Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Coucou C (Guest). Camus a réussi à déjouer le piège tendu, et Moustache méritera bien ses caresses à son retour ^^. Mais tu as raison, même si le courage et la force mentale du Verseau semblent intactes, il est loin d'avoir recouvrer la totalité de ce qui faisait de lui un chevalier pratiquement invincible. Il demeure vulnérable sans son armure, et là où il se rend, il va devoir faire preuve d'énormément de prudence. Si on le repère, ce n'est pas « un », mais « des » adversaires qui risquent de fondre sur lui.

Si Milo a ressenti le combat de Camus (ce qui n'est pas sûr compte tenu des circonstances) il doit certes être rassuré, mais comme tu le soulignes, son approche ne peut que l'inquiéter à nouveau. Concernant Sergueï, il va sans dire que Camus ne peut se faufiler dans les Enfers sans y songer. Alors le rencontrera-t-il ? Eh bien je peux que t'inviter à lire le chapitre qui suit pour le découvrir ^^. Merci pour ton commentaire et bonne lecture.


Résumé du chapitre précédent (La nuit où tout bascula) : Convaincu que tout est fini entre Milo et lui, Camus a bien l'intention de chasser le Scorpion de son logis et de sa vie. Alors qu'il est toujours habité par une infime hésitation, la réaction étrange du Grec face à leur chat lui permet enfin de découvrir la vérité. Peu loyal envers les Spectres, Kaasha lui révèle où se trouve le véritable Milo. Après un combat où il tue l'ancien général de Poséidon, contre toute prudence, Camus décide de se rendre aux Enfers afin de délivrer son amant. Il se glisse discrètement hors du Sanctuaire, mais Death Mask surprend son départ lors d'une promenade nocturne. Devinant que le Verseau risque de s'attirer des ennuis, ce dernier fonce chez Aphrodite pour chercher de l'aide.


CHAPITRE 68 : REPRÉSAILLES FAMILIALES

Sitôt un pied posé hors du Sanctuaire, Camus utilisa la vitesse de la lumière pour se rendre en Allemagne. Il se mettait de ce fait en double infraction avec les interdictions d'Athéna. Sauf situation d'urgence, celle-ci prohibait ce genre de déplacements, devenus à la fois détectables et incompréhensibles aux yeux des humains ordinaires qui pouvaient les surprendre. Il parvint heureusement sans encombre aux ruines du château de Rhadamanthe et s'engouffra sans un regard en arrière dans les entrailles de celui-ci.

Rapidement, il s'enfonça au plus profond du passage entre les deux mondes. Une fois arrivé en territoire ennemi, il s'orienta aisément. Il connaissait bien le terrain. Précédemment, il l'avait une première fois foulé en tant qu'âme défunte, puis comme une recrue potentielle et enfin, en se présentant en adversaire direct. Ces différents rôles lui avaient permis d'explorer plusieurs zones. Pour le reste, il se fiait à son esprit de déduction.

Il avançait avec prudence et il se glissa au cœur des Enfers sans être inquiété. Se frayant un chemin en louvoyant d'un secteur à l'autre, il parvint à éviter facilement les patrouilles des Spectres jusqu'à la Deuxième Prison. C'était un lieu obscur et nettement plus désert que le reste des strates servant de purgatoire aux âmes des défunts. On y enchaînait généralement des captifs pas tout à fait morts, ou bénéficiant d'un statut spécial. C'était aussi l'endroit que surveillait plus particulièrement Pharaon de par sa fonction. De ce fait, ce dernier en connaissait certainement le moindre recoin, ce qui lui offrait une grande facilité pour y dissimuler quelqu'un.

Camus se doutait que le Sphinx devait détenir Milo à ce niveau. Mais arrivé là, il dut se rendre à l'évidence. Il n'avait aucun moyen de savoir exactement où se situait le Scorpion. Le temps pressait et ne possédait pas celui de visiter tout le secteur.

À court d'idées, il envisagea alors de chercher directement Pharaon, qui devait patrouiller non loin, afin d'obliger celui-ci à lui donner l'information qui lui manquait. Ce faisant, il risquait d'exposer sa désobéissance aux yeux d'Athéna, car il imaginait difficilement son ennemi conserver leur confrontation secrète. Mais c'était un mal nécessaire pour sauver son compagnon.

Déterminé à en découdre tout en jouant sa propre vie pour retrouver Milo, il allait étendre son cosmos en guise d'appât, quand il aperçut une silhouette, bien trop petite pour appartenir à l'ordre des guerriers officiels, qui se profilait le long d'une paroi. Malgré la pénombre, il identifia immédiatement la longue chevelure brune aux chauds reflets roux qui atteignait à présent les reins de son propriétaire. L'enfant qui l'arborait lui tournait le dos, mais il aurait reconnu la démarche assurée et l'allure posée de Sergueï n'importe où.

Revoir son fils lui causa un désarroi dont il se serait bien passé. Depuis son combat contre Kaasa, il se fermait au souvenir des paroles acides de celui-ci pour se concentrer sur l'impératif de retrouver Milo. Mener ce sauvetage dans l'urgence l'obligeait à renouer avec ses vieux réflexes de chevalier de glace. Il se reposait sur l'efficacité de sa raison en évacuant toutes émotions parasites. Mais en notant l'état pitoyable du petit Russe, il se sentit envahi par une forte bouffée de culpabilité, couplée à une onde de colère contre ceux qui agissaient dans l'ombre contre le garçonnet.

Sergueï avait grandi comme une plante qui s'étire et s'étiole sous un soleil trop pâle, et sa maigreur semblait plus marquée que lorsqu'il l'avait découvert dans les sous-sols moscovites. Le cœur en déroute, Camus s'admonesta. La situation était déjà suffisamment difficile pour qu'il n'y mêlât pas son fils et encore moins qu'il se laissât déborder par des sentiments dérangeants.

Obéissant à un entraînement bien rodé, il mit de côté le chagrin suscité par cette rencontre, en se blindant pour faire abstraction de la petite présence. Il aurait aimé s'écarter, mais un élément qu'il n'avait pas pris en compte jusqu'à présent lui soufflait maintenant que le garçonnet pourrait bien être la clé qui le mènerait jusqu'à Milo. Portant un plateau de nourriture, Sergueï marchait comme une personne chargée d'un travail déterminé, tout en s'éloignant visiblement des endroits fréquentés.

Mal à l'aise, le Verseau lui emboîta le pas. Il se dissimulait en progressant telle une ombre, partagée entre la prudence et le dégoût de lui-même. Il avait accompli plus d'une tâche ingrate par le passé, celle-ci représentait toutefois la pire, et une action d'espionnage qu'il aurait vraiment aimé éviter.

Il avançait en conservant une distance importante entre lui et l'enfant. Il ne devait surtout pas être repéré. Sous peine d'exposer le Sanctuaire à une crise grave, et celle de rendre la situation de Milo encore plus délicate. Sans compter le couperet de sa propre chute qui l'attendrait à son retour. Mais derrière cet écran de raisons solides, il lui fallait bien admettre la réalité de sa plus grande crainte. Tout ce qu'il espérait, c'était de parvenir à récupérer le Scorpion sans devoir contraindre Sergueï d'une manière ou d'une autre. Se voir obligé de molester l'enfant serait le plus terrible des châtiments pour l'avoir préalablement abandonné. Et il ne se le pardonnerait jamais.

Sergueï s'enfonçait de plus en plus profondément au sein d'un enchevêtrement de couloirs désaffectés et d'excavations obscures. Cette partie éloignée des activités ordinaires de la Seconde Prison ressemblait à un véritable labyrinthe, et Camus notait mentalement les moindres détails distincts dans la roche pour se donner une piste de retour.

L'enfant s'immobilisa enfin devant une porte massive dont il tira le verrou. Camus le vit disparaître dans une salle faiblement éclairée de l'intérieur, avec la certitude qu'il touchait au but. Patiemment, il attendit que le petit garçon ressortît de la pièce. Lorsque Sergueï repassa près de lui après avoir refermé la porte, il dut se faire violence pour se renfoncer dans sa cachette et ne pas tendre la main pour l'effleurer d'une caresse.

Il attendit encore que le son du trottinement léger se perdît dans les entrelacs de la caverne, puis il se précipita dans le couloir. Il déverrouilla à son tour le lourd battant avec une fébrilité bien peu dans sa nature, et il le poussa en se sermonnant pour retrouver cette froideur capable d'encaisser toutes les éventualités qui le caractérisait. En identifiant la personne enchaînée contre la paroi, il ne put cependant résister à l'impulsion qui le jeta à genoux à ses côtés.

Avachi contre la muraille, sa longue chevelure emmêlée et salie de poussière, Milo avait sombré dans l'inconscience. Sa tête penchée en avant dissimulait son visage. Camus nota immédiatement les profondes meurtrissures violacées que portait la peau de ses poignets et de son cou, là où appuyait la dureté des arêtes des carcans de fer qui le retenaient prisonnier. Sa tunique déchirée montrait de nombreux hématomes sur son torse, et sa façon hachée de respirer laissait suspecter au Verseau qu'il avait plusieurs côtes de fracturées. Quant aux zébrures sanglantes qui marquaient ses épaules et semblaient se perdre le long de son dos, elles attestaient de l'utilisation répétée d'un fouet.

En découvrant l'état pitoyable de son compagnon, Camus réprima un mouvement de colère. S'il tombait un jour sur Pharaon, il se promit de lui enseigner combien les cristaux de glace pouvaient se révéler douloureusement coupants. En attendant, il devait trouver un moyen de calmer la souffrance qu'il sentait sourdre de chaque parcelle du corps torturé.

Aussi doucement que possible, attentif à ne toucher aucune blessure ouverte, il attira le Scorpion entre ses bras. Ballotté comme une poupée de chiffon, Milo émit un faible gémissement, mais il ne reprit pas connaissance.

Dégageant son visage des mèches collées de sueur, Camus l'observa avec une sollicitude inquiète. Les traits tirés du Grec marquaient son épuisement, et sous ses doigts, la peau rougie et les lèvres craquelées par la fièvre accentuaient encore sa vulnérabilité. Le cœur serré, le Français laissa sa main fraîche s'attarder sur sa joue, tandis qu'il amorçait un peu son cosmos malgré le danger.

Il n'avait jamais été très doué pour les soins, mais il pouvait à minima soulager la douleur du Scorpion, et surtout calmer sa fièvre. Il fut rapidement récompensé par l'ébauche d'un mouvement volontaire, alors que Milo remuait la tête et ouvrait les yeux avec difficulté. Sous le regard vague qui le dévisageait avec un étonnement mêlé de méfiance, Camus ressentit aussitôt le besoin de le rassurer. Gelant les fers qui maintenait son compagnon prisonnier jusqu'à leur point de rupture, il le conforta d'un ton délibérément neutre, comme il se devait à l'impassible Verseau.

« Je suis là Milo. Je vais te ramener au Sanctuaire. Il faut juste que tu demandes à ton armure de te recouvrir.

─ Camus ? »

Cassé et incrédule, le son de la voix du Scorpion ressemblait à celui d'une crécelle. Renouant avec son environnement immédiat, Milo obéit par automatisme lorsqu'il aperçut la boîte dorée posée à ses côtés. L'armure le revêtit en diffusant aussitôt dans son corps une onde anesthésiante qui lui permit de recouvrer des idées plus claires.

Camus penchait sur lui un visage à la fois sévère et angoissé. Ce n'était pas un rêve. Réalisant brusquement tout ce que cela sous-entendait, le début de sourire un peu béat du Grec se figea brutalement, et il agrippa le bras de son compagnon dans un geste de pure réprimande.

« Tu ne devrais pas te trouver là, l'admonesta-t-il en se redressant à demi.

─ À la base, toi non plus », répliqua le Français d'un ton glacial.

Le Verseau semblait fâché et le Scorpion sut qu'il ne couperait pas aux explications une fois rentré au Sanctuaire. À trop vouloir rassurer son amant, il lui avait menti délibérément. Or si Camus admettait le silence lié à ses missions, il tolérait mal le mensonge.

Milo retint un soupir fataliste. C'était de bonne guerre. L'essentiel résidait dans la réalité de l'éclat de ce regard assombri par un reproche informulé. Il avait tellement craint de ne plus revoir son propriétaire. Le Verseau avait finalement réussi à déjouer l'illusion de Kaasa et il était parvenu à se défendre. Il lui avait bien paru ressentir un combat à travers le lien qui les liait, mais Pharaon l'avait tellement mis à mal lors de leur dernière rencontre, qu'il n'était sûr de rien avant de sombrer dans l'inconscience. Le soulagement que ressentait le Scorpion à cet instant valait toutes les réprimandes du monde.

« Tu ne peux pas savoir comme j'ai souffert du mal que tu croyais que je te faisais, confia-t-il néanmoins à Camus, dans une sorte d'excuse douloureuse.

─ Je suis désolé Milo, répondit le Français. Si Kaasa n'était pas parvenu à me faire douter de toi, j'aurais compris plus tôt.

─ Tu n'as rien à te reprocher, répliqua le Grec en secouant la tête. Je t'ai malheureusement donné toutes les raisons de te méfier de moi autrefois. Et ils en ont joué.

─ Mais nous avons la chance de posséder un allié auquel ils ne s'attendaient pas, répondit Camus pour échapper à l'émotion qui l'étreignait.

─ Le chat, sourit Milo. Oui, je l'ai senti à travers toi. Nous lui devons une fière chandelle. Rappelle-moi de lui offrir une panière en or.

─ La permission de squatter de temps en temps au pied de notre lit suffira.

─ Toi, tu ne perds pas le nord, répondit le Scorpion dans un rire que ses côtes brisées transformèrent en grimace.

─ Je récompense seulement un vaillant petit compagnon sans qui rien n'aurait été possible », se défendit Camus en lui retournant un regard complice.

Incapable de résister à l'expression plus douce du Verseau, Milo leva une main un peu tremblante pour effleurer son menton. Il avait eu si peur de le perdre une nouvelle fois. Il ne savait pas encore comment il allait y parvenir, mais il ferait en sorte que ce cas de figure ne se reproduisît jamais. Lui vivant, personne ne menacerait plus le Français.

Bien loin de ces considérations, qu'il n'aurait pas manqué de trouver franchement excessives, Camus décida qu'il était plus que temps de prendre le chemin du retour.

« Il faut sortir d'ici, dit-il en passant d'autorité un bras autour de ses épaules pour l'aider à se relever.

─ Vous n'irez nulle part ! »

L'accent cassant de cette voix juvénile les figea un bref instant, avant que Milo ne serrât entre les siens les doigts de son compagnon en le voyant pâlir.

Dressé tel un ange vengeur impitoyable, Sergueï se tenait debout devant la porte. Accaparé par leur bonheur de se retrouver, aucun des deux n'avait pris garde au danger minime que l'enfant revînt en arrière. Milo maudit aussitôt son inconséquence, tandis que Camus se reprochait sa distraction alors qu'il se doutait que l'utilisation de son cosmos risquait d'engendrer ce genre de réaction. Ils n'auraient jamais dû autant s'attarder. C'était une erreur grossière, à laquelle ils allaient maintenant devoir faire face.

Un nouveau regard vers le visage blafard du Verseau suffit à renseigner le Scorpion sur la difficulté que ressentait celui-ci face à cette épreuve supplémentaire. Les yeux fixés sur son fils, il semblait analyser la situation, mais son immobilité prouvait son hésitation. L'insensibilité apparente de son expression faisait pourtant miroir à celle de l'enfant, et Milo ne douta pas un seul instant qu'il saurait réagir en fonction des évènements, quoiqu'il lui en coûtât.

Le Grec redoutait principalement la haine que paraissait maintenant nourrir Sergueï à l'égard de son père. Camus n'y était pas préparé. Prenant appui sur le Français, maladroitement il tenta de se redresser pour se porter entre eux. Sa détermination vaillante se heurta à la réalité de son état physique. Affaibli par ses blessures, la fièvre et les privations, il retomba lourdement un genou sur le sol.

Camus réagit aussitôt en se relevant pour se placer lui-même devant le Scorpion et faire face au garçonnet. Il désirait autant protéger son compagnon qu'éviter que la situation ne s'envenimât davantage. Il n'aurait pas pu craindre pires retrouvailles. Le petit Russe le dévisageait sans que rien ne trahît ce qu'il ressentait vraiment, et le Verseau en éprouva une pointe de fierté. Sans hostilité, mais fermement, il s'adressa à l'enfant.

« Laisse-nous passer Sergueï.

─ Pour quelle raison devrais-je le faire, père ? »

La sécheresse provocante de cette appellation déstabilisa suffisamment le Verseau, pour que Sergueï créât un mur de glace qui boucha la porte sans qu'il ne réagît. Ses progrès dans un domaine où il apprenait seul stupéfièrent le Français. Il aurait néanmoins préféré ne pas avoir droit à une telle démonstration. À présent, il devait affronter son fils pour franchir la sortie. Mais plus que cette éventualité, le fait de découvrir que celui-ci connaissait la vérité sur sa filiation l'anéantissait.

La façon brutale dont il venait de lui renvoyer sa paternité à la figure prouvait son ressentiment, et Camus se sentait écrasé par son impuissance. Il ne voulait pas faire davantage souffrir le petit garçon, mais il ne pouvait pas s'opposer à la volonté d'Athéna, et il devait tirer Milo de ce guêpier. Trois éléments qui s'opposaient les uns aux autres, pour former un détonateur qui risquait à tout moment de se dérégler entre ses mains. Il décida donc d'attendre que Sergueï commît l'erreur de se rapprocher de lui, pour tenter de le maîtriser physiquement sans lui faire de mal. Dans l'immédiat, le mieux était de poursuivre le dialogue pour endormir sa méfiance.

« Comment sais-tu que je suis ton père ? demanda-t-il, autant pour gagner du temps que par curiosité personnelle.

─ Lors de ma noyade (1), tu ne m'as pas suffisamment caché tes pensées alors que tu m'aidais à m'accrocher à la vie. J'ai cru que j'avais vraiment de l'importance pour toi à ce moment-là », termina l'enfant sans parvenir à dissimuler sa sensibilité à cette blessure qui le rongeait.

Remuer malgré lui par la peine qu'il identifiait chez son fils, Camus essaya de le raisonner.

« Ma vie ne m'appartient pas Sergueï. J'ai prêté allégeance, tout comme tu vas bientôt le faire. Certains choix me sont impossibles, et il en sera de même de ton côté. Mais cela n'enlève rien à l'importance que tu as pour moi. »

Derrière lui, il sentit Milo se détendre. Celui-ci avait vraisemblablement compris le sens de la manœuvre, et Camus savait que sauf danger majeur, il se tiendrait tranquille. Mais en face de lui, Sergueï refusait de baisser les armes.

« Pourquoi te croirais-je ? se braqua le petit garçon. En sachant qui tu es réellement pour moi, tu es encore pire que les autres. »

Camus marqua l'accusation en étouffant la culpabilité qui l'assaillait. Derrière lui Milo remua et il redoubla de vigilance pour se fermer au lien qui les unissait. Il devait mener cette bataille sur tous les fronts, et il n'était pas sûr d'y parvenir très longtemps.

« Les actions ne s'accordent pas toujours avec ce que l'on voudrait qu'elles soient. Tout est relatif Sergueï », dit-il en avançant d'un pas, bien décidé à en finir au plus vite.

Mais le petit garçon avait l'esprit aussi vif que les réflexes rapides.

« Ne m'approche pas, cria-t-il presque, en enflant son aura de façon menaçante.

─ Sergueï, ne m'oblige pas à te faire de mal.

─ Tu n'auras pas à le faire si tu ne le veux pas. Ce n'est pas à toi que je m'en prendrai », répliqua le petit Russe en effectuant un saut de côté pour changer de cible.

La suite demeura toujours quelque peu nébuleuse pour les deux chevaliers. Alors que serrant les dents, le Scorpion se redressait en s'appuyant contre le mur et en amorçant le peu de cosmos défensif qu'il avait retrouvé depuis que ses chaînes étaient brisées, Camus se préparait à intervenir pour intercepter l'attaque que son fils réservait visiblement à Milo. Le Verseau doutait que le garçonnet fût en mesure de les vaincre, et bien que décidé à protéger son amant, il s'apprêtait à fondre sur Sergueï pour le saisir à bras le corps et l'immobiliser sans user de ses pouvoirs. Mais la réaction du petit Russe ne lui en laissa pas le temps.

Au lieu de se précipiter sur le Grec comme il s'y attendait, l'enfant se figea une seconde, les mains jointes, les yeux fermés, ses deux pouces touchant son front dans une attitude de profonde concentration. Sans que rien ne présageât de son intervention, un Surplis apparut soudain dans la geôle, pour aussitôt se positionner derrière lui en se recomposant sur pied.

Avec un peu d'effarement, les deux hommes devinèrent qu'il s'agissait de celui auquel se destinait Sergueï, mais rien n'aurait pu les préparer à ce qu'il advint ensuite. Avant qu'ils ne comprennent ce qu'il leur arrivait, les murs basculèrent brusquement, et tout devint flou. Durant quelques fractions de seconde, ils tournoyèrent dans une sorte de vortex géant, où rien d'autre n'existait qu'une force de gravitation écrasante.

Ils prenaient à peine conscience de la réalité de ce tourbillon de matière noire qui les aspirait sans qu'ils pussent résister, que le sol se stabilisait de nouveau sous leurs pieds. Étourdis, ils perdirent encore de précieuses secondes.

Autour d'eux, les murs sombres et granitiques faisaient maintenant place à une clairière tapissée d'herbes fines et de fleurs multicolores, où virevoltait une multitude de papillons de toutes les tailles. Un peu plus loin, une forêt épaisse d'arbres feuillus centenaires déployait des branchages verdoyants et serrés. La hauteur impressionnante de leurs frondaisons bouchait l'horizon, tandis que de nombreuses arches, élaguées dans les rameaux enchevêtrés en lisière, attestaient du passage répété de grands animaux sauvages.

L'air était doux, le ciel d'un bleu limpide, les oiseaux gazouillaient et une biche montrait sa silhouette à la limite du couvert des arbres.

Camus fut le premier à se ressaisir, et cette fois-ci il adopta préventivement une position d'attaque. Sergueï se trouvait toujours devant eux, mais dans son dos, une seconde armure tenait à présent compagnie à la première. Faite d'un alliage ressemblant à de l'argent sur lequel courraient des arabesques étranges, elle comportait autant de plaques de protection que celles des Or, mais s'en différenciait par les trois énormes émeraudes enchâssées dans son casque en forme de ramure de cerf.

Ce dernier élément permit au Verseau d'identifier l'endroit où ils venaient tous les trois de se matérialiser. Son Maître lui en avait autrefois parlé, et quelques recherches dans la bibliothèque du Sanctuaire avaient complété sa curiosité. Contre toute attente, ils se trouvaient sur le domaine d'Artémis. Si la maîtresse des lieux s'apercevait de leur présence, s'en était fini de leurs aventures chevaleresques. Elle ne tolérait aucun homme sur son territoire, et des malheureux qui s'y étaient égarés, aucun n'avait eu la chance d'en revenir.

Depuis sa confrontation avec Minos(2), le Français se doutait que Sergueï pouvait agir sur différentes armures. Il avait maintenant la preuve qu'il les manipulait non seulement à distance, mais que grâce à leur aide, il lui devenait possible de transgresser les sceaux divins en toute impunité, pour ouvrir des passages d'un Sanctuaire à l'autre. Ce qu'il avait voulu assimiler à un pur réflexe de survie lorsque Kanon avait entraîné l'enfant dans le royaume sous-marin, était en fait un réel pouvoir actif que le garçonnet pouvait déployer avec précision quand bon lui semblait.

Possibilité aussi fascinante que dérangeante, qui plaçait bien Sergueï au niveau d'une « monstruosité », capable de bousculer des interdits millénaires. Il réalisa alors ce qu'espérait Athéna en braquant le petit garçon contre sa nouvelle patrie d'adoption, et il ressentit presque de la pitié pour Hadès.

Comme tout aspirant chevalier, il avait appris qu'ils existaient six Sanctuaires Olympiens majeurs, qui depuis l'origine, se disputaient plus ou moins ouvertement le contrôle de la sphère terrestre. Au cours des siècles, les aires d'influences de ceux d'Artémis, d'Apollon et d'Arès s'étaient considérablement réduites, et ne subsistaient véritablement au niveau humain plus que celles d'Athéna, de Poséidon et d'Hadès. Mais il avait devant les yeux la preuve tangible que ces Sanctuaires oubliés survivaient toujours.

L'Olympe possédait d'autre part une multitude de Dieux et de Déesses, dont certains pouvaient se révéler aussi redoutables que ceux précédemment cités. Sans compter que l'Olympe lui-même n'était qu'un morceau de l'amalgame des diverses cosmologies religieuses apparues au cours des temps, comme le prouvait la résurgence du royaume d'Asgard.

Avec un certain effroi, Camus se demanda où s'arrêtaient les limites de l'étonnant pouvoir de Sergueï, et si Athéna avait bien mesuré tous les effets que celui-ci pourrait engendrer.

Il aurait aimé réfléchir davantage à toutes ces implications, mais retrouvant une vivacité décuplée par le soutien des armures, son fils laissa soudain exploser son cosmos. Malmenée par un vent aussi glacé que violent, sa chevelure s'ébouriffait telle une auréole indisciplinée autour de son visage crispé et trop pâle, tandis que d'un mouvement tournant, il positionnait ses mains en conque ouverte sur ses adversaires, pour lancer une attaque que le Verseau devina puissante.

L'heure n'était plus au conciliabule. Emporté par sa colère malheureuse, le petit Russe était bien décidé à laisser déferler le flot de son apprentissage, cumulé à ses acquis innés, auxquels se mêlait une sorte d'instinct primaire issue du soutien des armures elles-mêmes.

Un bref instant leurs regards se croisèrent. Les yeux d'ambre brillaient de larmes contenues, mais Camus comprit que rien ne le ferait plus renoncer. Sergueï semblait déterminé à vouloir le punir, et pour cela il s'en prendrait directement à Milo. Un Milo déjà vraiment mal en point, et qui chancelait sur ses jambes derrière lui.

Conscient que le Verseau allait finir par réagir pour contrebalancer le déséquilibre entre lui et le Scorpion, le petit garçon porta son attaque sans sommation. Il se doutait qu'il n'aurait pas de seconde chance, ainsi mit-il toute la force de son énergie dans son assaut. Il n'entrait plus de réflexion dans son action. Il n'aurait su dire s'il désirait tuer ou non. Il devait simplement frapper. Se débarrasser de celui qui obtenait tout ce qui lui était refusé et châtier de cette manière le père qui l'avait trahi.

Écartant les doigts, il se laissa guider par son instinct et le chant des armures derrière lui. Une tempête de vent glacial emportant tout sur son passage dévasta soudain la prairie. Le Verseau eut à peine le temps de se décaler sur la droite pour encaisser la majeure partie du choc en protégeant le Scorpion. Arc-bouté sur le sol qui s'effritait sous ses pieds, il fit appel à un rideau de givre pour s'abriter des bourrasques et des projectiles qu'elles soulevaient.

Conscient de son mouvement, Sergueï ne chercha pourtant pas à dévier son tir, même s'il ne dissimulait plus les larmes qui maintenant dévalaient ses joues pâles. Il semblait dépassé par ce qu'il venait de provoquer, et Camus comprit que s'il ne contre-attaquait pas, il allait se faire balayer par la violence des tourbillons déployés par son fils. Sans compter les nombreux impacts de pierres et les branchages qui parvenaient à percer sa défense, et qui malgré la protection de son armure finissaient par lui infliger de multiples blessures.

Se fermant à la moindre émotion, le Verseau modifia alors le courant glacé qui le préservait, jusqu'à engendrer une tempête similaire à celle qui le frappait. Les deux souffles puissants s'affrontèrent quelques instants en refusant l'un comme l'autre de céder du terrain. Mieux structuré, celui du Français réussit toutefois à repousser celui de l'enfant. Lentement d'abord, puis de plus en plus rapidement, jusqu'à absorber la totalité des rafales adverses.

Camus neutralisa son attaque au dernier moment. À son grand soulagement, la brutalité du tournoiement polaire ne frappa pas Sergeï. Il se sentit également instantanément libéré d'une sorte de poids qui entravait ses mouvements depuis qu'il avait pris le petit garçon pour cible, tandis qu'il percevait distinctement le relâchement qu'exerçait son armure sur sa propre aura. Et il réalisa l'incroyable. Cette alliée de toujours venait délibérément de tenter de brider ses pouvoirs. Son armure le protégeait aussi efficacement que possible, mais elle refusait d'agresser Sergueï. Il fut alors certain que le petit Russe nourrissait un rapport unique et privilégié avec les armures d'Or. Mais par le biais de quel secret ?

Incapable de répondre à cette question, il rétablit sa position en étouffant un gémissement de douleur. Une pierre tranchante avait réussi à cisailler le haut de son plastron, lui infligeant une profonde blessure à la jointure de l'épaule et du torse. Le sang coulait à présent de la pliure le long de l'armure, en une longue traînée qui s'égouttait sur le sol. Tout aussi rougis, ses gantelets ne dissimulaient plus les entailles de ses mains.

Derrière lui, Camus ne s'étonna pas d'entendre Milo étouffer une exclamation consternée. Refusant d'accorder trop d'importance à ses blessures qu'il jugeait minimes, le Verseau jeta un regard inquiet du côté de Sergueï. Il n'avait pas voulu meurtrir l'enfant, mais la violence de son attaque l'avait obligé à se défendre. Comme il le craignait, le petit garçon n'avait pas non plus été épargné par la diversité des projectiles soulevés. Essoufflé, la tête basse et les bras ballants, il tremblait sur ses jambes. Un filet de sang coulait de sa tempe, et Camus aurait aimé s'assurer qu'il n'avait rien de grave. Mais dans son dos, le Scorpion s'entêtait à se maintenir debout alors qu'il le sentait à bout de force, et il hésitait sur sa priorité.

Avant tout, Milo et lui devaient partir d'ici. Obligation délicate, qui sans la bonne volonté de Sergueï demeurait très aléatoire. Et pour couronner le tout, une voix féminine qu'il aurait souhaité ne plus jamais entendre s'éleva soudain de la forêt sur sa gauche.

« Ainsi donc voici les responsables de tout ce charivari. Qui aurait cru que le hasard ferait si bien les choses.

─ Aslinn ! »

L'incrédulité de l'accent éraillée de Milo fit écho au déplaisir de Camus, qui fixa sur l'arrivante un regard d'une froideur nettement peu accueillante. Le Scorpion et lui jouaient vraiment de malchance. Si autrefois, la fuite extraordinaire de la jeune femme leur avait démontré qu'elle bénéficiait de la protection d'une divinité hostile à Athéna (3), découvrir qu'il s'agissait d'Artémis était une surprise aussi contrariante que dangereuse à l'instant présent.

Aslinn nourrissait une haine féroce à leur égard, et la sécheresse quelque peu amusée de sa voix prouvait qu'elle ne leur avait pas pardonné. Placé au centre des trois protagonistes, le Verseau devait maintenant surveiller deux fronts opposés, tout en conservant son rôle de bouclier devant le Scorpion.

« C'est un cauchemar. »

Le commentaire de Milo répondait à sa pensée, et Camus se tourna franchement face à la jeune femme, adversaire qu'il jugeait nettement plus dangereuse. La défaite meurtrie de Sergueï leur laisserait peut-être un répit salvateur.

Sortant du bois où elle se dissimulait, la brune Irlandaise s'avança d'un pas tout aussi tranquille que menaçant. Sa longue chevelure balancée au gré de ses mouvements, elle faisait preuve d'une nonchalance presque insultante. Revêtue d'une armure coulée dans le même alliage que celle qui demeurait toujours posée derrière le petit Russe, elle se présentait avec l'assurance déterminée propre aux chevaliers de Glace. Les fidèles d'Artémis ne portaient pas de masque, mais bien malin aurait été celui qui serait parvenu à lire derrière la beauté figée des traits harmonieux d'Aslinn. Camus lui-même était incapable de déterminer le choix de sa cible. Tout ce qu'il souhaitait, c'était qu'elle ne s'en prit pas à Milo.

Arrivée à une dizaine de mètres du Français, elle s'immobilisa. Son indolence la rendait magnifique de prestance et de force rentrée, mais le Verseau la connaissait trop pour ne pas savoir que tant que distanciation présageait un affrontement impitoyable. Elle se positionnait autant en gardienne d'un Sanctuaire sacré qu'en ennemie intime, et l'amalgame des deux faisait d'elle une combattante d'autant plus redoutable.

Sergueï avait relevé la tête, et il observait la mince jeune femme avec méfiance. Il se souvenait vaguement de l'avoir déjà aperçu, du temps où il était encore au Sanctuaire d'Athéna. Elle faisait partie des gardes et il l'avait remarquée parce qu'elle paraissait intéressée par les faits et gestes du Verseau, allant même jusqu'à espionner celui-ci de loin. Il ne l'avait jamais aimé et il s'était toujours méfié de ses manières. Et puis un jour, elle avait disparu.

La retrouver au Sanctuaire d'Artémis, dont elle était apparemment une adepte, ne lui donnait pas un statut plus sympathique à ses yeux. Ce n'était pas parce qu'il pouvait appeler quand bon lui semblait une armure de cet ordre qu'il se sentait des affinités avec les fières guerrières qui le peuplaient.

Percevant son animosité, la nouvelle venue braqua soudain un regard aussi froid qu'acéré sur lui. Elle possédait des iris ambrées si semblables aux siennes qu'il en fut ébranlé. Un autre fait le troublait. Il devinait en elle une réserve directement issue des techniques inhérentes aux chevaliers de Glace. Cette dernière caractéristique éveilla suffisamment sa curiosité pour qu'il demandât.

« Qui es-tu ? »

De façon incompréhensible pour lui, son intérêt sembla susciter de la colère chez la jeune femme, qui se positionna en préparant une attaque.

« Toi le moucheron, tu seras le premier à débarrasser le plancher. »

Épuisé par son attaque précédente, Sergueï mobilisa instantanément ses dernières forces pour se protéger, sans parvenir à totalement dissimuler une moue d'enfant un peu ahuri par la tournure que prenaient les évènements. Cette inconnue ne pouvait pas ignorer qu'il possédait une armure accordée par Artémis. Alors pourquoi le considérait-elle comme un ennemi ? Déjà elle levait sur lui une main chargée d'une énergie puissante. Malgré l'aide des armures il n'était pas sûr d'y résiste. Courageusement, il campa fermement ses deux pieds dans le sol avec la volonté du désespoir, dans l'attente du choc à venir.

« Non Aslinn ! Ne t'en prends pas à lui. »

L'intervention du Verseau interrompit le geste de la guerrière, sans pour autant apaiser la vague d'énergie qu'elle maintenait en réserve. Avec une mauvaise grâce évidente, elle tourna son visage vers lui.

« Pourquoi ? Parce que c'est notre fils ? Tu devrais m'être reconnaissante de te débarrasser d'une telle tare au contraire. Il n'aurait jamais dû naître, et il ne t'a attiré que des ennuis depuis que tu as croisé sa route. Considère cela comme mon dernier cadeau.»

Sergueï n'en croyait pas ses oreilles. Cette personne détestable était sa mère ? Les yeux écarquillés de stupeur, il assimila l'information en jetant un regard presque éploré vers le Verseau.

« Je ne te laisserai pas lever la main sur lui, répondit celui-ci d'un ton aussi calme que résolu, qui finit de plonger le petit garçon dans un dilemme de sentiments contradictoires ingérables.

─ Comme c'est mignon. Et comment feras-tu ? Il vient de sérieusement égratigner ta puissance d'attaque. Et je doute que ton cher Milo te soit d'une utilité quelconque. Alors, savoure. Ensuite, ce sera ton tour », termina-t-elle en reportant à nouveau toute son attention agressive sur l'enfant.

Elle allait se déchaîner sur lui, lorsque la gagnant de vitesse, Camus s'interposa une fois de plus pour servir de rempart.

« Alors je commencerai par toi ! » rugit-elle en changeant de cible.

Cette fois-ci, Camus fit flamber son cosmos pour répondre à l'attaque sans chercher à retenir ses coups. Mais Aslinn était redoutable, et elle utilisait des techniques acquises auprès d'Atémis auxquelles il n'avait encore jamais été confronté. S'il parvint une première fois à dévier un jet de lumière bleuté semblable à un long fouet, il ne put éviter de voir son extrémité s'enrouler autour de son poignet au second passage, pour le soulever du sol et le projet avec violence contre un tronc d'arbre centenaire un peu plus loin.

Étourdi par le choc, il entendit à peine le cri de rage de Milo. Il ne dut qu'à ses réflexes de s'écarter d'une salve d'énergie pure, qui sous le cosmos de la jeune femme devenait autant de lames acérées en forme de poignards translucides. Luttant sur son territoire et rendue à ses attributs naturels, Aslinn déployait une force et une adresse hors du commun. C'était une combattante exceptionnelle. Il devait au moins lui reconnaître cela.

Cet affrontement n'avait rien à voir avec celui qui les avait opposés durant leur enfance (4). Elle désirait clairement le tuer. Malgré la fatigue et la gêne occasionnée par ses précédentes blessures, il parvint à la faire reculer en matérialisant plusieurs pics de glace. Le sang qu'il avait perdu l'affaiblissait néanmoins, et alors que la jeune femme se faufilait à travers le tourbillon de givre qu'il déployait en défense, sa vue se brouilla dangereusement.

À l'autre bout de la prairie, Milo fit quelques pas en flageolant. Il devait aider Camus. Avec l'énergie du désespoir, il se concentra pour porter directement Antares à Aslinn dès qu'il serait suffisamment prêt. Mais il avait beau mettre dans cette action ses dernières forces, les privations et ses plaies ralentissaient considérablement sa vivacité habituelle.

Avec horreur, le Scorpion vit le long fouet de lumière saisir à nouveau le bras de son amant, là où l'armure ne fournissait aucune protection, en y imprimant une large marque sanglante. Une autre langue d'énergie bleue vint s'enrouler autour de ses pieds pour le ligoter étroitement. Une troisième enserra sa gorge, se rétractant à la limite de lui couper le souffle. Camus était immobilisé.

Un sourire aussi haineux que victorieux sur les lèvres, Aslinn arma de nouveau sa main d'un poignard immatériel. Le Verseau s'attendait à ce qu'elle lançât cette lame improvisée sans qu'il pût l'éviter, mais elle le surprit en s'avançant vers lui. Visiblement, elle désirait porter le coup fatal au plus près.

À demi étranglé, Camus tenta de répliquer en gelant les trois fouets d'énergie. Les longues tiges souples qui ondulaient se figèrent dans un crissement caractéristique, mais il était à bout de force, et il ne put suffisamment descendre la température pour les briser. Aslinn n'était plus qu'à deux pas. Elle levait déjà son poignard, prête à l'abattre en plein cœur. Il allait mourir.

Trop lucide pour espérer échapper à l'inéluctable, Camus eut une dernière pensée désolée qui englobait à la fois Milo et son fils. Les yeux rivés sur ceux de la jeune femme, il se blindait dans une fierté qui, à cet instant précis, s'assimilait à un réel courage. Il ne lui ferait pas le plaisir de lui montrer combien de devoir abandonner ces deux êtres chers le déchirait. Il mourrait en guerrier. Il ne pouvait plus rien faire, alors froidement il attendait la douleur inévitable lorsque la lame le transpercerait. Il entendait à peine les imprécations de fureur du Scorpion qui se rapprochait. Malgré l'adrénaline fournie par le désespoir, son amant ne parviendrait jamais à le rejoindre à temps.

Mais le coup meurtrier ne vint pas.

Alors que l'arme translucide s'abattait avec force, il vit soudain Aslinn stopper net son mouvement. Arrêtée dans son élan à seulement un pas de lui, la jeune femme s'immobilisa une seconde, les yeux ronds et la bouche ouverte sur un cri silencieux. Puis, elle eut une sorte de grimace de rage, avant que ses yeux se ternissent et qu'elle ne s'effondrât à ses pieds, comme une poupée de chiffon.

Libéré des liens qui le retenaient Camus vacilla, tandis qu'il posait un regard incrédule sur la jeune femme maintenant allongée face contre terre. Aslinn était morte, et le haut de son armure brisé dans le dos se tachait rapidement de sang, là où s'ouvrait une plaie béante. Derrière elle, se dressait Sergueï, encore nimbé de son aura de Sceptre, qui agitait mollement sa chevelure en un souffle imperceptible. Il tenait toujours la serpe d'argent, empruntée à l'armure d'Artémis dont il venait de servi pour frapper.

Avec horreur Camus réalisa que l'enfant avait tué sa propre mère pour le sauver.

En croisant les yeux d'ambre remplis de larmes, le Verseau lut tout le désarroi, l'effroi, le dégoût et la solitude d'un petit garçon de dix ans, qui venait de commettre le pire des meurtres, et il comprit que quelque chose était en train de définitivement faire naufrage chez Sergueï. Donner la mort pour la première fois n'était généralement jamais simple, mais accomplir un tel acte dans des conditions aussi sordides rendait sa gestion intime non seulement difficile, mais presque impossible.

Étreint par un immense sentiment de pitié et d'amour, Camus aurait voulu trouver les mots pour le réconforter, l'apaiser, tenter d'endiguer cet affolement qu'il sentait enfler jusqu'à l'étouffer, mais ébranlé lui-même plus qu'il n'y paraissait, il se heurtait à son incapacité d'exprimer clairement ses émotions. Sournoisement, les tragédies qui avaient précédemment marqué sa vie et la venue au monde de Sergueï le ligotaient dans un tissu de mensonges, dont il se refusait d'accabler l'enfant. La dureté de leur séparation le désarmait, et malgré son geste, il craignait que son fils l'eût définitivement rejeté. Il redoutait une parole maladroite, qui ne servirait qu'à enfoncer plus douloureusement le petit garçon dans sa confusion.

Il n'en avait pas conscience, mais son silence ne faisait que bouleverser davantage Sergueï.

Trop troublé pour déceler l'affection véritable qui se dissimulait derrière l'expression froide du Verseau, incapable de supporter plus longtemps cet affrontement muet où il se sentait de plus en plus coupable, le garçonnet se détourna soudain en étouffant un sanglot. Un instant, Camus hésita à le rappeler. Mais l'enfant s'enfuyait rapidement, et il était trop faible pour le poursuivre et courir le risque de mener un nouveau combat. Et puis, il devait aider Milo à partir d'ici le plus vite possible. Le cœur lourd, il rejoignit son compagnon en titubant.

Le Scorpion regarda le Verseau approcher en le dévorant littéralement des yeux. Le visage décomposé, il conservait un silence peu ordinaire. Il n'avait pas vécu pire journée depuis l'attaque des Spectres au Sanctuaire. Camus a sa portée, il l'agrippa avec fermeté autant que ses maigres forces le lui permettaient pour l'attirer entre ses bras. Le Français était bien là, debout devant lui, mais il avait besoin d'être sûr qu'on n'allait pas encore le lui arracher.

Conscient de la peur de Milo, Camus ne le repoussa pas. Contre lui, il sentait le Grec au bord des larmes, et à son tour il referma les bras en une étreinte aimante et possessive. Joue contre joue, on ne savait plus lequel des deux soutenait l'autre. Milo étouffa un grognement de bien-être soulagé dans sa chevelure. Sans se soucier d'être aperçu, il dégagea le cou d'albâtre des longues mèches tachées de sang, là où une branche avait tracé une estafilade, pour poser un baiser un peu tremblant près de son oreille.

« Je sais que je devais être puni pour ce que je t'ai fait autrefois, murmura-t-il en le serrant davantage contre lui. Mais ça, c'est plus que je peux supporter. Tu n'as pas à mettre ta vie en danger ainsi, alors que nous ne sommes capables que de te faire du mal.

─ Ne dis pas n'importe quoi Milo. Nous sommes vivants, et c'est le principal. »

Restait à trouver comment ils allaient se sortir de ce guêpier avant l'apparition d'autres guerrières d'Atémis. Répondant indirectement à sa préoccupation immédiate, le Verseau aperçut alors Sergueï du coin de l'œil. Le petit garçon s'était immobilisé à l'orée du bois, tel un jeune animal apeuré qui ne sait plus de quel côté il doit fuir. Avec un certain soulagement, il le vit soudain exécuter les mêmes gestes étranges que précédemment. Aussi brutalement que la première fois, ils basculèrent dans le Meikaï.

Le court voyage effectué, ils se retrouvèrent sur leur lieu de départ, exactement à l'emplacement qu'ils occupaient avant d'être aspirés par la spirale mystérieuse. Sergueï n'était plus qu'à quelques pas en face d'eux, debout devant la porte de la geôle. Une telle promiscuité parut affoler l'enfant. Accablé par cette réaction, Camus lui tendit la main. Mais sans plus chercher à dissimuler les sanglots qui l'étouffaient, une fois encore Sergueï se détourna pour s'enfuir en courant, brisant sur son passage le mur de glace qu'il avait auparavant dressé.

« Sergueï ! »

Se libérant de l'étreinte du Scorpion, Camus allait s'élancer à sa poursuite, lorsqu'il se sentit fermement retenu par l'épaule.

« Non Camus. »

À ses côtés, Milo le regardait avec un mélange de compassion et d'autorité qui figea instantanément son élan. Son compagnon avait raison. Il devait tirer un trait sur ses sentiments. Tout au moins dans l'immédiat. Par un étonnant concours de circonstances, Sergueï venait de définitivement les délivrer d'Aslinn avant de les laisser s'en aller. Il devait se satisfaire de ces éléments pour le moment.

Mais tout danger n'était pas encore écarté. Ils devaient fuir rapidement. Retrouvant sa froide insensibilité directive, il passa un bras sous les épaules du Scorpion pour prendre le chemin du retour. Ses blessures saignaient toujours, il était épuisé, et Milo tourna vers lui un visage inquiet.

« Comment te sens-tu ?

─ Ça va », répondit-il en serrant les dents sans le regarder.

Lucide sur son mensonge, le Scorpion le dévisagea en silence. Camus avait clairement conscience de son anxiété, et elle était réciproque. S'ils rencontraient un Spectre dans leur état, ils n'avaient aucune chance de s'en tirer. Tous les deux le savaient. Épiloguer ne servait à rien. Vaillamment ils concentrèrent leurs dernières forces pour accélérer l'allure.

Se fiant à sa mémoire, Camus cherchait les indices qui les placaient sur le bon chemin. Ils réussirent ainsi à sortir du labyrinthe de couloirs sans soucis. Mais une fois arrivés plus avant dans la Deuxième Prison, ils durent se rendre à l'évidence. Les lieux grouillaient de gardes. Les Spectres avaient vraisemblablement flairé quelque chose, et ils passaient au crible les moindres recoins de ce niveau. Impossible d'aller plus loin sans se faire repérer. Ils devaient trouver une autre issue. Or il n'en existait qu'une, et elle débouchait sur le Puits des Morts. Encore fallait-il parvenir à le rejoindre.

Fouillant dans sa mémoire, Camus se rappela d'une faille étroite, qui s'ouvrait sur un long tunnel relié directement à la salle où chutaient les défunts. Atteindre le domaine de Death Mask par là serait ensuite presque une partie de plaisir. Ce passage se trouvait toutefois au cœur du Cocyte et le Verseau sut immédiatement qu'il se dirigeait droit vers une difficulté de taille. Plus qu'à une Kyrielle de mauvais souvenirs, il allait devoir résister à un froid éprouvant. Et cette fois-ci, il ne pourrait pas compter sur le cosmos de Milo pour le réchauffer.


(1 )Concernant la façon dont Kanon manque de noyer Sergueï, voir le chapitre 49 – Réactions et conséquences

(2) Concernant le combat avec Minos et la façon dont Sergueï aide Camus, voir le chapitre 40 : L'ombre des trahisons

(3) Concernant la découverte de la traîtrise d'Aslinn, voir le chapitre 45 – De l'amour à la haine

(4) Concernant le combat entre Camus et Aslinn pour l'obtention de l'armure du Verseau, voir le chapitre 42 – L'onde des souvenirs