Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé du chapitre précédent : Milo se réveille auprès de Camus. D'ici quelques heures il va devoir repartir en mission, et il réfléchit aux dangers de celle-ci et à la contrainte de devoir mentir une fois de plus au Verseau. Peu fier de lui, il profite de tendres ébats matinaux pour endormir la méfiance de son amant. Aux Enfers Shaina vit mal le fait d'avoir été évincée de la fête donnée par Aiolia par les Spectres. Prise du besoin de se défouler, elle déploie une certaine violence lors d'un entraînement solitaire jusqu'à ce qu'Aphrodite la rejoigne. Elle accepte de combattre contre lui, et se sent profondément trahie lorsque le chevalier des Poissons lui retire son masque. Elle comprend néanmoins vite la portée de son geste, quand celui-ci lui demande de devenir sa compagne, ce qu'elle accepte avec joie. La quiétude de ce moment est brisée par l'apparition de Sergueï, qui s'enfuit à leur approche. Désolé par le sort réservé à l'enfant, Aphrodite s'inquiète pour l'avenir. Au Sanctuaire, Angelo subit une fois de plus la maladresse de son apprenti. Milo tente de le réconforter, bien conscient du véritable vide qu'à laisser derrière lui Sergueï, et aussi préoccupé de savoir que le Cancer pourrait un jour se trouver directement confronté à son ancien apprenti dans le Mekaï. Le Scorpion finit par quitter le Sanctuaire en se promettant de parler avec Aiolia de l'étrange attitude d'Ayoros à son retour.
CHAPITRE 64 : PRISES DE RISQUES ET CONSEQUENCES
Emmitouflée jusqu'aux oreilles dans une longue cape d'un gris discret, camouflant au maximum son cosmos, une ombre mobile rasait le flanc du sombre précipice rocheux, qui telle une sorte d'escalier en colimaçon géant plongeait au centre de la Terre. De plus en plus tamisée par la distance, la lumière du jour laissait la place à de larges tâches phosphorescentes verdâtres, émises par des tapis épars de longs champignons accrochés par grappes à la paroi.
Indifférent à ce tableau surréaliste, Kiki de l'Appendix progressait rapidement. En se basant sur la difficulté d'accès de ce passage en théorie condamné, il savait qu'il bénéficiait encore d'une relative sécurité. Mais cela n'allait pas durer. Sitôt un pied posé sur le sol du royaume d'Hadès, le moindre relâchement de concentration, la plus petite imprudence, risquait de devenir fatal.
Il avait eu un peu de mal à repérer la bouche menant aux Enfers, ensevelie sous les ruines du vétuste château de Rhadamanthe. Dissimulée et enchâssée dans une gangue d'énergie neutre, celle-ci requérait des sens surdéveloppés pour la découvrir. Même après des années d'apprentissage au plus haut niveau, Kiki n'était pas certain qu'il y serait parvenu, sans l'aide précédente de l'armure d'Or du Bélier, qui de façon très claire lui avait soufflé où se trouvait l'entrée. En songeant à la chaleureuse bienveillance dont cette dernière le nimbait lorsqu'il l'approchait, il mesura une nouvelle fois le déséquilibre qui agitait celle du Cancer.
A la fois enthousiaste et consciente de dépasser les limites, la protection sacrée de la quatrième Maison agissait comme une enfant facétieuse sur le point de commettre une bêtise. Elle s'appliquait pourtant à jouer son rôle, et Kiki n'avait eu accès à son bavardage que parce que parallèlement à la mise en place d'un plan obscur, l'amure du Cancer semblait nourrir la plus vive inquiétude pour celui pour lequel elle se démenait.
A travers les images, les sons et les émotions brutes qu'elle acceptait de lui transmettre, l'adolescent avait acquis la certitude qu'elle cherchait à atteindre Sergueï, ou tout au moins à lui adresser une sorte de soutien inconditionnel.
« Dis-lui de le faire », voilà en l'occurrence les seuls mots clairement exprimés par la rebelle dans l'esprit de Kiki. Le reste de son discours demeurait un mystère, totalement indécryptable. Il se retrouvait donc dépositaire d'un message impérieux, qu'on lui avait délivré en le menaçant des plus sanglantes représailles s'il en parlait à quiconque. En clair, l'armure lui laissait le choix de la servir ou d'y renoncer, mais pas celui de la trahir.
Kiki avait peu hésité. Son Maître semblait moins sensible que lui-même aux rémanences des armures, et incapable de comprendre l'agitation de celle-ci en particulier. Il lui semblait de plus agir dans le bon sens. Les protections sacrées étant toutes assujetties à Athéna, il était improbable que l'une d'entre elles allât à l'encontre du Sanctuaire. Celle du Cancer devait au contraire juger d'un danger qu'elle seule était en mesure d'appréhender pour le moment. Mais plus que tout, c'était l'approbation silencieuse de l'armure du Bélier qui avait convaincu l'adolescent. Rayonnante de douceur, cette dernière l'avait un instant revêtu, pour l'auréoler de sa présence majestueuse et protectrice. Non seulement elle approuvait l'incompréhensible manège de sa collègue, mais en plus elle la soutenait.
L'ordre inattendu donné par son Maître le soir même avait glissé un contretemps malencontreux dans la réalisation de cette étonnante mission. Mü l'envoyait à Jamir, afin de réapprovisionner son stock en matériaux rares. De mémoire, Kiki était pourtant sûr que Shion avait précédemment pallié à ce problème, en profitant d'un de ses propres déplacements dans la région pour ce faire. Il n'entrait cependant pas dans les habitudes du jeune homme de mettre en doute les propos de son Maître, encore moins de refuser de lui obéir. Surtout lorsque ladite mission lui donnait l'occasion rêvée de mener en sous-main son autre objectif.
Il venait donc de passer les dix derniers jours à parcourir les montagnes, fouillant les vallons et les multiples grottes à la recherche de pierres étranges. Sa vue perçante et son sens de l'observation lui avait rapidement permis d'obtenir ce que Mü lui demandait. Sacrifiant ensuite la fête donnée par le Lion avec regrets, il avait prétexté la difficulté de trouver un certain petit jade à la robe aux reflets violines, pour prolonger la durée de son séjour. Mensonge qui lui permettait de procéder aujourd'hui à un détour par l'Allemagne et une petite incursion sur les terres de leurs anciens ennemis, sans que personne ne s'inquiétât de son retard.
Lorsque l'armure du Cancer lui avait révélé que Sergueï se trouvait aux Enfers, il n'avait pas caché son étonnement. Revoir le petit garçon suscitait une curiosité mâtinée d'excitation chez lui. Naturellement son informatrice s'était abstenue de lui donner des explications, et il s'en tenait pour l'instant à la joie de découvrir que l'enfant était toujours vivant.
Autrefois, il appréciait énormément le petit apprenti du Cancer qu'il croisait régulièrement. Bien que ce dernier demeurât toujours très réservé, sa gentillesse et sa douceur tranchaient agréablement avec le terrible caractère de son Maître. De ce qu'il pouvait alors juger quand Death Mask l'entraînait physiquement dans l'une des arènes, ses capacités et ses progrès frisaient l'excellence. Kiki trouvait très agréable l'idée d'évoluer plus tard avec un pair d'une telle valeur. Et puis, il y avait eu cet épisode étrange, où durant quelques jours Sergueï avait rejoint le temple du Bélier dans un état second déplorable.
Ce jour-là, Kiki s'était vu confiné dans la chambre réservée aux rares invités de passage, le temps que son Maître prépare et fît ingérer une potion calmante à l'enfant. Aiguillonné par la curiosité, le jeune Atlante avait osé glisser un œil indiscret hors de sa chambre. Ce qu'il avait vu et entendu alors, n'avaient fait que renforcer sa perplexité. Bien que ne souffrant d'aucune blessure apparente, Sergueï tremblait de douleur. Mais ce qui l'avait marqué plus que tout, c'était le discours décousu qu'il proférait. D'une voix basse et chevrotante, il suppliait littéralement son Maître de le laisser rejoindre Camus. Son angoisse profonde pour le chevalier du Verseau frisait le désespoir, et bien que Kiki connût son étonnante attirance pour le Français à la froideur légendaire, il avait acquis la certitude à ce moment-là qu'un rapport très étroit devait exister entre eux.
Sourd à ses plaintes, le chevalier du Bélier avait attendu qu'il s'endormît avant de le porter dans la petite chambre de son apprenti, plus proche de la sienne pour veiller sur le sommeil de l'enfant. Ensuite, malgré tout un tas de questions détournées, Kiki n'avait jamais réussi à découvrir ce que cachait cet évènement. Il se souvenait néanmoins que son Maître était demeuré très étrange durant toute cette période. Quelques semaines plus tard, Sergueï disparaissait.
Le fait que les armures le missent aujourd'hui sur sa trace assurait Kiki de servir Athéna dans un sens correct, en leur obéissant. Il n'entrait toutefois pas dans ses intentions de tromper davantage son Maître. Une fois cette mission inhabituelle accomplie, il irait trouver le chevalier du Bélier pour tout lui raconter. En retour, il espérait obtenir le fin mot de l'histoire de la raison de l'exil de Sergueï.
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Réveillé depuis l'aube, Mü s'activait dans son atelier depuis plusieurs heures. Il aimait ces moments passés auprès de la forge, réchauffé par le souffle puissant des flammes entretenues continuellement tel un feu sacré. L'habileté de ses gestes répétitifs reposait son esprit, qui retrouvait alors une quiétude qui lui faisait défaut depuis qu'il menait dans l'ombre sa périlleuse quête personnelle. Le torse nu protégé par un simple tablier de cuir, il travaillait avec dextérité et patience, accordant autant d'importance à la précision du coup de marteau qu'à l'attention qu'il portait à détecter le moindre murmure issu des amures passant entre ses mains.
Depuis que Shion l'avait initié au pan de son enseignement manquant, il agissait avec une circonspection que lui dictait autant la prudence, que le regret de n'avoir pas été en mesure d'écouter autrefois les armures. Il savait cependant que sa bonne volonté ne pallierait pas à tout ce qu'il avait raté. Même en rattrapant son retard, il n'égalerait jamais la finesse des perceptions de son aîné. Finesse dont Kiki semblait avoir hérité.
Les protections sacrées passaient pourtant avec une sorte d'allégresse entre ses mains, à la fois fines et d'une force étonnante, et il s'émerveillait chaque jour d'avantage de leur indulgence à son égard. L'une d'elle pourtant avait décidé de lui donner du fil à retordre.
Pour la troisième fois, Mü caressa de ses doigts nimbés de cosmos l'armure du Cancer, reconstituée pour l'occasion en totem à ses pieds. La bêtise de Yanos, qui avait plongé celle-ci dans un bain d'acide, avait été réparée depuis longtemps, et il n'avait pas eu le loisir de conserver la Protection Sacré plus que nécessaire, alors que sa visite à Saga lui donnait un goût d'urgence et de danger au fond de la gorge. Ce jour-là, suite à sa visite au Gémeau, il était redescendu de la troisième Maison bien décidé à reprendre sa conversation interrompue avec la récalcitrante. Ainsi, quelle n'avait pas été sa surprise en rejoignant son temple, de retrouver une armure apaisée reposant sur la table.
Ronronnant d'un plaisir satisfait étrange, celle-ci s'était laissée manipuler dans tous les sens et même invectiver sans réagir. Mü aurait pourtant juré percevoir des sortes de gloussements moqueurs dans le long accord monocorde qu'elle émettait depuis en continue dès qu'il la croisait. Cette armure était non seulement incompréhensible, mais incroyablement bornée et agaçante. Pire que son porteur.
Avec une impuissance inquiète, Mü avait dû la rendre au Cancer, qu'elle avait aussitôt recouvert avec un contentement non dissimulé. Encore une façon de lui faire un pied de nez. Kiki expédié en sécurité à Jamir, le Bélier avait aussitôt entrepris d'écluser la bibliothèque du Palais, sous couvert d'approfondir ses connaissances en botanique. Il espérait trouver une anecdote qui expliquât cet étrange comportement. Sans succès. En parler à Shion revenait à admettre son incapacité, et il se refusait de baisser les bras aussi rapidement. S'il voulait résoudre ce mystère, il allait lui falloir essayer de communiquer directement avec l'armure.
La veille, il l'avait enfin réussi à rapatrier l'armure du Cancer dans son atelier, sous un prétexte futile suffisamment technique pour que Death Mask n'y vît que du feu. Mais il savait qu'il ne disposait que de peu de temps avant que son propriétaire ne se présentât pour la récupérer.
Sous ses mains, le métal doré demeurait d'une inertie désespérante. L'armure ne lui manifestait aucune hostilité, mais elle se fermait clairement à lui. Découragé, Mü émit un soupir las. Aussitôt, il se sentit enveloppé par une onde puissante et consolatrice, qu'il identifia parfaitement comme issue de l'amure du Bélier, qui reposait non loin de là au centre de son temple. La caresse de celle-ci était à la fois si insistante et inhabituelle qu'il frissonna. Il eut également la certitude qu'elle grondait silencieusement celle du Cancer.
Si sa propre armure se mettait à son tour à jouer les imprévisibles, il allait y perdre définitivement le peu de sérénité qu'il lui restait. Relâchant sa concentration, il eut une pensée presque envieuse pour Kiki qui semblait si douer en la matière
« Lui, il sait », lui assena soudain de façon incroyablement claire le totem récalcitrant figé à ses pieds.
Le ciel lui serait tombé sur la tête que les yeux de Mü ne se seraient pas plus écarquillés. Depuis quand les armures parvenaient-elles à s'exprimer aussi distinctement ?
« Depuis toujours , répondit la même voix asexuée d'un ton moqueur dans son esprit.
— Quoi ? balbutia-t-il malgré lui.
— Notre collaboration se mérite. Lui, il nous comprend, se crut obligée de préciser l'armure, avec un accent de condescendance qui irrita immédiatement le Bélier.
— Parce que je n'essaie pas de vous comprendre peut-être ? ne put-il se retenir de répliquer avec agacement.
— Toi, tu es comme le nouveau-né qui tâtonne et qui ne sait que gazouiller lorsqu'on lui parle, lui retourna son interlocutrice avec un dédain parfait. Lui au moins, il a su m'écouter et accepter ma requête. »
Vexé au plus haut point, Mü réalisa soudain avec effarement ce que son interlocutrice de métal venait de sous-entendre.
« Que veux-tu dire ? demanda-t-il en ravalant sa colère naissante, alarmé pour son disciple.
— Tu recommences, se plaignit aussitôt l'armure d'un ton excédé. Tu entends mais tu n'écoutes pas. Les mots sont pourtant clairs. »
Le Bélier réalisa alors qu'il devait avant tout faire preuve d'humilité. S'admonestant, il parvint à s'incliner devant l'insupportable armure sans trop écorcher son orgueil.
« Pardonne-moi. Et apprends-moi, la pria-t-il poliment.
— C'est ce que je fais, répliqua la carafon avec une morgue sans pitié. Va-t-il falloir que je m'y reprenne constamment à deux fois pour que tu me comprennes ? »
De peur de briser l'extraordinaire connexion, Mü n'osait plus rien dire. S'il avait eu le choix, il aurait préféré une pédagogue plus douce. Il comprenait mieux maintenant le sourire entendu de son Maître, lorsqu'il lui avait dit qu'une fois en pleine possession de son pouvoir, il serait le plus heureux des chevaliers de parvenir à comprendre le chant harmonieux des armures. Mais comment faisait donc Shion pour supporter une telle suffisance de la part de celle du Cancer ?
Très vite, il revint à sa préoccupation première, et pour le bien de son disciple, il passa outre son hésitation à poursuivre la discussion dans des conditions qui le rabaissaient.
« Qu'as-tu révélé à Kiki ? demanda-t-il, en conservant une attitude respectueuse.
— Il te le dira à son retour. »
Le laconisme de cette réponse ne fit qu'angoisser davantage le jeune Atlante. Faisant fi de sa détermination de conserver une attitude digne, il s'agenouilla devant la Protection Sacré. Dans un geste de supplication menaçante, il s'accrocha à ses épaules de métal. Il se retenait difficilement de la secouer comme un prunier, et il eut du mal à ne pas élever la voix lorsqu'il la questionna.
« Où est Kiki ? »
A nouveau, Mü perçut clairement l'intervention de sa propre armure. Un bruit de cliquetis désagréables fit écho à la bouffée de cosmos rétif qui envahit un instant la pièce, puis l'armure du Cancer retrouva un langage compréhensible pour lui répondre sans cacher sa contrariété.
« Je l'ai chargé de transmettre pour moi un message à Sergueï aux Enfers. Il doit lui dire « de le faire ». J'ai senti son cosmos disparaître la nuit dernière. Il devrait donc encore s'y trouver. »
Ce jour-là, Mü dut battre son record de rapidité pour atteindre le Palais au pas de course. Bousculant le garde en faction devant le bureau du Grand Pope, il força l'entrée pour pénétrer sans s'annoncer dans la pièce. A l'intérieur, penché sur diverses cartes européennes qu'ils étudiaient visiblement avec attention, Camus et Shion se redressèrent dans un bel ensemble pour se tourner vers lui. Son arrivée fracassante arracha un frémissement de colère à l'ancien Bélier. Il détestait être dérangé de la sorte, et il n'appréciait que moyennement de voir son ancien apprenti se présenter en tenue de forgeron. De toute sa hauteur, il toisait l'intrus sans aménité. Même l'impénétrable verseau paraissait surpris, mais Mü était trop inquiet pour s'arrêter à ce genre de détails.
« Chevalier du Bélier, je peux savoir ce qui autorise ce manque de manières ? le tança son maitre d'une voix forte.
— Kiki a échappé à ma surveillance pour se rendre aux enfers », répondit-il précipitamment, en jetant un regard circonspect du coté de Camus.
Shion saisit aussitôt son embarras, et le crochetant sans ménagement par le bras il l'entraîna dans l'antichambre annexe dont il claqua la porte d'un coup de cosmos impérieux.
« Et maintenant, explique !
— L'armure du Cancer l'a apparemment chargé d'une mission, compléta l'Atlante, en priant Athéna que son ancien Maître ne creusât pas davantage l'information. Elle lui a demandé de dire à Sergueï «de le faire ». Ne me demandez pas quoi, je n'en ai aucune idée.
— Et depuis quand l'armure du Cancer se manifeste-t-elle à Kiki plutôt qu'à toi ? » enchaîna Shion à son grand désarroi.
Pris d'un air coupable, le visage du jeune homme se décomposa. Nullement disposé à faire preuve de mansuétude, les points de vie sur le front du Grand Pope se rapprochèrent dangereusement. Son expression sévère le rendait terrifiant, et Mü eut envie de se recroqueviller sur place.
« Donnez-moi l'autorisation de me rendre là-bas pour le ramener, balbutia-t-il presque, désireux plus que tout de racheter sa faute.
— Non Mü, répartit Shion d'un ton glacial. Notre ambassade n'autorise que les incursions officielles, telles que celle d'Aphrodite ou de Shaïna. Le plan d'Athéna ne peut souffrir de ce genre d'improvisation. Mis à part Shaka, il est hors de question que l'un d'entre vous soit surpris sur les Terres d'Hadès sans y avoir été invité. Si cela devait arriver, en aucun cas nous ne pourrions le récupérer. Notre couverture de respectabilité doit demeurer intacte et inattaquable. Mais je connais quelqu'un qui pourra se charger de ce problème en espérant qu'il évite un incident majeur.
— Mais Shaka est censé nous ignorer, et Aphrodite et Shaina sont en constant rapport avec les Spectres, objecta Mü qui ne voyait vraiment pas quel autre candidat pouvait accomplir un tel sauvetage.
— Fais-moi confiance, et de ton côté agis comme si tout était normal. Pour tout le monde Kiki se trouve encore à Jamir. Je me charge du silence de Camus. A présent retourne à tes occupations », acheva son ancien Maître avec fermeté tout en rouvrant la porte.
Partagé entre les obligations de son devoir de chevalier et son inquiétude pour son apprenti, Mü traversa le bureau d'un pas vif en évitant de poser les yeux sur le Verseau. Après tout, c'était tout de même un peu de la faute de ce dernier si Kiki se trouvait embarqué dans cette galère. Finalement, tout aurait été bien plus simple si Athéna avait purement et simplement éliminé Sergueï.
De retour dans la pièce principale, Shion congédia à son tour le onzième gardien.
« Nous terminerons plus tard. Retire-toi à présent Camus, et garde ce que tu as entendu pour toi. »
Sans s'offusquer de ces manières le Verseau s'inclina respectueusement. Silencieusement, il quitta à son tour le bureau. Il n'accorda aucune attention aux gardes qui se redressèrent sur son passage. Pensivement il prit le couloir orienté vers la sortie. Tout ce remue-ménage ne lui disait vraiment rien qui vaille.
Resté seul, Shion se concentra pour mobiliser au mieux son pouvoir de télépathie. Contrairement au cosmos, celui-ci parvenait à franchir la barrière des sceaux divins une fois un allié de l'autre côté. C'était risqué, et à une telle distance, qui plus est sur deux plans d'espaces différents, cela demandait un effort considérable. Il n'était d'autre part pas impossible qu'un Spectre interceptât son message, et le Grand Pope choisit ses mots avec soin. Dans l'ignorance totale de la position actuelle de Milo, il devait ratisser large. Mais il n'avait pas le choix. Prévenu, le chevalier du Scorpion saurait quoi faire. Si le jeune Atlante se laissait surprendre, les conséquences seraient dramatiques. Une chose était en tout cas certaine, lorsque Kiki rentrerait, il allait l'étriller.
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Milo reçut le message de Shion, alors qu'il venait tout juste de se glisser au prix des pires difficultés jusqu'au fin fonds des enfers. Il avait dû louvoyer plus longtemps que prévu à travers les différentes prisons pour éviter de se faire repérer. Les Spectres qu'il croisait n'étaient pas plus méfiants qu'à l'accoutumé, à l'exception de Pharaon, qu'il avait eu le déplaisir de devoir contourner régulièrement. Alors que ce dernier séjournait généralement dans le secteur de la Seconde Prison, le Scorpion avait eu la désagréable surprise de l'apercevoir plusieurs fois bien au-delà de son territoire habituel. A croire que l'Egyptien était sur sa trace. Si c'était bien le cas, il n'avait néanmoins pas encore alerté ses comparses, et Milo se faisait fort de lui filer facilement entre les doigts.
Le désir de rentrer rapidement auprès du Verseau, dont il ressentait parfois les soubresauts d'inquiétude malgré le mensonge qu'il lui avait servi, découplait sa prudence, et refusant d'écouter son esprit provocateur, il s'abstenait de jouer au chat et à la souris trop ouvertement. De plus, cette fois-ci il avait dû se glisser aux Enfers sans son armure. Le rôle destructeur de celles-ci contre le Mur des Lamentations n'avait pas échappé à Hadès. Afin de pallier à tout nouveau problème, une sorte de système de détection automatique s'intégrait maintenant au cœur de l'enceinte de pierres, susceptible de déclencher une alarme qui résonnerait dans tout son royaume des morts, si un chevalier d'Or se permettait dorénavant d'approcher de cette frontière en armure.
Privé d'une telle protection, Milo savait qu'un combat ne tournerait pas forcément à son avantage, et il s'astreignait doublement à la plus grande discrétion.
Ainsi, les quelques mots impératifs lâchés par Shion dans son esprit lui arrachèrent un juron de contrariété. Le Mur des Lamentations n'était plus qu'à deux pas. Avec un peu de chance il aurait terminé sa mission de repérage d'ici quelques minutes, et il allait devoir remettre son inspection par la faute d'un adolescent stupide et inconscient. Quoi qu'eût prévu le Grand Pope pour punir l'apprenti de Mü, il ne couperait pas non plus à la colère du Scorpion. Kiki allait devoir apprendre qu'on n'agissait pas aussi individuellement impunément, et il ne se gênerait pas pour rappeler au Bélier qu'il était en devoir de contrôler ses troupes par la même occasion. Surtout quand la tranquillité d'esprit de son amant entrait en jeu.
Rebroussant chemin, il dût à nouveau se faufiler à travers le Palais d'Hadès au nez des gardes, de Rhadamanthe et de Pandore. Sans être le plus fréquenté, c'était de loin le lieu le plus dangereux et Milo respira plus sereinement une fois à l'extérieur. Shion lui avait indiqué que Kiki cherchait à rejoindre Sergueï et le Grec hésita un instant sur sa cible. Malgré ses tentatives pour repérer une trace de son cosmos, il devait admettre que le jeune Atlante savait rendre la sienne indétectable, avantage qui ne le servait pas vraiment dans la situation présente.
Tenter de retrouver Sergueï, c'était risquer d'arriver après le passage de Kiki, mais d'un autre côté le petit garçon n'avait aucune raison de dissimuler son aura. Son intégration parmi les Spectres avait naturellement modifié celui-ci, mais en se concentrant, le Scorpion parvenait encore à l'identifier. S'il se fiait à ce qu'il ressentait, l'enfant se trouvait proche du Palais d'Hadès. Milo décida qu'une inspection de ce côté était la meilleure option et sans plus attendre il se dirigea où il localisait la présence du petit Russe.
Le terrain en pente envahi de larges stalagmites facilitait sa progression. Silencieux et rapide, le Grec avançait par bons successifs derrière les énormes fûts de pierre qui le dissimulaient des regards. Mais alors qu'il avait presque atteint la position de Sergueï, le paysage se modifia brusquement. Il lui restait à traverser une plaine déserte totalement à découvert avant d'atteindre son objectif. Prudent, il s'immobilisa afin de visualiser correctement la situation.
Accroupi derrière un amas de rochers, il aperçut le petit Russe, à une cinquantaine de mètres devant lui. Apparemment en grand conversation avec une autre personne, le garçonnet ne semblait pas l'avoir repéré. Plissant les yeux, le Scorpion observa son interlocuteur. Camouflé par une grande cape grise au capuchon rabattu sur sa tête et abrité dans l'ombre d'un tertre, l'inconnu n'était guère identifiable. A sa taille et à sa corpulence, Milo aurait pourtant parié qu'il s'agissait de Kiki. Qui d'autre d'ailleurs s'entourerait de telles précautions pour discuter avec un enfant que les Spectres méprisaient pour son insignifiance ?
Le Grec ne pouvait pas prendre le risque de déployer davantage son cosmos pour s'en assurer, mais lorsqu'il vit Sergueï grimper au sommet d'un petit escarpement pour vérifier que la voie était libre avant de faire signe à son interlocuteur de le suivre, il fut certain de ne pas se tromper. Rassurer sur les intentions du petit garçon, il leur emboita le pas en conservant une bonne distance entre eux. Il allait leur servir d'escorte invisible pour veiller à ce que rien de fâcheux n'entravât le départ de Kiki.
Sergueï connaissait des raccourcis que Milo gravait dans sa mémoire. Au moins ce contretemps ne serait-il pas totalement inutile. Avec un flair infaillible, l'enfant s'éloignait des gardes et des Spectres en mouvements, mais le Scorpion s'aperçut rapidement qu'il ne ramenait pas son visiteur vers la sortie menant au château de Rhadamanthe. Dans un sens c'était logique, les Spectres montant une garde plus stricte de ce côté. Dans un autre, Kiki avait bien dû lui expliquer comment il était arrivé là et le Grec les voyait s'enfoncer au cœur du sombre royaume avec appréhension.
Intrigué, le Scorpion se demandait pourquoi il s'acheminait vers une autre sortie, jusqu'à ce qu'il s'aperçût qu'une sorte de nasse était graduellement en train de se refermer sur eux. Pharaon les avait pris en chasse. Milo songea avec un brin de culpabilité qu'il était sans doute à l'origine de ce repérage, mais il était trop tard pour entraîner son adversaire sur une autre piste. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de demeurer suffisamment en arrière pour éviter que l'Egyptien ne tombât nez à nez avec les deux garçons.
Sergueï avait apparemment senti le danger. Il louvoyait maintenant en empruntant des chemins aussi dangereux qu'improbables pour tenter de perdre leur poursuivant. Il s'aventurait sans crainte au fond de grottes sombres et profondes qui les dissimulaient des regards, avant d'obliquer brusquement de chemin pour traverser de vastes étendues malmenées par une lave fluide d'où émanait un brouillard diffus, émis par d'épaisses fumeroles nocives.
Rapidement, Milo comprit qu'il se dirigeait aussi vite que possible vers la salle réceptionnant la bouche d'arrivée du Puits des Morts. Tout en assurant la retraite de son visiteur, l'enfant semblait disposé à conserver le secret du lieu de son arrivée, et cela conforta le Scorpion dans l'idée que Sergueï protégerait Kiki jusqu'au bout. S'il parvenait à le renvoyer à l'extérieur avant que Pharaon ne se rapprochât suffisamment pour identifier formellement qui se cachait sous la cape grise, l'incursion du jeune Atlante passerait inaperçue, et le Grec pourrait enfin retourner à sa tâche.
Au bout d'un temps qui lui parut interminable, la gigantesque voûte d'une salle taillée dans la roche et illuminée par une lumière verdâtre apparut. Transitant par son centre, la vue d'une longue colonne formée par la succession ininterrompue de formes humaines hurlantes qui chutaient en suivant une éclipse tournoyante, arracha un soupir de soulagement au Scorpion. Ils atteignaient enfin le but de leur destination. Il n'en était que temps. Sergueï avait beau déployer des merveilles d'ingénuité pour brouiller les pistes, Pharaon se rapprochait dangereusement.
Soutenu par d'immenses pilonnes de pierres, sculpté de signes cabalistiques, l'endroit abritait un nombre incalculable d'escaliers derrière lesquels il était facile de se dissimuler. Evitant le flot des morts qui d'une marche d'automates se dirigeaient vers les rives de l'Achéron, le petit garçon profita des multiples cachettes pour se rapprocher du tas de membre emmêlés formé par les nouveaux arrivants. Tels les grains d'un sablier géant ceux-ci s'écrasaient les uns sur les autres en touchant le sol.
Arrivé à la base de la colonne formée par la chute des âmes mortes, le petit Russe prit encore le temps d'échanger quelques mots avec son visiteur. S'aplatissant dans un renfoncement, Milo inspecta les environs avec inquiétude. Exposés dans la lumière crue, les deux garçons étaient beaucoup trop visibles, et Sergueï perdait un temps précieux. Que pouvaient-ils bien se raconter qui méritait un tel risque ?
D'une poussée brutale, le fils de Camus expédia enfin Kiki sur une sorte de rampe d'énergie enroulé à contre-courant, impraticable pour les morts, qui remontait vers la surface. Bien plus haut, à une distance si vertigineuse que l'ouverture du Puits des Morts se réduisait à la taille d'une tête d'épingle, Milo percevait maintenant la présence de Death Mask. Shion avait veillé à déverrouiller la porte de sortie, et le Grec savoura la revanche de savoir que le réceptionnaire de Kiki risquait de s'avérer aussi peu aimable et accommodant qu'il se promettait de l'être une fois rentrée au Sanctuaire.
La silhouette de l'imprudent s'amenuisait rapidement, et à moins de savoir où porter son regard, il était à présent hors de danger. Satisfait du cours des évènements, Milo fit un pas en avant pour déterminer le chemin le plus sûr pour retourner en arrière. L'arrivée de Pharaon dans cette grotte était éminente, et il ne tenait pas à s'éterniser.
Le Scorpion allait plonger dans l'ombre d'un grand escalier qui le mènerait droit à une faille qui s'enfonçait au cœur des Enfer, lorsqu'il se sentit fermement agrippé par le bras. Il avait parfaitement eu conscience que Sergueï se déplaçait dans sa direction, mais il était persuadé que l'enfant ne l'avait pas repéré, et qu'il cherchait lui aussi simplement à échapper à la curiosité de Pharaon. Baissant les yeux sur le moustique qui le retenait, il croisa son regard d'ambre plus dur et froid que de la pierre.
La situation devenait non seulement gênante, mais dangereuse. Milo n'avait aucune raison de se trouver ici, et de toute évidence l'enfant ne le portait vraiment pas dans son cœur. Ses chances pour qu'il se montrât aussi coopératif avec lui qu'avec Kiki étaient réduites, et le Grec ne pouvait pas se permettre d'être découvert.
Il aurait pu facilement se débarrasser du petit guerrier sans armure. Même extrêmement prometteur, Sergueï n'était pas encore de taille pour éviter Antares, encore moins pour survivre à cette attaque. Malgré l'urgence de la situation, un dernier élan de pitié retenait pourtant le Scorpion de frapper. Il savait d'autre part qu'Athéna ne lui pardonnerait pas une telle erreur. Mais plus que tout, l'évocation d'un visage aux yeux bleu sombre qui se modelait comme un sosie plus âgé sur celui de l'enfant y était pour beaucoup. Et apparemment, Serguei comptait sur cette ressemblance, allant jusqu'à copier l'exact froncement de sourcils du Verseau, lorsque celui-ci se braquait contre lui.
En tout autre occasion, Milo aurait trouvé cette copie de mimique adorable. Mais dans le cas présent, c'était à la fois diablement provoquant et déstabilisant
« J'ai toujours su que tu étais derrière moi », lui dit soudain le petit garçon, avec l'ébauche d'un sourire menaçant qui n'atteignait pas ses yeux.
Cette entrée en matière clairement hostile convainquit Milo de se résoudre au pire. Sa main meurtrière demeurait libre, et une goutte de poison se mit à perler au bout de l'ongle de son index devenu rouge vif. Il ne tuerait pas Sergueï, mais il allait lui injecter suffisamment de toxines pour que sa raison se mit à vaciller et que personne n'accordât plus jamais foi à ses propos. Camus lui en voudrait, mais pas autant que s'il se débarrassait définitivement de son fils. Le discours de l'enfant piquait pourtant sa curiosité, et il lui accorda encore quelques secondes, le temps qu'il répondît à sa question.
« Comment as-tu pu me repérer, alors que mon cosmos est si bas que les Spectres eux-mêmes m'ignorent lorsque je les frôle ?
— Je n'ai pas besoin de sentir ton cosmos. Tu portes toujours une partie de lui en toi », affirma Sergueï en redressant le menton dans un geste de défi parfaitement conscient.
Milo savait pertinemment à qui il faisait allusion. Désagréablement interpelé par les paroles de l'enfant, il sentit une sourde colère l'envahir. Il aimait d'autant moins le détachement faussement indifférent dont faisait preuve le petit garçon, qu'il devinait l'agressivité qu'il tentait de dissimuler également tournée contre le Verseau.
« Comment peux-tu encore le ressentir ? demanda-t-il d'un ton dur et méfiant.
— J'ai partagé le même lien que toi, répondit Sergueï sans manifester la moindre crainte devant le regard qui se moirait d'orangé. Apparemment, tu n'en as pas encore trouvé tous les secrets. »
Milo digéra l'information avec difficulté. Il détestait l'admettre, mais sur ce plan ce gamin paraissait nettement mieux informé que lui.
« Ou bien il ne te fait pas suffisamment confiance pour te dire certaines choses, ajouta perfidement ce dernier avec un sourire froid. Athéna n'a réussi à me détacher de lui qu'en partie. Je ne peux plus lire en lui comme avant, mais je serai toujours capable de le ressentir, et donc de le retrouver, n'importe où. Il me faudra simplement un peu plus de temps qu'avant pour y arriver. »
Le visage penché sur l'enfant qui lui tenait tête, Milo ne vit pas arriver l'ombre rapide, qui d'un angle de la grotte fondit soudain sur lui. A peine prit-il conscience d'un coup violent sur le crâne. Il s'écroula en maudissant sa distraction, tandis que du coin de sa vision qui se troublait, il aperçut un Pharaon satisfait debout devant lui.
Se penchant sur lui, Sergueï chuchota avec rancœur :
« Tu n'aurais jamais dû me le prendre ! »
Milo n'en entendit pas davantage. Frappé une nouvelle fois, il perdit connaissance.
