Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé du chapitre précédent (Le deuil de la retraite) : Mal en point, Camus et Milo essayent de s'évader par le Cocyte alors que les Spectres les recherche, tandis que près du Puits des Morts, Angelo et Aphrodite révisent leur plan pour les aider. La venue inattendue de Yanos complique encore la situation, jusqu'à ce qu'une formidable explosion en provenance des Enfers balaie tout sur son passage. Les chevaliers du Cancer et des Poissons ne doivent la vie qu'à leurs réflexes, de même que Yanos, qui s'en sort néanmoins grièvement brûlé. Conscient qu'un évènement majeur s'est produit, Aphrodite part seul à la rescousse de Camus, Milo et Shaka, tandis que Death Mask maintient une issue entre les deux mondes. L'arrivée de Saga l'oblige à révéler la désobéissance de Camus, avant que le Gémeau ne s'enfonce lui-aussi au sein du royaume détruit. Poursuivis par une force inconnue, Aphrodite et Saga parviennent à ramener Camus et Milo tous deux inconscients, tandis que Shaka demeure introuvable. Alors qu'Angelo referme le passage pour préserver le Sanctuaire leur mystérieux ennemi contrattaque violemment. Grace à l'aide de Saga, Aphrodite s'enfuit en emmenant Camus et Milo avec lui, de son côté Death Mask se porte au secours de son apprenti. Le Cancer sauve l'adolescent avant de disparaître sous les yeux impuissants et effarés de Saga qui assiste également à la désintégration de son armure.
CHAPITRE 70 : LE GLAS DES ARMURES
Progressant d'un pas rapide Saga et Aphrodite s'acheminaient côte à côte. Il leur restait encore quatre temples à passer avant d'atteindre le haut du monumental escalier sans qu'ils eussent échangé une parole depuis le début de leur ascension. Aucun ordre n'était nécessaire. Ils se dirigeaient vers le Palais. Ils avaient parfaitement conscience que Shion les attendait impatiemment.
Leur retour avait sans doute déjà fait le tour du Sanctuaire. Tous les chevaliers jusqu'aux moindres apprentis s'interrogeaient sur l'inexplicable explosion perçue du fond des Enfers, et quand ils avaient traversé les premiers quartiers populaires, ils avaient pu noter l'agitation qui animait la plupart des gardes et des serviteurs. Le bouche-à-oreille faisait son œuvre. À n'en pas douter, d'ici quelques heures, le Grand Pope devrait calmer l'attroupement qui se formait près de l'arène principale.
Le souvenir de la Guerre Sainte était encore trop proche pour que quiconque eût oublié l'ampleur des destructions et le nombre des morts issus de ce conflit. Les élus d'Athéna avaient leur cosmos pour se rassurer, ce qui les tranquillisait sur l'absence de menace immédiate. Mais les plus humbles ne pouvaient compter que sur les nouvelles rapportées par le chevalier des Gémeaux envoyé sur place.
Le voir revenir en compagnie d'Aphrodite ne faisait que délier les langues, et les plus folles rumeurs courraient depuis qu'ils avaient déposé les chevaliers du Verseau et du Scorpion, ainsi que l'apprenti du Cancer, à l'infirmerie.
Juste avant d'entreprendre l'ascension de l'escalier, Saga avait annoncé la mort de Death Mask à Aphrodite de façon laconique. Choqué, le Suédois se retranchait depuis dans le silence. Ce qui ne l'avait pas empêché de se sentir écrasé par un oppressant sentiment de culpabilité en traversant le temple du Cancer. Après la disparition de Shaka, celle de l'Italien le touchait profondément. Elle lui donnait même l'impression d'avoir commis une faute grave en se laissant convaincre de voler au secours de Camus.
Aphrodite n'avait pourtant fait que tenter de sauver un compagnon en situation compromettante. Et voilà que leur expédition de secours se soldait par une tragédie, qui risquait de peser doublement sur le destin de Camus. Tout s'était passé si rapidement aux Enfers, que le chevalier des Poissons n'avait pas eu le temps de sonder Saga là-bas sur ses intentions envers le Verseau. Lui-même venait tout juste de retrouver le Français et le Scorpion, inconscients sous un tas de gravats qui les avait protégés des conséquences de l'explosion. Ensuite tout avait été très vite. Les deux hommes valides avaient senti une formidable énergie négative se ruer sur eux. Elle pulsait de haine, et il n'avait eu que le temps de tirer les blessés des décombres, avant d'amorcer leur cosmos pour remonter à la vitesse de l'éclair en haut du Puit des Morts.
Désemparé, Aphrodite ressassait ses évènements en enchaînant les paliers. Et brusquement, alors qu'ils traversaient la maison du Sagittaire, il réalisa qu'il lui restait peu de temps pour essayer de convaincre le Gémeau de renoncer à son rôle de bras armé d'Athéna contre Camus. Le mutisme et l'air sombre de ce dernier ne tenaient sans doute pas seulement à la disparition de deux de leurs compagnons, et à la destruction inexplicable de l'armure du Cancer. Il songeait certainement aux ordres de leur déesse, qui lui enjoignaient d'exécuter Camus à la moindre tentative de celui-ci pour se rapprocher des Enfers.
Logiquement, il aurait déjà dû le faire. Le plus simple ayant été qu'il abandonnât le Français derrière eux, à la vindicte de l'ennemi inconnu qui ravageait le domaine d'Hadès. Affaibli et blessé comme il l'était, Camus n'aurait jamais survécu. Le fait qu'il l'ait laissé le ramener était plutôt positif, et Aphrodite reprit espoir. Suffisamment pour oser initier la conversation, avec la conviction que le Verseau ne désirait effectivement pas mal faire.
« Il n'a fait que partir à la recherche de Milo pour l'aider, émit-il. J'en suis certain. »
Sans le regarder, le Grec répondit d'une voix atone.
« Si tu le dis. »
Prenant une décision lourde de sens, le Suédois insista.
« En tout cas c'est la version que je maintiendrai si on m'interroge. Et j'oublierai délibérément l'endroit exact où je l'ai trouvé. »
Il acheva en relevant le menton avec une pointe de défi involontaire.
« Tu oserais soutenir que Camus n'a pas posé un pied plus loin que le Puits des Morts ? s'étonna Saga, en tournant vers lui un visage plus intéressé que sévère.
─ Sans hésitation, parce que même si nous savons que c'est un mensonge, j'ai la conviction qu'il n'a agi que contraint et forcé, et certainement pas pour satisfaire une envie personnelle. L'explosion était si forte, qu'au lieu d'être blessé au fin fond des Enfers, il aurait aussi bien pu l'être en haut du Puits des Morts, à se ronger les sangs en attendant que Milo revienne. C'est en tout cas ce que je raconterai. Ça expliquerait également la présence d'Angelo sur le site, dans le sens où je rapporterai qu'il s'était laissé attendrir par un Camus inquiet, et qu'il lui servait de sauve-conduit et de gardien pour lui interdire de franchir le pas.
─ Attendrir ? Angelo ? Tu vas avoir du mal à faire avaler ça, le contra le Grec en reportant les yeux sur le Palais. De toute façon, la différence risque d'être mince pour Athéna. Parce que Camus se trouvait tout de même bien dans le Mekaï. Sans compter que s'il survit, Yanos pourrait avoir une autre version. »
Déterminé à sauver son voisin, le chevalier des Poissons refusa de se laisser démoraliser.
« Personne ne songera à interroger Yanos une fois que nous nous serons exprimés, répliqua-t-il avec force. Je lui ferai d'ailleurs comprendre où se situe son intérêt. Ce gosse est maladroit, mais il n'est pas stupide. La différence, c'est ton témoignage qui la fera Saga. Et tu le sais. »
Vainement Aphrodite espéra une réponse du Gémeau. Ravalant un soupir d'inquiétude, il poursuivit son ascension.
À l'infirmerie, une agitation particulière régnait. La présence de deux chevaliers d'Or était vraiment inhabituelle. En temps normal, leur cosmos, joint à quelques soins d'urgence et à un peu de repos, suffisait généralement à résorber les blessures de ces guerriers d'exception. Dans les cas plus sérieux, un médecin se rendait directement au sein des temples, pour administrer un antidouleur ou remettre en place un os brisé.
Mais là, la multiplicité des lésions des deux hommes, et surtout leur affaiblissement, leur avait attribué d'office un lit au plus près d'un matériel médical dernier cri. Après avoir découvert un Sanctuaire qui ne disposait à son arrivée que d'un dispensaire mal équipé et sans personnel vraiment qualifié, Saori Kido n'avait pas lésiné sur une dépense, qui se révélait particulièrement importante aujourd'hui.
Leur statut accordait aux deux chevaliers d'Or blessés une relative tranquillité à l'étage. Ils auraient pu bénéficier de chambres individuelles, mais d'un commun accord avec le médecin de service, leurs frères d'armes avaient décidé de ne pas les séparer. Chacun s'attendait à ce que le Scorpion réclamât le Verseau lorsqu'il se réveillerait. L'inverse aurait beau être plus silencieux, la présence de Milo ôterait sûrement un poids préjudiciable au bon rétablissement du Français. Et cela ne loupa pas. Ouvrant un œil fiévreux, le Grec s'agita immédiatement.
« Camus ?… Où est Camus ?... »
Une main apaisante se posa sur son épaule.
« Arrête de remuer ainsi Milo. Tu as une perfusion dans le bras et tu vas l'arracher. »
Levant les yeux, le croisa le regard à la fois doux et sage du Bélier. Bien qu'il conservât une mine grave, un léger sourire ourlait les lèvres de ce dernier, visiblement soulagé de le voir reprendre conscience. Présents dans la pièce non loin de lui, il reconnut aussi les visages familiers d'Aiolia et d'Aldébaran.
Milo trouva ce rassemblement réconfortant, mais sourd aux recommandations de Mü, il n'en continua pas moins à s'agiter jusqu'à ce qu'il parvînt à se redresser à demi en grimaçant de douleur. Ses côtes cassées se rappelaient à son bon souvenir, et la peau déchirée de son dos l'irradiait de mille brûlures malgré l'onguent dont on l'avait enduit. Faisant fi de sa souffrance, il poursuivit son effort.
« Je veux savoir comment va Camus, insista-t-il, en repoussant le bras d'Aiolia qui essayait de le recoucher.
─ Il va bien maintenant, tenta de le calmer le Bélier. Il a simplement besoin de récupérer ses forces, et pour cela il faut qu'il dorme. Regarde, il est juste là. »
S'écartant un peu, l'Atlante lui permit d'apercevoir un second lit en métal, sur lequel reposait le Français. Le haut du torse, une épaule et les mains protégées de bandages, il était également relié à une perfusion. Il semblait à peine respirer et son visage portait plusieurs traces violacées, vraisemblablement dues aux chutes de pierres lorsque la galerie dans laquelle ils progressaient s'était effondrée sur eux.
À la douleur qu'il ressentait sous sa pommette gauche, Milo devina qu'il présentait les mêmes vilaines ecchymoses. Camus était vivant, mais il était d'une pâleur si effrayante que le Scorpion s'alarma.
« Je veux le toucher, s'entêta-t-il en essayant de sortir un pied hors du lit malgré la tête qui commençait à lui tourner.
─ Ça suffit Milo, le sermonna plus sévèrement le Bélier en le retenant.
─ On va les rapprocher, comme ça il nous foutra la paix, intervint Aiolia.
─ Bonne idée », approuva le Taureau en se saisissant des montants en fer.
Les deux hommes poussèrent le lit près de celui du Verseau. Se renversant sur le côté, Milo prit doucement la main bandée du Français dans la sienne malgré la présence des trois autres. Camus paraissait dormir profondément et il laissa les doigts du Grec s'enrouler autour des siens sans réagir. Posant son pouce sur son poignet Milo sentit battre son cœur calmement, et cela le rassura. Un sourire apaisé sur les lèvres, il ne tarda pas à sombrer lui aussi dans un sommeil réparateur.
De longues heures plus tard, il émergea des brumes d'un rêve comme un ivrogne d'un lendemain de cuite. La bouche sèche et le crâne douloureusement martelé, il lui fallut plusieurs minutes pour réaliser où il se trouvait, et se rendre compte que ses trois compagnons d'armes étaient toujours présents.
« Ils sont mignons tous les deux », fit Aldébaran en remuant derrière lui.
Les yeux clos, Milo s'aperçut alors qu'il s'était déplacé dans son sommeil pour serrer carrément son amant contre lui. La tête calée contre son épaule et le nez niché dans son cou, il refermait sur sa taille un bras possessif. Toujours profondément endormi, Camus tournait à demi vers lui son visage et il sentait son souffle doux s'égarer sur sa joue.
« Je ne suis pas sûr que ce qualificatif plaise au Verseau, répliqua Mü d'un ton où perçait un net amusement.
─ Milo va devoir se bouger les fesses avant qu'il se réveille, s'il ne veut pas essuyer un froid polaire », appuya Aiolia.
Aux rires discrets de ses camarades, le Scorpion se manifesta en bougonnant.
« Oh ! ça va. Il est beaucoup plus tolérant que vous le supposez.
─ Ravi de te l'entendre dire, répondit Mü en l'aidant à s'asseoir. Comment te sens-tu Milo ?
─ Comme une taupe égarée en surface sur laquelle serait passée une pelleteuse. Mais à part ça, ça peut aller , ajouta-t-il stoïquement en se massant les tempes.
─ Prêt à nous accompagner à la réunion organisée d'ici une heure par Athéna alors ? » s'enquit Aiolia en lui tendant ses vêtements.
Toujours trop groggy pour réfléchir sereinement, Milo marqua pourtant un temps d'arrêt avant de se saisir de ses affaires. Camus risquait de pâtir de cette visite. Après plusieurs mois de silence total, pourquoi fallait-il que leur déesse se manifestât soudain ? Il aurait nettement apprécié de disposer d'au moins une journée pour préparer la défense du Verseau. Qu'est-ce que les autres savaient ? Et qu'avaient-ils bien pu raconter à Athéna ?
Prudemment, il préféra ne pas s'engager sur ce terrain miné avant d'avoir retrouvé l'intégralité de la capacité de raisonnement de sa matière grise malmenée.
« Elle est ici ? se contenta-t-il de demander en se raidissant légèrement.
─ Saga et Aphrodite vous ont ramenés il y a un peu plus d'une journée, l'informa Aldébaran. Saori est arrivée dans la nuit, et Athéna a immédiatement pris le relais dès qu'elle a posé un pied sur le sol du Sanctuaire. Depuis le débriefing de vos deux sauveurs, elle a passé la majeure partie de son temps à s'entretenir en privé avec Shion. Au fait, on peut savoir ce que Camus fichait avec toi là-bas ?
─ C'est une longue histoire », rétorqua prudemment le Scorpion, soudain captivé par le boutonnage de sa chemise.
Conscient de sa réserve, aucun des trois autres chevaliers n'insista. Mü se sentit néanmoins obligé d'ajouter.
« En tout cas rien n'a transpiré de sa discussion avec mon Maître pour l'instant, et Saga et Aphrodite sont restés tout aussi discrets sur leur propre entretien. »
Le fait que personne ne fût encore venu inquiéter le Verseau semblait bon signe, mais Milo n'en couva pas moins son amant endormi d'un regard anxieux. Serrant les dents, il termina de s'habiller dans un silence un peu lourd. Il se sentait faible et terriblement vaseux, ses plaies étaient loin d'être cicatrisées malgré l'accélération générée par son cosmos, mais pour rien au monde il n'aurait raté la réunion à venir.
Il achevait de lacer ses baskets, quand il prit conscience d'un élément dérangeant. Redressant brusquement la tête, il dévisagea les trois chevaliers debout devant lui. Leur présence à ses côtés en un tel moment ne le surprenait pas. Aiolia avait toujours été son ami, et Mü et Aldébaran s'impliquaient facilement lorsqu'ils s'agissaient d'aider les autres. Mais parmi ses compagnons d'armes susceptibles de l'accompagner dans cette épreuve, il en manquait un à l'appel. Même si le caractère un peu grincheux de celui-ci pouvait expliquer son absence. Cette évidence ne réussit pourtant pas à le convaincre.
Assailli par un sombre pressentiment, Milo demanda.
« Où est Death Mask ? »
Sa question suscita une gêne évidente, et il fronça les sourcils en voyant ses amis se regarder mutuellement, comme si la réponse leur écorchait la bouche. Finalement, Aldébaran se décida.
« Il est mort Milo. »
Le Grec mit quelques secondes avant d'intégrer sa réponse. Il eut même l'ébauche d'un sourire grondeur, comme s'il s'agissait d'une très mauvaise plaisanterie. Mais la mine défaite de ses comparses lui prouva que le Taureau ne mentait pas.
« Comment ? s'enquit-il dans un murmure un peu rauque.
─ De quoi te souviens-tu exactement ? l'interrogea Aiolia
─ De pas grand-chose. Je cherchais à rejoindre le Sanctuaire. Il me semble qu'il y a eu une terrible explosion, et puis, plus rien, biaisa-t-il en évitant d'impliquer Camus.
─ Apparemment il s'est passé quelque chose d'effroyable au royaume d'Hadès, le renseigna Mü. Nous avons tous ressenti la déflagration dont tu parles. Angelo se trouvait près de la bouche du Puits des Morts à ce moment-là et Saga et Aphrodite nous ont simplement dit qu'il n'avait pas survécu. Nous sommes aussi sans nouvelle de Shaka. Et l'ampleur de l'explosion nous laisse peu d'espoir. »
Milo était atterré. Le souvenir de leur confrontation avec Sergueï l'assaillait avec force. Le petit garçon avait l'air tellement malheureux et affolé lorsqu'il s'était enfui, et ils avaient eu la preuve qu'il était le dépositaire de pouvoirs étonnamment dangereux. La catastrophe avait eu lieu peu après. Rien n'attestait la corrélation entre les deux éléments, et il n'avait aucun moyen de connaître les faits et gestes du petit Russe une fois qu'ils s'étaient séparés. Mais si c'était bien le cas, si d'une manière ou d'une autre Sergueï avait déclenché ce feu d'artifice, Camus et lui étaient indirectement responsables de la mort du Cancer, et peut-être aussi de celle de la Vierge.
Qu'avait-il bien pu se passer ? Et comment son amant allait-il réagir à tout ce gâchis une fois qu'il saurait ?
Il s'enlisait dans ses questions, lorsqu'Aiolia le tira de ses sombres pensées.
« Il est temps de nous rendre au Palais. Tu vas avoir du mal à grimper là-haut, et tu connais Athéna. Elle déteste les retardataires. »
Son ami avait raison. Mieux valait ne pas se faire remarquer défavorablement. Il hésitait pourtant à abandonner le Verseau derrière lui. Épuisé et maintenu artificiellement dans un sommeil réparateur, celui-ci affichait un air fragile que n'aimait pas Milo. Les derniers événements l'incitaient plutôt à jouer les chiens de garde, mais l'ignorance de tout un tas d'éléments survenus depuis que le Français s'activait pour le tirer des Enfers le poussait à s'informer rapidement.
Indécis, il posa une main réconfortante sur celle inerte du Français.
« Et Camus ?
─ Il a encore besoin de repos, le conforta Mü. Il a perdu beaucoup de sang, mais il va s'en sortir. Et puis je pense qu'il vaut mieux qu'Athéna ne le croise pas dans l'immédiat, tu ne crois pas Milo ? »
La question prouvait toutefois au Scorpion que ses frères d'armes se sentaient impliqués par la situation difficile du Verseau, même si le Bélier se montrait un peu piquant dans ses paroles. Le regard d'Aldébaran brillait de compassion rentrée et celui d'Aiolia d'amitié solidaire. Au moins pouvait-il compter sur ces trois-là pour ne pas enfoncer davantage le Verseau si les choses échappaient à son contrôle.
D'un hochement de tête, Milo acquiesça. Après un dernier regard en arrière, il accepta l'aide d'Aiolia. Un bras passé sur ses épaules, il quitta la pièce en clopinant. Il se sentait prêt à entreprendre la lente montée au Palais. L'infirmerie se trouvait heureusement déjà à une bonne hauteur, sur le versant Est de la montagne qui dominait en partie les temples. Privilège d'une vue imprenable et repos loin des va-et-vient incessants, accordés aux blessés en mission ou lors des entraînements.
Une heure plus tard, neuf des chevaliers d'Or, auxquels s'ajoutait Kanon, étaient réunis dans la grande salle du conseil. Habillée de la robe blanche qui officialisait sa présence, Athéna présidait à l'un des bouts de la longue table qui occupait le centre de la pièce. Dépourvu de son masque, mais revêtu des autres attributs de sa charge, Shion était assis à sa droite, le visage sombre. Saga s'était naturellement placé en face de sa Déesse, place que personne ne lui avait contestée. Les traits légèrement crispés, il refusait manifestement d'accrocher le regard de son frère qui essayait de saisir le sien depuis son arrivée.
Cette disposition trahissait à elle seule la tension qui habitait chacun, et la plupart se dévisageaient avec gravité. Mis à part Kanon, qui depuis son retour devait se débrouiller sans protection d'aucune sorte pour effectuer ses missions, et Milo, qui pour des raisons évidentes était dispensé du poids de son armure, tous les chevaliers présents portaient la leur, ce qui donnait à cette réunion des allures de conseil de guerre.
Trois chaises demeuraient vides, dont deux étaient un rappel constant des pertes qu'ils venaient de subir. L'état pitoyable de Milo en était un autre. Les nombreuses ecchymoses qui s'affichaient sur son visage et les marques rouges et boursouflées des fers qui avaient enserré son cou et ses poignets, n'étaient que la partie visible des douloureuses blessures qui l'obligeaient à conserver une assise particulièrement rigide qui le privaient de sa gouaille habituelle.
Après l'agonie de la montée des marches, le Scorpion avait quelque peu présumé de ses forces. Mais il devait serrer les dents. Pour Camus. Devant sa mine pincée, Athéna avait fini par appeler un garde pour qu'il amenât un coussin. Milo avait accueilli cette faveur avec soulagement, et il se sentait reconnaissant envers sa Déesse en appuyant son dos contre un moelleux plus confortable que le bois de sa chaise, même si celle-ci n'allait pas tarder à lui poser des questions gênantes. Autour de la table, ses frères d'armes affichaient des figures vraiment austères, et le déroulement de l'ordre du jour ne faisait que renforcer le malaise qui les gagnait tous.
Milo fut le premier à devoir s'expliquer. La raison de sa présence aux Enfers demeurait obscure, notamment pour Shion, qui comprenait mal pourquoi il était retourné là-bas de son propre chef, alors qu'il n'ignorait pas combien devoir tromper Camus sur ce genre de déplacement lui pesait. Le Scorpion lui avait d'autre part rapporté des informations suffisantes concernant le Mur des Lamentations, et rien ne justifiait une telle prise de risques.
En apprenant qu'ils avaient tous été bernés par Kaasa, qui avait d'autre part servi de gros mensonges à Shion sur l'état du mur des lamentations, une vague de colère piquée au vif saisit l'assistance. Quant au double jeu de Pharaon, il amena un pli de fureur sur la jolie bouche d'Athéna, et tous se dire qu'elle n'hésiterait pas à demander un châtiment sévère contre ce Spectre, même si son initiative, qui partait de la méfiance qu'il nourrissait à l'égard de Shaka, se fondait sur des soupçons légitimes.
Le Grec s'exprima sincèrement sur ce premier point, et il remarqua avec soulagement que personne ne tenait rigueur au Verseau de la mort de Kaasa, qu'il dut également relater. Au fil des mois, le lien qui l'unissait à Camus avait fini par être progressivement découvert parmi les Ors, intrigués par la manière de plus en plus précise dont le Scorpion arrivait à comprendre l'indéchiffrable Français. De ce fait, tous savaient que cette connexion lui avait permis de décrypter en partie ce qui se passait au Sanctuaire durant sa détention, et nul ne fut surpris par son récit, qu'il réussit à étayer sans révéler la présence du Français aux Enfers.
La suite devenait plus délicate.
Sous le regard particulièrement acéré d'Athéna, qui le fixait avec une insistance qui n'augurait rien de bon, il évoqua en second lieu le rôle de Sergueï, en appuyant sur le fait que l'enfant semblait véritablement leur garder rancune. Évitant toujours de mêler Camus à son discours, il relata être parvenu à se libérer de ses chaînes sans entrer dans les détails, en espérant que sa narration épique ferait oublier cet élément nébuleux.
Comme il l'escomptait, le rapport qu'il fournit sur l'extraordinaire faculté du petit garçon, qui lui avait permis de voyager jusqu'au Sanctuaire d'Artémis, parut hautement intéresser leur Déesse. Il en parla comme si lui seul avait été confronté au phénomène, et il dut faire un effort surhumain pour ne pas jeter un regard du côté d'Aphrodite ou de Saga qui, depuis un moment, devait commencer à compter les points du nombre de ses omissions.
Athéna l'écoutait dans un silence religieux, sans manifester de mécontentement, et il en déduisit qu'elle adhérait totalement à ce qu'il disait. Avec un immense soulagement, il en conclut que ses deux frères d'armes lui avaient aussi servi une version épurée de la vérité. Il se promit de les remercier chaleureusement, et surtout, d'oublier la prudence mâtinée de méfiance qu'il nourrissait envers Saga.
Restait pourtant une question délicate, dont il n'avait pas la réponse, et qui risquait de précipiter la catastrophe. Comment les chevaliers du Gémeau et des Poissons avaient-ils expliqué la présence de Camus si près des Enfers, et la façon dont il avait reçu ses blessures ? Prévoyant, Aphrodite lui évita de s'embourber en volant à son secours avant qu'Athéna ne l'interrogeât.
« Milo a eu énormément de chance de pouvoir survivre à une telle odyssée. Camus devait mourir d'inquiétude une fois Kaasa démasqué, et je comprends qu'il se soit avancé jusqu'à la bouche du Puits des Morts pour l'aider à revenir parmi nous. Sans les conséquences de cette explosion, qui ont grièvement blessé le Verseau avant de coûter la vie à Death Mask, je suppose que nous devrions tous nous réjouir ? »
Sa répartie, qui coupait le Scorpion dans ses explications, lui valut un regard contrarié d'Athéna, que le chevalier des Poissons soutint avec une expression d'innocence déconcertante. Admiratif, Milo nota mentalement que les propos d'Aphrodite s'éloignaient peu de la vérité, et qu'ils prêtaient même à confusion pour qui la connaissait.
Après quelques instants de silence, Athéna répliqua :
« J'attendais effectivement une réaction de Sergueï dans ce sens. Mais je ne pensais pas qu'elle serait aussi dévastatrice. Pas si rapidement en tout cas, et pas vraiment de cette façon, finit-elle par admettre, avec l'ombre d'un souci dans la voix qui inquiéta aussitôt Shion. Mais avant d'approfondir ce point, j'aimerais être définitivement fixée sur un autre. Aphrodite, tu vraiment sûr que Camus n'a pas totalement franchi la ligne que je lui avais imposée en posant un pied au-delà du Puits des Morts ?
─ Absolument, répondit celui-ci une hésitation. Comme je vous l'ai déjà expliqué, dès que j'ai perçu la violence de la détonation, j'ai pensé que mes fonctions m'autorisaient à me rendre de ma propre initiative dans le Mekaï. J'y suis arrivé un peu avant Saga. Angelo était toujours vivant. Il avait trouvé refuge dans une faille du sol lorsque le souffle de l'explosion a tout ravagé. Camus aussi, mais il n'a pas pu échapper à l'effondrement d'un énorme pan de roche qui l'a enseveli. Nous l'avons dégagé tandis qu'Angelo m'expliquait la raison de leur venue dans un tel endroit. »
Le Suédois exposait sa version d'un ton calme, sous le regard parfaitement indéchiffrable de Saga, et celui des plus intéressés de Milo. Il évitait sciemment d'évoquer la présence de Yanos, espérant ainsi prévenir une crise de curiosité malencontreuse chez Athéna. Grièvement brûlé, l'adolescent n'avait toujours pas repris connaissance et il n'avait pas encore pu le convaincre d'adhérer à son remaniement de l'histoire.
« Ensuite j'ai plongé directement dans le domaine d'Hadès pour retrouver Milo, poursuivit-il en renouant avec la vérité. Saga m'a rejoint peu après. Nous avons pu ramener Milo, mais Shaka demeurait introuvable. Et le contexte ne nous a pas permis d'approfondir nos recherches. »
Il acheva sa phrase avec l'ombre d'un regret évident.
« Donc, Camus se situait bien dans le Mékaï », en déduisit Athéna sans se laisser distraire.
Son insistance amena plusieurs des chevaliers présents à baisser les yeux, tandis que le Scorpion se crispait sur sa chaise. Bravant les iris verts, qui le fixaient à présent avec une méfiance fâchée, Aphrodite reprit :
« Camus a certes commis une faute en s'engageant dans l'entre-deux mondes. Mais il a eu le réflexe de s'adresser au Cancer. Et celui-ci a accepté de le transporter là-bas tout en veillant à ce qu'il n'aille pas au-delà du domaine encore un peu sous la dépendance du Sanctuaire. »
Il plaidait avec un art consommé de l'ambiguïté, persuadé que le Death Mask approuverait son mensonge s'il avait été parmi eux. Mais quelque chose chiffonnait visiblement Athéna. Incapable de déterminer s'il mentait ou non, elle se tourna alors vers Saga.
« Tu confirmes sa version ? »
Toutes les têtes pivotèrent à l'autre bout de la table. Tout reposait maintenant sur le parti qu'allait prendre le Gémeau, et malgré son soulagement précédent, Milo serra si fort le rebord en bois entre ses doigts que ses jointures blanchirent.
Conscient de sa nervosité, Aiolia, qui se trouvait sur sa gauche lui écrasa légèrement le pied, pour qu'il relâchât sa pression avant que son attitude ne finît par réveiller définitivement la suspicion de leur déesse. Le Lion se doutait que le Verseau avait bien franchi la ligne, mais il devait admettre que s'il avait su son ami en danger, il n'aurait pas tergiversé pour agir de même, interdiction ou non.
Aiolias accompagna sa manœuvre en foudroyant d'un regard menaçant Kanon qui lui faisait face. L'ex-Dragon des Mer hésitait visiblement à s'immiscer dans la conversation, partagé entre la crainte que son frère ne se mît à dos Athéna et la conviction que vu les circonstances, le Français ne méritait franchement pas le couperet qui planait sur sa tête.
« La seule faute de Camus est d'avoir voulu aider Milo, répondit Saga avec une calme autorité. Je ne pense pas que nous puissions lui en tenir humainement rigueur. Et encore moins militairement, après les pertes que nous venons de subir »
La rationalité quelque peu provocatrice de ses derniers propos lui valut une grimace discrète de la part de Shion qui l'exhorta à la prudence.
Un ange passa. Autour de la table, plus personne n'osait faire le moindre geste. Figé dans une attitude inquiète, Kanon mordait sa lèvre inférieure au point de la faire saigner sans s'en apercevoir. Installés côte à côte, Mü et Aldébaran croisaient les doigts intérieurement, tandis que Dohko s'apprêtait à servir de conciliateur si nécessaire. Ravagé par la disparition de Shaka, Shura, autrefois si enclin à suivre les décisions d'Athéna sans discuter, accordait sans erreur possible son soutien à Milo qu'il couvait d'un regard franchement désolé.
Même Aioros, qui jusque-là semblait quelque peu se désintéresser du cours de la conversation, retenait son souffle. L'échange silencieux entre le Gémeau et Athéna devenait presque électrique, et Aphrodite maudit la droiture de Saga. Ça devait être inscrit dans son karma. Que ce fût sous l'emprise de son côté sombre ou obnubilé par son besoin de bien faire, il fallait qu'il s'opposât de manière frontale à leur déesse.
De son côté, Shion mesurait parfaitement l'importance de la partie qui se jouait. Et il espérait bien que Camus arriverait à sauver sa tête sans qu'il n'eût à intervenir. Il réservait son esprit contestataire pour la suite, qu'il jugeait nettement plus dangereuse pour leur avenir à tous. Les arguments francs que Saga opposait à Athéna étaient tout à son honneur, mais ils risquaient de heurter l'orgueil parfois un peu chatouilleux de leur Déesse, qu'il savait en outre véritablement ébranlée par la tournure que prenait le cataclysme qui venait de ravager les Enfers.
« Je t'accorde la justesse de ta réflexion, finit par dire Athéna après de longues secondes qui parurent interminables. Mais si ce cas de figure devait se reproduire et que tu ne bouges pas, ce ne serait pas un chevalier supplémentaire que je perdrai, mais deux », trancha-t-elle en le dévisageant de manière non équivoque.
Conscient qu'il venait d'obtenir une victoire dont peu pouvait se prévaloir, Saga inclina la tête en guise de soumission. Satisfaite d'avoir réaffirmé son autorité malmenée, la déesse lui redonna alors la parole ainsi qu'à Aphrodite en leur demandant d'exposer le bilan de leur incursion éclaire aux Enfers. L'incident était clos. Camus conservait la vie sauve et sa place parmi les Ors.
Soulagé d'un grand poids, Milo mit une ou deux minutes avant de capter les explications de ses frères d'armes. Sans surprise, il apprit que le royaume d'Hadès devait faire face à une catastrophe d'une ampleur exceptionnelle, difficilement quantifiable.
Tout semblait parti de la formidable explosion qui avait ébranlé le sombre domaine. Personne ne savait apparemment ni pourquoi ni comment celle-ci s'était produite, mais elle avait carrément ravagé les Enfers. Un paysage bouleversé s'ouvrait maintenant sur des horizons inconnus, la totalité des constructions était complètement ou partiellement détruite, et l'organisation structurée instaurée par Hadès complètement annihilée.
Le chaos qui régnait était indescriptible. La violence de la déflagration avait tué la majorité de gardes et des sous-fifres affectés à la gestion des peines, ainsi qu'un bon quart des Spectres. Les multiples prisons crachaient sans discontinuer un flot d'âmes hébétées, dont les plus noires se rassemblaient pour perpétrer de nouvelles exactions, qui semaient un désordre plus indicible sur leur passage. Les survivants étaient débordés.
Mais ce désastre, déjà fort préjudiciable, paraissait presque minime par rapport au principal problème. L'explosion semblait avoir généré une ouverture, par laquelle s'infiltraient depuis les troupes d'un ennemi puissant, dont les hordes achevaient de détruire ce qui subsistait encore. Aphrodite et Saga avaient eux-mêmes été pris à parti par une de ces forces hostiles, matérialisée sous l'apparence d'une tornade gigantesque, qui réduisait en cendre tout sur son passage. Jamais ils n'avaient eu affaire à un tel adversaire, et prudemment ils avaient préféré battre en retraite en refermant le passage ouvert derrière eux. Angelo n'avait malheureusement pas pu échapper à l'emprise de ses vents violents, qui l'avait brutalement aspiré, alors que la tornade ravageuse se voyait refoulée vers le domaine d'Hadès.
L'évocation de ce désastre suscitait une attention consternée, et le nom de Sergueï trottait dans toutes les têtes. Personne ne savait exactement ce qu'Athéna attendait de lui, mais les ordres qu'elle avait précédemment donnés à Shaka laissaient présager un formidable dérapage de la part de l'enfant. Leur adversaire d'hier semblait bel et bien à terre, et la mesquinerie d'Hadès à l'encontre des cinq renégats était pour tous définitivement vengée.
Victorieuse sur toute la ligne, Athéna voyait son but atteint, voire largement dépassé. Mais aucun ne s'en réjouissait. À défaut de savoir un ou deux ennemis personnels renversés, personne ne pouvait souhaiter que les choses aillent aussi loin. Les prisons infernales détruites, c'était le bon écoulement du flux des âmes qui était remis en cause. Athéna n'avait pas pu ne pas songer à ce détail. Tous se doutaient qu'elle désirait abattre Hadès, remanier sans doute son royaume, le chasser peut-être définitivement. Mais jamais elle n'aurait ourdi un complot qui, à terme, risquait de bouleverser l'équilibre d'autres domaines divins, et qui surtout, finirait par la pénaliser directement en malmenant les âmes des mortels, dont elle assurait la sauvegarde du Monde où elles s'incarnaient.
Sans compter la disparition de deux membres de sa garde dorée. Elle visait essentiellement Hadès. Il s'était vraisemblablement passé quelque chose qui avait modifié son plan initial. Il n'y avait qu'à croiser sa mine sombre pour le réaliser. Elle n'affichait pas un air de victoire, mais plutôt celui d'une profonde contrariété un brin perdue.
L'exposé des deux chevaliers achevé, un lourd silence envahit la pièce.
« Angelo n'a peut-être été qu'aspiré, émit enfin Aldébaran, en s'adressant à sa déesse avec un infime espoir.
─ J'aimerais pouvoir te dire oui, répondit Athéna, en soupirant d'une façon incontestablement désolée. Mais ce que Saga a vu ensuite me prouve malheureusement qu'il est bien mort. J'ai perdu un de mes Ors, et vous un compagnon tout à fait estimable. Sans compter que nous sommes aussi sans nouvelle de Shaka. C'est un lourd tribut, auquel je ne m'attendais pas, et dont j'ai bien peur d'être directement responsable. »
Elle le reconnaissait avec une franchise étonnante, ce qui n'empêcha pas Mlilo de poser sur elle un regard plein de reproches.
Autour d'elle, la brutalité de cette vérité décontenançait ses chevaliers. La disparition d'Angelo les touchait tous plus au moins intimement, en fonction des relations qu'ils avaient nouées avec le Cancer, mais tous devaient admettre qu'ils venaient de perdre un élément de valeur, à la personnalité hors norme, qui incontestablement leur manquerait.
Elle les atteignait aussi par l'illustration du cours mortel que semblaient reprendre les évènements de leurs vies. Trépassés et ressuscités, détenteurs de pouvoirs extraordinaires et d'une puissance de frappe qui n'avait d'équivalent que leur capacité de survivre aux pires blessures, ils voyaient à nouveau le visage de la mort comme celui d'un adversaire auquel il était impossible d'échapper à plus ou moins long terme.
Installé près de Shion, Mü vient à propos les distraire de cette évidence néfaste.
« Comment se fait-il que son armure n'ait pas rejoint le temple du Cancer et qu'elle se soit volatilisée ? » demanda-t-il à Athéna, fortement intrigué par ce mystère.
Laissant son regard courir sur l'assistance, la déesse put juger de leur curiosité légitime à tous. Ils étaient loin d'avoir démérité, et elle venait de les plonger volontairement dans une nouvelle guerre dont personne ne pouvait plus augurer de la tournure. À sa décharge, elle ne pensait pas que les conséquences seraient si lourdes, et quelque peu… inattendues.
Pour la première fois depuis le début de sa vendetta personnelle, elle se demanda si elle avait pris la bonne décision. Non pas pour sa famille, dont elle connaissait trop bien le caractère belliqueux et retors. Si elle n'avait pas attaqué la première, ils se seraient chargés de porter les premiers coups. Dans une petite centaine d'années sans doute. Le temps qu'elle oubliât la dernière traîtrise d'Arès et d'Artémis. Mais pour ces hommes, qui depuis longtemps avaient déposé leur loyauté à ses pieds, et qui s'étaient toujours dévoués pour elle corps et âmes. Pour eux, l'enjeu devenait écrasant.
Cette fois-ci, elle aurait au moins aimé avoir la certitude qu'elle pourrait leur accorder la récompense d'une vie réellement meilleure. Ailleurs, ou dans un futur qu'elle aurait dessiné. Ils l'avaient tous amplement mérité. Mais à la façon dont s'incurvaient les évènements, elle n'était plus sûre de rien. Il était temps qu'elle leur fît quelques révélations. Elle leur devait bien ça. Elle savait déjà que certains changements irrévocables étaient en marche.
Se tournant vers le Bélier, elle répondit avec un sourire un peu triste.
« L'armure n'a pas pu le faire Mü. Non pas parce qu'elle est passée sur un autre plan, comme tu sembles le croire, mais parce qu'elle a été détruite.
─ Comment ça détruite ? répéta le jeune Atlante, les yeux écarquillés face à cette énormité.
─ Nous l'avons perdue. Elle ne se reconstituera jamais. Il n'en reste rien. L'armure du Cancer n'existe plus », précisa-t-elle, en ayant la désagréable impression de plonger un poignard dans le cœur de son forgeron en titre à chacune de ses phrases.
Elle se devait néanmoins d'user de mots scrupuleux. Ils devaient tous comprendre qu'ils étaient à l'aube de changements irrémédiables. Ceux-ci, elle les assumait. Voilà des millénaires que le sort de ses armures était lié à un élément destructeur qu'elle avait volontairement choisi d'utiliser. Le résultat final était simplement très différent de celui qu'elle attendait. Et là, il y avait tout à craindre. D'autant plus que l'ouverture de cette boîte de Pandore la privait déjà d'une de ses armures.
Auprès d'elle, Shion assimilait l'information avec autant de difficulté que son ancien apprenti. Il avait discuté de beaucoup de choses en privé avec elle, mais elle s'était bien gardée de lui révéler cet élément. Et il n'était plus sûr du tout d'approuver la voie choisie par sa Déesse. Voir périr un Or était malheureusement une expérience qu'il connaissait, un évènement presque naturel, tout au moins logique. Mais qu'une armure fût détruite… C'était la première fois que cela se produisait depuis leur création, et cela n'augurait rien de bon.
« Vous en êtes certaine ? ne put-il se retenir de demander, en la fixant avec incompréhension. Cela ne s'est jamais passé de cette manière.
─ Crois-moi sur parole. Il ne subsiste absolument rien de l'armure du Cancer.
─ Comment est-ce possible ? insista-t-il en plissant fortement le front. Les armures ne peuvent pas disparaître ainsi.
─ SI elles ont rempli leur rôle, elles le peuvent, répondit Athéna, bien consciente de l'incrédulité presque choquée de tous ses chevaliers. Une condition bien précise régissait leur création. Je ne pensais jamais m'en servir, jusqu'à ce que la sournoiserie des miens, et la venue de Sergueï me donnent une raison suffisante de me risquer à provoquer cet élément. Je croyais que les bouleversements qui en résulteraient me permettraient de contrôler l'avenir. Et surtout, j'étais persuadé qu'aucun d'entre vous n'y laisserait la vie. Ça ne devait pas se passer comme cela. Aucune armure n'aurait dû disparaître, même si je savais que celle du Cancer serait très probablement appelée pour aider Sergueï dans son rôle de clé. Elle aurait normalement dû rejoindre son porteur une fois que l'enfant aurait effectué l'acte auquel il était destiné. Mais je n'avais pas prévu qu'il ouvre sur autre chose que celui que j'attendais. Encore moins qu'Angelo se trouve si prêt lorsque le désastre s'est produit. Car l'action perpétrée par Sergueï était liée à un marché très ancien, que j'avais passé avec une personne qui m'a aidée à doter vos armures d'Or de capacités supérieures à celles des autres Sanctuaires.
─ Devons-nous nous attendre à la disparition de nos propres armures ? demanda Dohko, en formulant tout haut la crainte de tous ses frères d'armes.
─ Aucune des armures d'Or ici présentes ne survivra au décès de son propriétaire actuel, répondit Athéna, sans cacher le tracas que lui causait cette conséquence. Vous êtes les derniers à pouvoir prétendre à les porter. Vous morts, elles seront réduites en poussière. »
Un peu perdus, la plupart des chevaliers retenaient surtout que l'impensable était possible. Leurs armures pouvaient être détruites. Ils représentaient la dernière promotion de chevaliers d'Or que compterait le Sanctuaire. Face à cette aberration, ils comprenaient d'autant plus mal le choix de leur Déesse. Qui la protégerait lorsqu'ils auraient péri ? Ils ne doutaient pas du courage des Argents et des Bronzes, et ils savaient qu'un autre miracle pouvait survenir pour forger de nouveaux chevaliers Divins dans l'avenir. M ais sans eux, c'était sa meilleure ligne de défense qui s'évanouissait.
« Comment avez-vous pu délibérément vous priver d'un tel avantage ? s'enquit Aioros, qui ne se retrouvait plus dans les décisions d'une déesse pour laquelle il avait pourtant autrefois sacrifié son existence.
─ Si les évènements s'étaient déroulés comme je l'imaginais, je pensais vous récompenser en vous offrant l'immortalité, répondit Athéna, sans remarquer le frisson d'effroi rétroactif du Sagittaire, apparemment peu séduit par la perspective de poursuivre indéfiniment une vie où il s'embourbait. De cette manière, aucune de mes armures d'Or n'aurait été perdue. Une fois les éléments les plus perturbateurs de ma famille remis à leur place, je suis sûre que mon père vous aurait accordé cette faveur. Il s'est toujours plaint des débordements de certains de mes frères et sœurs, et il ne s'est jamais entendu avec Hadès, à la différence de Poséidon, avec lequel il entretient une rivalité plus fraternelle. La partie la plus calamiteuse de ma famille éliminée, la Terre et les hommes ne s'en seraient que mieux portés. »
Suggérait-elle à mots couverts qu'elle désirait mener une véritable révolution olympienne pour le bien de l'humanité ? Ses assertions donnaient le tournis à plus d'un chevalier présent, et Milo songea qu'il était finalement préférable que Camus fût absent de cette réunion. L'esprit rationnel de son amant s'y serait incontestablement douloureusement heurté. Mais une autre question demeurait en suspend. Avec qui s'était-elle entendue autrefois, et quel genre de marché avait-elle passé ?
« Doit-on accorder fois au vieux texte interdit qui dort dans vos archives ? demanda soudain Saga, en sachant que la situation lui permettait d'évoquer sans danger cet ouvrage, qu'il avait découvert dans la bibliothèque lors de son règne.
─ En effet, ce texte à un fond de vérité. Même si son auteur ne pouvait pas connaître la totalité de l'histoire. Compte tenu des circonstances, je crois qu'il est temps pour moi de vous la révéler, répondit-elle en laissant glisser son regard sur chacun des participants. Comme vous l'avez tous appris lors de votre formation, à l'origine, les armures d'Or ont été créées par Héphaïstos. C'est mon père qui a eu l'idée des différents Sanctuaires. Il pensait qu'en en dotant ses frères et quatre de ses enfants parmi les plus puissants, il arriverait à maintenir une sorte d'équilibre entre nous. Le problème, c'est que ce découpage a vite révélé des inconvénients et des avantages inégalitaires. Mais dans un sens cela arrangeait Zeus. Tant que nous nous chamaillerions entre nous, il n'aurait rien à craindre pour lui-même »
S'interrompant un instant, elle parut se perdre dans ses souvenirs avant de poursuivre.
« Pour pallier au risque que l'un d'entre nous prenne réellement l'ascendance sur les autres, il a décidé de doter nos Sanctuaires d'armures, en nous laissant la charge de trouver les porteurs qui leur conviendraient. La logique voulait qu'il en accorde le même nombre à chacun, et surtout, qu'elles soient toutes de nature identique. Mais cela aurait mis en place un équilibre qu'il refusait. Zeus a alors choisi de procéder à une sorte de tirage au sort. C'est Héra qui s'est chargé des lots. La connaissant, nous nous attendions à de grandes disparités. Et voilà pourquoi Poséidon ne dispose que de sept écailles qui bénéficient néanmoins d'atouts remarquables, Hadès de cent huit Surplis de forces inégales, et moi-même de quatre-vingt-huit armures échelonnées de sorte que seules les douze premières puissent soutenir certains assauts. Quant à Arès, Apollon et Artémis, ils s'accommodent également de moyens tout aussi disparates. Je n'ai pas hérité de la part la moins favorable, mais j'avoue que je redoutais beaucoup la puissance d'Hadès, qui a toujours plus ou moins lorgné sur la Terre.
─ Et c'est là que vous avez décidé de donner un coup de pouce au destin, émit Shion en sachant qu'elle lui pardonnerait cette irrévérence.
─ En quelque sorte, admit-elle sans difficulté. Je désirais avant tout maintenir l'humanité hors de la menace des attaques de mon oncle. Héphaïstos s'était vu réservé la tâche de forger les armures les plus puissantes. Les armures d'Or, qu'il a façonnées, étaient déjà exceptionnelles. Mais elles n'étaient que douze, et il avait aussi créé tous les Surplis. Même si techniquement ceux-ci possédaient moins d'énergie, leur supériorité numérique en faisait non seulement des protections inestimables, mais des armes redoutables. J'ai alors décidé que mes propres armures d'Or devaient être dotées d'un petit plus pour rétablir l'équilibre avec celle de mon oncle.
─ Donc, vous avez triché », poursuivit Shion, partagé entre l'envie de la féliciter et de la sermonner comme une enfant.
Agacée, Athéna le remit à sa place.
« En partant du principe que les conséquences de cet acte me pénalisent aujourd'hui, j'estime avoir amplement mérité cet avantage. Qui vous était directement destiné, et qui vous a aidé à vaincre un nombre incalculable de fois, je vous le rappelle. »
Gênés par cet accrochage qui leur évoquait les rapports à la fois conflictuels et de confiance qui définissaient leur façon de fonctionner ensemble, la plupart des chevaliers baissèrent le nez.
L'ancien Bélier soutenait le regard d'Athéna, sans manifester la moindre crainte, un léger sourire sur les lèvres. Domptée une fois de plus par son courage et sa franchise, l'expression un peu sévère de la jeune femme se fit bienveillante. D'un hochement de tête à peine perceptible, elle accorda le point de leur joute à son challenger. Elle avait avant tout agi pour le bien de l'humanité, mais il avait raison de lui rappeler que si elle se mordait les doigts aujourd'hui, elle en était totalement responsable.
Profitant de cette accalmie, Shura, redevenue pour le coup un rien admiratif, osa manifester sa curiosité.
« Qu'avez-vous réussi à ajouter à nos armures ?
─ Disons qu'elles ont un esprit plus éveillé que celui de leurs collègues, expliqua Athéna. Celles de tous les Sanctuaires sont dotées d'une individualité plus ou moins en sommeil, mais vos propres armures d'Or ont développé au cours des siècles une véritable personnalité, apte à concevoir la réalité qui les entoure et à prendre des décisions. En se liant avec leurs différents porteurs, elles ont appris d'eux. À travers cette symbiose, elles possèdent une sorte de mémoire événementielle et affective prodigieuse. Elles peuvent ainsi s'adresser directement à vous pour vous guider, et bien souvent elles vous viennent en aide sans que vous n'en ayez conscience.
Shion intervint alors en découvrant avec étonnement :
─ Ainsi le chant des armures que je perçois, leurs murmures, les émotions qui les traversent et qu'elles me permettent parfois de partager, n'ont rien à voir avec le fait qu'en tant qu'ancien chevalier d'Or du Bélier, j'ai tenu auprès d'elles un rôle très spécifique.
─ Non, confirma sa déesse. Ce sont les seules qui interagissent de cette manière avec l'humanité, les dieux ou toute autre entité qui les endosse. Tu as simplement la chance de posséder une affinité encore plus grande avec elles par tes origines Atlante. Mais vous tous ici, même si vous n'entendrez jamais aussi clairement leurs paroles que Shion, Mü ou Kiki, vous pouvez saisir leur chant si vous leur ouvrez votre cœur. »
Durant quelques minutes, elle ne fut pas surprise de voir ses chevaliers se concentrer intensément, tandis que leurs mines plus ou moins réjouies reflétaient le fruit de leurs efforts. Tous tentaient d'entrer en relation avec leur armure.
Observateur attentif, Kanon devait admettre qu'il n'avait jamais ressenti la même émotion avec son Écaille que quand il avait emprunté la protection dorée des Gémeaux lors de la Guerre Sainte. Une vibration infime de la part de cette dernière armure lui arracha soudain un sourire de pur bonheur, auquel répondit un regard bref, mais tendrement complice de Saga. Durant quelques instants, ils venaient de s'unir tous les trois dans une harmonie parfaite.
Athéna leur accorda volontiers ce temps de pause qui évacuait heureusement la tension précédente, avant de se tourner vers Aldébaran. Celui-ci inclinait la tête de son côté en se décalant de Mü, afin d'attirer son attention. Hochant du menton, elle lui donna la parole.
« Et comment avez-vous fait ? s'enquit le Taureau, dont les yeux brillaient comme ceux d'un enfant qui se voit le héros d'une belle histoire.
─ Je suis allée voir Chaos. »
Au nom de cette divinité primordiale, tous les sourires se figèrent. Zeus était connu pour se défier de cette entité à l'appellation prédestinée, qui ravageait généralement tout sur son passage, sans jamais amorcer d'œuvre créatrice en contrepartie. Son concours avait pourtant présidé à la formation ordonnée de différents mondes et de plans astraux bien particuliers, mais ces réalisations partaient du plus grand des hasards, et seule l'intervention d'autres divinités des premiers âges, telle celle de Gaïa, avait évité que tout ne disparût, enseveli sous son incommensurable besoin de destruction.
« J'avoue que j'ai franchi là un interdit dangereux, poursuivit-elle. J'aurais aimé que personne n'en sache jamais rien, mais Zeus et Hadès l'ont appris. Mon père est entré dans une colère noire, mais il m'a pardonné en comprenant que je n'avais pas agi pour moi, mais pour préserver plus sûrement l'humanité. Il partait aussi du principe que douze armures exceptionnelles, même nettement plus douées que leurs semblables, c'était peu. Et qu'elles ne feraient jamais la différence sans la vaillance et le savoir-faire des porteurs qui les revêtiraient. Malgré tout, si d'autres Dieux ou Déesses avaient appris ma faute, j'aurais sans doute été écartée de ma charge. Je dois admettre qu'Hadès a su tenir sa langue. Mais il ne l'a fait que pour une seule raison. Il était au courant d'une partie du marché que j'avais passé avec Chaos, et il a toujours été intéressé par la possibilité de récupérer un élément de celui-ci. »
Intrigués par ce paradoxe, tous l'écoutaient religieusement.
« Chaos avait le pouvoir d'améliorer mes armures, mais pour cela il exigeait quelque chose en retour. Et j'ai dû lui céder cette chose, qui était très personnelle. À partir de ce moment, la conséquence de mon désistement, rendait réalisable la venue au monde d'enfants indésirables, que vous connaissez sous le terme de « monstruosités ». Seule l'union de deux apprentis Ors visant la même armure peut amener ce cas de figure. Voilà pourquoi je l'ai proscrite, et qu'elle entre dans les sacrilèges à mon encontre entraînants la peine capitale. Les manquements de ce genre ont toujours été extrêmement rares, et jusque-là ils s'étaient soldés par la mort des fautifs et de leur descendance dès les premières heures suivant la naissance de celle-ci. À cause de la duplicité de ma sœur Artémis, qui heureusement ignore tout de ce problème, Sergueï a rejoint le Sanctuaire à l'âge de six ans. Vous connaissez la suite. Le concernant, Hadès ne savait qu'une seule chose. Qu'il était capable d'ouvrir des voies d'accès en passant d'un Sanctuaire à l'autre, sans se soucier des sceaux que nous pouvions apposer. En cas de conflit, c'est un atout incontestable. Sans compter qu'en grandissant, ses pouvoirs se seraient renforcés jusqu'à faire de lui l'égal d'un demi-dieu.
─ Pourquoi avoir cédé Sergueï à Hadès alors ? demanda Aiolia qui ne comprenait plus très bien sa logique.
─ Parce qu'au-delà de ces facultés déjà étonnantes, cet enfant me donnait la possibilité unique d'accéder directement à une autre personne, accepta de lui expliquer Athéna. Chaos lui-même. Pour cela, il fallait que Sergueï se sente suffisamment malmené et malheureux pour laisser libre cours au désespoir qui éveillerait le dernier pouvoir qui sommeillait en lui. Il a agi sous le coup de la colère aveugle, de la révolte, de l'incompréhension et d'une envie de destruction irraisonnée. Autant d'éléments participant à la définition de Chaos lui-même. Pour ce faire, il a dû convoquer six armures. Chacune issue d'un Sanctuaire différent. Que Chaos puisse être rappelé, Hadès l'ignorait. Du moins c'est ce que je crois.
─ D'où l'explosion qui a eu lieu, commenta Dohko en se frottant pensivement le menton.
─ Oui, sauf que Chaos m'a trompée sur un point, reprit Athéna. J'attendais sa venue en espérant qu'il ravage les Enfers de façon à totalement neutraliser Hadès. Je savais que face à ce danger, mon oncle bénéficierait de l'aide d'autres Dieux, majeurs et mineurs, qui perdraient indéniablement de leur superbe avant de parvenir de contenir le goût destructeur de ce Titan. De cette manière, je gagnais sur tous les tableaux. Hadès voyait son royaume en partie anéanti et mettrait des années pour se relever, voire risquait d'être banni par Zeus pour son incapacité, tandis que les trublions de ma famille lui ayant porté secours devraient se retirer quelques siècles pour soigner leurs blessures. Autant d'éléments qui me laisseraient le temps de m'organiser pour leur barrer définitivement la route, et ainsi protéger durablement l'humanité. Le fait que vous deveniez vous-mêmes des demi-dieux en acquérant l'immortalité participait à cette stratégie. La violence de Chaos aurait certes bouleversé l'Olympe un moment, mais il n'y avait aucun danger que ce conflit s'étende, ou qu'il dégénère. Qu'il le veuille ou non, Chaos appartient à notre famille, et il a peu de possibilités de solliciter des armées étrangères. Mais j'ai sous-estimé sa ruse. Car s'il a bien fait en sorte que le dernier pouvoir de Sergueï lui permette d'ouvrir sur l'univers des Dieux primordiaux, il s'est abstenu de me dire qu'il viserait une autre personne que lui-même. Et celle-ci est bien plus puissante, parce qu'elle génère la création dans ce qu'elle a de plus disparate. Elle a la capacité d'agir sur des plans différents, et elle peut même remodeler le cosmos à sa convenance. Elle dormait depuis des millénaires, pour le plus grand bien des civilisations déjà constituées. Zeus lui-même n'a aucun pouvoir sur elle.
─ Gaïa, énonça sombrement Shion.
─ Exactement, et je n'ai aucune idée de ce qu'elle va faire. Mis à part que sa résurgence a déjà pratiquement entièrement désorganisé le Royaume d'Hadès, alors que je ne visais que la destitution de ce Dieu par des destructions, certes d'envergure, mais réversibles.
─ Je savais que chez elle, création et destruction marchaient souvent de concert, commença Kanon, mais je ne l'aurais jamais imaginé capable de faire tels ravages en si peu de temps.
─ Ces destructions ne sont pas de son fait, le détrompa Athéna. Je ne pense pas qu'elle soit encore totalement réveillée. Le royaume d'Hadès s'est simplement heurté de plein fouet aux ouvertures sur d'autres réalités qui participent à sa venue.
─ Et contre qui se battent les Spectres survivants alors ? interrogea Aphrodite, curieux.
─ Contre les hordes de Kali. »
Un silence interloqué marqua cette déclaration. Kali ? La matérialisation hindoue de la destruction et du mal incarné s'invitait sur le domaine d'un Olympien ? Voilà qui présageait un mélange de genre très déplaisant. Ces révélations étaient à la fois incroyables et extrêmement inquiétantes. Tous s'interrogeaient aussi sur ce qu'Athéna avait bien pu abandonner derrière elle lors de la dotation des armures d'Or, mais personne n'osait le lui demander. Le fait qu'elle ne se fût pas davantage exprimée sur ce fait prouvait qu'elle ne désirait pas rentrer dans les détails. Shion lui-même ne franchirait pas cette ligne. Mais Milo se débattait intérieurement avec un autre problème.
« Que représente véritablement Sergueï ? attaqua-t-il, en plongeant son regard bleu dans les yeux verts, sans la moindre hésitation.
─ Je crois que la réponse te déplairait chevalier, se contenta de répliquer Athéna. Apprends néanmoins qu'il demeure avant tout le fils de Camus. Et à ce titre, je devrais parler de fils décédé. Car j'avais donné des ordres stricts. »
Cela ne satisfaisait pas vraiment la question du Scorpion, qui devinait un lien spécial entre l'enfant et leur Déesse. Lorsqu'il ferait le compte-rendu de cette réunion à Camus, celui-ci voudrait certainement en découvrir davantage. Il allait insister en osant lui déplaire, quand le prenant de vitesse Shura étala la préoccupation qui le minait depuis maintenant deux jours.
« Et Shaka ? Personne ne sait ce qu'il est devenu ?
─ Tout ce que je peux te dire, c'est que son armure existe toujours, répondit Athéna avec douceur. Mais j'ignore où il se trouve, et s'il pourra survivre aux blessures qu'il a vraisemblablement reçues. »
