Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Bonjour, Guest :Ne pas oublier que, bien qu'il aille mieux, Camus n'a jamais totalement recouvré ses capacités suite à sa cohabitation forcée avec Zoltan et au poison distillé par celui-ci. Ajoute à cela les mauvais souvenirs que le faux Milo fait ressurgir en lui rappelant sa captivité russe, et tu as un cocktail détonnant pour embrouiller le cerveau le plus analytique. Sans compter que cette fois-ci, le Verseau se bat essentiellement sur un champ émotionnel, ce dont il n'est pas vraiment accoutumé. Néanmoins, de petits détails commencent à lui sauter aux yeux, et s'il n'a pas encore compris, il n'en est pas loin.

Pour une confrontation future avec Aslinn, tu as tout à fait raison, et celle-ci se précise. Ne pas oublier que cette dernière appartient au camp d'Artémis. Camp silencieux pour le moment, néanmoins très intéressé par le plan d'Athéna pour se débarrasser d'Hadès. Et au milieu de tout cela, Sergueï se débat pour survivre. Pour l'instant Camus ne fait que se douter de ses difficultés, qu'il les découvre réellement, et Saga risque d'avoir du mal à l'empêcher d'agir.

Côté Milo, il ne peut que suivre à travers le lien qui les unit le désespoir de Camus, et son impuissance le rend fou de rage, mais aussi de chagrin. Dur, dur pour Pharaon s'il arrive à lui mettre la main dessus hors de ses chaînes. Bonne lecture pour la suite.


Résumé du chapitre précédent (Les masques tombent) : Suivant les recommandations d'Ikki, Hyoga finit par soupçonner fortement Shun de cacher quelque chose. Il tente d'obtenir des aveux de celui-ci en le rejoignant aux thermes. Andromède lui révèle que depuis plusieurs mois il est régulièrement en contact avec Hadès. Toujours coincé dans son urne sur l'Olympe, le Dieu a compris qu'Athéna cherchait à lui tendre un piège avec Sergueï, et il redoute que sa vengeance finisse par déclencher un cataclysme qui les balayera tous. Il souhaite pouvoir s'opposer à ce désastre, mais pour cela il a besoin d'un corps. Convaincu de sa sincérité, Shun veut l'aider. Ébranlé par ce qu'il apprend, Hyoga accepte de garder le silence. De son côté Aioros, toujours aussi jaloux de Mu, se décide à révéler ses sentiments à Saga. Désorienté, le Gémeau doit ensuite tenir tête à son frère qui a espionné leur conversation. Pour d'autres raisons, Kanon s'inquiète aussi de la relation de son aîné avec le Bélier. Ligoté par la promesse faite à l'Atlante de ne rien dire Saga gère sa mauvaise conscience en repoussant son jumeau, lorsque survient Mü. Devant leur pugilat, le Bélier va lui-même expliquer la situation à Kanon, qui en retire amusement et angoisse face à la possible réaction de Shion. De son côté, Camus tente de se blinder contre son chagrin. Il est persuadé d'avoir perdu Milo, et la raison évoquée par ce dernier pour expliquer son rejet le plonge au sein de cruels souvenirs qui le blessent davantage. La mort dans l'âme, il prend alors la décision de chasser le Scorpion de son temple le soir même pour consommer définitivement leur rupture.


CHAPITRE 13 : LA NUIT OU TOUT BASCULA

Les premières étoiles émaillaient la nuit claire lorsque Camus regagna son temple. Un peu plus tôt en remontant de la côte, il avait aperçu Hyoga qui se dirigeait avec June vers l'embarcadère. La jeune femme repartait le lendemain pour les États-Unis, secteur dont Shion lui avait confié la gestion des relations officielles depuis quelques mois. Apparemment, ces deux-là désiraient profiter d'une dernière soirée ensemble, et ils passeraient certainement une partie de celle-ci à l'extérieur. Avec un peu de chance, son disciple ne rentrerait pas de la nuit. C'était parfait pour ce qu'il prévoyait de faire.

Arrivée devant l'entrée du onzième temple, il marqua néanmoins un temps d'arrêt. Immobile sur le parvis désert de sa Maison, il laissait à nouveau le vent jouer dans sa chevelure avec indifférence, tandis que son regard figé se perdait dans l'ombre épaisse qui délimitait l'intérieur du grand bâtiment. Sa colère et sa douleur avaient beau le pousser à briser à son tour ce qui l'unissait au Scorpion, il aurait aimé avoir la certitude qu'il allait agir pour les bonnes raisons.

Malgré sa détermination à régler la question, sous-tendue par sa résolution de ne plus souffrir inutilement, il s'interrogeait toujours. La brutalité du changement du comportement du Grec le heurtait presque davantage que son désamour. Milo lui avait pourtant déjà prouvé qu'il pouvait le renier du jour au lendemain, avec la plus grande facilité.

Sous le coup du dépit et d'un orgueil mal placé, son compagnon s'était laissé dominer par son côté le plus sombre, allant jusqu'à les condamner à errer seuls durant des mois dans les limbes d'une mort qui n'en était pas une (1). Mais s'il s'était alors retourné contre lui, l'implication d'une divinité malfaisante demeurait la clé de son abandon. Du moins, Camus l'avait-il cru jusqu'à ce jour. Il s'était même raccroché à cette explication de tout son cœur, de toute son âme.

Aujourd'hui, il ne savait plus.

L'attitude de Milo n'avait rien de rationnel, mais elle était impardonnable. Ce dernier point ébranla l'immobilité du Verseau pour le pousser à pénétrer dans le temple désert. Il ne pouvait pas tout accepter, encore moins perdre la face devant ses pairs lorsque ceux-ci s'apercevraient de la vérité. Ils ne voulaient pas de leur compassion. Il refusait leur pitié. Il devait s'identifier davantage à cette image d'insensibilité que les autres voyaient en lui. Même si pour cela, il risquait de passer pour le méchant de l'histoire.

Amer et déchiré, il se dirigea vers la gauche, entre les deux colonnes qui pointaient vers son logis.

Quatre jours avaient suffi pour que tout basculât, et qu'il se retrouvât en plein cauchemar. Quatre petits jours pour briser des mois de reconstruction difficile, et toute une vie axée sur le bonheur intime tenu longtemps secret de côtoyer une seule personne. Une erreur grossière, à bannir définitivement. Jamais plus quiconque ne le reprendrait à s'ouvrir émotionnellement, à qui que ce fût, dut-il pour cela renoncer à la dernière parcelle d'expression de son humanité.

Il devait se rendre à l'évidence. Il avait perdu Milo, et sans lui, la glace finirait par ensevelir irrémédiablement son cœur, le meurtrissant à vif de l'intérieur.

Un déplacement silencieux attira soudain son attention. Un rayon de lune diffusait sa pâle lumière au pied d'une des colonnes de marbre, et il aperçut une ombre mouvante sortir de derrière le fût de pierre pour s'avancer vers lui sans crainte. Malgré sa tension, Camus ne put retenir un infime sourire en reconnaissant l'intrus aux pattes de velours, qui avec un parfait dédain de sa réputation d'homme à la sensibilité relative, le rejoignit pour se frotter en ronronnant contre ses jambes.

Avec délicatesse, le Verseau prit l'animal dans ses bras. Un coup de tête affectueux vint aussitôt le récompenser, marqué par la douceur d'une fourrure qui s'attardait contre sa joue. Retournant la caresse à l'animal, en inclinant à son tour son visage vers le museau félin, Camus reprit sa marche en conservant le chat serré contre lui.

Le chaton offert des années auparavant par Milo, pour se faire pardonner un geste meurtrier involontaire (2), avait disparu durant sa longue absence du monde des vivants. Bien que ne le montrant pas, Camus en avait été affecté. Peu de temps après l'installation définitive du Scorpion à ses côtés, il avait eu la surprise de trouver un matin la panière remisée depuis longtemps au fond d'un placard, posée à nouveau au centre de la table. En son sein dormait une autre petite boule de poils, à la robe d'un doux brun tacheté de roux, caractéristique que seul Moustache Premier possédait à travers tout le Sanctuaire. Le Verseau s'était aussitôt senti honteusement fondre, devant le chaton qui se redressait maladroitement sur son coussin.

« Je crois que j'ai retrouvé un de ses descendants », lui avait alors susurré Milo à l'oreille, en se glissant derrière lui pour le prendre amoureusement dans ses bras.

Et c'est ainsi que Moustache Second avait intégré leur intimité. Officiellement pour chasser les souris, officieusement pour se prélasser sur les genoux de Camus, dès que celui-ci s'installait dans un fauteuil un livre à la main. Une preuve supplémentaire de l'amour de Milo, qui autrefois avait pourtant plusieurs fois frisé la crise de jalousie boudeuse contre Moustache Premier, et son habitude de se lover la nuit entre les bras du Verseau, alors que lui-même devait s'en aller en catimini pour que personne ne le surprît dans cette même situation compromettante.

Comment pouvait-on se montrer tellement attentionné et délicat d'un côté, et aussi cruel et détestable de l'autre ? La nostalgie de ces souvenirs ne fit que renforcer la rage de Camus et il avança plus rapidement.

Contre lui, il sentit le chat manœuvrer sans la moindre appréhension pour trouver une position plus confortable. Les coussinets avant posés sur son épaule, ses yeux verts brillant tels deux petits phares dans la nuit, l'animal semblait vouloir lui insuffler un soutien inconditionnel. Depuis que le Scorpion le délaissait, Moustache réagissait comme s'il ressentait parfaitement sa peine.

Alors qu'un des prérequis de Milo à son installation au sein de l'appartement avait été qu'il demeurât interdit de mettre une patte dans la chambre « conjugale », depuis trois nuits, il profitait de la fenêtre toujours ouverte en ce début d'automne pour venir dormir près du Français sur le lit. Liberté qu'il ne s'était jamais permise auparavant. Déboussolé par l'attitude de son amant, Camus ne l'avait pas chassé.

Apaisé par les ronrons qui s'égrenaient de plus belle à son oreille, le Verseau pénétra dans son logis les bras encombrés par l'animal. L'intérieur était éclairé, mais nulle trace du Grec dans la grande pièce à vivre. À la fois déterminé et soulagé, Camus s'accorda quelques secondes avant d'effectuer sa tâche douloureuse, pour déposer avec douceur Moustache sur l'un des fauteuils. Levant vers lui sa jolie tête mouchetée de roux, le chat réclama une autre caresse d'un miaulement guttural.

Parfaitement conscient de s'attarder auprès du félin parce qu'il demeurait encore indécis sur la manière dont il allait procéder pour chasser Milo, Camus glissait avec application une main entre les deux petites oreilles pointues, lorsque des mots sarcastiques s'élevèrent derrière lui.

« Tu fais office de mère Michelle pour les chats mités maintenant ? »

Surpris par l'hostilité de cette voix moqueuse, le félin se redressa en se raidissant soudain, tandis que le Verseau se tournait vers le Scorpion avec un manque d'empressement évident. Face à lui, Milo le scrutait avec cette détestable expression de dérision malveillante qu'il lui destinait constamment depuis son retour. Mais cette fois-ci, Camus refusa de se focaliser seulement sur l'énigme de la décrépitude de leurs rapports. Cette désobligeance inattendue à l'égard d'un animal, que somme toute, mis à part quand il lui reprochait d'accaparer un peu trop son attention, le Scorpion aimait bien, l'intrigua tout en éveillant une méfiance dont il comprit immédiatement l'importance. Cette méchanceté étendue à tout ce qui lui tenait à coeur cadrait mal avec le Milo qu'il connaissait.

La réaction de Moustache le laissait encore plus dubitatif. Le poil hérissé et le dos rond, le chat défiait carrément le Grec de l'approcher en feulant.

Camus observait la scène avec un soupçon grandissant. Milo se comportait souvent comme un enfant jaloux lorsqu'il s'agissait d'obtenir ses faveurs, mais le Français savait pertinemment qu'au fond il adorait leur petit compagnon à quatre pattes, et qu'il ne se privait pas pour l'installer à ses côtés quand il avait le dos tourné. Moustache savait d'ailleurs parfaitement à qui faire les yeux doux pour recevoir une ration supplémentaire de croquettes. Il existait entre eux une affection aussi forte que compétitive.

Pris d'un doute grandissant qui l'armait d'un infime espoir, Camus décida d'en avoir le cœur net. Moustache ne s'était pas montré en présence du Scorpion depuis son retour de mission, et ce détail cadrait également mal avec sa tendance à venir gentiment agacer son amant en se frottant contre ses jambes. Il mesura l'étendue de son propre désarroi pour ne pas l'avoir remarqué avant.

« Il ressemble à s'y méprendre au chat d'Aiolia, avança-t-il d'un ton parfaitement neutre, comme si sa principale préoccupation du moment s'axait sur un sujet non conflictuel. Le Lion le cherche depuis hier. Mais les chats de cette couleur sont si nombreux à traîner au Sanctuaire, que j'aimerais être certain qu'il s'agisse de Ratouille avant de l'avertir qu'il peut le récupérer ici. Tu crois que c'est le sien ? »

Ne quittant pas l'animal des yeux, dont la queue avait doublé de volume, le Scorpion répondit avec condescendance :

« Comment veux-tu que je le sache ? Tu viens de me dire toi-même qu'ils se ressemblent tous. Tu devrais te débarrasser de cette bestiole. »

Sa moue de réel dégoût finit de persuader Camus que quelque chose ne collait pas. Sans compter que le piège tendu avait merveilleusement fonctionné. Un : Aiolia n'avait pas de chat. Deux : la robe de Moustache était unique au Sanctuaire. Trois : Ratouille était un nom qu'il venait d'inventer. Quatre : à moins d'être subitement devenu amnésique, comment le Grec pouvait-il ne pas reconnaître leur propre chat ?

Il ne savait pas encore comment l'expliquer, mais Milo n'était pas Milo.

Rasséréné par un espoir fou, et étreint par une angoisse sans nom, le Verseau commit une erreur. Il quitta des yeux une seconde de trop les deux protagonistes, qui se couvaient mutuellement d'un regard menaçant. Avant qu'il ne pût anticiper son mouvement, Moustache sauta soudain du fauteuil pour se réfugier sur la table. Le chat opérait là une retraite prudente, qui ne l'empêcha pas de gratifier d'une longue estafilade de ses griffes acérées le bras de Milo au passage. La réaction du Scorpion fut immédiate.

« Espèce de sale bête ! » vitupéra de dernier, les pupilles étrécis de colère, tandis qu'il amorçait un geste d'attaque du tranchant de la main.

Il allait assommer le chat qui détalait pour s'enfuir par la fenêtre, quand Camus le propulsa violemment en arrière pour le plaquer contre le mur du fond. Une main sur sa gorge et l'autre immobilisant son bras menaçant, le Verseau grondait d'un cosmos si glacial, qu'une couche de givre épaisse recouvrait maintenant les objets et les meubles autour d'eux.

La brutalité du choc prit Kaasa par surprise. Un court instant son aura illusoire se fissura, laissant place à la réalité de la sienne, bien moins chaleureuse et chatoyante que celle du Scorpion. Ce fut suffisant pour que Camus mesurât l'importance de la tromperie. Aussitôt, sa colère hésitante se mua en une rage froide nettement plus dangereuse.

« Qui es-tu ? » demanda-t-il en accentuant la chute de température.

Lorsqu'il menait un combat, le Français n'avait ordinairement pas besoin d'élever la voix pour impressionner un adversaire. Sa prestance naturelle, jointe à la froideur implacable qui le déterminait, suffisait généralement à renseigner son ennemi sur sa valeur réelle. Mais ce jour-là, l'expression peu amène de son regard, assombri par la fureur qu'il ressentait, ne laissait aucun doute à l'usurpateur devant lui sur l'avenir déplaisant qu'il lui réservait.

Kaasa appartenait déjà au domaine d'Hadès, il n'en aurait pas moins aimé pouvoir profiter du dernier jour de liberté que lui accordait Pharaon, et il déglutit avec une contrariété évidente avant de répondre.

« Kaasa des Lymnades. Ancien général du Poséidon, gardien du pilier de l'océan Arctique. Mort au combat contre l'invasion des microbes du Sanctuaire, et ranimé par l'esprit de revanche d'un Spectre, pour le plaisir d'abattre encore quelques-uns d'entre vous », se présenta-t-il, en retrouvant ses sarcasmes, malgré la précarité de sa position.

Il ne servait plus à rien qu'il dépensât inutilement son énergie à remodeler son aspect et à copier un cosmos qui n'était pas le sien, ainsi reprit-il son apparence véritable tandis qu'il parlait. Un corps osseux à la musculature sèche, un visage anguleux et sans grâce, des cheveux filasse d'un gris blanchâtre indéterminé finirent de dissoudre l'illusion de l'image harmonieuse et virile qu'il montrait jusque-là.

Sa différence de corpulence avec Milo lui donna un avantage imprévu en desserrant la prise de Camus. D'une brusque saccade, il parvint à se dégager. D'un bond il se réfugia à l'autre bout de la pièce avec un sourire torve. Le Verseau avait beau réagir avec un calme et une froideur impitoyable, l'évocation des Enfers avait paru le surprendre. Le Français ne s'attendait apparemment pas à ce que son compagnon se fût fait piéger dans ce secteur, et c'était toujours une contrariété à exploiter.

« Tu as l'air étonné chevalier ? Le partage et la confiance n'entrent-ils pas dans les valeurs de votre couple ? » le nargua-t-il avec un évident plaisir.

À cet instant, il aurait aimé pouvoir se métamorphoser en ce petit impudent de Hyoga. Il aurait été curieux de connaître la réaction du Maître face à l'image de son apprenti, qu'il avait autrefois trompé en adoptant l'apparence du Français. Mais Pharaon se méfiait visiblement de ses recrues enrôlées d'office, et il avait drastiquement limité ses pouvoirs. Hors Milo, il ne pouvait opérer aucune autre transformation. Il lui restait néanmoins encore un peu de force, et une langue redoutablement habile dans la malveillance pour espérer blesser un minimum son adversaire.

Partagé entre un immense soulagement et une inquiétude dantesque, Camus se rapprocha en conservant une attitude nettement offensive. Autour de lui, l'air se nimbait d'une blancheur faite de cristaux de givre, et une fine couche de glace se déposait sous chacun de ses pas. Sans son armure l'exercice demeurait douloureux, mais il était habité par une telle rage, qu'il n'envisageait pas de laisser à son ennemi une chance de se ressaisir en pensant qu'il l'épargnerait.

« Qu'est-il arrivé à Milo ?

— Ce qui arrive généralement aux curieux pas assez prudents pour se faire prendre la main dans le sac, répondit Kaasa en reculant préventivement du côté de la cuisine. Mais si tu veux mon avis, il doit malgré tout posséder une bonne étoile, car le Spectre qui l'a capturé conserve pour l'instant sa détention secrète.

— Pourquoi me donnes-tu cette information ?

— Simplement parce que si je considère les chevaliers d'Athéna comme de piètres aveugles au service d'une Déesse qui refuse de voir les travers de l'humanité, je hais encore plus les Spectres, lui asséna-t-il avec un certain courage. Et l'arrogance infatuée de celui auquel je me soumets, mérite que je lui rappelle que ma véritable allégeance va au seul Seigneur Poséidon. »

Malgré leur différend inconciliable, Camus devait reconnaître que la loyauté de l'ex Marina envers son Dieu obéissait au même schéma que celui qu'il avait adopté durant la Guerre Sainte, quand Hadès imaginait qu'il le servait fidèlement, et il décida de lui accorder la faveur d'une de ses attaques réservées aux meilleurs guerriers pour l'achever.

À présent, il analysait également mieux la situation. Le nom de Kaasa ne lui était pas inconnu. Hyoga l'exécrait, et Kanon conservait un souvenir peu flatteur de cet ancien compagnon d'armes. Mais au-delà de son implication malveillante, Camus voyait surtout une victime de plus manipulée par un Spectre. Et cet élément le perturbait doublement.

Kaasa était mort. Il ne pouvait donc qu'avoir transité par les Enfers. Ainsi, Milo lui avait menti. Après le soulagement de découvrir que son amant ne le reniait pas pour la seconde fois, la somme des incertitudes et des désillusions qu'il venait de traverser le marquait suffisamment pour qu'il ressentît un pincement au cœur douloureux face à ce mensonge. Le plus urgent demeurait cependant de retrouver Milo, et il chassa son tourment personnel.

« Où est-il ? questionna-t-il plus rudement

— Quelque part dans la Deuxième Prison, aux bons soins de Pharaon. Mais je doute que tu parviennes à le rejoindre, encore plus à le libérer. Le Sphinx veille à passer sous silence sa présence, et il l'héberge dans un cadre que même moi je n'ai pas pu identifier.

— Pourquoi as-tu pris sa place ?

— Cela me paraît pourtant évident. Pour te tromper, et avoir le plaisir de te voir souffrir. Avant de te tuer, bien entendu. Un chevalier d'Athéna en moins, et un second en mauvaise posture, représentent une dernière mission plutôt plaisante. Il n'est d'ailleurs pas trop tard pour essayer d'y parvenir », acheva Kaasa en se précipitant sur lui.

Malgré ses mains blessées, Camus bloqua son attaque sans difficulté. Son statut revisité par Pharaon privait l'ancien Marina de sa puissance de combat. Il ne pouvait utiliser que la force brute, qui n'était pas son arme favorite à l'ordinaire. Animé par un esprit de juste châtiment, le Verseau se défendit sans retenir ses coups. Insensible et impitoyable dans son désir de vaincre un ennemi aussi sournois, il prit rapidement l'ascendant. Ballotté comme une poupée de chiffon par le souffle d'un blizzard meurtrier, l'imposteur retournerait bientôt au royaume d'Hadès.

Progressivement Camus repoussa Kaasa hors du logis, puis il l'obligea à reculer au plus profond de son temple, là où personne ne passait habituellement. Lorsque celui-ci s'écrasa comme une loque au pied d'un mur sombre pour ne plus se relever, le Français arrivait lui-même au bout de sa propre robustesse. Frigorifié et le corps transpercé par une souffrance sans nom, il se dressait pourtant devant son adversaire avec une fière assurance. Sans le savoir, Kaasa venait de l'autoriser à tester sa bravoure. Et il avait remporté l'épreuve. Jamais depuis sa résurrection il n'avait résisté aussi longtemps à la douleur du gel. Grâce à Kaasa, c'était un peu de sa valeur guerrière qu'il reconquérait.

L'épaisseur de la nuit ne permettait plus de discerner que deux silhouettes maintenant immobiles. Se détournant un instant, le Verseau alluma une des torchères disposées là. Avachi à ses pieds, Kaasa eut un faible mouvement pour relever la tête. Leurs regards se croisèrent sans que le Français ne livrât la moindre émotion. Le chevalier des Lymnades souffrait visiblement de plusieurs fractures, et de multiples gelures marbraient sa peau de vilaines boursouflures rosées, qui sous l'effet du peu de résistance d'un corps déjà mort et imparfaitement rendu à sa condition première, se teintaient déjà par endroit d'inquiétantes traînées noirâtres.

Camus nota ce tableau d'un œil critique. Il détestait les tortures inutiles, et malgré sa colère il décida d'achever rapidement son adversaire. Mais pour cela il allait devoir user d'un de ses arcanes majeurs, et malgré la robustesse dont il venait de faire preuve, il se savait incapable de réussir sans l'aide de son amie dorée. Il avait dû précédemment lui adresser un ordre strict pour qu'elle ne bougeât pas alors qu'il se battait. Depuis, elle frémissait littéralement d'impatience. Levant le bras dans un geste de condamnation imminente, il accepta d'appeler son armure. Elle le recouvrit aussitôt, tandis qu'il posait une dernière question à Kaasa.

« Comment as-tu su pour Ilya ? »

Une sorte de sourire moqueur tordit la bouche de l'ancien général. Lâcher une pique supplémentaire avant de disparaître n'était pas pour lui déplaire.

« Lorsque l'on sait où chercher, les fosses des âmes tourmentées sont des trésors de vérités cachées. Et les Enfers ont apparemment accueilli une petite recrue qui leur a donné le nom d'un de vos ennemis. Zoltan pour être précis. Individu fort bavard quand il s'agit de vous enfoncer. Quant à l'enfant, je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais il te hait presque autant que j'exècre Pharaon », acheva-t-il avec un accent de satisfaction dans la voix.

Malgré son désir, Kaasa ne lut rien d'autre qu'une sorte d'immense désintérêt au fond des yeux bleu sombre rivés sur lui. L'impact de ses paroles semblait glisser sur le chevalier de Glace sans qu'il parvînt à déterminer s'il l'avait atteint ou non. Et ce fut avec une expression de dépit qu'il se figea dans la mort, lorsque la première vague du tonnerre de l'aube déferla sur lui.

Il fallut peu de temps à Camus pour cacher le corps de son ennemi au fond du réseau souterrain qui courrait sous son temple. Avec un soin méticuleux, il effaça rapidement toutes les traces de l'affrontement meurtrier au sein du bâtiment. Ces occupations de premières urgences lui permirent d'échapper à l'angoisse qu'il ne refoulait qu'imparfaitement. Il devait retrouver Milo. Si l'idée d'en parler à Shion l'avait un instant effleuré, son esprit tournant à grande vitesse l'en avait aussi vite dissuadé en analysant toutes les données du problème.

Il ignorait tout de la mission du Scorpion, mais il était trop à même de la complexité de la politique et des jeux du pouvoir pour se leurrer sur le danger et la confidentialité de celle-ci. Dans le meilleur des cas, le Grand Pope l'inciterait à la patience, en lui laissant entendre qu'il se chargeait de régler cette affaire au mieux de l'intérêt du Sanctuaire, quitte à ce que Milo marinât dans sa position délicate durant encore quelques jours. Dans le pire, il lui opposerait une fin de non-recevoir, qui l'assujettirait en prime à une surveillance restreignant toute sa liberté de mouvement. Deux options inenvisageables pour Camus, qui n'aimait pas l'implication trop personnelle de Pharaon. Son instinct lui soufflait que son compagnon était en danger, et qu'il fallait agir sans tarder.

Pour réussir, il devait se précipiter aux Enfers, avant qu'on ne s'aperçût du retour de l'âme de Kaasa dans l'une des lugubres prisons. S'il voulait éviter de se condamner lui-même, il ne disposait en outre que de la nuit, soit environ de huit heures. Huit petites heures pour retrouver et délivrer le Scorpion, avant que quelqu'un ne remarquât de sa propre absence du Sanctuaire. C'était court, mais il avait déjà réalisé des missions dans l'urgence au timing encore plus serré. À défaut de la chance, il se fiait à son expérience.

Vêtu de son armure et portant celle du Scorpion sur l'épaule, il s'éclipsa dans la nuit.

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Paresseusement adossé contre le parapet de ce qui s'apparentait à une sorte de rempart à demi écroulé, Angelo savourait le plaisir de fumer une cigarette loin des regards désapprobateurs de certains, et surtout hors de portée des dispositions catastrophiques de son apprenti. L'absence de Milo l'avait privé de son dérivatif favori. Plus de combats loyaux et sans concessions à mains nues pour faire circuler l'adrénaline et évacuer la tension accumulée.

À son grand dépit, le retour du Scorpion depuis quelques jours ne les avait pas encore rétablis. Le Grec semblait souffrir d'un désir de solitude. Dû au différend qu'il avait surpris avec Camus sans doute ? Voilà qui n'arrangeait pas le Cancer. Il lui fallait un exutoire. Saori dirait ce qu'elle voudrait sur les dangers du tabac et tout le tralalère, il avait besoin de sa dose de nicotine quotidienne pour survivre au prochain désordre que Yanos ne manquerait pas de causer. Ou plutôt, pour éviter d'étriper ce sale gosse dans un accès de rage salvatrice. Mis à mort dont tout le monde le féliciterait d'ailleurs certainement, sauf Athéna, pour son plus grand malheur.

Avec un bonheur purement sensuel, il avala la dernière bouffée de fumée avant d'écraser le mégot encore rougeoyant sous son pied. Autour de lui, la nuit installait son silence, et seuls quelques lapins s'ébattaient toujours au sein de la petite arène édifiée quelques mètres plus bas. Élevant les bras au-dessus de sa tête, il fit rouler ses muscles et craquer ses épaules pour finir de se détendre, tandis qu'il laissait son regard dériver au hasard sur le paysage nocturne. Kanon avait raison. L'air frais venu du large avait quelque chose de réellement apaisant.

Un bruissement de buisson au-dessous de lui attira soudain son attention. Bien que discret, un tel froissement de feuillages ne pouvait être que suscité par le passage d'une chèvre sauvage ou d'un sanglier d'une jolie corpulence, caractéristique assez rare sur cette île plutôt aride. Si tel était bien le cas, il proposerait à Shura de le rejoindre pour une partie de chasse le lendemain soir.

Silencieusement il se pencha par-dessus la muraille, curieux de découvrir l'espèce de son futur trophée. En reconnaissant la silhouette de Camus qui se glissait furtivement à travers les rochers, il retint un sourire de prédateur sournois. Bel animal en vérité, mais que Milo apprécierait sûrement peu de le voir pourchasser. Le jeu pourrait pourtant être amusant, et il se surprit à imaginer la tête du Grec s'il lui servait un jour celle du Verseau sur un plateau.

Son divertissement se mua toutefois rapidement en interrogation suspicieuse, lorsqu'il remarqua que le Français portait non seulement son armure, mais qu'il transportait également celle du Scorpion. Où diable allait-il aussi tard avec ça, et surtout de manière si discrète ? En le voyant emprunter le chemin qui menait vers la côte, il fut soudain saisi d'un doute, qui l'amena à froncer franchement les sourcils en suivant sa progression, et à soliloquer avec humeur quand Camus atteignit l'un des points de passages qui permettaient aux Ors de quitter le Sanctuaire sans utiliser l'embarcadère.

« Mais qu'est-ce que ?… Il ne va tout de même pas ?... Non mais quel con ! »

S'arrachant à son point de vue, il tourna les talons pour foncer du côté du douzième temple. Aphrodite était rentré de son ambassade depuis deux jours, et il savait que le chevalier des Poissons faisait partie des personnes capables de s'investir de façon prohibée pour garantir la sécurité de son voisin immédiat. Pour sa part, il se sentait toujours aussi peu d'affinité avec le glaçon du onzième étage, mais il tenait à conserver le moral intact du gardien du huitième, ne serait-ce que pour s'assurer un compagnon de lutte dans la meilleure forme, lorsque celui-ci daignerait enfin le rejoindre sur l'arène.

Camus agissait en tout point comme un clandestin, et ce transport d'armure semblait plus que suspect, voire carrément inquiétant. Lorsque Shion l'avait sommé de récupérer Kiki quelques jours plus tôt à l'entrée du Puits des Morts, il aurait juré percevoir l'écho étouffé du cosmos de Milo en bas. Il n'entrait pas dans ses habitudes de s'occuper des missions des autres, et il avait occulté ce fait dans un coin de sa mémoire, jusqu'à ce que l'étrange manège du Scorpion auprès du Verseau à son retour l'interpellât.

Pas qu'un peu d'animation imprévue le dérangeât, bien au contraire, mais connaissant l'amour inconditionnel de Milo pour son Français, il s'étonnait que la fâcherie vînt de son côté. Il s'était probablement passé quelque chose de totalement inattendu dans le Meikaï, qui incitait maintenant Camus à prendre des mesures.

Si Saga découvrait sa petite virée nocturne, c'était la catastrophe assurée. Car, qu'est-ce qui pouvait bien amener le Verseau à leur fausser compagnie en douce, si ce n'était une raison inavouable ? Et inavouable pour Camus s'apparentait plus à territoire interdit, qu'à infidélité coquine. Angelo aimait de moins en moins le cours de ses réflexions. Celles-ci s'ajustaient à son intuition, qui lui soufflait que le Français fonçait tête baissée vers le Royaume d'Hadès. Et ses intuitions étaient généralement bonnes.

Cette partie se réfère à ce qu'il advint entre Milo et Camus dans « Au-delà des apparences ». Les Clés de la haine partant de cet OS.

Pour ceux que ce récit intéresserait, lire l'OS intitulé « un petit chat pour un gros chagrin » qui explique dans quelles circonstances Milo donna son premier petit chat à Camus.