Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Olivier: Merci à vous. En vous souhaitant une agréable lecture pour la suite.
Résumé : Suite à la déflagration qui a détruit le domaine d'Hadès, Athéna réunit ses chevaliers d'Or pour leur donner enfin quelques explications sur le plan qu'elle nourrissait à travers Sergueï. Ils apprennent ainsi comment les armures sont nées, et qu'elle a triché en demandant l'aide de Chaos pour doter les siennes d'un avantage. Mais Chaos l'a trahie au profit d'une autre divinité, dont l'intervention met à mal ses projets de vengeance, tout en menaçant l'intégrité de tous les Sanctuaires. Elle leur apprend également qu'ils représentent la dernière génération de chevaliers d'Or et que s'ils disparaissent leurs armures d'Or disparaîtront aussi. Elle ignore ce qu'est devenu Shaka et face à la gravité de la situation, elle accepte les explications de Saga qui dissimule la désobéissance de Camus, au grand soulagement de Milo.
CHAPITRE 71 : LES DÉCISIONS DE MILO
Après trois jours passés à l'infirmerie, veillé par un Scorpion bouffi de remords et aux petits soins qui le rejoignait à chacun de ses moments de libre, Camus venait tout juste de réintégrer son logis. Il aurait aimé afficher l'image d'une parfaite récupération, mais il ne se sentait pas encore capable d'envisager de suivre un entraînement quelconque ou de s'intéresser à la bonne marche des affaires du Sanctuaire.
À l'instar de celles du Scorpion, ses blessures guérissaient pourtant rapidement. La déchirure profonde à la jonction de son épaule se refermait sans complication, tandis que les plaies de ses mains n'étaient plus qu'un mauvais souvenir. Baignées de cosmos, les minces cicatrices blanches disparaîtraient bientôt elles aussi. Ne subsistaient que quelques ecchymoses tenaces, dont l'une sur sa joue droite qui le marquait d'un joli violacé, et semblait poser un masque étrange sur son beau visage sans pour autant le déparer.
N'aurait-ce été la fatigue consécutive à sa perte de sang, il aurait pu tromper tout le monde sur sa récupération physique. Pour l'heure, il devait cependant affronter un autre problème.
« Laisse-moi Milo, je vais très bien. Ta sollicitude finit par devenir pesante. »
La répartie du Verseau était on ne peut plus claire et son ton dur sans appel. Néanmoins le Scorpion hésitait à quitter l'appartement. Indécis au milieu de la pièce, il posait sur le Français des yeux bleus à la fois préoccupés et repentants. Un mélange qui n'aidait pas vraiment son amant à se montrer aussi cassant qu'il s'exhortait à l'être.
Debout face à face, les deux hommes s'affrontèrent du regard durant quelques secondes, dans un duel muet pour imposer leur volonté. Malgré les apparences, leur premier souci était d'éviter de se blesser l'un l'autre d'une répartie trop acerbe. Mais à ce jeu, il y aurait fatalement des dommages si aucun n'acceptait de céder rapidement.
Les lèvres crispées, Camus se détourna pour reposer sur l'étagère le livre qu'il avait choisi avant que le Scorpion ne l'interpellât. Derrière lui, ce dernier étudiait chacun de ses gestes, cherchant à deviner la réalité de son état d'esprit. Jour après jour, le Français apprenait à verrouiller un peu plus le lien qui les unissait. Certes, à moins de concentrer en continu son énergie sur ce point il ne pouvait pas agir ainsi constamment, mais il en usait dans des cas bien précis, comme celui qui le poussait actuellement à se tenir à l'écart le Grec.
Affichant une feinte indifférente, le Français adopta un pas tranquille pour se diriger vers la porte donnant sur l'extérieur. Il aurait aimé que Milo fît profil bas, mais le Grec refusait de s'avouer vaincu. S'il se fiait à l'éclat plus vif de son regard, il semblait même retrouver un tant soit peu de combativité. Déterminé à obtenir une réponse, il stationnait sur son chemin, et Camus ne put éviter de le frôler alors qu'il le dépassait.
À son contact, le Scorpion tressaillit. Conservant sa froide attitude, le Verseau dissimula un pincement au cœur. Il se savait injuste et incontestablement beaucoup trop distant alors que son amant n'en finissait pas de lui prouver sa bonne volonté pour l'épauler, mais il ne se sentait pas en état pour discuter. Si Milo refusait de l'abandonner à ses idées noires, il ne lui restait plus qu'une solution : il fuirait Milo.
Il admettait que cette une stratégie était peu glorieuse. Il n'en avait malheureusement pas trouvé de meilleure pour éviter d'alarmer davantage le Scorpion. Il devait le tenir loin de ses états d'âme. Plus tard, lorsqu'il se sentirait mieux et qu'il aurait fait le point, il s'excuserait. Mais pour l'instant, leur odyssée infernale lui laissait un goût de cendre, et le résumé de la réunion d'Athéna l'accablait. Il avait besoin de solitude.
Immobile et silencieux, Milo eut la sagesse de ne pas lui emboîter le pas. Dans son dos, Camus perçut cependant son regard désolé qui le suivait, et il ne fut pas surpris de l'entendre tenter une ultime approche.
« On peut en parler si tu veux. Je sais que tu te sens coupable, alors qu'il n'y a rien que tu n'aurais pu faire. »
Malgré lui le Français se raidit. Il avait beau se fermer du mieux qu'il le pouvait au lien qui les unissait, le Scorpion finissait par le connaître un peu trop bien. Sa réponse s'en chargea d'une sécheresse qu'il regretta aussitôt.
« Je n'ai rien à ajouter. »
Et il disparut dans le hall d'entrée. La porte qui donnait sur le onzième temple se referma presque en claquant et Milo poussa un profond soupir d'impuissance. Préoccupé, il se laissa tomber dans le fauteuil qui se trouvait près lui. Non loin, sur le divan, Moustache ouvrit un œil intéressé. En deux bonds il fut sur ses genoux où il s'installa en rond pour reprendre sa sieste. Le Grec toléra cette invasion d'un sourire. Mais tandis qu'il caressait distraitement l'animal, il n'arrêtait pas de jeter des yeux soucieux par la fenêtre. À l'extérieur il pleuvait à verse. Il se demandait où Camus allait camoufler sa peine.
À son habitude, le Verseau réagissait de façon parfaite pour dissimuler en façade le mal que lui causait l'adversité. Bien malin aurait été celui qui aurait deviné la somme des tourments qui s'agitaient derrière l'impassibilité de ses traits et la froideur de son regard. Mais pour qui lisait sous le masque, il n'allait pas bien. Milo en avait d'autant plus la certitude, que pour une fois, même s'il s'en faisait une idée approximative, il ne parvenait pas à décrypter précisément ce qui le rongeait. Or, depuis la mise en place du lien qui les reliait, le Grec ne se souvenait pas que Camus fût arrivé à lui verrouiller ses sentiments avec autant d'efficacité.
Pour le Scorpion, un tel déploiement de retenue sonnait comme un signal d'alarme. Malgré les précautions de Camus pour lui sceller son état d'esprit, il le connaissait suffisamment pour savoir qu'il se reprochait en vrac les derniers évènements.
La disparition de Shaka, tout comme le trépas de Death Mask, passait mal. Le rôle de Sergueï l'anéantissait. Sans compter la certitude qu'ils s'acheminaient vers une nouvelle Guerre, qui immanquablement s'accompagnerait d'autres morts. Il devait véritablement se maudire pour avoir cédé un jour d'hiver à Aslinn, et Milo en éprouvait un malaise tout aussi grand. Car s'il ne s'était pas inconsidérément compromis avec Djamila avant de lui donner ce fichu premier baiser, Camus n'aurait sûrement pas fui comme un voleur le soir même, pour perdre sa capacité de jugement une fois en face de sa condisciple à Moscou(1).
À cette époque, au lieu de prendre un malin plaisir à voir le Verseau mariner dans la confusion la plus totale, il aurait dû le ligoter sur son fauteuil, le temps de lui expliquer que de son côté aucune courbe féminine au monde ne parviendrait jamais à éloigner son cœur d'un certain garçon. Et tant pis s'il avait fallu lui voler un second baiser pour qu'il comprît.
Le souvenir de cette soirée ancienne, où il avait réussi à déconcerter suffisamment Camus pour obtenir ce qu'il désirait sans que celui-ci se rebiffât, et surtout repartir en le laissant sans voix, lui arracha un sourire de regrets attendris. Il craignait tellement de le perdre à ce moment-là après ce demi-aveu. Comment avait-il pu être aussi aveugle lui-même, et ne pas s'apercevoir qu'ils s'égaraient tous les deux dans la même hésitation stupide devant des sentiments identiques ?
L'adolescence était vraiment un âge critique et le résultat actuel de son petit jeu avait des conséquences sans commune mesure avec sa lâcheté amoureuse d'alors. Qu'il le voulût ou non, Sergueï était né de sa manœuvre de ce soir-là. Par contrecoup, Camus n'en était que la victime en qui tout le monde voyait maintenant le principal coupable.
D'un mouvement rageur, Milo abattit son poing sur l'accoudoir du fauteuil, tandis que son regard vacillait sous l'impulsion d'une flamme redoutable. Dérangé dans son sommeil, Moustache préféra réintégrer le divan d'un air supérieur qui ramena immédiatement le Scorpion au sens du temps présent.
Ses réflexions l'égaraient vers une partie dangereuse de lui-même, et il sut gré à leur petit compagnon de provoquer ce sursaut raisonnable. Tourner sa colère contre lui-même ne servirait à rien. Il devait trouver un moyen efficace d'aider le Verseau, et surtout d'endiguer sa culpabilité, avant qu'elle ne le rongeât aussi méchamment que celle qui le détruisait quand son devoir l'obligeait de mentir à Aslinn.
Parmi tous les paramètres qui s'entrecroisaient, une chose au moins semblait certaine : revoir Sergueï avait bouleversé Camus. Au point que Milo en avait un moment ressenti une véritable pointe de jalousie. Il s'était toujours douté que la personnalité détachée de son amant recélait des trésors de tendresse pour qui savait où les chercher, mais devoir les partager était un exercice dont il se passait fort bien. Le froid Verseau ne les lui accordait déjà qu'avec parcimonie, alors le voir s'impliquer spontanément pour protéger un enfant qui avait laissé sa rage se déchaîner contre lui l'avait quelque peu contrarié.
Principalement parce qu'en s'interposant face à Aslinn Camus avait pris un risque énorme. Mais aussi parce que cet acte de courage n'excluait pas un réel sentiment d'affection pour Sergueï, contre lequel le Verseau s'était en vain débattu autrefois.
Et puis, Milo s'était rendu à l'évidence. Camus avait agi ainsi parce que Camus était tout simplement Camus. Avec ses défauts et ses incommensurables qualités, qui le poussaient à s'impliquer jusqu'au sacrifice pour sauvegarder ceux qu'il aimait, quel que fût le niveau où s'étageait cet amour.
Il ne devait jamais perdre de vue que le Français avait été capable de donner sa vie pour Hyoga, et de s'investir jusqu'à la trahison pour aider plus efficacement leur Déesse lorsque celle-ci en avait eu besoin. Il n'avait pas non plus hésité à s'enfoncer au cœur des Enfers pour le secourir malgré la sanction qui le menaçait. Si ça, ce n'était pas une preuve d'attachement.
A partir de ce constat, Milo devait admettre que si, sur le coup, il avait été satisfait de se souvenir que Shaka avait probablement exécuté les ordres d'Athéna qui l'exhortait à tuer Sergueï une fois qu'il serait passé à l'acte, la douleur contenue au fond des yeux du Verseau à cette évidence l'avait convaincu que le Français en conserverait une blessure inguérissable. Et le Scorpion en venait à espérer que l'enfant ait survécu par il ne savait quel miracle.
Tout, plutôt que de laisser son amant s'enliser à nouveau dans sa tristesse. Même si ce tout supposait de partager équitablement ses timides déploiements de tendresse. S'il existait une chance infime pour que Sergueï fût vivant, il ramènerait le petit garçon à son père. Que cela plût ou non à leur déesse.
Fort de cette décision, Milo sortit à son tour du logis. Il avait besoin de s'informer sur les dernières nouvelles en provenance des Enfers, et pour cela il se rendit au Palais, transformé en quartier général depuis le retour d'Athéna.
Leur réunion datait de quatre jours. Quatre jours depuis lesquels les chevaliers d'Or présents connaissaient enfin le plan ourdi par leur Déesse, et qu'ils réalisaient la dangerosité et en partie le fiasco de celui-ci. Quatre jours qu'ils se morfondaient tous à attendre plus de précisions sur l'évolution de la situation au royaume d'Hadès. Le trépas de Death Mask privait le Sanctuaire d'un relais essentiel de ce côté, et aucun des autres chevaliers sous l'ascendance de la cosmologie du Cancer ne bénéficiait de ses entrées directes dans le monde des Morts, encore moins de ses compétences.
La seule chose qui paraissait certaine, c'était que les survivants des Enfers continuaient de se battre. Les sursauts parfois violents de l'énergie qu'ils déployaient pour résister aux hordes de Kali parvenaient aux chevaliers d'Or les plus sensibles à ce phénomène lorsqu'ils se concentraient. De par leur expérience, Shion et Dohko arrivaient plus facilement à détecter ces mouvements, que ressentait aussi Mü, et plus étonnamment Kanon, alors que Saga ne les percevait que très imparfaitement.
Mais l'absence de Shaka les pénalisait. Sa faculté de voyager à travers les différents plans astraux leur manquait énormément. Sans lui, l'accès direct à l'univers de Kali était impossible. Tous les autres chevaliers demeuraient sourds et aveugles à ce remue-ménage, et une certaine tension finissait par les gagner. La nouvelle de l'invasion des Enfers avait été rendue publique, et même si la plupart ne voyaient là qu'un juste retour des choses, le déséquilibre qui risquait d'en résulter n'échappait à personne.
Mais les rescapés combattaient. Ils semblaient même contenir l'envahisseur pour lui interdire de franchir le Puits des Morts, élément qui divisait les partisans de leur fournir de l'aide, et ceux qui rechignaient à toute idée d'assistance.
Après quelques hésitations, Aphrodite avait été dépêché sur place. Son rôle d'ambassadeur l'autorisait à retourner s'informer sur le conflit, sans pourtant autant l'obliger de prendre part à la bataille. De ses observations dépendrait la position finale d'Athéna. Afin de ne pas fragiliser l'efficacité du barrage dressé par les Spectres du côté du Puits des Morts, il s'était glissé à son tour voilà deux jours par l'entrée clandestine des ruines du château de Rhadamanthe. Depuis, il n'avait pas donné signe de vie. Normalement, il devait revenir dans les trois jours remettre son rapport à Athéna, qui l'attendait impatiemment au Palais.
Les mauvaises nouvelles filant rarement seules, Athéna leur avait appris qu'il existait d'autres passages reliant le Royaume d'Hadès aux différents Sanctuaires. Plus ou moins officieux, et d'un accès relativement aléatoire pour qui ne connaissait pas bien le chemin. L'ennemi venait malheureusement d'en découvrir un, peu usité, mais toujours en service, et Asgard se trouvait maintenant directement menacé.
La veille, Ban, le chevalier du Lionet qui patrouillait dans ce secteur, était rentré pour sonner l'alarme. Après son affrontement quelques années auparavant avec le Sanctuaire, les défenses d'Hilda de Polaris demeuraient faibles. Contrairement à ceux d'Athéna, aucun de ses vaillants chevaliers n'avait été ressuscité. À ses côtés ne restaient que Bud, le jumeau de l'ombre de Syd, et les gardes de son palais.
Aussi dévoués fussent-ils, ceux-ci ne pourraient pas résister longtemps aux hordes qui s'infiltraient progressivement sur les plaines neigeuses pour fondre sur eux. Fort heureusement, les guerriers de Blue Graad les avaient rejoints en apprenant le danger. Leur démarche spontanée ralentissait depuis un peu l'invasion. Mais face à l'opiniâtreté belliqueuse de l'adversaire, ce soutien semblait à peine suffisant.
Mü avait été le premier à s'inquiéter du sort du royaume des glaces lors de la réunion qui leur avait annoncé la nouvelle.
« Laissez-moi me rendre sur place, avait-il plaidé, avec une virulence qui en avait intrigué plus d'un. L'invasion paraît encore minime pour l'instant. Si nous la repoussons, nous pourrons bloquer le passage. »
Shion partageait sa crainte, mais sans information précise sur l'ampleur réelle de l'attaque qui se déroulait aux Enfers, Athéna voyait sa marge de manœuvre réduite. Hilda l'avait d'ailleurs fort bien compris en ne demandant aucun secours. Elle savait que l'éparpillement représentait un danger et le Grand Pope avait pris sur lui de doucher l'enthousiasme de son ancien apprenti.
« Certes, nous devons nous entraider, avait-il répondu. Mais scinder nos propres forces en aveugle reviendrait à nous tirer une balle dans le pied. Pour l'instant, il est plus sage de laisser les guerriers de Blue Graad se charger seuls du problème.
─ Et courir le risque de voir décimer des alliés, qui pourraient nous être précieux par la suite ? » s'était récrié Mü avec colère.
Son implication avait quelque chose d'inaccoutumé. Lui habituellement si enclin à tenir des propos mesurés en cas d'affrontement direct se transformait en va-t'en guerre, et Shion avait haussé un point de vie circonspect. Accaparé par d'autres soucis, il n'avait pas eu le temps d'élucider ce mystère, mais il était clair qu'il s'y pencherait dès qu'il le pourrait et que le Bélier devrait expliquer ses paroles.
Athéna avait finalement tranché la décision.
« Soit, mais alors le chevalier des Gémeaux t'accompagnera. En cas de difficulté je veux que vous vous épauliez et que vous évitiez surtout de vous faire tuer. Je vous demande simplement d'attendre le retour d'Aphrodite avant votre départ. Il ne devrait plus tarder.»
Milo était présent lors de cet échange et l'insistance du jeune Atlante ne lui avait pas échappé. Tout comme le froncement de sourcils de Kanon à l'égard de son frère. Bélier et Gémeau en titre maniganceraient-ils quelque chose dans le dos du Grand Pope ? Le Scorpion aurait bien aimé le savoir. Pour une pure raison de vengeance personnelle. L'incurie du premier gardien auprès de Kiki méritait amplement qu'il l'asticotât à son tour en le menaçant de révélations gênantes.
Parce que si l'adolescent n'avait pas trouvé bon de faire avorter sa mission, il aurait eu le temps de préparer convenablement Camus au pire concernant Sergueï. Et surtout, ce dernier n'aurait pas été obligé de lui porter secours dans un lieu où il n'aurait jamais dû poser les pieds.
L'apprenti du Bélier croupissait dans une des geôles du Palais depuis son retour. Sur ordre de Shion, il y demeurerait encore pendant quinze jours, et Milo pensait que cela était amplement mérité. Mais il tenait surtout rigueur à Mü, qui à ses yeux avait fait preuve d'un manque d'autorité flagrant. Durant quelques instants, il avait hésité à interroger ce dernier face à son mentor, pour le mettre dans l'embarras. Il ne souhaitait cependant pas nuire à Saga. Pas après la déclaration courageuse de celui-ci à Athéna pour sauver la tête de Camus. Il avait donc décidé de conserver cette question intéressante dans un coin de sa mémoire.
Pour l'heure, il avait un problème autrement plus important à régler. Il arrivait sur la vaste esplanade détrempée de pluie qui jouxtait le palais. Un peu plus loin, il aperçut Aiolia qui donnait quelques instructions à Jabu et Icchy, à l'abri du grand porche. C'était parfait. Le Lion avait été chargé de centraliser les informations en provenance du monde entier qui laissaient suspecter de timides tentatives d'incursions des hordes de Kali en différents points du globe communiquant avec les Enfers, et d'y remédier en envoyant immédiatement quelques Bronzes ou Argents sur le terrain. Il allait pouvoir prendre des nouvelles directement à la source, et accessoirement en profiter pour régler la question d'Aioros.
Athéna interdisant toujours les sprints à la vitesse de la lumière dans l'escalier sacré, et Milo avait dû parcourir les paliers au pas de course. Son armure d'or protégeait son corps de la pluie, mais pas sa chevelure bouclée, qui sous les assauts humides dégoulinait en planquant de longues mèches contre son visage.
L'apercevant à son tour, Aiolia renvoya les deux Bronzes et lui fit signe de le rejoindre au sec.
« Tu ressembles à un chien mouillé, lui asséna-t-il sans pitié en guise de bienvenue. On peut savoir ce qui te motive pour sortir par un temps pareil ?
─ Plusieurs choses, répliqua le Grec sans se vexer. La première étant directement en rapport avec tes nouvelles fonctions. As-tu eu vent d'un évènement quelconque qui pourrait nous mener sur la trace de Sergueï depuis que tu surveilles les faits-divers bizarres qui surviennent dans notre Monde ?
Secouant la tête, Aioros répondit :
─ Non, tout ce qui est apparu demeure très marginal et reste exclusivement en rapport avec le culte de Kali. Les désordres se limitent d'ailleurs pour l'instant en Inde. Des sous-fifres, qui profitent de l'occupation par des dévots de certains temples pour se manifester. Ils essaient de passer inaperçus pour espionner, mais ils résistent mal à leur désir de détruire. Ce qui immanquablement les fait repérer. Je dirais que pour le moment ils sont là en éclaireurs, à déterminer le meilleur moyen de nous fondre dessus en masse. »
L'information laissa le Scorpion songeur. Il avait assisté à suffisamment de guerres pour se rendre compte d'un détail inquiétant.
« Tu ne trouves pas ça bizarre toi, un ennemi qui cherchent ainsi à mettre le feu aux poudres sur plusieurs fronts, sans souci de ménager ses troupes ou d'un déséquilibre du rapport numérique ?
─ Si, acquiesça le Lion. Et Dohko qui me seconde sur ce coup-là également. C'est à croire que Kali dispose d'une armée inépuisable. Ce qui d'après nos sources est impossible. Si Shaka était là, il nous renseignerait davantage. Dohko est au fait de pas mal de particularités des divinités asiatiques, mais par sa position c'était tout de même Shaka le spécialiste. »
L'évocation du chevalier de la Vierge amena quelques secondes de silence entre eux. Plus le temps passait, plus ceux qui conservaient un mince espoir de le voir réapparaître commençaient à douter. Malgré le différend qui les avait précédemment poussés à s'affronter violemment sur l'arène (2), Milo savait qu'Aiolia nourrissait un véritable sentiment d'amitié pour le sixième gardien. Il comprenait parfaitement son inquiétude et sa colère rentrée à l'égard des ordres de Shion, qui avait enjoint à la Shaka de ne s'extraire des Enfers qu'une fois Sergueï définitivement mis hors-jeu. Mais en l'occurrence, il n'y avait rien qu'il pût faire pour retrouver l'Indien, et le lui rappeler ne servirait qu'à retourner le couteau dans la plaie.
Prenant la parole, le Scorpion compléta le tableau dressé par le Lion d'un air sombre, en évitant délibérément de s'appesantir sur le sort du disparu.
« Ou bien Kali sait qu'elle pourra bientôt compter sur de nouveaux alliés.
─ C'est aussi ce que croit Athéna, le conforta son ami. Et ça, d'après ce que j'ai cru comprendre, ça ne faisait pas partie de son plan initial. »
Les deux chevaliers s'abstinrent de s'étendre sur les sentiments mitigés que suscitait en eux la mauvaise évaluation de leur Déesse.
« Et donc, reprit Milo d'un ton égal, pas de nouvelle de l'élément générateur de tout ce bordel ?
─ Si Shaka a obéi aux ordres qui étaient les siens avant de disparaître, c'est plutôt normal non ? répondit le Lion sans saisir la portée réelle de sa question.
─ Certes, mais vu qu'il n'est pas là pour nous confirmer qu'il a bien exécuté ces ordres, on est sûr de rien, insista lourdement son compatriote.
─ Et ? » Interrogea le Lion, soudain méfiant face à toutes ces questions.
Milo prit une inspiration décisive. Il serait franc avec son ami de toujours.
« Et je me disais que Sergueï ayant utilisé son pouvoir ultime, sa maison d'adoption étant en ruine et personne ne s'inquiétant pour lui là-bas, si par hasard il avait survécu, on pourrait peut-être lui accorder l'asile. »
Le regard un peu ahuri d'Aiolia en disait long sur ce qu'il pensait de l'extravagance de sa proposition. Et brusquement il comprit.
« Toi, tu intercèdes encore pour Camus, grogna-t-il avec mécontentement
─ Camus n'y est absolument pour rien, se rebiffa Milo avec plus d'agressivité qu'il ne l'aurait voulu. Il est persuadé d'avoir perdu son fils, et il erre comme une âme en peine quelque part sous ce déluge. »
Il essayait de toucher la sensibilité du Lion, mais Aiolia n'analysait pas les choses de la même manière.
« C'est bien ce que je disais. Tu vas risquer de te fourrer dans une impasse avec Athéna pour l'aider.
─ Et toi, tu ne t'impliquerais pas si Marine était à sa place ? » se braqua cette fois-ci carrément Milo.
L'argument parut faire mouche, et le cinquième gardien se radoucit.
« D'accord, si j'ai du nouveau dans ce sens je te sonne. Mais entre nous, retourne un moment sous la pluie. Des fois que ça te lave le cerveau de ce genre de conneries dangereuses. Parce qu'à mon avis, si le gosse n'est pas mort et qu'Athéna mette la main sur lui, je ne donne pas cher de sa peau. »
Un nouveau silence un peu froissé s'installa. Conscient de sa maladresse, Aiola le brisa pour s'excuser. Et quoi de mieux que de faire part au Scorpion de sa réelle sollicitude pour le Verseau, dont malgré un manque significatif d'atomes crochus entre eux, il plaignait sincèrement le destin contraire.
« Comment va Camus ? demanda-t-il.
─ Il prend la chose avec fatalisme et il s'abstient de tout commentaire, répondit Milo en recouvrant tout son calme.
─ En clair, ça l'affecte énormément, traduisit sans peine le Lion, exploit qui lui valut un regard admiratif du Scorpion.
─ Tu commences à bien le cerner toi aussi, se complut à énoncer Milo.
─ Depuis le temps que tu me bassines avec la réalité d'un monde enfoui derrière la glace, je parviens à décrypter certains signes, admit le Grec sans difficulté. Mais tu devrais tout de même l'inciter à faire des efforts. Et puis, c'est un peu de ta faute.
─ Comment ça ? se rembrunit le Scorpion.
─ Si tu ne l'avais pas abandonné au plus mauvais moment, il ne lui serait pas arrivé autant d'emmerdements et il serait plus solide », répondit Aiola avec un manque total de tact.
Un instant désarçonné, Milo refusa pourtant de se fâcher. Lorsqu'il prenait la défense de quelqu'un, Aiolia était comme ça. Incapable de ménager l'adversaire. Il passait du coq à l'âne avec le plus parfait naturel. C'était un grand cœur, un peu brouillon dans ses façons de le montrer. Et puis, il était le premier à admettre que les propos de son compatriote contenaient plus qu'un fond de vérité.
« Oui, mais bien que je déteste dire ça, ça a au moins un avantage, répliqua-t-il en adoptant le ton de la plaisanterie.
─ Lequel ?
─ Celui de m'autoriser à veiller sur lui sans qu'il m'arrache les yeux rien qu'à cette idée, expliqua le Scorpion mi-figue mi-raisin.
─ Vous avez passé un deal ? » demanda Aiolia en réprimant un sourire.
Il n'était pas dupe de l'accent faussement joueur de son ami et il s'en voulait de sa brusquerie précédente. S'il pouvait l'aider à s'affranchir quelques minutes de son inquiétude pour le Français, alors il entrerait dans son jeu.
« En quelque sorte », répliqua Milo en retrouvant un sérieux un peu triste.
Le moment de confidence détendu était passé. Aiolia pensait que le huitième gardien allait s'éloigner, mais le Scorpion le surprit en abordant un point auquel il ne s'attendait pas. Plongeant avec gravité ses yeux clairs dans les siens, il dit sans préambule :
« Tu devrais parler à Aioros. Ça fait maintenant des mois qu'il évite tout le monde, mis à part Saga. Mais je ne sais pas si ce dernier paramètre compte, parce que de son côté le Gémeau fuit également la société comme la peste. À la limite, je me demande si on ne devrait pas les traiter ensemble pour leur appliquer le même remède », termina-t-il avec une grimace d'ironie.
Aiolia eut un sourire complice, avant de sentir naître une pointe de culpabilité. Les paroles de Milo l'interpellaient désagréablement. C'était vrai, il négligeait peut-être un peu trop Aioros. Le retour de son frère avait coïncidé avec sa mise en ménage officielle avec Marine, et partagé entre deux grands bonheurs, il avait fini par se désintéresser de celui qui s'effaçait pour le laisser construire l'intimité d'un véritable foyer. Réalisation d'autant plus ardue lorsqu'on habitait à proximité d'un temple régulièrement traversé par toute une flopée d'intrus plus ou moins désirables.
Naïvement, Aiolia avait voulu croire que le retrait de son aîné partait de son altruisme joint à sa délicatesse. Deux qualités qui participaient à sa légende depuis toujours. Mais avait-il pris le temps de bien soupeser le bien-fondé de ces vertus dont tout le monde le paraît ?
La naissance d'Athénaïs avait encore ajouté à cette distance feutrée, au sein de laquelle, il devait admettre avec un peu de honte, qu'il se complaisait. Mais Aioros était si doué pour donner le change, qu'il n'avait vu aucun mal à se comporter de façon un peu froide, persuadé que son aîné trouvait ailleurs de nombreuses satisfactions affectives. N'était-il pas le prototype du héros que tous rêvaient d'avoir pour ami ?
Maintenant que Milo lui en parlait, il devait pourtant bien reconnaître que la présence de son frère ne s'était jamais faite aussi rare lors des agapes et autres rencontres interchevalerie que depuis ses derniers mois.
« Tu crois vraiment qu'il y a un souci, se défendit-il malgré tout, avec le mince espoir que le Scorpion grossît le trait simplement pour le faire réagir. Aioros a toujours su s'imposer pour la bonne marche du Sanctuaire, et mes fesses se souviennent encore de ses rappels à l'ordre. »
Il plaidait sous le regard amusé de Milo, qui se rappelait fort bien d'une fessée publique et mémorable reçue par le futur petit Lion, alors âgé de quatre ans et demi, après que ses exploits d'enfant précoce eussent failli coûter la vie à deux servantes et raser le dépôt d'armes des gardes.
« Je connais bien mon frère, poursuivit-il avec plus de gravité. Il ne sort jamais de ses gonds que pour de bonnes raisons, mais il a besoin de savoir à qui il accorde sa confiance. Derrière sa gentillesse et son sens de l'écoute, c'est avant tout un observateur qui essaie de faire des choix justes. Et il a encore davantage besoin d'être sûr de ce qu'il va trouver en face avant de s'engager dans une relation amicale. C'est un intuitif au premier degré qui apprécie d'analyser ce qui se passe autour avant de s'investir. Il n'est pas comme Kanon ,qui fonce toujours dans la provocation. Ni comme Saga, qui va de l'avant pour séduire, même si c'est de manière inconsciente. D'autre part, il n'a jamais aimé afficher sa vie privée. Ceci explique un peu cela, non ?
─ Okay, répondit Milo nullement convaincu. Mais le reste ne colle pas avec le souvenir que j'ai de ton frère. Il n'a jamais été liant au point de sauter au cou des gens de façon spontanée, mais depuis son retour il n'en finit pas de se la jouer cavalier seul. Au point que ça en devient inquiétant. Si j'ai retenu une dernière leçon d'Angelo, c'est que la mort peut à nouveau nous faucher n'importe quand et n'importe où. Penses-y. Ça t'évitera peut-être de te mordre les doigts en passant à côté d'un problème sans réagir. »
Refroidi par cet argument, Aiolia inclina la tête en signe d'acquiescement.
« Tu as raison, je vais tâcher de me rapprocher de lui, approuva-t-il. Et si vraiment il se laisse aller, je te promets de tout faire pour l'aider à se ressaisir. Merci Milo. »
Avec satisfaction, le Scorpion regarda le Lion disparaître à l'intérieur du Palais. Sa journée ne se solderait pas par un échec complet. Sans trahir les alarmes de Shion, il venait de réussir à ouvrir les yeux d'Aiolia sur le mal-être d'Aioros. Avec un peu de chance, celui-ci parviendrait à franchir la carapace de faux-fuyants du Sagittaire pour découvrir ce qui le rongeait vraiment. Pour sa part, il jetait l'éponge.
Depuis sa tentative sur la falaise, Aioros ne l'approchait plus qu'avec circonspection, attitude qui persuadait Milo qu'il avait bien quelque chose à cacher. Mais contrairement à Aiolia, il redoutait également une véritable mutation de caractère, totalement imprévisible dans la situation actuelle. Il avait averti le Grand Pope de son échec, en l'informant néanmoins de sa solution de rechange. Shion l'avait regardé avec une moue pas vraiment satisfaite, avant de finalement adhérer à son nouveau plan. Il ne restait plus qu'à Aiolia à démêler ce sac de nœuds à son insu. Il était inutile de l'alarmer en lui faisant part de ses doutes.
La pluie redoublait de violence. Un instant Milo laissa errer son esprit à la recherche de son compagnon. Camus lui opposait toujours un rempart aussi farouche pour lui interdire toute incursion trop précise du côté de ses émotions, mais il pouvait le localiser à la pointe nord, et cela ne lui plaisait pas du tout. Ce lieu était dépourvu de tout abri digne de ce nom, et en plus, le Français était sorti sans son armure.
Dans son état, il ne manquerait plus qu'il prît froid. Il se faisait violence pour ne pas le rejoindre et l'inciter à rentrer pour se mettre au sec, lorsqu'un évènement inattendu vint le distraire à propos. Quelqu'un avait pris pied sur le ponton de l'embarcadère du Sanctuaire. Cette personne tentait visiblement de demeurer discrète, mais une contrariété quelconque avait dû assez l'échauffer pour qu'elle libérât une quantité d'énergie suffisante pour se faire repérer.
Répondant à sa propre interrogation, le Scorpion perçut le cosmos étonné d'Athéna, auquel se mêlait celui de Shion, cosmos qui se tendait vers la lointaine jetée pour vérifier qu'ils n'étaient pas tous la proie d'une hallucination. Profitant de ce toboggan de curiosité, Milo s'invita dans cette pêche aux informations, auquel il sentit aussi Dhoko et Mü se joindre au passage.
Leur stupeur à tous était compréhensible, et leur Déesse les admit bien volontiers dans son sillage. Face au cosmos investigateur d'Athéna, le responsable de ce déploiement inhabituel ne put se dissimuler davantage.
En reconnaissant la signature particulière de celui qui venait de se montrer, la divinité ne cacha pas sa joie. Il n'y avait pas de doute possible. Après des années de silence et de rejet, Seiya revenait enfin au Sanctuaire. Cela sous-entendait qu'il était parvenu à vaincre son handicap, et surtout, qu'il avait pris sur lui pour sortir de sa dépression. Bref, cette arrivée s'apparentait à une très bonne nouvelle et la satisfaction de leur Déesse se déversa en une onde de douceur sur tout le Domaine Sacré.
Pour le Scorpion et les autres, la surprise se teintait de plus de circonspection. Ils s'étaient tous plus ou moins intéressés à l'évolution de la triste condition du Chevalier de Pégase, et l'agressivité de son caractère actuel n'était un secret pour personne. Ce retour brutal paraissait certes encourageant, mais l'impulsion de colère qu'ils avaient tous précédemment perçue ne leur disait rien qui vaille.
Le cosmos de Seiya se tendait comme un arc malgré la retenue dont il avait usé en sentant celui d'Athéna toucher le sien. Il semblait plutôt revenir ici pour régler ses comptes, et Milo suivit sa progression avec intérêt. Où que se rendît le chevalier Divin, le destinataire de sa hargne rentrée allait avoir des problèmes.
(1) Voir les chapitres 42 et 43. Ils récapitulent les liens entre Milo, Camus et Aslinn à travers le récit la vie du Verseau jusqu'à la bataille du Sanctuaire. La scène du baiser et ce qui s'en suivit se trouve dans le 43.
(2) Voir chapitre 13 de « les clés de la haine ».
