Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé du chapitre précédent : Après une matinée de travail passée sur les docks, Camus doit lutter contre un coup de chaleur, qui met en avant une déficience de son cosmos qu'il cache à tous ses frères d'armes. Avec un certain fatalisme il fait le point sur sa situation, et ce qu'il se sent obligé de dissimuler à Milo. Ses réflexions l'amènent à songer avec regret à Sergueï et à l'étrange comportement des armures. Lorsque le Scorpion le rejoint, il parvient difficilement à taire son handicap lié au froid, et il décide de faire diversion en lui confiant ses interrogations concernant la connexion qui autrefois le rattachait à Sergueï. A la grande contrariété de Milo, il semblerait qu'il en subsiste une trace infime malgré l'intervention d'Athéna, qui ne facilite pas le renoncement de Camus à son fils. Le Verseau rassure néanmoins le Grec sur son respect de l'interdiction qui lui est faite d'approcher les Enfers, sans pour autant lui cacher qu'il demeure la seule personne qui pourrait le faire bouger dans le mauvais sens.
CHAPITRE 62 : LES DESSOUS DE LA FETE
Cela faisait seulement une dizaine de minutes que Hyoga venait d'accoster au Sanctuaire, et déjà il regrettait la quiétude de sa chère Sibérie. Sans développer l'esprit casanier et le manque de fibre sociale de Camus, il appréciait le calme et un sens de l'ordre certain, qui semblaient soudain s'affranchir des règles du Domaine Sacré.
Peu animé en général, l'embarcadère faisait ce jour office d'avant-poste à des préparatifs festifs, et accessoirement de lieu d'échange des derniers potins pour ceux qui s'y croisaient. Tout au moins, s'il en jugeait par le nombre de caisses de nourriture et de vin qui s'entassaient au bout du quai de fortune, avant d'être prises en charge par des serviteurs qui les acheminaient jusqu'au Palais.
Le long cordon humain s'activerait encore durant quelques heures. En les observant, Hyoga songea que la matinée et un ciel légèrement voilé avaient beau offrir un peu de fraîcheur, à ce rythme, certains allaient être fourbus bien avant la fin de la journée. Et il sourit à la mine satisfaite de ceux qui disposaient d'un âne pour les aider.
Obliquant sur la droite pour éviter la cohue, le jeune homme s'engagea sur un sentier étroit. Celui-ci menait jusqu'à l'étagement des douze temples principaux en s'écartant de la fourmilière embouteillant le large chemin pavé. Il obligeait toutefois à un long détour passant par le bord de mer, avant de traverser la vaste oliveraie et plusieurs aires d'entraînements annexes.
Le Cygne opta pour ce parcours sans sourcilier. Rien ne le pressait dans son retour, dicté avant tout par la célébration d'un heureux évènement, et il était bien décidé à éviter la foule environnante. Il marchait d'un pas décidé, en simple jean et tee-shirt, un sac en toile contenant quelques affaires de rechange sur l'épaule.
Il avait directement expédié son armure au temple du Verseau en posant un pied sur l'île, avertissant de cette manière détournée son Maître de son arrivée. Après cinq mois d'absence, à dégrossir un petit Finlandais et un jeune Chilien aux techniques utilisant l'eau et la glace, il se faisait une joie de revoir Camus. Les évènements tragiques vécus trois ans auparavant les avaient définitivement rapprochés, même si le Français se complaisait toujours dans une attitude que son tempérament rendait distant au commun des mortels.
Après Milo, Hyoga était certainement la personne la plus à même pour décrypter l'orientation réelle de l'état d'esprit du Verseau, et il ne doutait pas un instant de l'affection que celui-ci lui portait. La réciprocité de ce sentiment avait d'ailleurs bien failli le dresser contre Athéna qui le renvoyait au Japon, alors que leur Déesse refusait de lui donner un indice sur le jugement qu'elle réservait à Camus.
Sa propre punition, pour s'être rangé aux côtés de son Maître quand il avait compris la colère d'Athéna à son encontre, s'était soldé par l'éloignement et une attente du verdict à l'encontre de ce dernier. Sanction qui lui avait valu de se ronger d'inquiétude jusqu'à ce que le contenu de la sentence lui parvînt. Un châtiment minime comparé à celui qui touchait le Verseau, que liait maintenant la promesse de ne jamais chercher à revoir Sergueï, ou d'intervenir en sa faveur.
Hyoga était l'un des seuls, à part les chevaliers d'Ors, à connaître cet engagement particulier. Milo le lui avait confié lors de sa première visite quelques mois après ces malheureux évènements. Or, le Scorpion n'aurait jamais lâché une telle information par inadvertance. Le jeune homme en avait déduit qu'il lui demandait implicitement de veiller avec lui à ce que Camus respectât ces conditions.
Tout autre que le lui aurait souri à l'angoisse du Grec. Le Français passait pour quelqu'un de trop rigide et dévolue à son devoir pour enfreindre un ordre émanant d'Athéna. Mais Hyoga n'ignorait rien de la complexité qui se dissimulait derrière l'apparente austérité et le manque d'expressivité du caractère de son mentor.
Même si ses marques affectives étaient rares, Camus s'était toujours énormément impliqué pour ses apprentis, ou toute autre personne dont il avait la charge. Hyoga en était la preuve vivante, et il adhérait d'autant plus à l'inquiétude de Milo, qu'il se demandait parfois si la relation de son Maître avec Sergueï n'était pas beaucoup plus compliquée que la simple explication d'une rencontre fortuite dans les égouts de Moscou, puis d'un emprisonnement commun.
De ce qu'il en avait vu, le garçonnet semblait tenir énormément à Camus. Ce qu'il pouvait comprendre, étant lui-même bien placé pour connaître la facette secrètement attachante du Verseau. De son côté, Camus paraissait déchiré par un étrange dilemme chaque fois que son regard se posait sur l'enfant. De quoi aiguiser ses interrogations.
Depuis l'exil de Sergueï aux Enfers, pour une raison qu'Athéna n'avait expliqué qu'aux Ors, il n'avait jamais entendu le Français reparler de lui. Mais le Cygne n'avait pas manqué de noter sa crispation lorsqu'on évoquait le petit Russe devant lui. Pour avoir été le bénéficiaire direct de l'esprit de sacrifice du Verseau quelques années auparavant au Sanctuaire, Hyoga admettait sans difficulté les craintes de Milo.
Et il les partageait.
Pour le moment, Camus se conformait sans sourcilier aux ordres d'Athéna. Néanmoins un élément ennuyait fortement le jeune homme. En tant que garde rapprochée de Saori pour tout ce qui touchait à ses sorties officielles, les chevaliers Divins avaient été prévenus qu'un danger potentiellement inconnu pourrait bientôt surgir des Enfers.
Qu'elle serait la réaction du Français si le petit garçon se trouvait coincé entre deux feux ? Si son Maître devait franchir la limite interdite, il préférait ne pas s'interroger sur le parti qu'il prendrait alors, et les conséquences que celui-ci engendrerait.
En attendant, il était là avant tout pour se divertir, même si sa priorité secrète était de s'assurer que tout allait bien du côté du temple du Verseau. Il savait qu'un hébergement chaleureux l'y accueillerait, et il retrouva avec une indifférence tranquille l'agitation qui régnait plus haut en dépassant les baraquements près des arènes annexes.
Depuis trois jours, le Domaine sacré vivait au rythme de cette effervescence insouciante et joyeuse, qui ouvrait une parenthèse bienvenue. Après plusieurs heures passées à l'infirmerie du Sanctuaire reconvertie pour l'occasion en nurserie, Marine avait donné naissance à son enfant et à celui du Lion. Une jolie petite fille prénommée Athènaïs, en l'honneur de leur déesse tutélaire, mais aussi pour remercier celle-ci de leur avoir permis de former le premier couple officiel inter chevalerie de cette génération.
Son cosmos aidant, la jeune maman s'était rapidement remise de la fatigue de l'accouchement. Très vite elle avait regagné le cinquième temple, où depuis, d'après Milo, elle veillait farouchement sur le sommeil de son nourrisson. Le Scorpion s'était porté volontaire pour transmettre l'invitation du Lion à tous les chevaliers éparpillés à travers le monde, de venir fêter cette naissance. En tant qu'ami, devenu pour ainsi dire intime, Hyoga avait ainsi eu la primeur de ses déboires avec Marine, qui l'avait purement et simplement expulsé de l'habitat léonin, alors qu'il félicitait un peu bruyamment Aiolia en trinquant d'un verre d'Ouzo avec lui.
De tout temps, les rejetons officiels des Ors avaient bénéficié d'un accueil formel. Le Taureau avait été le premier à rouvrir le bal de cette antique tradition deux ans plus tôt. Il ne serait pas dit qu'Aiolia faillirait dans la préparation de celui dédié à sa fille. Un repas réunissant tous les Ors, les Argents et les Bronzes se tiendrait le soir même dans la grande travée centrale de son temple.
Arrivée la veille avec Shiryu, Sunrei et Seika, Saori présiderait les festivités en tant que représentante d'Athéna.
Généreux, le Lion avait d'abord pensé inviter aussi les apprentis, mais cela aurait été convier celui du Cancer, et pour la sérénité de la fête, il n'en était pas question. Ce gosse était une véritable calamité ambulante, dont la simple évocation avait dressé Marine telle une chatte en colère devant le berceau de leur enfant. Elle vivante, il ne poserait pas les pieds dans le temple.
Les novices présents sur le site rejoindraient donc les gardes et autres serviteurs, tous priés de se rendre à la grande arène, où à un immense banquet au frais de Saori les attendait.
Poursuivant son périple, le jeune homme dépassait l'aire réservée aux entrepôts, lorsqu'il fut hélé par une voix familière.
« Hyoga ! »
Interrompant sa marche, il se retourna avec un sourire aux lèvres. Traversant la passerelle en fer qui reliait les deux bords d'une faille à la limite des bâtiments, Shiryu le rejoignait. Outre son rôle de protecteur attitré de Saori, le disciple de la Balance était en charge depuis environ deux ans, du secteur asiatique pour tout ce qui dépendait des relations extérieures.
Une fonction d'émissaire doublée de diplomate qui lui convenait parfaitement. Il avait dû lui abandonner le port des vêtements chinois traditionnels, pour celui de costumes couteux et impeccablement taillés, qui mettaient en valeur sa haute stature, l'harmonieux équilibre de sa force et la finesse de sa morphologie. Il avait aussi raccourci de moitié sa longue chevelure, qu'il maintenait attachée par un ruban qui rassemblait celle-ci dans le milieu de son dos.
Aucun évènement majeur ne requérant leurs services auprès de Saori, cela faisait huit mois que les deux jeunes hommes ne s'étaient pas revus, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en se donnant une accolade virile, sans cacher leur joie réciproque.
« Comment va Shunrei ? s'enquit le Cygne, alors qu'il remontait de concert l'escalier qui les mènerait sur la hauteur dominant les quartiers populaires.
— Elle se porte bien, et elle te parlera sûrement de nos projets lorsqu'elle te verra. Elle avait à faire avec Seika vers le baraquement des femmes. Je pense que le manque d'idées cadeaux de certaines de nos insulaires y est pour quelque chose.
— Vos projets ? interrogea Hyoga, sans se laisser distraire par la suite.
— Je crois qu'il est grand temps que nous officialisons notre relation, répondit d'un ton à la fois mesuré et heureux le Dragon, tout en lui retournant son sourire. Mon maître a beau se montrer décontracté depuis qu'il a retrouvé le corps et la forme de ses vingt ans, il demeure très attaché à quelques valeurs traditionnelles incontournables à son époque. Et peut-être n'a-t-il pas tout à fait tort. Ce sera ma manière de prouver à Shunrei qu'elle est vraiment spéciale pour moi.
— Elle le sait déjà », ne put s'empêcher de répliquer le Russe avec une pointe d'amusement.
Il appréciait beaucoup Shiryu, mais il trouvait que celui-ci accordait trop de sérieux à tout. S'il partageait son avis sur l'importance d'une déclaration ferme de ses sentiments dans le cadre d'une vie commune, il n'en allait pas de même sur l'utilisation de valeurs institutionnelles plus sociologiques. L'esprit libre penseur de Camus était passé par là, même si depuis quelques temps, l'officialisation de la mise en couple de ce dernier auprès du Scorpion avait un peu bousculé ses convictions.
Conscient de leur divergence sur la question, le Chinois répondit sans s'offusquer pour autant.
« Oui, mais je crois qu'il y a des moments où il est bon de se l'entendre redire, et de le célébrer officiellement. »
Cette dernière affirmation était posée avec une telle gravité, que l'insouciance bonne enfant du Cygne en fut douchée. Il perçut immédiatement le message sous-jacent que le Dragon lui adressait.
« Un problème ?
— Dans l'absolu, ça ne devrait pas en être un », répondit Shiryu les yeux perdus sur la ligne de crête qui se profilait au loin.
En sentant le regard plus appuyé de son camarade, le chinois s'expliqua après s'être assuré qu'aucune oreille indiscrète ne pouvait les entendre.
« Seiya s'agite étrangement ces derniers temps. Au point de monopoliser à nouveau le peu de cosmos qu'il lui reste pour tenter de réparer le mal de son corps handicapé.
— Seiya ?s'étonna Hyoga. C'est plutôt une bonne nouvelle, non ? »
— J'aimerais le croire », répartit Shiryu sans enthousiasme.
La protection d'Athéna leur avait permis un retour inespéré et quasi immédiat d'Elysion après qu'ils aient vaincu Hadès. Mais cette évasion s'accompagnait d'un sacrifice. Le coup de lance reçu par Seiya avait sectionné net sa moelle épinière, le privant simultanément de ses jambes et de la majeure partie de son cosmos. L'arme étant dotée d'une grande puissance divine, Athéna demeurait incapable de le guérir. Seule un miracle, ou la volonté du premier concerné, aurait peut-être réussi à améliorer son état. En découvrant qu'il restait marqué physiquement, Seiya avait plongé dans une noire dépression, dont il n'était pas ressorti depuis.
Pris en charge par Saori au Japon, le chevalier de Pégase refusait farouchement de revoir ses anciens compagnons. Il n'avait finalement accepté la présence de sa sœur et les visites de Shiryu que sur l'insistance suppliante de l'héritière Kido. Mais même la douce persuasion de la jeune femme n'était pas parvenue à lui faire lire les lettres que lui adressait régulièrement Marine.
Seiya repoussait l'idée de reposer un pied au Sanctuaire avec une sorte rancœur désabusée. Aigri et incapable de trouver sa place, il végétait. Alors, s'il décidait enfin de se battre, Shiryu aurait plutôt dû en être satisfait.
« Où est le problème ? demanda Hyoga en plissant le front d'incompréhension.
— Il semble déterminé à recouvrer une partie de ses forces pour revenir ici, l'informa le Chinois d'un ton tranquille qui accentua son effet.
— Au Sanctuaire ? »
Cette fois-ci, l'étonnement immobilisa Hyoga sur la marche qu'il venait de gravir. Après les refus répétitifs du chevalier de Pégase de les rejoindre au sein du Domaine Sacré, plus personne n'insistait. C'était totalement inattendu, et presque incroyable. Le Cygne aurait aimé se réjouir, mais en découvrant l'expression soudain soucieuse de Shiryu, qui s'arrêtait à son tour pour lui faire face, il comprit qu'un élément s'y opposait.
« Ce n'est pas une envie constructive. Il est obnubilé par la colère, et son désir de revenir ici n'est que le fruit de cette dernière, reprit le Dragon en lui dévoilant enfin le fond de sa pensée. Personne n'a réussi à savoir pourquoi. Mais depuis environ un mois il se comporte comme un lion en cage. C'est comme s'il sentait quelque chose que lui seul est en mesure de percevoir et qui le rend fou de rage.
— Tu sais très bien que Seiya a beaucoup perdu face à Hadès, répliqua Hyoga dans une tentative pour rassurer son camarade. Sa façon d'agir depuis laisse planer plus d'un malaise. Outre son intégrité physique, il semble aussi avoir égaré une partie de sa tête. Il n'y a qu'à voir avec quelle irrévérence il se comporte maintenant avec Saori.
— C'est également ce que je pensais, lui retourna Shiryu le visage sombre. Jusqu'à ce que je croise Ikki.
— Ikki ? Mais qu'est-ce qu'Ikki vient faire là-dedans ? Et depuis quand partagez-vous des confidences ? Je sais que tu l'as toujours toléré, mais il n'a jamais vraiment voulu faire d'effort pour te considérer comme un ami.
— Il ne m'a rien confié, répondit le Dragon, mais depuis quelques temps, il a une façon de demeurer directement aux alentours du Sanctuaire plutôt étrange pour quelqu'un qui déteste qu'on repère sa trace. Il est néanmoins très discret. Je ne l'ai remarqué que parce que j'ai dû rencontrer Dohko plusieurs fois au cours des dernières semaines. C'est comme si le Phénix surveillait quelque chose, ou quelqu'un. Et une telle attitude de sa part nous donne tous les motifs de nous inquiéter. »
Le Russe n'avait aucune raison de douter de la parole de son frère d'armes, et ce fut en partageant son alarme qu'il l'interrogea.
« Et toi ? Tu n'as rien remarqué de suspect ?
— Non, et apparemment les Ors non plus. Tu es d'ailleurs le premier à qui j'en parle. Mis à part que tout le monde s'attend plus ou moins à voir surgir un ennemi du Royaume d'Hadès, le Sanctuaire donne l'impression d'un havre de paix protégé contre toutes les attaques extérieures. Mais vu leur manège, je suis maintenant pratiquement certain que Pégase et le Phénix suspectent quelque chose de l'intérieur.
— Pourquoi n'en auraient-ils rien dit ? s'inquiéta franchement le Cygne.
— Ça participe aussi au mystère. Mais avec un peu de chance, Ikki t'en racontera plus. Tu t'es toujours mieux entendu avec lui que moi. D'ailleurs, il ne tient qu'à toi de le lui demander », acheva-t-il en relevant la tête vers la hauteur derrière Hyoga.
Tournant la tête à son tour, le jeune Russe aperçut l'objet de leur conversation, qui semblait les observer de l'une des corniches qui dominaient les baraquements réservés aux gardes. Le Phénix avait beau détester les festivités de masse autant sinon plus que le Verseau, en tant que héros de la dernière guerre et subalterne de la chevalerie d'Or, il ne pouvait pas refuser l'invitation du Lion sans encourir le mécontentement d'Athéna.
Argument que Hyoga jugea finalement bien peu incitatif pour une tête brûlée telle que le Japonais. De plus en plus perplexe, le Cygne le rejoignit en trois sauts alors qu'Ikki se détournait pour disparaître. Celui-ci grimaça en le voyant se réceptionner directement à ses côtés et répondit par un grognement indistinct à ses salutations. Refusant d'engager la conversation, il s'engagea sur un sentier annexe qui menait vers l'escalier des Douze temples.
Prudent et usant de diplomatie, Hyoga le suivit silencieusement, à distance respectueuse. Etonnamment, Ikki ne tenta pas de le semer. Il semblait admettre sa compagnie. Le mutisme du Cygne était son meilleur sésame pour être toléré dans l'environnement immédiat du peu accueillant Phénix, et il retint sa curiosité suite aux révélations de Shiryu. Il se contentait de marcher derrière lui, en accordant son pas au sien.
Finalement, alors que le chemin débouchait sur une prairie desséchée, le Japonais ralentit imperceptiblement, lui indiquant qu'il pouvait le rejoindre.
« Ça faisait longtemps, constata sobrement Hyoga en se portant à ses côtés.
— Oui », grogna le Phénix sans le regarder.
Sa réponse laconique ne découragea pas le Russe. Mis à part peut-être Shun, personne ne pouvait se targuer d'être durablement dans les bonnes grâces de l'asocial Japonais, mais il le connaissait suffisamment pour savoir que ce monosyllabe l'autorisait à entamer le dialogue.
« Je suppose que tu vas profiter de l'occasion pour rendre visite à Shun ? demanda-t-il d'un ton volontairement neutre.
— Tu supposes juste, répliqua sèchement son comparse. Et ne me dis pas que tu es rentré pour l'ambiance. Tu détestes la foule tout autant que ton fourbe de Maître. »
Si le terme fit tiquer Hyoga, il n'en montra rien. Le Phénix n'accordait que difficilement sa confiance, et elle devenait quasiment impossible à conquérir s'il avait l'impression qu'on l'avait lésé une seule fois. Son esprit fraternel empruntait en outre des raccourcis très personnels. Hyoga savait qu'il n'avait jamais pardonné à Camus d'avoir tenté de l'emprisonner dans un cercueil de glace, simplement parce que Shun avait dû ensuite risquer sa vie pour le sauver. Le Cygne trouvait ce genre de raisonnement tordu et abusif, mais s'il voulait conserver l'oreille de l'oiseau de Feu, il devait en faire abstraction.
« J'apprécie énormément Camus, répondit-il calmement. Et oui, si je suis là, c'est avant tout pour lui rendre visite. »
Sa désinvolture s'attira pour la première fois le regard bleu sombre de son compagnon, mais en voyant fleurir un sourire torve au coin de ses lèvres, il devina tout de suite qu'il n'en avait pas fini avec sa désobligeance.
« Comment vas-tu le lui dire ? » demanda celui-ci sans cacher un amusement un peu cruel.
Hyoga comprit aisément la référence à sa question. Quelques mois plus tôt, Athéna les avait réunis en conseil restreint au Japon pour leur annoncer qu'ils devaient se mobiliser et rester vigilants face à la survenue « hypothétique » d'un nouveau danger. Sans entrer dans les détails, elle les avait directement placés sous les ordres de Shion et des Ors si le besoin s'en faisait ressentir.
Les chevaliers Divins en avaient immédiatement conclu qu'elle ne leur donnait qu'une partie des informations concernant cet éventuel adversaire mystérieux. Ils avaient aussi fort judicieusement déduit que le risque viendrait des Enfers, quand Athéna avait précisé que si les évènements les amenaient à patrouiller dans ce secteur, elle chargeait Hyoga de remplacer le Verseau en sollicitant l'armure d'Or de ce dernier si nécessaire.
Il fallait simplement qu'il obtînt l'autorisation du principal intéressé avant, lui seul ayant le pouvoir de convaincre l'armure de cette nouvelle collaboration. Dépositaire du secret de son Maître, le Cygne avait immédiatement compris pourquoi. La situation demeurant calme, il avait néanmoins préféré ne pas en parler à Camus jusque-là.
Il se souvenait fort bien de cette réunion. Si Shiryu et Ikki avait eu l'air surpris en entendant cet ordre, les yeux de Shun exprimaient eux clairement un soutien parfaitement conscient de son enjeu réel. Le chevalier d'Andromède passant les trois quarts de son temps au Sanctuaire depuis la fin des hostilités, Hyoga n'avait pas trouvé étrange qu'il sembla au courant de certains secrets. Shun avait toujours fait preuve d'une perspicacité exceptionnelle, et il lui faisait confiance pour ne pas trahir la situation délicate de son Maître.
Le jugement d'Athéna relatif aux dissimulations du Verseau demeurait confidentiel, et il n'avait lui-même obtenu aucune précision sur les sanctions touchant les autres Ors liés à l'affaire. Il ne connaissait la raison du maintien du Français loin du royaume d'Hadès que grâce à l'indiscrétion de Milo. Ikki et Shiryu ignoraient totalement cet épisode, et Hyoga pensait que ces deux-là supputaient que le Verseau restait marqué par sa détention et ses déboires avec Zoltan, dont sans savoir les détails ils avaient pu suivre les péripéties. Ce qui immanquablement plaçait Camus en position de faiblesse coupable pour le Phénix.
« Si ça ne tenait qu'à moi, il y a longtemps que je l'aurais destitué, poursuivit le Japonais avec acharnement. Nous avons tous traversés des épreuves, merde ! Et nous nous en sommes tous remis. Il n'est pas le seul à avoir souffert. Les poids morts n'ont pas leur place ici ! Non seulement il est inutile, mais il risque de nous gêner. »
Cette fois-ci, s'en était trop pour le chevalier du Cygne. Ikki ne possédait pas le quart des informations relatives à la véritable situation de Camus. Sans parler des conséquences de la rébellion qui l'avait dressé face à Athéna, Hyoga avait pu juger de l'effrayante efficacité de la drogue que Zoltan lui injectait. Le Phénix n'avait aucun moyen d'en mesurer les effets, mis à part en acceptant de subir l'ongle écarlate de Milo, qui devait approcher de quelque chose d'équivalent.
Que son Maître ne fût pas devenu fou suite à ce traitement, et ait survécu, prouvait déjà sa force de caractère et sa résistance. Pour avoir cohabité avec le Roumain et côtoyé son esprit sadique, le Cygne se doutait en outre que la détention précédente de son Maître avait dû s'apparenter à une épreuve difficile. Ikki n'avait pas le droit de le condamner en ignorant la plus grosse partie de la vérité. C'était déloyal.
Remettant délibérément à plus tard la satisfaction de propre sa curiosité sur l'étrange manège du Japonais, il contrattaqua.
« Si Athéna s'en était tenu à ce genre d'arguments à l'emporte-pièce, en tant que réceptacle d'Hadès, Shun aurait été le premier à mourir », répondit-il du tac au tac.
Comme il s'y attendait, les sourcils d'Ikki se froncèrent un instant de façon menaçante, mais sans doute conscient qu'un esclandre ne favoriserait pas la discrétion de sa présence, il se reprit avec une facilité déconcertante.
« Ok j'ai compris, maugréa-t-il d'un air bourru. Pas touche à Camus.
— Pas plus que tu ne veux que l'on touche à ton frère, répliqua le Russe en enfonçant le clou.
— Tu marques un point, mais tu ne m'ôteras pas de l'ide qu'il est encore moins fiable qu'avant », ne put s'empêcher d'ajouter le Phénix avec une moue butée.
Hyoga préféra se taire. La maîtrise émotionnelle de son enseignement avait finalement du bon.
Ils avancèrent encore un moment en silence, puis, alors qu'ils s'engageaient dans un bois d'acacia, Ikki reprit spontanément la conversation.
« J'aurais un service à te demander. »
Sans répondre, Hyoga continua d'avancer en rivant les yeux sur lui.
« Tu t'entends plutôt bien avec Shun, poursuivit son compagnon sans le regarder. Et puis maintenant, vous partagez une chose en commun. »
Hyoga retint un soupir. C'était plus fort que lui. Lorsque cela touchait à son frère d'une manière qu'il jugeait nuisible, Ikki résistait mal à se mêler des affaires des autres. Il y avait pourtant longtemps que l'amourette d'adolescents entre Shun et June s'était muée en une franche et solide amitié qui ne prêtait plus à confusion. Ce qui lui avait laissé le champ libre pour se rapprocher lui-même à la jeune femme trois ans plus tôt. Mais apparemment Ikki admettait mal cette relation. Ou plutôt réprouvait la solitude sentimentale que son cadet semblait conserver depuis.
Shun avait beau susciter la sympathie de beaucoup, voire un intérêt plus marqué de la part de quelques-unes, auxquels se mêlaient quelques-uns qui avaient fort heureusement échappé à l'œil soupçonneux du Phénix, personne ne lui connaissait la moindre aventure amoureuse sérieuse.
Malgré l'agacement soulevé par la répartie du Japonais, Hyoga devait admettre que ce repli avait quelque chose de peu naturel. Dans l'immédiat, la réflexion d'Ikki lui semblait toutefois motivée par une autre raison. Et de toute façon, il était mal placé pour débattre de ce sujet sensible avec son aîné.
« Qu'est-ce que tu veux exactement Ikki ?
— J'aimerais que tu t'arranges pour rencontrer Shun en privé, et si possible que tu l'observes, répondit ce dernier en interrompant sa marche pour le dévisager.
— Pourquoi ?
— Simple curiosité de ma part. Shun a tendance à se méfier lorsqu'il me sent dans les parages.
— Tu veux que j'espionne ton frère ? interrogea encore Hyoga en se fermant aux émotions contradictoires qui l'assaillaient.
— J'ai besoin que tu t'assures que tout va bien, répliqua prudemment le Phénix.
— Et qu'est-ce que je dois chercher ?
— Fie-toi à ton instinct. Si tu vois quelque chose, tu comprendras. Mais franchement, j'espère que tu ne verras rien. »
Et sans rien ajouter, Ikki prit son élan pour se perdre au sein de la végétation environnante. De toute évidence, il ne tenait pas à rencontrer d'autres personnes avant d'être obligé de participer au repas du soir. Hyoga ne chercha pas à le retenir. Il venait d'obtenir l'information qu'il voulait découvrir. Mais l'idée que cela concernait Shun l'interpelait désagréablement. Il décida de se forger sa propre opinion en accédant à la demande du Phénix, puis il en parlerait à Shyriu.
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Plusieurs heures plus tard, l'agitation industrieuse de la journée avait fait place à une atmosphère de laissé aller bonne enfant. Réunis pour partager un repas commun, les plus humbles, et ceux représentant les premiers échelons de la hiérarchie, se mêlaient avec une insouciance rarement autorisée au Sanctuaire. Seuls quelques gardes de service conserveraient l'attitude sérieuse et en alerte de leur fonction. Raison pour laquelle Shion avait choisi les moins sensibles à ce genre de manifestation festive.
Loin de la presse populaire qui régnait dans la grande arène, les libations se poursuivaient tout aussi joyeusement au cinquième temple. Une longue table couverte de mets variés se dressait au milieu de la travée centrale, autour de laquelle chacun s'était installé un peu plus tôt en fonction de ses affinités.
Saori présidait toujours à l'un de ses bouts, bien qu'à ses façons souriantes, on la devinait davantage en grande conversation intime avec l'heureuse maman qu'en représentation officielle.
Transformée en baby-sitter pour l'occasion, Irina s'occupait du bébé dans le logis à quelques pas. La timide petite fille ramenée par Zoltan de Russie s'était métamorphosée en belle adolescente, réservée, mais toujours prête à seconder ses « parents adoptifs » dans les gestes ordinaires de la vie quotidienne. Marine lui avait confié sans crainte la charge de veiller sur le sommeil d'Athénaïs.
Les derniers desserts avaient été servis depuis un moment, et une partie des convives s'éparpillaient maintenant dans le temple. Un peu à l'écart, adossé à l'une des colonnes dans une pénombre qui préservait sa solitude, Camus observait ses frères d'armes avec un mélange de complaisance amusée et de curiosité anthropologique critique.
Toute cette agitation autour d'un évènement somme toute banal pour la survie de l'espèce le fascinait. S'il avait un instant renâclé à l'idée de se trouver coincé toute la soirée au milieu de cette assemblée jacassante, il admettait que Milo avait eu raison de l'inciter à le suivre. Sans la persévérance de son amant, il aurait cherché un prétexte pour se calfeutrer chez lui.
Il reconnaissait à Aiolia nombre de qualités, dont celle d'une grande générosité de partage, mais contrairement au Scorpion, il n'avait jamais fait partie du cercle de ses intimes. Le Lion et Marine étaient suffisamment au fait de son caractère et ne se seraient pas offusqués de son absence. Comme tous les Ors il était venu présenter ses félicitations à la jeune maman un peu plus tôt, et rien que ce geste l'aurait dédouané s'il n'était pas venu à la fête.
Aplanis par l'enthousiasme amoureux de Milo, ses façons de se tenir loin des autres passaient maintenant pour une excentricité maladroite, et bien peu auraient deviné que le motif réel de son absence était lié à l'ombre de Sergueï. Mais Camus ne regrettait pas son choix. Paradoxalement, cette fête l'obligeait à ne pas penser à son fils, tant les sujets de réflexion se démultipliaient, alors qu'il observait ce qui se déroulait autour de lui.
Il se demandait ce que les femmes réunies autour de Saori pouvaient bien se raconter entre elles. Un peu plus proche et moins discret, les propos d'Aiolia lui parvenaient distinctement. L'heureux papa ne tarissait pas d'éloges sur les deux amours de sa vie, « gagatisant » pour l'occasion pour le plus grand plaisir d'Angelo, qui ne raterait pas de pointer sa crise régressive bêtifiante de nouveau père à la première remarque de celui-ci sur son caractère imbuvable. Le Cancer reconnaissait qu'il était peut-être parfois un peu excessif, mais il ne virait jamais idiot.
Plus conciliants ou réellement attendris, Mu, Shiryu et Nachi supportaient ses propos avec bienveillance, tandis que Dokho et Shion ravivaient le souvenir de chevaliers défunts en racontant leurs exploits à un Ichi apparemment fasciné.
Toujours attablé, Aioros affichait un sourire détendu qui intrigua Camus. Coincé entre Aldébaran et Saga, qui menaient visiblement une conversation contradictoire, pour une fois, le Sagittaire ne cherchait pas à s'isoler. Au contraire, il participait même à leur débat en appuyant les dires du Gémeau, si le Verseau se fiait à ses hochements de tête partisan. Le Français en fut soulagé pour Aioros, et il se demanda si Milo avait enfin réussi à lui parler. Bizarrement le Scorpion évitait ce sujet depuis leur rencontre houleuse sur la falaise, et Camus se promit de l'approfondir à la première occasion.
Certains groupes s'étaient éparpillés au fond du temple, voire carrément à l'extérieur pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Le Verseau chercha en vain son disciple des yeux. Sans doute se trouvait-il avec Shun, dont il semblait souhaiter la compagnie depuis son arrivée. A moins qu'il n'eût été intercepté par Ikki, dont la présence maussade s'était faite particulièrement discrète. Camus n'en avait noté qu'avec plus d'intérêt, et un peu d'inquiétude, les regards interrogatifs que le Phénix jetait parfois au Cygne.
A vingt ans passés, et après avoir fait preuve de dispositions guerrières exceptionnelles, Hyoga n'avait plus besoin de chaperon. Mais par les liens spécifiques du Sanctuaire Camus demeurerait toujours son Maître, et ceci joint à son esprit protecteur, il se promit de veiller à ce que rien de grave ne menaçât le jeune homme. Ikki n'était pas à proprement parler un ennemi. Ceci dit, mis à part Shun, et peut-être Shaka, personne n'était en mesure de calmer les soubresauts de son caractère à la fois taciturne et emporté.
Seuls Aphrodite et Shaina manquaient à la fête. Rappelés la veille aux Enfers, ils ne rentreraient pas avant quelques jours. Cette convocation inattendue s'apparentait à une vengeance mesquine après le coup d'éclat du chevalier de l'Ophiucus, qui avait blessée gravement un Spectre. Les excuses présentées par celle-ci n'avaient apparemment pas été suffisantes, bien que la jeune femme se fût trouvée dans son bon droit de corriger le représentant d'Hadès.
Ligoté par les usages et les faux semblants du pouvoir et de la diplomatie, Shion n'avait pas eu la possibilité de les rapatrier pour participer à cette réunion. Le Verseau regrettait principalement l'absence de son voisin. De tous les Ors, mis à part Milo, Aprhodite était maintenant celui auprès duquel il parvenait le plus facilement à se comporter naturellement.
Toujours assis sur l'un des bancs qui entourait la grande table dressée, le Scorpion discutait en riant avec Jabu et Kanon. Le voir aussi heureux rasséréna Camus et il eut une pensée émue pour son compagnon. A se refermer trop souvent sur lui-même, il oubliait parfois combien Milo avait besoin de la présence des autres.
En face de lui, Shaka avait opéré une retraite identique à la sienne, en profitant de l'arrivée des alcools forts pour s'éloigner. Installé sur le banc étroit offert par la petite niche d'un renfoncement mural, il semblait vouloir s'effacer. Shura, qui ne l'avait pas quitté d'une semelle de toute la soirée, l'avait rapidement rejoint, un verre de digestif à la main. Depuis, ils s'entretenaient à mi-voix.
Conscient d'être observé, la Vierge releva brusquement son visage vers lui. Camus détourna les yeux. Ce fut le moment que choisit Milo pour le regarder. Il dut noter sa tension passagère, car le Français le vit aussitôt s'excuser après de ses camarades pour le venir vers lui.
« Tout va bien ? »
D'un battement de cils, Camus le rassura. Profitant de la pénombre, Milo déposa un rapide baiser sur sa tempe, avant de sourire à l'inévitable mouvement de retrait du Verseau.
« Si tu veux t'en aller, tous les Ors comprendront, poursuivit-il à mi-voix. Je vais d'ailleurs remonter avec toi. Le repas est fini est personne n'y trouvera à redire.
— Non, je vais rentrer seul, répondit Camus de ce ton égal qui passait souvent pour de l'indifférence. Pour une fois que tu as l'occasion de rencontrer tout le monde, profite-en. »
Mais Milo secoua la tête avec une lueur à la fois déterminée et prédatrice au fond des yeux. Il devait repartir le lendemain en mission, et il tenait à se façonner un souvenir des plus agréables qui lui permettrait de fantasmer des nuits entières sans trop ressentir sa solitude.
« Non, je t'accompagne, insista-t-il d'un air charmeur. J'ai encore à discuter de certains détails avec toi avant mon départ.
— Discuter, répéta Camus qui devinait clairement la motivation réelle de son amant.
— C'est en tout cas l'excuse que je viens de fournir. Alors ne te fais pas trop prier, sinon tel que je le connais, Kanon va avoir des soupçons. Et tu as en horreur que l'on se doute des faits et gestes de ta vie personnelle. »
Partagé entre l'agacement et l'amusement, Camus dut convenir que Milo avait l'art et la manière d'obtenir de lui ce qu'il jugeait parfaitement frivole chez les autres. Il détestait qu'on lui forçât la main, mais savoir qu'il allait encore être privé de son compagnon pour une période indéterminée l'incitait à faire preuve de tendre conciliation. Et puis, l'incertitude des prochains évènements le rendait intérieurement d'une fébrilité inquiète. Même si cela contrariait sa nature indépendante et raisonnable, il avait besoin d'oublier en se perdant entre les bras du Scorpion.
« Tu es insatiable Milo, le gronda-t-il néanmoins, dans une tentative avortée pour redevenir le maître de la situation.
— Non, je profite de tes bonnes dispositions. Tu es très câlin en ce moment, insista le Grec en représailles affectueuses, qui eurent le don de susciter une rougeur malvenue chez le Verseau qui bénit la pénombre. Je pars demain, et cette fois-ci j'ai bien l'intention de disposer de toi toute la nuit. Le premier qui cède au sommeil devra satisfaire un caprice de l'autre.
— Vraiment ?
— Vraiment ! »
Résister n'aurait servi qu'à alimenter le moulin à paroles du Grec. Camus n'en avait d'ailleurs pas vraiment envie. S'arrachant d'un mouvement fluide de la colonne qui le soutenait, il fut le premier à s'engager sur le chemin du retour, à la plus grande joie de Milo. Et tandis qu'ils remontaient main dans la main au onzième temple, ils passèrent sans le savoir devant la silhouette d'un de leur frère d'armes dissimulée dans une anfractuosité de roche.
Prudemment, Shun attendit de les voir disparaître dans la Maison du Capricorne avant de sortir du creux où il s'était blotti en étouffant son cosmos. A leur façon de gravir l'escalier épaule contre épaule, il devinait que les deux Ors allaient être suffisamment occupés pour qu'il pût traverser le temple du Verseau sans être repéré. Il devait juste leur laisser un peu d'avance. Et si par malchance le radar d'un des deux hommes le localisait, il serait simplement surpris de le sentir passer si tôt. Sa destination était tout ce qu'il y avait de légitime. Il penserait qu'il rejoignait la chambre qui lui était réservée depuis maintenant plusieurs années au Palais.
Si quelqu'un s'apercevait de son départ de chez le Lion, il pourrait toujours compter sur l'un des gardes pour attester qu'il était rentré pour prendre du repos. Il allait faire en sorte qu'on remarquât son entrée dans l'antre de Shion. Ensuite, il espérait bien s'acquitter de ce qu'il lui restait à faire sans susciter la moindre curiosité. Le plus important, c'était qu'on le croit sagement endormi.
Une fois rendu au Palais, personne ne se douterait qu'il allait rejoindre un des passages secrets qui le mènerait directement à Star Hill, où un visiteur surprenant attendait impatiemment de prendre contact avec lui.
