Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Réponse review pour Libr : Eh bien je suis très heureuse que cette longue fanfiction te plaise. Voici donc un nouveau chapitre qui devrait te donner quelques informations supplémentaires sur les chausse-trappes qui insidieusement sont en train de se placer sous les pieds des uns et des autres. Le rôle de Seiya est important, mais sera développé un petit peu plus tard. La seule chose que je puisse te dire sans me spoiler c'est que sa façon de réagir est loin d'être anodine. En te remerciant pour ton commentaire, je te souhaite une bonne suite de lecture


Résumé du chapitre précédent : À l'occasion de la fête donnée par Aiolia pour la naissance de sa fille, Hyoga rentre au Sanctuaire. Il a le plaisir d'y retrouver Shiryu, qui l'informe avec souci de l'état de Seiya. Contre toute attente celui-ci semble enfin se remettre de sa blessure portée par Hadès, mais son désir de revenir au Sanctuaire paraît bien étrange. Le Dragon a aussi remarqué le manège d'Ikki, et il demande au Cygne d'interroger ce dernier. Après une première approche où Hyoga se heurte à l'antipathie du Phénix vis-à-vis de Camus, Ikki finit par l'inviter à espionner Shun, sans lui révéler pourquoi. Plus tard, le Verseau profite de la fête pour observer ses compagnons d'armes. Aioros semble plus détendu, mais il ignore si Milo a réussi à se rapprocher de lui pour découvrir la raison de sa mauvaise humeur. Décidé à jouir de l'instant présent, il évacue ses préoccupations lorsque le Scorpion le rejoint pour lui proposer un moment de tendres câlins. Et c'est ainsi que main dans la main, les deux hommes passent devant Shun qui se dissimule, sans l'apercevoir. Andromède les laisse prendre de la distance, avant de se rendre incognito à Star Hill, où un visiteur mystérieux l'attend.


CHAPITRE 63 : LE DERNIER MATIN

Tel un grand félin étendu sur son aire de repos, Milo étira ses membres en bâillant silencieusement. Le jour pointait à peine à travers le bois des volets mi-clos, mais déjà les oiseaux qui nichaient dans le vieux cèdre s'égosillaient en trilles entêtants. À l'oblique des rayons de soleil, il jugea qu'il bénéficiait d'une petite heure avant que le Sanctuaire ne s'éveillât réellement. Ensuite, sa matinée serait bien chargée.

Il lui fallait terminer les derniers préparatifs de sa nouvelle mission avant de s'aventurer une fois encore aux Enfers, et surtout, veiller à se fabriquer un prétexte pour expliquer son absence, aussi trompeur qu'inattaquable. Cette fois-ci, personne ne devait savoir où il se rendait. Il était même indiqué de laisser croire qu'il se trouvait n'importe où mais pas aux Enfers.

Shion avait besoin de connaître l'état exact de la reconstruction du Mur des Lamentations. Le chantier était si spécial que les ouvriers divins eux-mêmes peinaient à l'achever. En fait, c'était plutôt le système de fermeture à l'identique de ses portes qui posait problème. Le secret de son inviolabilité semblait se perdre dans la nuit des temps, et les Dieux jumeaux s'étaient révélés incapables d'en retrouver le créateur.

Huit ans après son effondrement, la réparation de l'ouvrage paraissait correcte, mais le Grand Pope était quasiment certain qu'au-delà de son aspect visuel, l'édification n'était que partielle. Naturellement, Hadès ne le reconnaîtrait jamais. Plus qu'une dissimulation stratégique, c'était une question de fierté. Afin d'anticiper un nouveau désastre, Shion désirait connaître les failles de cette remise à neuf. Mais pour cela, il fallait aller vérifier sur place.

Milo mesurait l'importance et les risques de sa mission. Si Hadès découvrait sa présence, il aurait là le prétexte rêvé pour se plaindre des agissements de sa nièce auprès de Zeus. Par mesure de sécurité, Shaka et Aphrodite eux-mêmes seraient cette fois-ci tenus dans l'ignorance de son infiltration. Autrefois, ce genre de mission était le plus souvent dévolu au Verseau, mais dans le cas présent, il était hors de question que celui-ci posât un pied aux Enfers.

Avec un effroi proportionnel à une réelle admiration, Milo évaluait les dangers et les difficultés auxquels s'exposait ordinairement son amant. Sa formation d'assassin l'armait lui-même d'une solide expérience dans l'art de se rende invisible, mais il n'était pas certain de posséder toutes les qualités requises pour tromper un ennemi direct. Heureusement, ce déplacement ne demandait que de la discrétion et il n'était pas prévu qu'il entrât en contact avec un des serviteurs d'Hadès.

Un léger sourire au coin des lèvres, le Scorpion tourna la tête sur sa gauche.

La nuit avait été courte. À ses côtés, Camus dormait toujours. Allongé sur le ventre, le visage orienté vers la fenêtre, le Verseau ne lui présentait que la courbe séduisante de son dos et l'abondance de sa chevelure emmêlée par leurs ébats nocturnes. La chaleur de l'été offrait ses sommeils à une nudité que le Scorpion appréciait, et il se plut à admirer les formes finement musclées du corps abandonné auprès de lui.

Le drap de coton blanc couvrait le bel endormi à partir des reins. Une moue dépitée au coin des lèvres, il regretta de ne pouvoir suivre qu'imparfaitement le dessin des longues jambes fuselées. Le Français détestait sommeiller les fesses à l'air, ce qui avait toujours beaucoup amusé le Grec, qui trouvait ce genre de manies aussi attendrissantes que ridicules pour un chevalier d'Or.

À exposer personnellement l'intégralité de son physique sans pudeur lorsque les circonstances l'exigeaient, cette sorte de délicatesse paraissait totalement incongrue à Milo. Mais il n'en respectait pas moins le touchant travers de l'homme qu'il aimait. Cela participait à ses façons étranges qui le séduisaient tant.

Dégageant une épaule laiteuse du voile des fils indigo qui la dissimulait, il y déposa un baiser léger. Camus frémit, mais ne se réveilla pas. Une preuve supplémentaire de la confiance qu'il lui faisait.

En se rappelant le pari de la veille, le Scorpion retint un petit rire. Quand il l'avait lancé, il était pourtant persuadé de le gagner. En fait, il y avait eu égalité. La fatigue et le bien-être de ce moment partagé les avaient vaincus en traîtres. Ils s'étaient endormis simultanément dans les bras l'un de l'autre, après un troisième rapport charnel particulièrement langoureux.

« Dommage », songea à part lui le Grec imaginatif, qui aurait bien aimé distribuer un gage supplémentaire. Néanmoins, même pour satisfaire la réalisation d'un fantasme personnel, il ne tricherait pas en convainquant Camus qu'il avait cédé au sommeil le premier. Il aimait trop son Verseau pour sacrifier à ce genre de petite mesquinerie. Il l'aurait à la loyale. En attendant, ça ne l'empêcherait pas d'en profiter encore un petit peu.

Lentement, avec un sourire malicieux qui s'accentuait au fur et à mesure que s'affermissait sa décision, il tira le drap qui couvrait le Français. Au grognement à peine audible que suscita sa manœuvre, il répliqua par un déferlement de baisers tendrement appuyés tout le long de la colonne vertébrale découverte. La douceur de la peau neigeuse l'enivrait, et en arrivant dans l'ombre du creux des reins, il ne répondait déjà plus de la chasteté de leur début de matinée. Partie à l'assaut d'une hanche veloutée, sa main s'égarait sur un fessier rond et ferme, lorsqu'une protestation ensommeillée l'interrompit.

« Milo, qu'est-ce que tu fais ?

— À ton avis ? » rétorqua-t-il en mordillant affectueusement un morceau de chair rebondie.

Se redressant sur les coudes, Camus tourna vers lui un visage désapprobateur, encore un peu endormi, que le Grec trouva adorable. Il n'y avait qu'au réveil, dans un cadre où il se sentait suffisamment en confiance pour ne pas mobiliser instantanément sa carapace froide et désintéressée, que le Verseau dévoilait à son insu une touche légère des émotions qui l'animaient. Habitué à s'éclipser avant l'aube du lit de Camus, du temps où celui-ci veillait farouchement sur le secret de leur relation, Milo n'avait découvert cette agréable faille qu'au moment où il avait enfin réussi à passer une nuit complète auprès du Français. Et depuis, il en redemandait.

D'un mouvement souple, le Scorpion se coula le long du corps du Verseau, pour remonter jusqu'à ses lèvres entrouvertes. Ensorcelé par les iris clairs qui le dévoraient telle une friandise, le Français ne réagit pas. D'un geste vif, Milo le bascula sur le dos pour le chevaucher en se couchant à demi sur lui. Désavantagé par les brumes du réveil, Camus se retrouva immobilisé sans avoir le temps de récriminer. Profitant de son état second, le Scorpion recouvrit sa bouche de la sienne.

La douceur des lèvres du Maître de la Glace s'alliait à un goût frais dont il ne se lasserait jamais. Les mains en conque autour de son visage, il s'appliquait à l'embrasser de façon aussi tendre qu'exigeante, et il sut qu'il venait de gagner le droit de poursuivre en sentant le corps un peu crispé s'alanguir au-dessous de lui. Vaincu par tant d'attentions délicieuses, Camus se laissait faire.

« Je croyais que tu avais un tas de choses à mettre en ordre ce matin, le gronda-t-il cependant, lorsque leur baiser s'interrompit, sans chercher pour autant à se libérer de son étreinte.

— C'est le cas, confirma Milo en positionnant précautionneusement ses avant-bras de part et d'autre de la tête du Français, pour s'installer plus confortablement. Mais je doute que le responsable des cartographes soit déjà levé. Et de ce que m'apprendra les trésors de ses archives dépendra tout le reste de mon organisation. »

Camus retint de justesse la question qui lui démangeait le bout de la langue pour connaître la destination de sa nouvelle mission. Avec une certaine contrariété, il s'étonna lui-même d'avoir failli la poser. Une telle curiosité était clairement proscrite, et seuls les tracas qu'il l'avait assailli lors du dernier séjour du Scorpion aux Enfers expliquaient ce désir d'incursion dans un domaine exclusivement réservé à leur devoir envers Athéna.

Penché au-dessus de lui, sa chevelure bouclée caressant ses épaules nacrées, Milo le regardait avec une telle innocence gourmande que le Verseau eut honte de son pusillanime. Il savait qu'il ne devait rien lui demander. Ils étaient des chevaliers d'Or que diable ! Et son amant apprécierait certainement aussi peu que lui de le voir se transformer en mère poule. Mais il aurait été tellement rassuré d'être sûr que le Grec ne repartait pas pour le sombre domaine d'Hadès, d'où lui-même avait été banni. Naturellement, Milo perçut sa tension, et il ne fut pas vraiment surpris de l'entendre préciser, comme par inadvertance :

« Ce qui me console, c'est que cette fois-ci je vais pouvoir bénéficier d'un ciel au bleu changeant comme celui de tes yeux. Où que j'aille, il me suffira de lever la tête pour penser à toi ».

Le visage redevenu inexpressif, Camus ne put néanmoins retenir un infime soupir de soulagement. Sans trahir le secret de sa destination, Milo venait de lui indiquer qu'il ne repartait pas au royaume d'Hadès. C'était en soi une bonne nouvelle. Alors pourquoi le Grec l'observait-il soudain avec une telle attention ? L'impact de ses paroles lui semblait pourtant facile à décrypter.

Le Verseau n'eut pas le loisir de s'interroger davantage. Lisant en lui, Milo lui retourna le plus éclatant des sourires avant de l'embrasser avec une fougue renouvelée. Totalement réveillé cette fois-ci, le Français n'était plus en reste. Ses mains s'attardaient sur le modelé parfait des épaules du Grec, en une caresse ferme. Une attention qui semblait procurer au huitième gardien un bien-être amplifié par l'adresse de sa langue agile partie à la conquête de son palais.

Durant de longues minutes, la sensuelle provocation de leurs préliminaires s'intensifia. Tantôt rudes et exigeants, tantôt tendres et prévenants, les attouchements qu'ils échangeaient participaient à un ballet érotique bien rodé. Par palier, elles les amenaient à un point de non-retour que chacun espérait maintenant assouvir avidement. Rendues moites par la chaleur autant que par la particularité de leur activité, leurs peaux glissaient l'une contre l'autre, à la recherche d'un contact encore plus étroit.

Aux frissons de plaisirs succédaient les gémissements arrachés à leurs souffles qui s'accéléraient. La montée de leur désir démultipliait leurs jeux érotiques, et si chacun se perdait dans les sensations secrètes de sa libido personnelle, ils se rejoignaient dans l'attention réciproque qu'ils se portaient. Les baisers tendrement voraces qui les unissaient en étaient la preuve, tout comme les regards aussi prévenants qu'amoureux dont ils se couvaient mutuellement.

Mais tandis que le Scorpion se laissait à son tour renverser sur le lit sous l'assaut voluptueux de son amant, une sourde culpabilité l'envahissait. Et ses doigts qui se perdirent dans la longue chevelure lisse se crispèrent imperceptiblement. Occupé à cueillir d'une langue délicate les bourgeons de ses mamelons, Camus releva des yeux un peu surpris. Parfaitement conscient du risque qu'il saisît au vol cette marque insignifiante de contrariété, Milo répondit en déposant une caresse apaisante sur sa joue et un sourire dont il força l'innocence.

Puis, prrenant prétexte de l'emprise de la passion pour agir sans éveiller la méfiance du Verseau, le Grec repoussa doucement la tête de celui-ci vers le bas. Il manœuvrait autant dans le but de l'amener progressivement à descendre s'occuper d'une partie de lui-même, qui pulsait presque douloureusement, que dans l'espoir de le distraire de ses trop perspicaces observations.

Car le Sorpion avait beau se dire qu'il se comportait ainsi pour le bien du Français, il détestait son rôle. Cette fois-ci, Shion avait exigé que Camus fût trompé sur le lieu de sa mission. Milo lui devait obéissance, même s'il s'exécutait en premier lieu pour préserver le onzième gardien de toutes alarmes inutiles. Mais Dieu que lui mentir lui pesait. Et il n'avait plus qu'une hâte : voir arriver le terme de toutes ces cachotteries, pour qu'il pût enfin se confier avec une entière sincérité, et effacer les mensonges qu'on l'obligeait à proférer.

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Au même moment, dans le palais situé au fond des Enfers, bien loin de ce ballet amoureux secrètement contrarié, Shaina achevait de revêtir son armure, après une nuit passée à ressasser sa frustration et sa colère. Afin de satisfaire à ses séjours infernaux, elle disposait d'une petite chambre alliant confort et fonctionnalité. Issu d'une sorte de mélange shinto-contemporain, le mobilier, conçu dans un étrange matériau aussi dur et noir que de l'ébène, s'agrémentait de décors floraux stylisés réalisés dans un tissu épais.

Située à l'autre bout du couloir, celle d'Aphrodite différait peu, si ce n'était que la fenêtre de sa chambre donnait directement sur la vallée glacée du Cocyte. Vision douloureuse dont le chevalier des Poissons se serait bien passé. Le Suédois ne s'en plaignait pourtant pas, mais Shaina le connaissait trop pour ignorer les tourments que les souvenirs ravivés par ce paysage suscitaient en lui. L'humour des Spectres suintait la cruauté, et elle pesta contre leur revanche mesquine.

Un instant, l'Italienne examina son visage dans le petit miroir rond suspendu à un crochet, au-dessus de la table de toilette. Ce qu'elle y vit lui déplut et elle pinça les lèvres. Elle avait beau s'exhorter à l'indifférence et à la satisfaction de l'accomplissement de son devoir, son regard vert trahissait une pointe de tristesse désabusée.

D'un geste presque rageur, elle ajusta son masque.

En face d'elle, ne demeurait plus que le reflet inexpressif et mystérieux d'une jeune femme à la chevelure mi-longue légèrement bouclée, d'un vert pastel très doux, dont elle défiait quiconque de mettre en doute la force de la personnalité. Elle avait beau détester le carcan de ce masque, dans des moments comme celui-ci, il lui paraissait un réel avantage. Personne n'était plus en mesure de mesurer son désarroi.

Ce matin-là, les deux expatriés devaient participer à une réunion avec les trois Juges et la sœur d'Hadès. L'ordre du jour ne comportait rien d'urgent ou de spécial, mais Pandore avait insisté afin qu'ils se présentent aux Enfers deux jours plus tôt. Shaina supputait que la brune qu'elle exécrait l'avait fait exprès, pour qu'ils ratent la fête organisée en l'honneur de la petite Athénaïs par Aiolia.

L'Italienne avait beau afficher son mauvais caractère en répétant qu'elle se fichait de ce genre d'évènement, Marine demeurait sa meilleure amie. Elle avait été la première admise à visiter la Japonaise après son accouchement, et voir celle-ci avec son bébé entre les bras l'avait fait fondre en dedans. Alors oui, elle ne l'avouerait jamais à quiconque, mais la basse vengeance des Spectres qui lui avait interdit de partager le bonheur du chevalier de l'Aigle la touchait profondément.

Maudissant intérieurement une fois encore leurs nouveaux alliés, elle sortit de sa chambre afin de se rendre sur la plaine aride qui s'étendait à perte de vue devant le bâtiment. Il existait là suffisamment de roches minéralisées à la dureté éprouvée pour qu'elle pût en détruire quelques-unes en s'entraînant, sans que cela créât un incident diplomatique. Avant la rencontre au sommet programmée dans l'après-midi, elle avait besoin de solitude, et si possible, de se détendre les nerfs.

Balayant du regard les alentours, elle ne découvrit âme qui vive. Sans plus tergiverser, elle fit flamber son cosmos. Avec une force équivalente à son agacement, elle se mit à fracasser les blocs qui se trouvaient devant elle, avant de strier le sol des zébrures de ses ongles acérés. Chaque coup porté effaçait un peu plus ses bonnes résolutions, pour céder à son envie irrépressible de destruction.

Rapidement, le terre-plein se raya de longues égratignures profondes que sa colère transforma en failles dangereuses. Mais cela ne suffit pas à calmer sa frustration, et elle entreprit de creuser encore davantage la roche. Elle allait finir par pulvériser menu cette partie de sol, lorsque provenant de derrière elle, une voix tranquille l'immobilisa.

« Tu as décidé de réaménager le paysage ? »

Un peu honteuse de se laisser surprendre en pleine crise d'agressivité mal contrôlée, elle se retourna pour faire face au chevalier des Poissons.

« L'atmosphère m'étouffe ici. J'ai besoin de me défouler. »

Elle parlait avec sa morgue habituelle, alors que la vue du beau Suédois l'apaisait déjà.

« Alors, prends-moi comme adversaire », répondit-il, en se mettant en garde.

Tout comme elle lorsqu'il se trouvait aux Enfers, il portait en permanence son armure, et Shaina l'attaqua sans sommation. À force de s'entraîner avec un Or, l'Italienne y avait incontestablement gagné en puissance. Elle n'était encore jamais parvenue à le vaincre, mais elle s'appliquait souvent à le déstabiliser. Ses techniques qu'elle maîtrisait à la perfection s'alliaient à sa ruse pour obliger le chevalier des Poissons à ne jamais baisser sa garde devant elle. Et elle en était fière. Ce jour-là pourtant, la rapidité de ses attaques avait quelque chose de surfait, et Aphrodite finit par s'en apercevoir.

« Tu retiens tes coups Shaina, observa-t-il en reculant de plusieurs mètres pour cesser le combat.

— Je suis trop énervée, répliqua-t-elle, en profitant de l'interruption pour discipliner son aura un peu erratique. Et je n'ai pas l'intention de te blesser.

— Tu penses réellement parvenir un jour à toucher un Or ? lui retourna-t-il, amusé.

— Je pense surtout que tu as parfois tendance à me laisser certaines ouvertures, et je ne tiens pas à les exploiter aujourd'hui. Je suis furieuse, mais je ne le suis pas contre toi.

— Alors peut-être devrais-je te donner une raison de l'être », répondit le Suédois sans perdre son flegme.

Et avant qu'elle n'ait pu anticiper son mouvement, il fondit sur elle et lui enleva son masque. Pour ce faire, il avait utilisé la vitesse de la lumière, élément dont il ne se servait habituellement jamais lorsqu'ils combattaient l'un contre l'autre.

Shaina n'en revenait pas de son audace ni de la malchance qui semblait la poursuivre dans ce domaine. C'était la seconde fois que le destin la confrontait à ce genre de mésaventure, mais dans le cas de Seiya c'était un accident. Là, c'était purement prémédité et la belle Italienne hésitait entre la colère, l'effarement, l'incompréhension et un sentiment de trahison qui lui broyait le cœur.

Profondément ébranlée et outrée, sa fougue de méditerranéenne la portait à une violence justiciable, que la surprise engendrée par ce geste, tout autant que l'identité de son auteur désarmaient. Bouche bée sur une insulte qui ne sortait pas, elle ne parvenait pas à détacher les yeux du regard tendre au bleu d'aigue-marine, qu'Aphrodite posait à présent sur elle.

Déglutissant avec peine, elle rassembla tant bien que mal ses idées pour reconnaître qu'en premier lieu, elle s'en voulait surtout à elle-même. Elle avait bien pressenti qu'il préparait quelque chose. Elle aurait dû réagir avec plus de célérité. Ne serait-ce qu'en reculant. Elle le savait. Elle n'osait pas imaginer les conséquences d'un tel acte. Dans le meilleur des cas s'en était fini de leur amitié, dans le pire…

Animé par une brusque bouffée de rage, son cosmos flamba dangereusement pendant un instant, avant de vaciller, puis de s'éteindre.

« Pourquoi as-tu fait ça ? » demanda-t-elle d'une voix étranglée.

Immobile devant elle, tenant son masque à la main, le chevalier des Poissons la regardait avec une douceur exempte de moquerie, ou de la satisfaction de celui qui a gagné. Elle lisait dans ses yeux un respect mêlé d'affection, comme s'il s'excusait.

« Parce que j'avais envie de profiter égoïstement du trésor que tu dissimules. Tu as un très beau visage, Shaina », répondit-il, sans cacher le plaisir qu'il éprouvait à la contempler.

Se sentant rougir sous le compliment, la jeune femme s'admonesta afin de conserver une expression sévère. Troublée au-delà de ce qu'elle montrait, elle hésitait. Elle définissait parfaitement ses sentiments pour Aphrodite. Elle l'aimait. Et cela depuis longtemps. Mais de son côté, même si parfois elle croyait surprendre une certaine ambiguïté dans les manières du chevalier ou dans quelques-unes de ses phrases, il n'avait jamais dépassé les bornes d'une bienséance qui la faisait souvent grincer des dents. Elle avait fini par se résoudre à demeurer dans l'ombre de son amitié. Alors pourquoi lui jouait-il ce mauvais tour aujourd'hui ?

« Je vais devoir te tuer, énonça-t-elle, les larmes aux yeux.

— Tu vas essayer, répliqua-t-il sans perdre son air tranquille. Ou bien tu peux également accepter ceci », termina-t-il en se penchant légèrement pour atteindre ses lèvres.

Fasciné et prise d'un espoir insensé, Shaina ne bougeait pas. Avec des gestes aussi doux que prudents, il l'enlaça pour l'embrasser comme on manipule une mine. Sous la bouche qui buvait à présent la sienne, la jeune femme eut un sourire espiègle. Apparemment, elle demeurait toujours imprévisible pour lui. Son orgueil et son honneur de chevalier étaient saufs. Peu importait qu'il la vainquît pour le reste. Les évènements allaient enfin dans le sens qu'elle appelait de ses vœux, et elle noua ses bras autour de son cou avec autant de confiance que de joie.

« Dois-je comprendre que tu m'épargneras ? la taquina-t-il tout en la gardant serrée contre lui.

— Je croyais que tu ne voyais en moi qu'une petite sœur, répondit-elle, en regrettant que leurs armures leur interdisent un contact plus étroit.

— J'ai été stupide de te laisser penser ça. II y a des années que je rêve que ce joli museau ne se dissimule plus à mon approche. Et aussi que sa propriétaire demeure officiellement auprès de moi, ajouta-t-il avec une certaine solennité. Shaina, chevalier de l'Ophiucus, acceptes-tu de devenir ma compagne ? »

Des larmes de joie perlant aux coins de ses yeux verts, l'Italienne eut un sourire éclatant alors qu'elle lui répondait oui.

« Alors, nous allons avoir une nouvelle intéressante à annoncer à nos hôtes d'ici quelques heures, reprit-il en effleurant de ses lèvres son front. Pandore risque d'en avaler une des cordes de sa harpe. »

L'irrévérence d'Aphrodite arracha un rire à la jeune femme. Il appréciait aussi peu qu'elle-même la sœur d'Hadès, et cela l'enchantait.

« Viens à présent, poursuivit-il en reposant le masque d'argent sur son visage. J'ai encore beaucoup de choses à te dire avant le début de la réunion. »

Ils se détournaient pour rentrer au Palais, lorsqu'une ombre furtive sur la gauche attira leur attention. Plus proche, Aphrodite l'identifia immédiatement.

« Serguei ! »

Il espérait lui parler, mais rapide comme le vent, le petit garçon s'enfuit du côté du Cocyte. Avec un air désolé, le Suédois le vit disparaître derrière les crêtes du désert blanc. L'enfant devenait de plus en plus sauvage. C'était à peine s'il acceptait encore d'échanger quelques mots avec lui lorsqu'il parvenait à retrouver sa trace et qu'ils étaient seuls.

Sans se détourner des ordres d'Athéna, le chevalier des Poissons partait du principe que sa mission d'ambassadeur l'autorisait à frayer avec n'importe quel habitant du sombre royaume. Le petit garçon y comprit. Il n'ignorait rien des agissements de Shaka à son encontre, et il réprouvait secrètement un tel acharnement. Lui-même demeurait en partie un tueur, et il ne s'interrogeait généralement pas sur la faute ou la personnalité des proies qu'on lui désignait. Mais jamais il n'avait volontairement prolongé leur agonie. Une fois obtenu ce qu'il attendait : reconnaissance d'une défaite, aveux, ou engagement d'un combat dont il se faisait fort de sortir vainqueur, il achevait ses victimes sans cruauté inutile.

Du temps qu'il partageait leur vie au Sanctuaire, le petit Russe se comportait sans la moindre agressivité envers eux. Il montrait même une gentillesse toujours prête à venir en aide aux plus faibles, et il manifestait le plus grand respect vis-à-vis d'Athéna. Il y avait quelque chose de profondément injuste dans le sort qui le touchait, et Aphrodite en éprouvait un malaise qui s'accentuait lorsqu'il se retrouvait en présence de Camus. Il n'avait pas à mettre les raisons d'Athéna en doute, mais il aurait aimé en connaitre davantage sur le but de celles-ci, et il espérait sincèrement qu'elle savait ce qu'elle faisait.

« Tu crois qu'il nous a entendus ? demanda Shaina.

— Peu importe, répondit-il, préoccupé par l'apparente défiance que Sergueï semblait maintenant aussi manifester à son égard.

— Je n'aime pas la façon dont cet enfant nous regardait, ajouta la jeune femme, sans cacher une pointe hostile.

— Il a des raisons de nous en vouloir », répliqua laconiquement le Suédois, en entourant d'un bras ses épaules.

L'italienne lui adressa une moue interrogatrice. Quatre ans plus tôt, elle n'avait pas vraiment porté attention au frêle enfant de six ans arrivé au Sanctuaire dans le sillage du retour du Verseau. Elle gardait néanmoins une impression plutôt positive du petit Russe devenu l'apprenti de Death Mask. C'était un gamin tranquille, discret, apparemment sans histoire, toujours porté de bons services, appliqué et incontestablement courageux. Et Athéna savait s'il fallait posséder cette dernière qualité pour suivre et survivre aux enseignements d'Angelo.

Mais elle conservait surtout le souvenir de son attachement incompréhensible pour le Verseau. Ses façons de se précipiter sans aucune crainte dans les pattes du chevalier réputé comme le plus froid et le moins sociable d'entre eux avaient quelque chose de comique et de touchant.

Elle n'avait pas vraiment été étonnée lorsque l'enfant avait brutalement disparu. Tant d'apprentis ne survivaient pas à leurs années d'enseignement. Elle avait toutefois été surprise en découvrant que Sergueï vivait à présent aux Enfers, et qu'il revêtirait bientôt un Surplis. Ses questions à Aphrodite étaient restées sans réponse, et elle en avait déduit que ce transfert correspondait à un accord politique, sans doute en relation avec les nouveaux rapports entre les deux Sanctuaires. Peut-être l'amorce de la mise en place d'un échange de compétences ? Mais l'attitude présente et les propos du chevalier des Poissons trahissaient un secret plus lourd, qui semblait le perturber, et elle se jura de demeurer attentive.

« Il ne m'appartient pas de t'en dire davantage, poursuivit celui-ci en laissant son regard se perdre avec une once de tristesse du côté où l'enfant avait disparu. Souviens-toi seulement que les apparences sont parfois trompeuses. »

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Quelques heures plus tard sous le soleil de Grèce, Milo descendait le grand escalier pour s'acheminer vers l'embarcadère. Il aurait pu gagner celui-ci directement du Palais en empruntant un des souterrains réservés au seul usage des Ors et du Grand Pope, mais il n'avait pas pu résister au désir de croiser une dernière fois Camus avant son départ.

Un ultime baiser et quelques tendres recommandations échangés, il s'éloignait du logis avec un sentiment de culpabilité certain. Focalisé sur le lien qui les unissait, il mesurait la réussite de son subterfuge. Camus rejoignait à son tour le Palais en toute quiétude, apparemment rassuré sur la destination de sa mission. Le Scorpion détestait devoir le manipuler ainsi.

Des cris de colère en provenance du quatrième temple vinrent heureusement faire diversion. Nullement impressionné par le langage fleuri d'Angelo qui s'égosillait à l'intérieur, Milo franchit le seuil d'un pas ferme et quelque peu curieux. Il trouva Death Mask au milieu de l'allée centrale, fixant la seconde entrée du naos plus férocement que si les hordes d'Arès venaient de s'annoncer. La trouée de lumière révélait la forme d'une petite silhouette mince, qui sortait précipitamment en étouffant ses sanglots. La maladresse de Yanos semblait encore avoir frappé.

« Il t'a fait quoi cette fois ? questionna le Scorpion d'un ton compatissant en arrivant à sa hauteur.

— Ne me demande rien ! écuma le Cancer sans le regarder. En parler pourrait avoir des conséquences fâcheuses sur tout élément à ma portée. Il faut que j'explose quelque chose !

— Je suis pressé, déclina le Grec.

— Alors, tais-toi », feula presque Angelo, d'une voix que l'irritation rendait plus basse.

Les poings crispés et un rictus de fureur au coin des lèvres, il paraissait vraiment hors de lui, et le Scorpion décida de l'aider à sa manière.

« La dernière menace kosovare n'est toujours pas réglée. Et apparemment ça sent le pâté. Shion sera ravi que tu te portes volontaire pour prêter main-forte aux hommes déjà sur place, dit-il comme on énonce une banalité.

— Bonne idée, agréa le Cancer en posant sur lui deux yeux cobalt à la colère teintée de reconnaissance.

— En tout cas, on ne peut pas dire que le maternage te réussisse, constata Milo sans plus cacher son amusement.

— Trouve-moi un prétexte indiscutable à présenter à Athéna, et je te le dissèque, je te l'éparpille, je te le pulvérise, je te l'atomise, énuméra Angelo sans la moindre parcelle d'humour. De préférence dans la douleur, le sang et les cris déchirants. Avec une lenteur proportionnelle à tous les emmerdements qu'il m'a causés.

— C'est beau l'amour », commenta sobrement Milo en reprenant sa marche.

Les mésaventures du Cancer avec son apprenti entretenaient toutes les conversations du Sanctuaire. Depuis des mois, un vent d'intérêt un peu malsain soufflait du côté du quatrième temple. Paradoxalement son gardien y gagnait une sorte de popularité, nourrie d'incontestable admiration pour sa résistance face aux désastres engendrés par la calamité naturelle qu'il hébergeait.

La plupart ignoraient l'ingérence d'Athéna au sein de leurs rapports catastrophiques, et tout le monde s'entendaient pour saluer l'inestimable et étonnante patience dont faisait preuve le terrible Italien. À ce train-là, il allait finir par devenir un homme non seulement fréquentable, mais par passer pour un saint. L'ironie de la situation arracha un sourire de dérision à Milo. Il plaignait sincèrement son collègue.

« Tu as vu Sergueï lors de ta dernière mission ? »

La question lancée derrière lui l'immobilisa. Elle ne le surprenait pas vraiment, mais il aurait préféré ne pas y être confronté. Se retournant, il hésita une seconde sur la formulation de sa réponse. En face de lui, le Cancer se voulait indifférent, mais le Scorpion n'eut aucun mal à lire à travers la dureté affichée de son visage. Il était avide de recevoir des nouvelles précises. Milo ouvrait la bouche sur une tournure diplomatique pour minimiser la réalité, quand Anglelo le devança.

« Non, oublie ma question. Je ne veux pas savoir. »

Et sans rien ajouter, il se détourna pour se fondre dans l'ombre de son temple. Milo poursuivit sa marche en méditant sur le singulier point commun qui rapprochait maintenant Angelo et Camus. S'il y avait quelqu'un qui pouvait comprendre le secret tourment du Verseau, c'était incontestablement le Cancer. Bien qu'il s'en défendit, lui non plus n'avait jamais réellement fait son deuil de Sergueï. Et pour la première fois, Milo fut saisi par l'évidence de la difficulté de la situation d'Angelo. Sa position bien particulière au sein de leur Ordre le plaçait en première ligne pour s'opposer aux sbires d'Hadès. Si jamais les évènements leur échappaient, il risquait de livrer un combat plutôt pénible si jamais il croisait son ancien apprenti, dont le Grec préférait ne pas s'interroger sur les conséquences.

Ennuyé par l'éventualité de cette complication, Milo s'engagea sur un des sentiers qui menaient à la côte d'un air sombre. En apercevant Aiolia du côté des baraquements des gardes, il fut partagé entre la joie de rencontrer un ami nageant dans le bonheur, et la contrariété de savoir que celui-ci négligeait dangereusement son frère. Depuis que Marine lui avait annoncé sa paternité, le Lion vivait dans une sorte de bulle de satisfaction, dont les prismes atténuaient toutes manifestations désagréables de la réalité. À sa décharge, il reconnaissait qu'Aioros donnait si bien le change, que sans son entretien avec Shion, il serait passé lui-même à côté du problème.

Après son échec sur la falaise, il avait encore tenté deux fois de se rapprocher du Sagittaire. Sans succès. Shion avait raison : Aioros était devenu plus fuyant et insaisissable qu'une anguille. Ce n'était pas bon signe, et à défaut de parvenir à résoudre cette énigme seul, il avait décidé d'en parler avec Aiolia. Il n'entrait pas dans ses intentions de trahir la confidentialité que lui demandait le Grand Pope. Il allait simplement alerter le Lion sur une situation qui finirait de toute façon par se savoir. Mais pour l'heure, Milo n'avait pas le temps d'engager ce genre de conversation, et il se contenta d'adresser un salut de la main à son ami en poursuivant sa route. Il se promit néanmoins d'aborder franchement le problème avec lui dès son retour.

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Pendant ce temps, bien loin de là aux frontières de l'Inde, Kiki mûrissait une décision, qui par ricochet allait bouleverser le fragile équilibre des forces en présence.