à travers le monde pour convertir et recruter de nouvelles familles disposées à les servir, ils manquaient cruellement de bras.

Les avantages de la modernité avaient pourtant été installés sur ce bout de terre cachée aux yeux des curieux. Mais accepter de vivre sur une île dont il était pratiquement inenvisageable de s'éloigner sans autorisation spéciale, et vouer son existence à une déesse dont le nom ne suscitait généralement plus qu'un intérêt purement historique auprès du commun des mortels étaient loin de séduire le plus grand nombre. À tour de rôle, tous les chevaliers devaient donc s'acquitter des corvées ordinaires.

Camus n'avait jamais rechigné au travail. Quand il enseignait ses jeunes apprentis, il se débrouillait même plutôt bien pour effectuer les multiples tâches, parfois ingrates, dévolues à la vie quotidienne. Lorsque le blizzard soufflait trop fort et les isolait, impossible de se reposer sur l'aide des villageois. Il devait alors satisfaire à toutes les corvées domestiques, et si l'un des enfants tombait malade ou se blessait, il ne comptait que sur lui-même pour le soigner. Mais de ce temps, ces obligations se résolvaient loin de son petit souci actuel de thermorégulation corporelle.

L'embarcadère avait beau bénéficier d'un air marin sans cesse renouvelé, dès le milieu de la matinée, le Verseau avait commencé à se sentir incommodé par la montée rapide de la température. L'utilisation de son cosmos lui avait permis de conserver un minimum de dignité. Mais au bout de deux heures à parcourir les pontons de bois en plein soleil et à décharger de lourdes caisses, il avait fini par devenir moite de sueur. Dérogeant à son habitude de ne jamais montrer plus que le nécessaire de son corps nu aux étrangers, il s'était alors résigné à enlever son tee-shirt, exposant sa musculature à la fois fine et bien dessinée aux regards envieux ou admiratifs des autres hommes.

À présent que tout était terminé, il n'avait plus qu'une hâte : retrouver la pénombre un peu plus fraîche de son logis. Évitant le large chemin pavé beaucoup trop encombré à son goût, il remontait de la côte par un sentier caillouteux en rasant les coins d'ombre. Il était presque midi, et ceux-ci se faisaient non seulement rares, mais se réduisaient comme peau de chagrin.

Il arrivait sur les hauteurs. Devant lui se déroulait un plateau de garrigue courte dévoré de soleil. Il entreprit de le traverser d'un pas vif. Mais la chaleur écrasante qui régnait eut rapidement raison de sa détermination d'effectuer d'une seule traite tout le trajet.

Désabusé par sa condition physique, Camus rejoignit la base d'une nouvelle falaise avec soulagement. Un regard explorateur sur les alentours lui permit de trouver ce qu'il cherchait, et il obliqua sur la droite pour se rapprocher davantage du mur de granite ocré. Lorsqu'il l'atteignit, il se laissa aller contre un pan de roche miraculeusement protégé par un surplomb assez vaste pour lui offrir le minimum d'ombre nécessaire en dessous.

Fermant les yeux, il tenta de réguler sa température à un niveau plus bas que la normale pour retrouver un peu de bien-être. La seule source de son cosmos, qu'il utilisait depuis le matin, n'était malheureusement plus satisfaisante. À moins de la solliciter de façon plus élevée, le bénéfice fraîcheur disparaissait maintenant au profit de la fatigue. Et même en déployant un peu plus de force, il n'était pas certain d'obtenir exactement ce qu'il souhaitait.

Avec agacement, il rouvrit les yeux pour fixer la mer en contrebas. Là-bas au moins, il respirait un air moins sec. Mais il faisait vraiment trop chaud pour qu'il envisageât d'y retourner.

Non loin d'où il se tenait, il savait que coulait une source. Une des rares présentes sur l'île. Si ancienne, que ses eaux cristallines avaient creusé la roche en forme de petit bassin, suffisamment large et profond pour qu'une personne puisse s'y allonger à l'aise. S'il l'avait osé, il serait allé s'y rafraîchir. Le problème, c'était qu'à moins de paraître ridicule, cela sous-entendait de se déshabiller.

Pudique de nature, Camus se baignait néanmoins parfois en tenue d'Adam, lorsque le besoin s'en faisait ressentir. Mais cela remontait à des années en arrière. Depuis, il avait dû affronter Zoltan et ses sbires. Plus que tout, il conservait un souvenir détestable de sa détention moscovite, où il était forcé de vivre nu, incapable de se préserver des regards et des gestes déplacés d'Ilya à son encontre.

En conséquence, il supportait mal que des yeux étrangers se posent sur lui. Sa nudité le rendait nerveux. Il n'avait d'ailleurs que fort moyennement apprécié les coups d'œil de certains des hommes avec lesquels il travaillait dans la matinée. Même si ceux-ci n'avaient rien de salace. Mis à part ceux de ses frères d'armes, qu'il tolérait par obligation lorsqu'ils les croisaient aux thermes ou sous les douches dans les vestiaires de la grande arène, il préférait réserver l'intégralité de sa plastique à Milo.

Il fallait pourtant qu'il parvînt à se rafraîchir. À force de crapahuter en plein soleil depuis des heures, il devait frôler le coup de chaleur. Il ne lui restait plus qu'une solution. Il allait devoir utiliser son cosmos de façon bien plus accentuée, jusqu'à susciter un micro climat suffisamment froid pour dissiper toute trace de malaise. Ce qui sous-entendait matérialiser un peu de glace par l'intermédiaire de la préparation d'une de ses attaques. L'ennui, c'était qu'il ne se risquait plus depuis longtemps à ce genre d'exercice sans la protection de son armure, et il ne tenait pas à appeler celle-ci. Si quelqu'un le surprenait avec cette dernière sur le dos, il allait avoir du mal à expliquer pourquoi, alors qu'aucun ennemi ne le menaçait.

Frustré, il songea à la complexité de sa situation.

Avant de voir son âme condamnée à une dérive solitaire, la mort l'avait précipitée par deux fois dans l'enfer glacé du Cocyte. Même si la volonté des Dieux diluait cette expérience dans sa mémoire, il en conservait le souvenir d'un froid pénétrant qui le transperçait jusqu'aux os, à la manière d'un millier de lames effilées. Des lames, dont chacune se serait plu à dépasser le seuil de tolérance à la douleur de ses nerfs à vifs.

Les chevaliers de Glace étaient pourtant préparés à subir et à affronter les températures les moins élevées. Mais une fois livrés au monde de la Mort, ils semblaient souffrir plus que leurs compagnons des conditions de leur expiation. Cela rentrait sans doute dans leur châtiment post mortem.

Sa résurrection ne corrigeait en rien l'apparition préjudiciable de sa sensibilité au froid. Sa mésaventure avec Zoltan n'avait fait que renforcer le problème. Mis à part des jours comme celui-ci, à sa plus grande honte au quotidien, il demeurait frileux. Il trouvait cela humiliant et ridicule, mais à partir du moment où il parvenait à se retenir de frissonner devant les autres, parfaitement gérable.

Milo, qui n'ignorait rien de ce souci, se débrouillait d'ailleurs toujours pour lui éviter toute situation compromettante lorsqu'il était présent. Et sans l'aide de son amant dévoué, il pouvait compter sur la réputation de son caractère asocial pour abréger une conversation quand un méchant courant d'air menaçait de le trahir.

Par contre, utiliser ses techniques de combat devenait pratiquement impossible sans la protection de son armure. Sans elle, il était dorénavant incapable de mobiliser correctement ses défenses ou de porter une attaque digne de ce nom. Il se sentait diminué et vulnérable. Le pire étant qu'il l'était réellement. Il s'entraînait pourtant régulièrement pour retrouver une accoutumance, se blindant tel un apprenti de la première heure, même s'il devait parfois se faire violence pour supporter la douleur de certains exercices.

II le faisait généralement hors de portée des antennes du Scorpion, profitant de ses missions ou de toutes autres sorties extérieures de Milo pour s'endurcir sérieusement. Son amant connaissait sa faiblesse, mais il était loin d'imaginer qu'elle le pénalisait si fortement, et il ne tenait pas à ce qu'il le découvrît. Il était déjà suffisamment protecteur en sachant que des chocs violents et répétés déclenchaient chez lui un taux d'hémorragies supérieur à la normale.

Il préférait ne pas songer à la réaction de l'homme de sa vie s'il apprenait l'ampleur de son souci. Milo trouverait tous les prétextes pour lui éviter le moindre combat, et personnellement il finirait par prendre très mal la chose. Sans compter que cette ingérence ne serait certainement pas du goût d'Athéna.

Camus acceptait d'expier ce qu'il considérait comme ses propres fautes, mais il refusait d'accabler davantage le Scorpion. Et puis, si du côté de la séquelle laissée par le poison injecté par Zoltan il doutait de retrouver un jour son entière résistance, il espérait réussir à surmonter son autre problème avec plus de facilité. Il trouvait donc inutile d'exposer leur couple à des tensions malvenues.

Les mois passants, il parvenait peu à peu à s'endurcir, malgré la douleur qu'il ressentait lorsqu'il poussait trop loin ses limites sans son armure. Il était même arrivé à tromper Milo un soir d'hiver, alors que celui-ci lui demandait une démonstration personnelle de ses capacités créatives en matière de décoration givrée. Désireux de leur préserver un petit nid douillet, son amant avait rapidement amorcé son propre cosmos, beaucoup plus chaud que le sien, élément qui l'avait soutenu sans que le Grec s'en aperçût. (1)

Mais s'il ne faisait rien, le soleil de cette journée allait finir par vaincre ses défenses. Et personne ne comprendrait comment lui, le Maître de la Glace, n'était pas parvenu à se rafraîchir convenablement. Il ne donnait alors pas cher de la sauvegarde de son secret vis-à-vis de la perspicacité de certains de ses pairs. À ce jeu, outre Milo, il craignait particulièrement Saga, et dans une moindre mesure, Death Mask.

Avec un peu de chance, son amant se trouvait encore au Palais, à discuter avec Shion et Dohko d'un sujet auquel il savait très bien pourquoi lui-même n'avait pas été convié. Il jugea le Grec suffisamment éloigné, et surtout occupé, pour se risquer à cet exercice délicat sans alerter le sens du protectionnisme aigu du Scorpion.

Sollicitant davantage son cosmos, il matérialisa rapidement autour de lui une légère brume blanche, scintillant de mille feux sous le soleil d'été. Du bout de ses doigts fins semblaient surgir des cristaux de glace, qu'il laissa s'amalgamer jusqu'à former une sphère presque parfaite de la taille d'une belle orange. Il était curieux de savoir jusqu'où il pourrait aller. Mais il eut beau se blinder, le froid finit par lui arracher un violent tremblement, tandis que sa morsure douloureuse s'insinuait au cœur de ses os.

L'armure le recouvrit avant qu'il ne l'appelât au secours. Immédiatement une douce chaleur le soulagea, et il put impunément se servir de son pouvoir pour rafraîchir suffisamment l'air autour de lui. Reconnaissant, il la remercia mentalement. Une vibration légère lui répondit.

Camus était absolument incapable d'analyser cet étonnant langage, mais il était intimement persuadé que les armures possédaient un d'embryon de conscience individuelle, beaucoup plus développé que la chevalerie ne l'imaginait communément, et qu'elles déployaient selon leur propre volonté. La façon dont la sienne s'était précédemment interposée par trois fois entre Zoltan et lui l'en convainquait.

Cette évidence l'avait également frappé lorsqu'il portait un Surplis. À aucun moment il n'avait ressenti cette sorte de complicité qui l'unissait à l'amure du Verseau. Certes, ces protections d'emprunt n'avaient aucune raison de leur faire confiance aussi rapidement, mais malgré tout, il avait noté une grande différence. Les Surplis étaient froids, insensibles à leurs états d'âme, et ils ne semblaient répondre à aucune autre motivation que celle d'une utilité purement physique.

Au contraire, son armure d'Or avait souvent fait preuve de sollicitude, et cela bien avant qu'elle ne se mît à agir de son propre chef en prenant sa défense contre Zoltan. La manière impatiente et doucement grondeuse dont elle s'était autrefois rappelé à son bon souvenir, alors qu'il hésitait à affronter Aslinn pour sa possession, lui avait d'autre part toujours paru un peu mystérieuse.

La façon dont elle s'était manifestée lorsqu'il jouait sa vie face à Minos était tout autant révélatrice. Quoique cette fois-là, l'énigme était encore plus grande. Elle n'avait pas fait que s'interposer physiquement, elle avait aussi utilisé une sorte de cosmos énergie personnelle pour se dresser avec une détermination inébranlable devant le Griffon.

Cela n'avait d'ailleurs été possible que grâce à l'intervention de Sergueï. Camus avait la certitude que même inconsciemment, son fils avait permis à son armure de réagir avec une puissance décuplée. Pour ce faire, il s'était positionné à la manière d'un catalyseur en collaborant avec celle du Cancer. Mais comment ? Cela représentait un nouveau mystère.

Les armures d'Athéna seraient-elles dotées de quelque chose de plus que les autres, auquel Sergueï aurait plus facilement accès qu'eux-mêmes ?

Toutes ces interrogations finirent par assombrir le Français. Elles lui rappelaient que quelque part demeurait un enfant aux pouvoirs très spéciaux, qui vraisemblablement paierait bientôt de sa vie cette particularité. Un enfant auquel inexplicablement il se sentait encore relié. Comme à chaque fois qu'il pensait à son fils, le cœur de Camus se serra.

L'arrivée inopportune de Milo l'obligea à maquiller ses préoccupations. Il marchait sur la crête au-dessus de lui, et semblait chercher quelque chose… ou quelqu'un. En apercevant sa chevelure au bleu éclatant se pencher sur le précipice, le Verseau verrouilla du mieux qu'il put les tourments de son esprit, au lien qui menaçait de le trahir.

Malgré cela, le Scorpion le repéra sans mal du sommet de la falaise. Décidé à le rejoindre rapidement, le huitième gardien opta pour une série de sauts agiles qui l'amènent à se réceptionner avec agilité directement devant lui. Apparemment, sa réunion s'était terminée plus tôt que prévu, ce qui n'arrangeait pas vraiment Camus, malgré le plaisir qu'il éprouvait toujours à sa présence.

Un peu mal à l'aise, il se demanda si celui-ci avait noté quelque chose d'anormal. Le sourire épanoui que le Grec lui adressait prouvait que non. Le regard amusé qu'il posa un instant sur la végétation roussie par le gel ne sembla rien soupçonner non plus derrière son geste, sinon le désir de se rafraîchir. Rassuré sur son manque de suspicion, le Français soupira intérieurement. Ne le voyant pas remonter, Milo s'était simplement porté à sa rencontre, sans détecter quoi que ce fût d'autre.

Camus espérait définitivement couper court à toutes explications en prenant silencieusement le chemin du retour, quand un détail difficilement camouflable interpella son amant. Avant que Verseau n'amorçât le moindre mouvement, il vit avec déplaisir Milo perdre son air enjoué au profit d'un étonnement franchement perplexe.

« Tu portes ton armure par une chaleur pareille ? »

Nier l'évidence ne servirait qu'à compliquer la situation, et le Français opta pour la sincérité en espérant que son interlocuteur ne creuserait pas davantage la question.

« C'est elle qui m'a rejoint. »

Ce disant, il renvoya d'une impulsion qu'il s'astreint à rendre la plus neutre possible, l'objet du délit dans son temple.

« Elle t'a rejoint ? répéta avec une méfiance croissante le Grec. Depuis quand es-tu dépendant de ton armure juste pour congeler une partie du paysage ?... Camus ! »

Raté. De la manière dont le regardait à présent le Scorpion, le Verseau n'avait besoin d'aucun lien particulier pour lire l'inquiétude fâchée sur le visage aimé. Jusqu'à présent il s'était toujours habillement débrouillé pour ne jamais débattre de ce point précis, mais il connaissait suffisamment l'entêtement de Milo pour redouter maintenant un siège de questions indiscrètes et compromettantes. Pour la paix de leur ménage et le bien de son amour-propre, ce dernier devait absolument ignorer la seconde faiblesse qui le frappait. Il lui fallait trouver une explication logique, et vite. Il refusait néanmoins de mentir ouvertement.

« Elle est comme toi, se défaussa-t-il en maîtrisant admirablement son agitation intérieure, même si dans l'absolue celle-ci commençait à le ronger. Depuis mes ennuis avec Zoltan, elle a toujours peur qu'il m'arrive quelque chose, et elle devance parfois mon appel. »

Ce qui en soi était la pure vérité.

Peu convaincu, Milo hésitait à le tancer pour découvrir l'étendue réelle du problème qu'il devinait. Il détestait quand Camus tentait de lui dissimuler quelque chose de personnel. En général, cela ne présageait jamais rien de bon. Mais derrière le mur déterminé et chatouilleux que lui opposait maintenant le Verseau, il le sentait remué par un autre tourment, qui le décida à ne pas l'attaquer sur la bizarrerie des mises en pratique d'une de ses techniques. Pour l'instant tout au moins.

Camus avait beau se refermer comme une huître pour lui interdire d'accéder avec précision à son esprit, Milo avait la conviction qu'il venait d'essuyer une série de pensées infiniment douloureuses, qui le déchirait encore.

« Je peux savoir ce qui te perturbe à ce point ? » demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Heureux d'échapper à la première inquisition, Camus accepta de partager ses doutes.

« Les armures, commença-t-il. Il me semble parfois qu'elles sont régies par autre chose que la simple utilité de nous protéger.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Rien », éluda le Français en dépassant Milo pour retourner sur le chemin qui longeait le pied de la falaise.

À présent il n'avait plus qu'une hâte : se retrancher dans son temple et trouver un prétexte pour y demeurer seul. Orienter la conversation comme il venait de le faire était finalement une erreur. Poursuivre l'engagerait sur une voie trop intime, qui fatalement allait raviver l'inquiétude de Milo, et le Verseau ne voulait plus lui causer de soucis.

Après une seconde de flottement, le Scorpion lui emboîta le pas. Profitant de la largeur du plateau de garrigue il se porta à sa hauteur. De sa démarche à la fois féline et indifférente, Camus avançait d'un pas rapide. Milo avait beau lui adresser de fréquents regards interrogateurs, il conservait les yeux fixés droit devant lui, signifiant clairement que la conversation était close.

Difficilement, le Scorpion se tenait également coi. Il ne redoutait pourtant plus depuis longtemps de le pousser dans ses retranchements. S'il ne le faisait pas la plupart du temps, c'était uniquement par amour et respect de son incroyable et quelque peu susceptible caractère. Mais aujourd'hui, il n'appréciait pas l'association d'idées que le mutisme de son amant finissait par éveiller par suppositions interposées. Le Verseau ne parlait jamais pour ne rien dire, et là, il aurait juré qu'il dissimulait des émotions sérieusement ennuyées et malheureuses. Ce qui semblait d'ailleurs être souvent le cas depuis son retour de mission auprès de Shaka.

Milo se doutait que l'évocation de Sergueï rouvrirait une blessure, mais pas qu'elle serait aussi vive. Il commençait à se dire qu'il avait peut-être sous-estimé la force de l'affection que son compagnon portait réellement à son fils. À sa décharge, le sujet étant à la fois si sensible et tabou, à de très rares exceptions près, ils n'échangeaient jamais dessus. Si tel était bien le cas, ce n'était pas bon. Il fallait crever l'abcès.

Interrompant sa marche, il s'immobilisa en plein soleil pour l'interpeller.

« Camus. »*

Il connaissait exactement l'inflexion à donner au ton de sa voix. Il existait un accent à la fois aimant et doucement suppliant auquel le Français résistait mal. Comme il l'espérait, le Verseau fit encore deux pas, s'arrêta, puis se retourna. Son expression demeurait froide, et il ne lisait rien d'autre dans les beaux yeux qu'un attentisme indéfinissable, mais il savait qu'il avait maintenant toute son attention.

« Tu n'émets jamais aucune hypothèse sans raison, poursuivit-il en le rejoignant, sans cesser de capter son regard. Si tu t'interroges, ou si tu as un doute sur quelque chose, cela pourrait fort bien se révéler un maillon essentiel aux évènements que nous redoutons pour l'avenir. Ta logique est imparable, et tes analyses font la différence. Ce n'est pas parce que nous te tenons éloigné de certaines informations que nous minimisons ton avis. Et tu le sais. »

Aborder la question sous un angle général était le meilleur moyen d'aider le Verseau à s'épancher d'un problème plus personnel. Il se doutait néanmoins que Camus n'était pas dupe, et il refusait de crier victoire trop vite. Il se méfiait de la retenue et de l'imprévisibilité du Français, cette dernière s'activant principalement pour préserver les autres.

Durant quelques secondes, ils s'observèrent en silence.

Camus aurait voulu avoir le courage de planter là son compagnon, sans souci de le blesser ou de lui faire de la peine. Il se sentait tellement perdu face à ses propres sentiments. Il les gérait mal, et il serait sans doute toujours incapable de les exprimer avec un minimum de facilité. Entre « ressentir » et « dire », il existait un gouffre qu'il ne comblerait jamais, et qu'il préférait masquer par de grandes pelletées d'insensibilité affichée.

Mais Milo le regardait avec une moue si douce et tendrement implorante, qu'il aurait fallu avoir un véritable cœur de glace pour se détourner. Sans compter que lorsqu'il affrontait le Grec, il avait toujours énormément de mal à lui résister. Au roi des dissimulateurs s'opposait celui des manipulateurs, et comme souvent le rapport de force n'était pas à son avantage. Et puis, il éprouvait de la culpabilité de devoir lui taire une partie de ses soucis, même si c'était pour la bonne cause. En définitive le Scorpion pourrait peut-être l'aider à y voir plus clair dans ce qui le taraudait méchamment depuis plusieurs jours.

« Je ne tire aucune conclusion, commença-t-il avec une certaine hésitation. Et je doute que mes réflexions soient du goût de tout le monde. Mais… Sergueï. Je n'arrive pas à analyser son rôle.

— Ce n'est plus ton problème, le gronda gentiment le Grec, désolé d'obtenir la confirmation de ce qu'il redoutait.

— Ça n'a rien à voir avec une réminiscence personnelle Milo. Enfin, pas seulement. J'ai parfois l'impression que malgré son exil, il demeure toujours lié à nous. »

Contrarié et perplexe, le Scorpion fronça les sourcils.

« Enfin à nous, dans le sens du Sanctuaire », précisa Camus.

Et devant le mutisme soupçonneux de son amant, il ajouta.

« Et également, à moi.

— Que veux-tu dire exactement ? demanda le Grec soudain en alerte.

— Je n'arrive pas à oublier la manière dont il a interagi avec les armures lorsque Minos m'a attaqué, avoua Camus d'une traite. Et encore moins à le comprendre.

─ Personne n'a pu le faire, parce que son intervention était aussi inattendue qu'improbable, lui remémora Milo, en minimisant un épisode qu'il évaluait mal et dont il sentait l'impact toujours trop douloureux pour le Français. Mais si ça se trouve, l'explication est toute bête. Je te rappelle que tout le monde était plutôt occupé à autre chose à ce moment-là. »

Avec réticence, Camus admit :

« Oui, mais c'était comme si Sergueï disposait d'un pouvoir concernant les armures qui nous échappe, s'entêta-t-il au grand damne du Grec. Et puis il y a le lien qui nous unissait. »

Ennuyé par son insistant, le Scorpion rebondit, partagé entre l'envie de le rassurer et celle de prendre la mesure d'un désagrément qui se précisait.

« En théorie tu n'as jamais pu percevoir ton fils à travers ce lien comme lui pouvait le faire. Et encore moins maintenant qu'Athéna m'a transféré ce fil. »

Milo décela l'infime hésitation que marqua le Français avant de répondre, ce qui ne fit qu'accentuer son inquiétude.

« Certes, je ne l'expérimenterais jamais comme l'un de vous deux, répartit ce dernier. Mais même si ce lien fonctionne à sens unique, je suis parfaitement conscient qu'il est là. Et pour Sergueï, c'est comme une empreinte dans mon esprit. Inutile, mais bien présente.

— Tu sais très bien que c'est impossible voyons, tenta de le raisonner le Scorpion, désagréablement interpellé par ces révélations. Athéna a veillé à lui verrouiller toutes les possibilités de communiquer avec nous. De quelque manière que ce soit. Les armures demeurent également sous le contrôle divin d'Athéna, et je suis bien placé pour attester qu'elle a fait en sorte de couper définitivement le cordon qui te reliait à Sergueï. C'est elle-même qui me l'a transféré au cas où tu l'aurais oublié. Et je peux t'affirmer qu'elle tenait plutôt à ce que cette transmission soit une réussite.

— C'est vrai, concéda Camus, qui derrière les dénégations de son amant devinait avec un peu de peine un relent de jalousie. Je suis aussi persuadé qu'à l'heure actuelle, Sergueï est incapable de situer exactement l'endroit où je me situe, ou de percevoir ce que je ressens. Mais je crois que cela n'altère en rien le fait qu'il est conscient de ma présence. C'est sans commune mesure avec ce qui me relie dorénavant à toi, mais où qu'il soit, il doit savoir que je suis vivant, quelque part.

— Ça, c'est une évidence, répliqua le Grec en refusant de donner prise aux craintes du Français. S'il t'était arrivé quoi que ce soit, les Spectres se seraient fait un malin plaisir de relayer l'information jusqu'au fin fond des Enfers. Même si nous devons soi-disant vivre en paix, un Or en moins serait un nectar de satisfaction à déguster sans modération à leurs yeux. Il ne peut donc que se douter que tu es vivant.

— Ne joue pas à l'idiot Milo. Tu as parfaitement compris ce que j'essaie de te dire. Plus rien ne doit normalement circuler entre nous, et pourtant, c'est comme s'il subsistait une trace de connexion infime. »

Devant le froncement de sourcils franchement perplexe de son amant, Camus prit sur lui de poursuivre, en ayant soin de chercher des mots en accord avec ce qu'il ressentait vraiment. L'exercice n'était pas facile, et il se figea dans une attitude un peu cassante, afin que Milo ne l'interrompît pas.

« Cela pourrait s'apparenter au sceau d'une coquille vide, commença-t-il avec un détachement trompeur. Sauf que c'est tout sauf vide. Il se passe toujours quelque chose entre nous. En théorie c'est inenvisageable, et pourtant je suis convaincu que j'initie moi-même une relation informelle entre nous, d'autant plus forte lorsque je pense à lui. Je le sais parce que je ressens à chaque fois une… sorte de retour. Comme si une impulsion venait de l'autre côté. La seule possibilité passe par mon cosmos. Ça ne va pas te plaire, mais cette situation m'évoque l'appel au secours de Sergueï quand Kanon a failli le noyer. Et pourtant j'admets que c'est impossible. Mais ça existe. Ça ne revêt aucun sens cohérent pour moi, mais c'est tellement présent à certain moment que… J'ai l'impression de lui servir de point d'ancrage. »,

Il acheva sans plus cacher le chagrin que lui causait cette probabilité, à laquelle il lui était interdit de répondre.

Milo aurait souhaité balayer d'une plaisanterie son assertion, lui démontrer qu'il se trompait, que son amour de père jouait des tours à son imagination. Mais il connaissait trop Camus pour se risquer à de telles conclusions. Si le Verseau lui disait percevoir le balbutiement d'une prise de contact, cette trace existait bel et bien. Complètement inattendue et très ennuyeuse, elle n'était d'ailleurs pas étonnante.

Acculé de tous les côtés, maltraité et mal aimé, que Sergueï tentât en dernier recours de chercher un peu de soutien, à défaut de secours, auprès du Français qui s'était toujours montré bon pour lui, apparaissait même logique. La tragédie de leur rencontre avait tissé des liens plus forts que ceux du sang, et compte tenu du fait que Camus n'avait au départ aucun moyen de dissimuler son esprit à l'enfant, ils avaient dû s'imprégner mutuellement de manière beaucoup plus complexe et extrême que le pudique Verseau n'accepterait jamais de le faire avec lui-même.

Voilà qui ne plaisait pas au Scorpion, pas du tout même, et qui plairait encore moins à Athéna. En tout cas, ce ne serait pas lui qui en informerait leur Déesse. Pour le moment, il devait surtout tenir éloigné Camus coûte que coûte des mesures concernant les Enfers. Pour ce faire, il bénéficiait de l'appui de Shion et de tous les Ors, mais pour combien de temps ? S'ils apprenaient que Camus conservait ce genre de contact, la situation risquait de virer au vinaigre très vite.

Posant une main sur son épaule, comme il l'aurait fait pour réconforter tout autre compagnon d'armes ayant besoin de soutien, il choisit ses mots en veillant à étouffer sa propre inquiétude.

« Tu ne reviendras pas en arrière et la partie engagée par Athéna stipule des règles strictes. Elles valent ce qu'elles valent, mais nous n'avons pas à les discuter. Nous sommes là pour servir avant tout. N'est-ce pas d'ailleurs ce que tu me disais, il y a peu de temps ? Ça ne sert à rien de retourner toutes ces histoires dans ta tête, acheva-t-il en laissant de nouveau percer son affection. Tout ce que tu vas arriver à faire, c'est à te culpabiliser davantage. Sergueï nous a quittés. Et il ne reviendra jamais. »

Le regard du Verseau ne trahissait plus aucune de ses pensées. Il avait retrouvé son expression à la froideur inébranlable et Milo se félicita d'avoir opté pour un discours ferme. À défaut de lui-même, Camus se raccrocherait toujours à son devoir.

« Rassure-toi, répliqua le Français d'un ton neutre. Sauf commandement de Shion ou d'Athéna, je ne franchirai pas les portes du royaume d'Hadès. À moins de te perdre à nouveau, je ne bougerai pas. Je te l'ai promis. »

La fin de sa réponse le renseignait sur l'ordre de ses priorités, et Milo se sentit fondre de tendresse. Que le Français admît aussi ouvertement qu'il plaçait un serment qu'il lui avait fait avant celui qui l'engageait envers Athéna était une victoire inattendue. Après la mise au point à laquelle il l'avait obligé d'adhérer suite au dérapage d'Aioros, c'était une manière détournée de lui avouer la force de ses sentiments.

Par contrecoup direct, le Grec en comprit enfin le danger. Camus se comporterait en parfait chevalier d'Athéna tant qu'il ne lui arriverait rien. C'était certes très flatteur, mais là, tout à coup, pour le bien de son compagnon, il aurait presque préféré qu'il l'aimât moins.

Intérieurement, le Scorpion maudit la situation qui allait bientôt l'obliger à prendre tous les risques pour une nouvelle expédition d'infiltration aux Enfers. Et naturellement il ne pourrait pas en parler au Verseau. Ces dissimulations forcées finissaient par vraiment lui peser, sans compter qu'elles lui interdisaient de rassurer à minima le Français en lui expliquant les conditions de sa mission. Il allait devoir se débrouiller pour écourter le temps qu'il passerait là-bas. Cela l'exposerait davantage, mais il ferait en sorte d'y parvenir sans imprudences.


(1)Si certains sont curieux de découvrir cette anecdote, ils en trouveront le récit dans le one-shot intitulé : « Parenthèse hivernale ».