Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Résumé du chapitre précédent (Prises de risques et conséquences) : L'armure du Cancer se met à agir de son propre chef, et elle charge Kiki d'une mission confidentielle auprès de Sergueï. Persuadé que l'armure ne peut que suivre les désirs d'Athéna, celui-ci obéit, et s'aventure dans le plus grand secret au royaume d'Hadès. Mü finit par percer le langage des armures, et découvre avec effroi le lieu où se situe son apprenti. Accablé par l'idée qu'il se fasse repérer, il prévient Shion, qui contacte Milo pour lui demander d'interrompre sa propre mission afin de rapatrier l'imprudent. Le Scorpion trouve Kiki en compagnie de Sergueï, qui paraît protéger l'intrus. Il décide de leur servir d'escorte tout en demeurant caché. Mais Pharaon qui suspecte la présence du Grec les prend en chasse. Sergueï parvient néanmoins à renvoyer Kiki sain et sauf. Milo s'en retourne à lorsque le petit Russe le prend à parti. Le Scorpion découvre avec déplaisir que l'enfant conserve un embryon de lien avec le Verseau, contre lequel il semble en outre nourrir de la rancune. Il hésite à le tuer et va pour simplement détruire son esprit, quand surgit Pharaon qui l'assomme, le faisant de ce fait prisonnier.


CHAPITRE 65 : L'INCERTITUDE DU VERSEAU

D'un mouvement vif, Camus tenta de bloquer l'attaque directe que Kanon lui portait. L'avant-bras replié devant lui pour se préserver, il encaissa sans trop de difficulté l'impact du poing du Grec grâce à la protection de son armure. La force de cet assaut frontal ne l'en éjecta pas moins à plus de trois mètres au centre de l'arène, et il ne dut qu'à la rapidité de ses réflexes d'éviter le pied de son adversaire qui s'éleva dans les airs avec la ferme intention de le frapper violemment. Mais il ne vit pas suffisamment vite l'ancien Marina se réceptionner derrière lui, et alors qu'il allait se propulser à l'autre bout du terrain, il se sentit brusquement ceinturé par une paire de bras forts.

« Comment vas-tu faire maintenant ? s'amusa la voix du second Gémeau. Je te rappelle que l'utilisation du cosmos est formellement interdite dans l'arène. Donc pas de méchantes gelures, ou de plaques de glace habilement disposées. »

Avec intérêt, les témoins présents dans le Colisée ne quittaient plus des yeux les deux protagonistes. C'était si rare de voir le Verseau confronté à un autre que Milo, que cet affrontement devenait le clou de la matinée. Au point d'interrompre toutes les activités proches du lieu du combat, et de s'écarter pour leur laisser le champ libre.

Camus détestait ce vedettariat. Mais il devait réagir. Comment allait-il faire ? C'était justement la question.

Généralement, Milo s'arrangeait toujours pour lui éviter ce genre de désagrément quand il était là. C'était d'ailleurs l'unique raison qui incitait Camus à le suivre lors des entraînements matinaux. Devoir se battre au corps à corps sans précautions l'exposait à des hémorragies minimes, mais bien réelles. De quoi susciter la suspicion de ses camarades sur sa résistance lors d'un combat véritable.

Le Scorpion le prenait donc systématiquement pour partenaire de mise en forme, et depuis longtemps plus personne n'essayait de s'immiscer entre eux, sous peine de provoquer l'aura agressive du huitième gardien. Insister c'était s'exposer à un coup de dard malencontreux et surtout douloureux. Cette monopolisation abusive du Verseau finissait par devenir un standard, et personne ne s'en étonnait plus.

Alors quand ce matin-là Milo avait carrément défié Kanon de choisir le Français pour adversaire, l'inattendu de la situation avait intéressé tout le monde. Un nouveau jeu entre les deux amants sans doute ? Ou un pari raté qui exposait le Verseau à un gage public ? L'imagination du Scorpion était si fertile que ce genre de retournement n'avait surpris personne.

De son côté, Camus avait l'habitude de dissimuler si habilement ses émotions, que mis à part Hyoga, nul n'avait noté son incrédulité. Et encore, celle-ci avait été tellement atténuée par une froide aura de colère, que le Cygne avait jugé lui aussi que l'esprit joueur, et quelque peu provocateur, du Grec, s'invitait certainement dans l'inattendue de la situation. Apparemment il dépassait un peu les bornes, mais son Maître n'était pas du genre à s'en laisser compter, et encore moins à accepter de donner des détails sur sa vie privée.

Hyoga s'était donc simplement adossé les bras croisés contre le grand mur des vestiaires, curieux de voir comment les évènements allaient évoluer. Une telle tension était inédite, mais à petites doses, ne participait-elle pas presque naturellement à tester la résistance du ciment de chaque couple ?

Toujours emprisonné par Kanon, le Verseau croisa le regard du Scorpion un quart de seconde. Assis sur le premier gradin en plein soleil, un peu à l'écart des autres, le menton nonchalamment posé dans la main, celui-ci l'observait avec un intérêt dont Camus percevait parfaitement la moquerie. Non content de l'avoir précipité dans cette galère, il le défiait maintenant de s'en sortir sans son aide, avec l'intention évidente de ne pas intervenir, quoi qu'il arrivât.

Le Français ne reconnaissait plus son compagnon. Cela faisait deux jours que Milo était rentré de mission, et depuis ils cohabitaient dans la plus grande confusion. Tout au moins du côté de Camus. Le Grec lui reprochait apparemment quelque chose, dont il refusait de s'expliquer. Sous le regard accusateur qui le dévisageait froidement lorsqu'ils étaient seuls, le Verseau se sentait jugé très sévèrement pour une action dont il n'avait pas la moindre idée, mais qui lui rappelait douloureusement un passé où il avait cru mourir de chagrin.

Ce n'était pourtant pas faute d'avoir tenté la conciliation. La veille, il avait été jusqu'à relever totalement ses barrières, le temps de laisser à son amant la possibilité d'évaluer son incompréhension, son désarroi, et son désir d'éclaircir la situation, quitte à donner des explications dans lesquelles il n'entrait pas habituellement. Tout, plutôt que de revivre le cauchemar de l'abandon imprévisible du Scorpion. Mais apparemment, cet effort méritoire avait été insuffisant. Milo l'avait dévisagé bizarrement, puis sans un mot, il était sorti du temple pour vaquer à ses occupations. Depuis, ils n'avaient pas échangé une parole.

Un second élément finissait de déstabiliser le Verseau. Le Scorpion était un être tactile, et même s'il réfrénait généralement ses pulsions pour lui être agréable, il ne se privait habituellement pas de solliciter un baiser, de l'effleurer ou de carrément l'attirer entre ses bras lorsqu'ils demeuraient loin des regards. À tel point que Camus s'offusquait parfois d'être pris pour une sorte de doudou géant, même s'il concevait parfaitement la tendresse de ces attentions.

Or depuis son retour, il ne l'avait pas touché une seule fois, allant jusqu'à déménager sur le divan pour y passer la nuit, dès qu'il obtenait la certitude que le Cygne était profondément endormi dans sa propre chambre. Cette attitude participait à l'étrangeté du manège qu'il ne réservait qu'à lui seul. Le reste du temps, il évoluait à l'extérieur de façon naturelle.

Si Camus en jugeait par les réactions des autres, les paroles qu'il échangeait avec eux semblaient totalement normales. Milo agissait avec l'ensemble du Sanctuaire comme à l'accoutumée. Il n'y avait qu'avec lui qu'il instaurait un fossé infranchissable. Lui et Hyoga, qu'il évitait aussi comme la peste. À croire qu'il était devenu sujet à une allergie foudroyante aux chevaliers de Glace.

Face à ce regard si différent de celui auquel il était habitué, Camus détourna les yeux. Ce n'était pas tant la dureté incompréhensible de Milo qui le broyait, mais son indifférence. En attendant, il ne serait pas dit qu'il lui donnerait le plaisir de capituler aussi facilement face à l'étreinte de Kanon. S'il ne pouvait pas rivaliser avec celui-ci en force brute, il se sentait parfaitement apte à le vaincre par la ruse.

Cessant brusquement de se débattre, il patienta le temps que la prise du Grec se relâchât un peu, pour lui envoyer un coup de coude bien placé dans l'estomac. Une plainte étouffée lui apprit qu'il avait visé juste. L'étau qui l'immobilisait se desserra, et d'un mouvement tournant il parvint à se couler loin de la poigne de son adversaire.

S'il arrivait à déséquilibrer Kanon, avec un peu de chance il le bloquerait au sol suffisamment longtemps sous son poids, pour espérer écraser sa gorge d'une pression qui le rendrait vainqueur. Mais pour cela, encore fallait-il réussir à l'abattre. Or le second Gémeau avait la force, la vigueur et la résistance d'un chêne incarné.

En attendant, le Verseau misait sur sa rapidité et sa souplesse pour échapper aux coups précis et puissants de l'ex-Dragon des Mers. Stratégie payante au départ, mais qui révélait à la longue une faiblesse de taille. Un chevalier d'Or ne se fatiguait que fort difficilement. À ce jeu, et surtout à ce rythme, Camus perdait l'avantage de la surprise.

L'aire d'affrontement était réduite. Elle limitait d'autant ses mouvements, tout en permettant à Kanon de les anticiper plus facilement. Le frère de Saga avait l'air d'apprécier ce jeu du chat et de la souris. La danse endiablée du Verseau qui tournait autour de lui sollicitait ses propres réflexes de grand fauve pour abattre sa proie. Camus ne lui portait jamais de coups en traître, mais tâchait de déstabiliser son attaque par sa mobilité ou de percer sa défense en adoptant des angles de frappe inédits.

Kanon était aux anges. Milo avait tellement pris l'habitude de monopoliser le Verseau lors des entraînements, que c'était comme s'il se mesurait à un tout nouvel adversaire. Et Camus lui donnait du fil à retordre. Ses frappes et ses parades demeuraient en grande partie imprévisibles. L'attrait du changement et le plaisir du challenge galvanisaient le Grec. La façon du Français de contourner l'obstacle en déployant une mobilité de tous les instants ravissait Kanon. Elle l'étonnait aussi un peu.

Camus avait beau ne pas être taillé pour lui opposer une résistance sur le long terme, en tant que chevalier d'Or, il était tout à fait capable de lui tenir tête brièvement et de le mettre en difficulté par la rapidité de son attaque. Or si le Français se défendait bien, il le faisait en évitant l'affrontement direct depuis le début. Comme s'il redoutait une grêle de coups.

À bien y réfléchir, il ne l'avait jamais vu agir autrement avec Milo.

Pris d'un doute, Kanon décida d'en avoir le cœur net en transformant leur échange ouvert en charge furieuse. Interrompant un instant sa course, il jugea la position de son adversaire favorable. Camus se trouvait dos à un haut mur, coincé par l'avancée d'une sortie sur la droite. Cette fois-ci, il ne parviendrait pas à éviter le choc frontal dont il allait le gratifier. Milo était beaucoup trop prévenant avec lui. On saurait bientôt ce que le Verseau avait véritablement dans le ventre.

Il allait s'élancer, lorsque la voix à la fois bienveillante et impérative du Grand Pope claqua du haut des gradins.

« Désolé d'interrompre un si beau combat, mais j'ai besoin de tes services Kanon. Suis-moi. »

Arc-bouté dans l'attente de l'impact, Camus retrouva son maintien impavide coutumier en bénissant l'intervention de Shion. Il avait parfaitement senti le vent tourner, et il voyait déjà la catastrophe fondre sur lui. Pris par l'intensité de leur affrontement, personne ne s'était aperçu de l'arrivée de l'Atlante, et il aurait juré qu'il ne s'était pas interposé par hasard.

Malgré la distance, le Verseau perçut l'acuité du regard parme qui se posait sur lui avec insistance. Depuis combien de temps les observait-il ? Avait-il remarqué quelque chose ? Un instant leurs yeux se croisèrent, et en lisant la sévérité dans ceux de son supérieur, le Français comprit qu'il ne couperait pas à une explication déplaisante. Mais pour l'heure Shion paraissait être le seul à suspecter la vérité. L'aire centrale se remplissait à nouveau, et les discussions reprenaient comme si de rien n'était.

« Pas de gagnant. On remettra ça quand tu voudras », lui lança avec un sourire amical le Second Gémeau, en s'élançant dans l'escalier en haut duquel l'ancien Bélier venait déjà de disparaître.

Camus rejoignit à son tour les gradins d'un pas mesuré. Il s'en tirait bien, et il se sentait habité par une sourde colère contre le Scorpion. Apparemment insensible à son expression plus fermée qu'à l'accoutumée, Milo le regardait arriver avec le même sourire narquois qui lui avait tant déplu précédemment. Ses yeux fixés sur les siens ne reflétaient aucun remords qui eut révélé le terme d'un mauvais jeu. Pas le moindre soupçon de désir de concertation non plus, encore moins de tendresse.

« Tu as eu beaucoup de chance, furent les seuls mots que prononça le Grec en se levant lorsqu'il fut près de lui. Mais je doute que cela se reproduise à chaque fois. »

La cruauté presque attentiste de cette constatation ébranla l'assurance contrariée du Verseau. Il se savait capable d'affronter les pires situations de crises, mais le rejet de Milo désactivait la rationalité de ses défenses. Extérieurement il demeurait ce personnage à la froideur emblématique, semblant jauger les évènements avec tout le détachement nécessaire. Un œil averti l'aurait néanmoins trouvé un peu trop pâle, d'un maintien plus rigide, les poings trop contractés.

Intérieurement le cours de ses réflexions achoppait sans cesse à l'image négative que lui renvoyait Milo. Il se sentait misérable. Il avait parfaitement conscience qu'il aurait dû monopoliser son enseignement pour analyser l'étrange comportement du Scorpion, bloquer ses douloureuses interférences affectives, et réagir sans état d'âme en fonction de ses conclusions et de ce qui lui paraissait équitable. Comme il avait précédemment appris à le faire à Hyoga.

À un détail près. Il n'était pas en situation de combat. De plus, il se confrontait à Milo. L'homme qui l'avait justement amené à composer avec des émotions qu'il refoulait trop souvent. La seule personne capable de l'ouvrir sur les autres, et pour laquelle il acceptait de se dévoiler en partie. S'il se refermait de son côté, rien ne lui assurait que les choses n'allaient pas empirer. Il refusait de partir en guerre. Tout au moins pas sans savoir pourquoi.

« Qu'est-ce que tu me reproches ? demanda-t-il en espérant masquer son angoisse sous sa neutralité étudiée.

— Tu le sais très bien », se contenta de répondre le Scorpion, avec son horripilant demi-sourire.

Et dédaignant de poursuivre la conversation, le Grec se détourna pour quitter à son tour l'arène. Immobile dans la lumière du matin, Camus suivit sa silhouette dans l'escalier, jusqu'à ce qu'elle se perdît au détour d'une travée auxiliaire plongeant à l'extérieur. Aucun des deux n'avait élevé la voix. Aux yeux des autres, ils se comportaient presque comme à l'ordinaire. Mis à part l'étonnante proposition de Milo à Kanon, rien ne laissait suspecter une divergence quelconque. À moins d'être particulièrement curieux et d'avoir les oreilles orientées dans le bon sens.

« Il y a de l'eau dans le gaz ? »

En voyant soudain apparaître le visage de Death Mask par-dessus un des pans de mur qui délimitaient le Colisée en sections distinctes, le Verseau se raidit davantage. À la fois blessé par l'attitude de Milo et gêné de s'être laissé surprendre, il préféra ignorer le Cancer pour monter à son tour les marches, la gorge sèche.

Il se savait injuste, car sous les mots d'Angelo il n'avait ressenti aucun amusement malsain. L'italien paraissait simplement étonné, presque désireux de l'aider. Mais Camus détestait étaler sa vie privée, et de toute manière, il aurait été bien incapable d'exprimer ce qui le rongeait.

- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :-

Un sourire satisfait plaqué sur son visage, celui qui arborait l'image du Scorpion monta se détendre aux thermes. Pauvre petit Verseau qui ne devait décidément plus rien y comprendre... Avec délectation il se laissa glisser dans l'eau. Leur plan machiavélique fonctionnait à merveille. Restait à savoir combien de temps leur prisonnier résisterait.

- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :-

Retenu captif dans une excavation obscure, humide, profonde et isolée des passages quotidiens du monde souterrain, Milo rongeait son frein. Il avait eu du mal à étouffer la rage qui le consumait de s'être aussi sottement laissé surprendre, mais la colère était mauvaise conseillère. Son geôlier se réjouissait visiblement de ses vaines tentatives pour essayer de s'arracher à ses chaînes chaque fois qu'il le visitait. Peu disposer à lui offrir cette satisfaction, il avait fini par retrouver un calme apparent, qu'il mettait à profit pour noter le moindre détail dans l'espoir de l'exploiter à son avantage. En vain.

Pharaon le détenait pour le moment loin de la curiosité des autres, donc sans possibilité de tirer parti d'une dissension éventuelle entre les Spectres, quitte à la susciter. Ses chevilles et ses poignets cerclés par des carcans de fer munis de chaînes lui interdisaient d'effectuer plus de deux pas à distance de la paroi, où les premiers maillons s'enchâssaient dans un large anneau qui les réunissait au-dessus de sa tête.

Leur peu d'allonge l'obligeait à demeurer assis lorsqu'il voulait se détendre, et emporté par la fatigue, son poids qui finissait par entièrement reposer sur ses bras, les étirant au-dessus de sa tête pour les martyriser d'ankylose redoutable. Les chaînes trop courtes semblaient d'autre part imprégnées d'un maléfice qui neutralisait en grande partie son cosmos, ce qui ne lui permettait pas de se régénérer aussi efficacement et rapidement qu'il l'aurait désiré.

Quant au réduit dépourvu de tout où il se trouvait, celui-ci se verrouillait d'une porte visiblement solide et hors d'atteinte, qui une fois refermée le laissait végéter dans le noir le plus complet.

Naturellement Pharaon cherchait à découvrir ce qu'il fabriquait ici. La mâchoire et les côtes du Scorpion gardaient le souvenir pénible de son dernier interrogatoire musclé. Mais préparé psychologiquement et physiquement à ce genre de désagréments, Milo se murait jusqu'à présent dans un silence qui jouait en sa faveur sur l'impatience de son interlocuteur.

Dépité, l'Égyptien s'en retournait à chaque fois en claquant la porte. L'épisode était douloureux, mais tant que le Sphinx ne le livrait pas officiellement, le Grec conservait l'espoir de parvenir à s'évader, en sauvegardant la confidentialité de sa mission. Pharaon n'irait certainement pas se vanter de l'avoir laissé s'échapper s'il arrivait à s'enfuir avait que ce dernier ne révélât sa prise à ses supérieurs.

L'unique point positif de sa situation résidait dans l'étonnante détermination de son adversaire de garder le secret de sa détention pour le moment. Milo y voyait là le désir de s'attribuer tout le mérite de résoudre cette affaire seul. Mais derrière le rôle de chien de garde d'Hadès que se donnait l'Égyptien, Milo pressentait une raison différente, plus trouble, qu'il devinait en relation avec Shaka.

Pharaon n'était apparemment pas un expert dans la façon de mener un interrogatoire dans les règles de l'art, et plusieurs fois il avait évoqué trop ouvertement les incursions officieuses de la Vierge que tout le monde tolérait. Jalousie, rancune, ou méfiance suscitée par une erreur de l'Indien, le Sphinx n'appréciait visiblement pas cet envahisseur pacifique, et Milo avait rapidement compris que tant qu'il n'obtiendrait pas un tout petit bout de corrélation entre eux, il le maintiendrait loin des officiels, pour user et abuser sans restriction d'arguments frappants et autres joyeusetés.

Mais, quelles que fussent les motivations de Pharaon, elles permettaient au Sanctuaire de conserver pour le moment sa respectabilité intacte. Ce n'était pas vraiment un avantage pour lui-même, car Kiki tiré d'affaire, Shion ne se préoccuperait pas de son silence avant des jours. Cela réduisait toutefois le risque immédiat qu'Hadès se doutât que son incursion ne pouvait qu'être dictée par un élément essentiel.

Or, Milo était à peu près certain qu'ils jouaient à présent contre la montre. Pharaon était déterminé, mais présomptueux et vraisemblablement poussé par des raisons trop personnelles. Le Grec se faisait fort de résister à la violence du Sphinx jusqu'à ce que le plus petit relâchement d'attention de sa part lui permît de lui fausser compagnie, si possible en lui retournant grassement la monnaie de sa pièce avant de s'envoler.

Le plan du Scorpion se résumait à une opposition sûre d'elle et prompte à profiter de la moindre occasion, tandis qu'il évitait tant que faire se peut de songer à Camus. Il avait besoin de se battre l'esprit clair, parce qu'il était le premier à savoir que s'il ne se sortait pas de ce piège, il allait entraîner le Verseau dans son naufrage. Alors il tâchait de blinder ses sentiments, résistant au désir impérieux de s'assurer trop souvent que tout allait bien, par le biais du lien qui même ici lui indiquait les grandes lignes de l'état d'esprit de son amant.

Et puis, il y avait eu ce moment, où tout avait brutalement basculé. Pharaon venait une nouvelle fois de pénétrer dans sa geôle. Sur ses pas marchait Sergueï. Être confronté à l'enfant maudit n'avait pas vraiment aidé le Grec à faire abstraction du Verseau, et il s'était senti envahi par une bouffée de colère contre le petit garçon. Colère néanmoins à peine suffisante pour noyer son inquiétude pour son amant. S'il l'avait pu, il aurait volontiers éliminé immédiatement ce microbe contrariant de leur vie. En tout cas, après ce qu'il venait de se passer, ce ne serait pas lui qui reprocherait son geste à Shaka lorsque ce dernier se débarrassait de lui.

Assis sur le sol froid et inégal, le dos collé à un mur suintant d'humidité, Milo avait camouflé sa désagréable surprise en redressant avec impertinence son menton vers ses visiteurs. Aveuglé par l'éclat d'un flambeau que le Sphinx avait planté dans la torchère près de la porte, et souffrant encore des violents coups de pied que ce dernier lui avait précédemment assénés dans le ventre, il ne s'était pas relevé, mais il avait attendu de retrouver un champ de vision suffisamment net pour leur adresser un sourire provocateur, volontairement arrogant.

L'expression renfrognée de l'Égyptien l'avait récompensé, et il s'était ingénié à le dévisager jusqu'à le voir se raidir davantage. Insensible à son manège, Sergueï s'était avancé sans un mot dans la pièce, pour déposer à ses pieds un plateau composé d'un peu de nourriture indéterminée à l'odeur putride et d'un pichet d'eau croupie. Son premier repas depuis sa capture. Si on pouvait appeler cela un repas.

En croisant les yeux d'ambre qui refusaient de se baisser sous les siens, Milo avait compris que même si Pharaon était l'instigateur de son interception, son véritable adversaire se trouvait là. Plus dur que de la pierre, le regard de l'enfant ne lui disait rien qui vaille. Son indifférence n'était pourtant que de surface. Héritier inné de tout un pan d'un enseignement bien particulier, il agissait à son insu à la manière de Camus. Et le Grec avait depuis longtemps appris à décrypter le moindre froncement de sourcils, le plus infime plissement de front, la plus minime crispation de mâchoire chez son aîné, pour déceler l'agitation sous-jacente du jeune Russe. Ou tout au moins la partie la plus évidente de celle-ci. Derrière la belle indifférence de Sergueï, Milo sentait poindre de la haine.

Sans quitter du regard le petit garçon, il avait repoussé le plateau d'un geste à la fois dédaigneux et provocant. Il était temps que ce moustique malfaisant prît la pleine mesure de l'adversaire qu'il s'était choisi. Sergueï n'avait pas eu un battement de cils. De son côté, Milo n'avait pu retenir une légère grimace qui n'avait pas échappé à Pharaon. Il avait deux doigts cassés, et il avait dû les utiliser.

« Tu me vois désolé de t'avoir réduit à ce piteux état, avait-il eu le déplaisir d'entendre l'Égyptien énoncer d'un ton suffisant de satisfaction.

— Ne le sois pas, avait-il répondu en tournant avec lenteur son visage vers lui. De toute manière je ne demeurerai pas longtemps dans cette auberge. »

Renversant du pied le contenu du peu appétissant plateau sur le côté, son ravisseur avait répliqué :

« Que tu crois. Mais son régime peut grandement s'améliorer si tu le désires. En fait, tout dépend de toi.

— Je n'ai rien à te dire, l'avait toisé Milo avec un mépris non dissimulé.

— Nous verrons. »

Le calme de sa répartie avait aussitôt alerté le Scorpion. Habituellement le Sphinx réagissait plus rapidement à la provocation. Quel atout le rendait soudain si sûr de lui ?

« Jusqu'à présent, je reconnais que tu fais preuve d'une résistance sans faille à mes méthodes, avait ajouté Pharaon avec un petit sourire cruel, comme s'il lisait en lui.

— Ravi de te l'entendre dire, s'était gaussé Milo avec insolence.

— Il n'y a pas de quoi, l'avait contré son interlocuteur, comme s'ils eussent échangé une conversation de salon. Je suppose que nos entraînements mutuels intègrent ce genre de désagréments dans leurs notions de survie.

— Donc, nous sommes dans une impasse », avait conclu le Grec, avec une désinvolture dictée par la cordialité malsaine de son adversaire.

Cessant de jouer, Pharaon avait rétorqué de façon plus dure :

« Je pourrais t'avoir à l'usure.

— Alors je te souhaite beaucoup de patience, lui avait asséné Milo avec un dédain insultant.

— Généralement j'en ai, avait répondu celui-ci. Mais dans le cas présent ce qui me manque, c'est du temps. Je vais donc opter pour une autre méthode. Elle n'est absolument pas orthodoxe, mais elle devrait te faire rapidement réfléchir. À moins que contrairement à ce que l'on raconte, tu n'accordes aucun intérêt au chevalier du Verseau. »

Un instant, le souffle du Scorpion s'était bloqué douloureusement dans sa gorge, et il avait dû faire appel à toute sa tempérance pour ne pas trahir l'angoisse qu'il avait soudain sentie l'envahir. Qu'est-ce que ce tordu avait bien inventé pour mêler Camus à tout cela ?

Il n'avait pu retenir un coup d'œil incertain et méfiant du côté de Sergueï. Le petit garçon se serait-il véritablement retourné ouvertement contre le Français ? Qu'avait-il bien pu raconter à Pharaon ? Car de toute évidence, c'était maintenant que sa présence prenait toute sa signification. Mais Sergueï conservait une immobilité et un silence oppressant, que le Grec n'était pas parvenu à analyser. Pestant intérieurement, il s'était de nouveau concentré sur sa cible principale. Avant tout, il devait donner le change au Sphinx.

« Tu devrais t'occuper de ce qui a un réel intérêt, et accorder moins d'attention aux ragots, avait-il répondu avec une assurance bien moins solide qu'il le montrait. De toute manière, intérêt ou non, le chevalier en question est bien loin d'ici, et je vois mal comment tu pourrais l'atteindre. »

Un sourire mauvais au coin des lèvres, Pharaon avait réparti :

« C'est là que tu te trompes, et que notre différend va devenir des plus instructifs. Alors de deux choses l'une. Ou tu me dis bien gentiment ce que je veux savoir, et je te livre à la justice de Minos qui négociera sans doute avec les tiens à un moment donné. Ou tu continues à te taire, et je vais m'employer à détruire ce que tu as si laborieusement reconstruit, avant de te transformer en assassin de la pire espèce aux yeux de ton propre camp. »

Il n'achevait pas sa phrase, qu'un troisième comparse avait encadré sa silhouette disgracieuse dans le chambranle de la porte. En reconnaissant cet invité surprise, Milo avait dû convenir que Pharaon possédait effectivement de la ressource. Dissimulé jusque-là dans le couloir extérieur, Kaasa des Lyumnades avait eu tout le temps de l'étudier et de s'imprégner de sa personnalité.

Le Scorpion n'avait jamais affronté cet adversaire, ni ne l'avait même jamais rencontré, mais Kanon lui en avait un jour fait une description précise, alors qu'il l'interrogeait sur sa vie passée et ses compagnons sous-marin. Pour avoir par la suite entendu les chevaliers Divins, et plus particulièrement Hyoga, parler de ce marina avec une rancœur frisant le dégoût, il se doutait que les attaques ciblées de ce guerrier devaient être singulièrement déplaisantes et efficaces.

Un adversaire aussi repoussant que redoutable, à ceci près qu'il avait été tué lors de la confrontation du Sanctuaire d'Athéna contre le royaume de Poséidon.

Partagé entre le désagrément et l'étonnement, le Grec avait difficilement admis la réalité de ce revenant devant lui. Le général de Poséidon était censé être mort, et si Milo en jugeait par la déférence que semblait observer ce dernier vis-à-vis du Sphinx, en demeurant respectueusement un pas derrière lui, il l'était véritablement. Il s'agissait sans doute encore une fois d'une sorte de résurrection partielle, comme celle offerte à Camus et aux autres renégats, ce qui rasséréna quelque peu le Scorpion. Sans le concours d'Hadès, il y avait peu de chance que celle-ci se poursuivît bien longtemps.

« Cette marionnette ne te servira pas à grand-chose, avait-il constaté, avec une absence totale de considération pour Kaasa.

— Détrompe-toi. Il possède encore suffisamment de personnalité et d'esprit d'initiative pour accomplir au mieux ce que je lui ai demandé. Une résurgence minime de ses pouvoirs me suffit. Thanatos me devait une faveur, et j'ai négocié avec lui pour qu'il le ranime durant cinq jours. Cinq jours pleins pendant lesquels il me sera entièrement dévoué. Je suis sûr qu'il t'a d'ailleurs déjà sondé. N'est-ce pas Kaasa ?

— Il tient énormément à lui, avait répondu le général, avec un plaisir évident qui avait arraché un frémissement de rage au Scorpion.

— Bien, avait approuvé Pharaon dans un sourire de triomphe. Si la réciproque est vraie, ta mission s'en trouvera d'autant plus facilité. Montre-lui ce dont tu es capable. Je suis certain que ça l'intéressera. »

Et sous ses yeux à la fois furieux et un peu ébahis, Milo avait assisté à la transformation du guerrier à l'allure dégingandé en une réplique identique de lui-même. Sans difficulté apparente, l'ancien marina était même parvenu à copier les vêtements de toile épaisse qu'il portait, les bottes et les renforcements de cuirs ajustés aux genoux, aux coudes et aux épaules. Si l'on ajoutait à cela le fait que ce pantin avait la possibilité de reproduire ses façons et son discours en fonction de ce que sa cible attendait, la ressemblance devenait redoutable. Un tel pouvoir était ahurissant, et diablement dangereux.

« Camus ne s'y trompera pas, avait-il néanmoins contre-attaqué d'une voix forte.

— Tu veux parier ? avait répliqué le Sphinx, sans s'offusquer de son mouvement d'humeur. Kaasa t'a assez étudié caché derrière cette porte, pour être maintenant capable d'adopter la moindre de tes attitudes, d'imiter le plus insignifiant de tes gestes, de copier jusqu'à la plus infime inflexion de ta voix. Certes, il lui manque l'accès à certains de tes souvenirs, mais tout cela joint à son talent pour lire dans le cœur de ses adversaires sera suffisant pour déstabiliser le Verseau. Avant que celui-ci ne s'aperçoive de la supercherie, j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard. »

Emporté par un élan de rage, Milo s'était propulsé en avant pour tenter de saisir et de tordre le cou à l'Égyptien. Inutilement. Les chaînes étaient bien trop courtes. Prudemment, Pharaon s'était néanmoins reculé d'un pas.

« Tout doux ! lui avait-il intimé une fois certain d'être en sécurité. En tout cas ta réaction est intéressante. Et elle va dans le sens que j'attendais.

— Tu ne parviendras jamais à abuser le chevalier du Verseau, avait répété le Scorpion avec la conviction du désespoir. Jamais !

— Tu as tort de me sous-estimer Milo. On retrouve beaucoup de monde aux Enfers. Et ce qui est encore plus intéressant, c'est que certains sont capables de nous raconter énormément de choses. Il suffit de savoir qui aller interroger. Pour une fois, notre lamentable recrue nous a servi utilement », avait-il achevé avec un geste méprisant du côté de Sergueï.

Le cours de la conversation plaisait de moins en moins à Milo et il n'avait pas cherché à maquiller sa contrariété inquiète en tournant la tête du côté du petit garçon. Toujours aussi silencieux, celui-ci se contentait de le regarder avec une fixité dérangeante. Éclairée en contre-jour, la pâleur de sa peau s'effaçait en un gris sombre que marquaient en profondeur les ombres de son visage. Sa physionomie aux traits fins et racés demeurait belle, mais sa froideur pétrifiée n'incitait pas à l'indulgence.

Avivée par les flammes, sa chevelure brune chatoyait de l'aura flamboyante des fils roux qui s'y mêlaient, composant un masque étrange, où malgré leur immobilité, seuls ses yeux paraissaient vivants. Milo percevait parfaitement le feu qui couvait sous la glace, et c'était un incendie destructeur. Que Sergueï s'en prît à lui, ça, il pouvait le comprendre. L'admettre également. Mais qu'il touchât à Camus de cette façon dépassait l'entendement. En face de lui l'enfant ne cillait pas, et le Grec lui avait demandé en sachant qu'il n'obtiendrait pas de réponse directe.

« Qu'est-ce ce que tu as été leur raconter ? »

Comme il s'y attendait, Pharaon avait répondu à sa place, pour le renseigner avec une satisfaction qui frisait l'allégresse.

« Il m'a déjà indiqué où trouver votre pire ennemi, en cherchant un certain Zoltan. Personnage très intéressant, qui a très vite accepté de coopérer. La promesse d'une remise de peine rend généralement les gens très bavards. Mais dans votre cas, je pense que la haine qu'il vous porte aurait suffi à le décider. C'est fou ce que votre histoire est tourmentée. Elle a en tout cas dû marquer singulièrement le Verseau. Qui aurait cru que tu l'abandonnerais de façon aussi cruelle ? C'est pas beau ça Milo. »

Le Scorpion l'avait écouté sans quitter l'enfant du regard. Il ne l'avait pas vu une seule fois baisser les yeux depuis qu'il était rentré dans la pièce, et il devait lui reconnaître une force de caractère étonnante. À côté, Pharaon qui le titillait comme une mouche un soir d'orage lui faisait un effet presque ridicule.

« La ferme ! avait-il alors asséné au Sphynx, comme on claque un sous-fifre, en observant toujours Sergueï. De toute façon tu n'arriveras à rien de cette manière. Camus est beaucoup plus fort que tu ne l'imagines et il a appris à résister aux pires tempêtes. Ce n'est pas en remuant ce genre de boue que tu l'atteindras. Les chevaliers de sa trempe ne se laissent pas impressionner par les réminiscences du passé. Et encore moins distraire par les souvenirs insignifiants, avait-il pris plaisir à ajouter avec l'esquisse d'un sourire vengeur à destination de Sergueï.

— Peut-être as-tu raison, peut-être as-tu tort, avait répondu l'Égyptien avec un brin d'agacement. Dans les deux cas, j'ai prévu une alternative qui ne t'offre pas d'autre choix que de me révéler ce que je veux savoir. Parce qu'outre la désignation de votre ennemi, Sergueï m'a informé d'un fait très intéressant.

— Alors là tu m'étonnes, s'était gaussé Milo en redoutant le pire. Après ça, je ne vois vraiment pas ce qu'il aurait bien pu vous dire en plus. »

Il avait terminé en foudroyant le petit garçon du regard.

« Un élément que Zoltan ne connaissait apparemment pas, avait poursuivi Pharaon, en abattant enfin son joker. Et qui va énormément simplifier la vie de notre ami ici présent, en te permettant de suivre ses progrès en direct. Sergueï m'a parlé d'une sorte de lien vous reliant. Tu serais en capacité de percevoir tout ce qu'il ressent. J'aurais aimé savoir d'où tu tiens cette étrange possibilité, mais Sergueï n'a pas pu me renseigner là-dessus. »

« Etonnant » avait songé à part lui le Scorpion, qui s'attendait maintenant à toutes les trahisons de la part de l'enfant. Pourquoi s'était-il tu sur cet élément qu'il connaissait mieux que personne ?

« Là où ça va devenir très intéressant, avait continué le Sphinx, c'est lorsque Kaasa aura effectivement pris ta place au Sanctuaire. Je suis avide de découvrir combien de temps tu vas résister à l'incompréhension malheureuse de ton amant. À moins que tu ne sois d'une curiosité sadique. De toute manière tu as cinq jours. Si passé ce délai tu n'as toujours pas parlé, Kaasa éliminera ton compagnon en ton nom. Mais d'ici là, tu auras eu tout le loisir d'apprécier son ingéniosité et la progression de ses résultats. »

Depuis, Milo se rongeait les sangs. Pharaon avait laissé le flambeau fiché dans la torchère, en lui indiquant que chaque journée écoulée amenuiserait sa flamme, et qu'il s'éteindrait au bout des cinq jours fatidiques. Il n'avait aucun moyen de connaître le nombre d'heures exactes égrené, mais s'il se fiait aux dires de l'Égyptien, la luminosité avait déjà pâli deux fois. Et cela le rendait fou.

Le Sphinx le visitait régulièrement. Il lui tenait tête crânement, en arguant que jusqu'à présent Camus résistait parfaitement bien, et qu'il le pensait capable de déjouer ce piège rapidement. Furieux, Pharaon renouait alors avec la violence de sa première méthode avant de l'abandonner derrière lui, ensanglanté sur le sol.

Milo attendait ensuite que les pas de l'Égyptien s'éloignent pour sombrer dans le désespoir. Il lui mentait sur toute la ligne. Non seulement il savait que Camus réagissait mal à la présence déguisée de Kaasa, mais il éprouvait parfaitement son désarroi, et rien que cela lui donnait l'envie de ravager les Enfers à lui tout seul.

Le Verseau avait beau se blinder face à la nouvelle trahison dont il se croyait victime, le Scorpion discernait clairement la blessure profonde qui se creusait doucement sous l'incompréhension et les doutes. Peu à peu la pérennité de sa santé mentale s'en ressentait. Si le Grec voulait lui éviter un nouveau naufrage, il devait trouver le moyen de le rejoindre rapidement pour colmater sa détresse.

La porte s'ouvrit, et sans surprise Milo vit entrer Sergueï. Apparemment Pharaon avait chargé le petit garçon des corvées ordinaires. C'était la troisième fois qu'il lui apportait un plateau de nourriture, guère plus appétissant que le premier, mais sur lequel le Grec se forçait à grappiller une ou deux bouchées. Il n'avait pas d'autre choix s'il voulait conserver ses forces.

Toujours aussi peu disert, l'enfant se contentait de l'observer, en maintenant prudemment une distance de sécurité entre eux. Il repartait généralement au bout de quelques minutes, en remportant le support en bois et ce qu'il contenait encore. Les doigts englués dans une sorte de gelée infecte, Milo se demanda s'il éprouvait une quelconque satisfaction à l'humilier ainsi.

Repoussant brusquement le plateau du bout de sa chaussure, il se cala au mieux contre le mur en fonction de la restriction de ses courtes chaînes. Sans un mot, Sergueï se baissa pour le ramasser. Le Scorpion attendit qu'il en saisît le rebord pour bloquer rapidement l'objet au sol en posant le pied dessus. Surpris, Sergueï releva sur lui un regard désapprobateur. Il ne semblait plus habité par cette sorte de colère froide qui le dévorait auparavant, et Milo jugea le moment opportun pour tenter l'amorce d'un contact plus pacifique.

« Okay, commença-t-il en dissimulant sa propre agressivité. Je peux comprendre que tu veuilles te venger de moi. Tu ne m'as jamais aimé. Et vu le mauvais coton que tu files, je crois que ça va rapidement devenir réciproque. Mais tu es en train de lui faire réellement du mal à lui aussi.

— C'est le but, répliqua froidement l'enfant sans l'ombre d'une hésitation.

— Tu te trompes de cible Sergueï. Contrairement à ce que j'ai sous-entendu devant Pharaon, il n'a rien fait pour mériter une telle rancœur de ta part.

— Il m'a abandonné, rétorqua le petit garçon avec dureté. Comme vous tous. Mais lui, il n'a même pas été capable de tenir sa promesse de venir me voir ce soir-là.

— Il ne t'avait rien promis, corrigea Milo, ému malgré lui par la douleur qui perçait dans la voix de l'enfant. Il t'avait simplement dit qu'il ferait de son mieux. Athéna n'a pas été tendre ce jour-là, et nous lui devons obéissance.

— Donc il a choisi, répliqua Sergueï le menton dressé avec hargne. De sa part c'est très clair. Je l'attendais, sans rien exiger d'autre. Je ne lui aurais jamais demandé d'intervenir en ma faveur et encore moins de s'interposer contre Athéna. Mais il n'est pas venu.

— Tu sais que Camus est ton père, n'est-ce pas ?

— Peu importe.

— C'est très important au contraire. Parce que de son côté il ignore que tu es au courant de sa paternité. Athéna lui a fait jurer de ne jamais te le dire. Mais ça n'engage en rien ce qu'il a pu éprouver à ce moment-là.

— De toute manière, ça n'a plus d'importance. Je suis ici depuis trois ans maintenant. Nous n'appartenons plus vraiment au même camp, se braqua le petit Russe.

— Tu ne connais qu'une partie de la vérité, tenta encore Milo. Tu m'as dit que tu pouvais toujours un peu percevoir sa présence. J'en viens à regretter que ce ne soit que ça, car si tu possédais effectivement une parcelle plus active de ce lien, tu saurais…

— Ça suffit ! » s'insurgea le petit garçon en arrachant le plateau pour se relever.

Et avant que le Grec eût le temps d'ajouter quoique ce fût, il se rua à l'extérieur. Perplexe, Milo le laissa partir sans chercher à le rappeler. Sous cet accès de colère indignée, il le sentait nettement ébranlé.

- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :

Une fois hors de la geôle, Sergueï s'adossa contre la muraille grise. L'oreille aux aguets, il s'accorda une minute pour calmer les battements désordonnés de son cœur. Si Pharaon ou un autre Spectre le surprenait dans cet état, s'en était fini de sa réputation d'insensibilité, rare élément qui lui octroyait un semblant d'importance à leurs yeux.

Au bord des larmes, il cherchait en vain à se fermer à l'écho infime qui le reliait encore à Camus. Milo avait tort. Même s'il n'était plus en mesure de parcourir précisément la palette des sentiments refoulés du Français, grâce à ce fil ténu, il sentait parfaitement le Verseau malheureux. Et malgré sa propre colère, cela le ravageait. Il devait pourtant aller jusqu'au bout de la voie qu'il s'était tracée. Parce que d'autres ne lui avaient pas laissé le choix.