Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé : Camus et Milo se remettent de leurs blessures physiques, mais celles plus morales laissent au Verseau de douloureuses cicatrices. Conscient que rien ne serait arrivé s'il n'avait pas cédé à Aslin, il se reproche l'engrenage tragique des évènements sans parvenir à faire le deuil de son fils. N'ignorant rien de son chagrin, Milo se sent tout aussi responsable. Voyant Camus partir à nouveau à la dérive, il décide alors d'aller contre l'autorité d'Athéna, pour découvrir ce qu'est devenu Sergueï, avec l'idée de ramener l'enfant à son père s'il est encore vivant. Son enquête l'incite à interroger Aiolia, chargé de surveiller l'avancée des troupes adverses en l'absence de Shaka, toujours porté disparu. Le Scorpion profite de cet entretien pour pousser le Lion à se rapprocher de son frère, lui-même ayant été incapable de percer le secret du Sagittaire. L'arrivée inattendue de Seiya surprend tout le monde, tout autant que l'agressivité latente et menaçante de son cosmos.
CHAPITRE 72 : LE RETOUR D'HADÈS
Hyoga perçut l'arrivée de Seiya au Sanctuaire quand celui-ci laissa libre cours à son cosmos belliqueux. Retranché dans le temple d'Aldébaran en attendant la fin du déluge, qui transformait les sentiers en ruisselets depuis les premières heures du jour, il se divertissait des pitreries de la petite Maevane, sous l'œil énamouré d'un Taureau fier de sa descendance.
« N'est-ce pas qu'elle est douée », reprit pour la deuxième fois le grand Brésilien, alors que la fillette exécutait de nouvelles roulades parfaitement rectilignes sur le sol dur du naos.
« Oui Aldébaran, elle est exceptionnelle », répondit le Cygne en dissimulant son amusement.
Il trouvait cela curieux, mais il devait bien admettre que la vie de parent modifiait légèrement la vision d'un chevalier à l'égard des enfants, et des siens en particulier. Aldébaran et Aiolia avaient toujours fait preuve d'indulgence et de patience envers les apprentis qui leur passaient entre les mains, mais ils devenaient parfois carrément gâteux lorsqu'ils s'agissaient de parler de leur progéniture.
Il n'y avait plus qu'à souhaiter qu'aucune des deux petites filles ne s'éveille au cosmos de leurs pères, car la façon dont ceux-ci devraient alors les prendre en charge changerait, en compliquant singulièrement l'harmonie de leur vie de famille. Et pourtant ce constat ne détournait pas Hyoga d'avoir un jour lui-même des enfants. Il savait que June y tenait énormément, et Marine prouvait qu'une femme chevalier pouvait se montrer une bonne mère, sans pour autant rien perdre de son prestige et encore moins de sa puissance d'attaque. Son menton se souvenait encore du dernier entraînement qui l'avait opposé à la jolie rousse.
Avec un peu de nostalgie, il se rappelait ses années d'apprentissage en Sibérie, auprès de Camus et d'Isaak. Le Verseau était sévère et exigeant, mais aussi capable de moduler son enseignement en fonction de leur propre rythme, et il demeurait toujours attentif à ce qu'ils ne se blessent pas. Son blocage affectif se compensait par des maladresses dont il n'avait pas conscience, mais qui trahissaient à elles seules l'importance que représentaient ses deux jeunes disciples pour lui. Mis en couple avec Milo, il était peu probable que son maître ait un jour un enfant légitime, et Hyoga le regretta. Contrairement aux apparences, il aurait certainement fait lui aussi un père formidable.
Ces pensées amenèrent naturellement Hyoga à dériver vers la condition actuelle du Verseau. La terrible déflagration issue des Enfers l'avait retenu de repartir pour le Japon. Lorsque le désastre était survenu, June et lui profitaient de la douceur de la nuit pour se promener main dans la main dans le cœur d'Athènes. Ils bifurquaient tranquillement dans une petite rue pour rejoindre une chambre d'hôtel où ils espéraient sceller agréablement leur au revoir, quand une brutale et puissante bouffée d'énergie inconnue était venue modifier leurs plans.
Inquiets et prêts à en découdre, ils étaient rapidement rentrés au Sanctuaire où ils avaient appris que Saga avait été envoyé en éclaireur vers le puits des Morts, afin de découvrir la raison d'une telle explosion. Le retour du Gémeau en compagnie d'Aphrodite les avait surpris, mais l'identité d'un des blessés que les deux Ors ramenaient avait fait passer Hyoga par toutes les étapes de la consternation aux plus vives alarmes.
En conséquence, il avait immédiatement repoussé son départ au Japon, le temps de s'assurer que son Maître allait bien, tout en menant discrètement sa propre enquête sur les retombées probables de son incartade. Il ne savait pas encore comment, mais si le besoin s'en ressentait, il était bien décidé à faire rempart de sa personne entre le Verseau et Athéna.
L'arrivée de Saori au Sanctuaire avait renforcé ses alarmes. Elle invalidait son départ au Japon, son rôle de garde du corps reprenant toute son actualité face le voile de ténèbres qui entourait la situation. Mais surtout, la manifestation prompte d'Athéna le dissuadait de faire des vagues. Partagé entre sa promesse à Shun de retenir Seiya et les craintes qu'il nourrissait dorénavant pour Camus, il rassemblait depuis ces deux priorités, dans la certitude qu'il devait tenir les deux hommes le plus éloignés possible de leur Déesse tutélaire.
Il était en train de s'interroger sur la raison qui poussait Athéna à veiller à ce que le Verseau restât à l'écart du royaume d'Hadès, tout en se disant que, peut-être, Shun lui donnerait accès à la réponse par l'intermédiaire de son hôte encombrant, quand un flash d'énergie brouillonne vint le tirer de ses réflexions.
Un instant il se demanda s'il n'avait pas la berlue, mais à ses côtés la réaction tout aussi étonnée du Taureau lui confirma que l'erreur n'était pas envisageable. Après des années d'absence, Seiya rentrait au Sanctuaire. Et apparemment, pas dans les meilleures dispositions possibles.
L'irruption du chevalier de Pégase le prenait par surprise, elle s'inscrivait dans un moment peu propice à la réflexion, et il n'en augurait rien de bon. Le cas du Verseau passait brutalement au second plan, et Hyoga se précipita dans l'escalier malgré la pluie battante. Albébaran n'y vit pas malice, persuadé qu'il avait seulement hâte d'accueillir son camarade. Saisissant sa petite fille entre ses bras, le Brésilien rentra dans son logis avec un hochement de tête indulgent.
Le chevalier du Cygne rejoignit rapidement l'embarcadère. Seiya se tenait bien là, abrité de l'averse par l'auvent de la maison du passeur, située sur les premiers contreforts rocheux bordant la plage. Mais il n'était pas seul. Son sac de voyage posé devant ses pieds, il se dressait face au Phenix. Revêtu de son armure, Ikki lui interdisait visiblement l'accès à l'escalier qui menait d'une seule traite au cœur des falaises environnantes. Le soubresaut agressif du cosmos du chevalier de Pégase était vraisemblablement dû à un premier accrochage avec ce dernier.
Shiryu était lui aussi présent. Mobilisé comme tous les autres par le délicat problème de la sphère infernale, il demeurait à la disposition de Dohko pour lui servir d'émissaire à travers le monde. La veille, il était rentré du Pendjab, où des groupuscules étranges avaient été signalés dans d'anciens temples hindous. Mettant à profit son retour au Sanctuaire, il renouait avec des tenues plus décontractées que les costumes que l'obligeaient d'endosser ses fonctions de diplomate, et pour ce jour il portait un de ses habits traditionnels chinois qu'il aimait tant, dont le noir soutenu s'accordait à sa longue chevelure.
Debout un pas derrière Seiya, Shiryu posait sur le Phénix un regard qui quémandait la paix, et Hoga devina que son intervention avait probablement évité que l'esclandre précédent ne prenne des proportions ingérables.
Hyoga arrivait par le chemin qui suivait la côte. Dissimulé en partie par l'angle de la maison il passait encore inaperçu. Décidé à s'informer de la situation avant de s'interposer, il s'immobilisa sous la pluie, à l'oblique de la rambarde qui délimitait le long perron sous lequel s'abritaient les chevaliers de Pégase et du Dragon.
Bien que concentré sur les deux belligérants, Shiryu détecta sa présence et ses yeux noirs croisèrent une seconde les siens. Conscient de sa manœuvre, il ne le trahit pas, et le Russe put s'imprégner de l'ambiance électrique qui régnait entre les deux autres. Les sourcils froncés et le visage dur, Seiya se retenait visiblement difficilement de laisser à nouveau exploser son cosmos. Ikki tournait le dos à Hyoga, mais sa tension perceptible et ses poings serrés parlaient d'eux-mêmes.
« Est-ce comme ça que tu accueilles un camarade ? gronda soudain le chevalier de Pégase avec colère. Laisse-moi passer Ikki, ou malgré le respect que j'ai pour Shiryu je te jure que tu le regretteras.
— Pas avant de savoir ce qui t'amène ici ? répliqua le Phénix avec un calme tout relatif.
— Pourquoi ? Se pourrait-il que toi aussi tu aies remarqué quelque chose d'inattendu ? »
Les deux jeunes hommes se regardaient presque comme des ennemis, mais Ikki ne cédait pas à la provocation. Dépité de ne pas obtenir la confirmation de ce qu'il pressentait, Seiya saisit son sac pour s'avancer sur le sentier, avec la ferme intention de bousculer son opposant si nécessaire pour forcer le passage.
D'un bond, le Phénix se déplaça avant qu'il ne l'atteigne. Il se repositionna aussitôt quelques mètres plus loin. Insensible à la pluie battante, il obstruait toujours le chemin. L'air sombre, il en appelait maintenant également à son cosmos flamboyant, qui le nimbait déjà de son aura caractéristique, tout en muselant du mieux qu'il le pouvait la portée de celui-ci aux indiscrétions. Il exprimait clairement son intention d'en découdre à son tour s'il n'obtenait pas de réponse à sa propre question.
Furieux, mais soucieux de préserver ses forces en prévision d'un combat, le chevalier de Pégase interrompit sa marche. Avec une évidente mauvaise grâce, il daigna reprendre le dialogue.
« Athéna vient de m'accueillir avec bienveillance. Tu l'as parfaitement senti. Rien ne s'oppose à ce que j'aille où je veux pour faire ce que je désire. Mais si tu préfères, nous pouvons lui exposer directement notre différend. Je suis sûr qu'elle sera curieuse d'en écouter les détails, et qu'elle appréciera le silence de quelques-uns », assena-t-il avec une certaine ironie.
Prudent, mais ne s'avouant pas vaincu, le Phénix s'écarta en grinçant des dents. Il conservait un cosmos belliqueux menaçant, que l'expression narquoise de Seiya n'arrangeait pas. Un pli soucieux au coin des lèvres, Shiryu hésitait à intervenir et il jeta un nouveau regard du côté de Hyoga. Suffisamment renseigné sur l'état d'esprit de ses condisciples, celui-ci se démasqua enfin en plaquant sur son visage un sourire de façade.
« Bonjour Seiya. Je suis heureux de voir que tu te portes mieux. Et ta visite imprévue ne pourra que réjouir le Sanctuaire. »
Il s'exprimait le plus aimablement possible tout en se tenant un peu au-devant d'Ikki.
« C'est sans doute pour ça que tu te restes toi aussi au milieu du chemin », répliqua le grincheux, sans manifester le moindre plaisir à la vue de son ami.
Comprenant qu'il ne servait à rien de chercher à l'amadouer, sinon à provoquer de nouveau sa colère, le Russe décida alors de jouer cartes sur table. L'attitude d'Ikki en disait long sur ce qu'il avait déjà plus ou moins deviné, et il savait que Shiruy suspectait également depuis quelque temps certains éléments dérangeants. Il était trop tard pour élever un écran de fumée, et avec un peu de chance il pourrait peut-être compter sur les chevaliers du Dragon et du Phenix pour éviter un désastre.
« Tu vas rendre visite à Shun, n'est-ce pas, répondit-il avec ce calme qui le caractérisait. Mais avant de céder aux conclusions hâtives, tu devrais prendre un moment de réflexion. La situation est peut-être loin d'être aussi claire que tu le crois. »
Renfrogné et méfiant, Seiya parut néanmoins priser cette marque de franchise, et il rétorqua avec un peu moins de hargne, sans pour autant faire preuve de plus de conciliation.
« J'ose espérer que tu ne te doutes de certaines choses que depuis peu de temps. Sinon, Athéna appréciera.
— Contrairement à toi, j'ai eu la possibilité d'évaluer la situation, et je t'assure qu'elle demande de prendre en compte des paramètres, qu'en théorie, nous ne devrions pas connaître, répliqua posément le Cygne en décidant d'ignorer sa menace à peine voilée. Tu n'as pas pu ne pas ressentir l'explosion qui a ravagé le royaume d'Hadès, et tu es certainement au courant de nos craintes actuelles.
— Et ? le toisa Seiya, un sourcil relevé en signe d'incompréhension suspicieuse.
— Et il se pourrait qu'en toute bonne foi, cette fois-ci, Athéna ait fait une erreur… d'appréciation», termina-t-il, en regrettant de ne pas avoir un sens des mots aussi pointu que Camus, lorsque celui-ci devait s'impliquer dans un échange délicat.
Si Shiryu et Ikki se contentèrent de poser sur lui un regard interrogateur, comme il le redoutait, la réaction du chevalier de Pégase ne se fit pas attendre.
« Tu oses sous-entendre que notre Déesse peut se tromper ! C'est de l'hérésie !
— Loin de moi une telle idée, se défendit Hyoga en étendant en avant ses deux mains en signe d'apaisement. Je dis simplement que ce qui se passe actuellement n'est pas aussi évident que lorsque deux Sanctuaires s'affrontent ouvertement, et que nos priorités pourraient modifier la grille de nos alliances. »
La mise en avant de cette éventualité fâcheuse lui valut l'attention soutenue de tous les regards, et il espéra n'avoir pas fait d'erreur en pensant conserver le soutien silencieux des deux autres chevaliers divins. Mais un tel retournement de situation semblait inenvisageable pour Seiya.
« Les ennemis d'hier demeurent ceux d'aujourd'hui ! Je ne connais pas d'exception à cette règle, répliqua celui-ci d'un ton rageur.
— Ce en quoi tu as tort », remarqua le Russe, en faisant simultanément un pas sur le côté pour lui prouver sa bonne volonté.
Mal à l'aise, Ikki préférait éviter de s'appesantir sur les sous-entendus échangés. Cela faisait des semaines qu'il redoutait que son frère n'ait à nouveau maille à partir avec Hadès, mais il n'avait jamais songé qu'il puisse entrer un aspect consenti dans cette désastreuse interaction. Le tout non seulement hors de l'autorité d'Athéna, mais en partant du principe d'une faille dans les décisions de leur Déesse. Bien qu'il appréciât se démarquer en franc-tireur, une partie de lui se refusait à admettre cette possibilité. Elle plaçait Shun dans une situation bien trop compromettante et difficile à gérer.
Il n'aimait pas du tout ce que suggérait Hyoga et il serait presque allé lui-même secouer Andromède et sa trop grande naïveté. D'un autre côté, il désirait avant tout éviter à son frère une confrontation avec un va-t'en guerre comme Seiya. L'obstination sourde et aveugle de ce dernier, jointe à la globalité de ses propos acides lui déplaisaient. Il digérait mal ceux qu'il avait écoutés avant l'arrivée du Cygne.
À entendre Pégase, personne n'aurait jamais dû accorder de pardon à Kanon ou aux renégats, sans oublier leur Grand Pope qui était alors à leur tête. Si pour des raisons personnelles Ikki avait toujours pensé que Camus n'avait effectivement plus sa place parmi eux, ce n'était pas pour autant qu'il souhaitait sa mort. Un éloignement aurait suffi. Quant aux autres, il ne partageait pas du tout l'avis du trublion dont le retour risquait de semer le désordre au Sanctuaire. Mais s'opposer de front à ce dernier n'était peut-être pas la meilleure option.
Le manque de discernement de Seiya tenait d'un fanatisme incontrôlable, et ce fut finalement sans devoir faire trop d'effort sur lui-même, qu'à l'exemple du Cygne, Phénix s'écarta à son tour. Il avait besoin d'y voir plus clair, et surtout il devait admettre que sauver Shun passait par une pondération dont il n'était pas coutumier.
Un autre paramètre l'inquiétait. Vivant au Sanctuaire, son frère se retrouvait pris de manière naturelle dans une nasse, qui risquait de précipiter sur lui tous les chevaliers présents au moindre signe de danger pour Athéna. Sans compter l'ire de cette dernière, si véritablement il menait un double jeu. Dans l'immédiat, il ferait donc preuve de bonne volonté avec Seiya, même si c'était pour lui porter un coup dans le dos ensuite s'il s'avisait de toucher à son cadet. Quant à Shun, s'il avait bien de nouveau maille à partir avec Hadès, il espérait sincèrement qu'il s'était simplement fait manipuler. Dans le cas contraire… il préférait ne pas y songer.
En sentant le mouvement de repli du Phénix derrière lui, Hyoga retint un soupir de soulagement. Un regard du côté de Shiryu lui assura que celui-ci continuait de lui accorder sa confiance, même s'il décelait de la méfiance dans ses yeux. Ce fut d'ailleurs le chevalier du Dragon qui prit la suite des opérations en main.
« Laisse-nous au moins t'accompagner, fit-il en s'avançant à la hauteur de Seiya. »
Son intervention raviva la colère de Pégase.
« Toi aussi Shiruy ? Tu souhaites me mettre des bâtons dans les roues ? Quel beau trio de traîtres !
— Non, Seiya, tempéra le Chinois. Je pense simplement que si un danger existe vraiment nous ne serons pas trop de quatre pour le combattre. Dans le cas contraire, à quoi bon inquiéter inutilement Athéna et le Sanctuaire. Ils se font déjà suffisamment de souci en ce moment pour tout le reste, crois-moi. »
Hyoga admira le sens de la répartie de son camarade. Sur l'avis de Dohko, Shion ne l'avait pas nommé diplomate pour rien. Seiya ne répondit pas, mais son expression fâchée se détendit quelque peu et d'un signe de tête il fit part de son accord au Dragon. La voie étant maintenant libre, il s'élança aussitôt dans l'escalier.
Silencieux et préoccupés, les trois autres se mirent à grimper les marches derrière lui. Rapidement ils atteignirent les premières hauteurs, où un sentier caillouteux et étroit s'étageait à flanc de falaise. Malgré la vitesse de leur pas de course, il leur restait encore du chemin à parcourir.
Discrètement, Ikki tentait d'avertir son frère de leur venue. Celui-ci se trouvait pour l'heure au Palais, et la proximité d'Athéna rendrait leur ambassade difficile à dissimuler. Mais c'était ça ou devoir en découdre ouvertement. Avec un peu de chance, leur Déesse penserait qu'ils visitaient simplement le jeune homme de façon amicale. Comme cela leur arrivait souvent avant la fin de la guerre Sainte, alors qu'ils se sentaient encore unis.
Les quatre chevaliers traversèrent les Douze Maisons sans ralentir, obtenant aisément un droit de passage un peu étonné parmi les Ors présents chez eux à ce moment-là. Tels les météores dont il avait fait son attaque favorite, Pégase franchissait les différents temples sans prendre le temps d'accorder le moindre salut à qui que ce soit.
Avant d'atteindre le sommet, ils étaient trempés, et lorsqu'ils foulèrent la grande esplanade vide devant le Palais, les gardes retranchés à l'abri du porche et du péristyle les regardèrent arriver en manifestant une certaine nervosité. Depuis l'incroyable explosion perçue des Enfers, ils vivaient quasiment en état d'alerte permanent, et une telle presse ne leur disait rien qui vaille.
Indifférent à l'inquiétude qu'il suscitait sur son passage, Seiya s'engouffra dans le bâtiment. Le talonnant, Hyoga aperçut Milo, qui se tenait non loin de l'entrée. Positionné en retrait, le Scorpion semblait les attendre, comme s'il désirait prendre le pouls de cette étrange ambassade.
« Un problème ? le questionna celui-ci par télépathie, alors franchissait le porche.
— Je ne sais pas encore, répondit-il de la même façon. Mais si ça se passe mal, tiens Camus éloigné du Palais et surtout d'Athéna. »
Il ne manquerait plus que son Maître se retrouve en face d'Hadès. Avec une Athéna qui n'apprécierait certainement que moyennement la visite, cela risquait trop de très mal se terminer. Il désirait sincèrement que Shun arrive à garder la situation sous contrôle, mais il ne se leurrait pas sur la difficulté de la tâche.
À son grand soulagement, le Scorpion lui répondit d'un signe de tête impliqué. Il eut encore le temps de le voir s'élancer sous la pluie avant de disparaître lui-même à l'intérieur de la bâtisse. Milo avait compris l'importance de sa demande. Il ne restait plus qu'à espérer qu'il parvienne à retenir Camus si les choses dérapaient véritablement ici.
Une fois dans le Palais, ils n'eurent pas à chercher Andromède bien longtemps. Parfaitement conscient de leur approche, le jeune homme signala d'un doux touché de cosmos sa position dans la grande serre située dans l'aile ouest. Il ne manifestait apparemment aucune appréhension, ce qui eut le don de ranimer l'énervement de Seiya.
Le Japonais accéléra encore l'allure. À la vive inquiétude des trois autres, il enfila les derniers couloirs en appelant son armure. Sans se concerter, Hyoga et Shiryu en firent instantanément de même, tandis qu'Ikki adressait un avertissement de prudence à son frère.
Toujours à vive allure, ils pénétrèrent sous la vaste coupole en verre qui protégeait les feuillages exotiques les plus fragiles. La configuration de ce jardin d'hiver se calquait sur un dénivelé naturel, et ils durent encore serpenter entre les plantes tropicales et les grappes d'orchidées en fleurs. Perdu au sein de ce décor de verdure, Shun demeurait invisible, mais aussi performant qu'un chien de chasse, Seiya ne lâchait pas la piste de sa proie.
En débouchant sur ce qui ressemblait à une petite placette aménagée de gravier, le chevalier de Pégase s'immobilisa brusquement, obligeant les autres à en faire de même derrière lui. Au centre de cette trouée de feuilles trônait une statue d'Athéna en majesté. À ses pieds, de longues lianes de jasmin en fleur diffusaient leur parfum enivrant. Debout devant ce massif épanoui, dont les tiges partaient à l'assaut du drapé de pierre de la robe divine, Shun leur tournait le dos. D'un doigt distrait, il caressait les pétales blancs à sa portée, apparemment indifférent à leur approche.
« Shun ! »
Le ton de Seiya était hostile, aux antipodes de celui d'une demande d'entretien amical. Sans précipitation l'interpellé se retourna. Lorsqu'il leur fit face, il affichait ce doux sourire qui le caractérisait. Il portait néanmoins son armure, et Hyoga tiqua à se détail, tandis qu'Ikki et Shiruy se déployaient sur sa droite et sa gauche.
Le Cygne les sentait indécis sur la conduite à tenir, et lui-même hésitait à s'immiscer directement entre les deux protagonistes. Malgré la tranquille assurance d'Andromède, il était clair que les deux belligérants se jaugeaient mutuellement. Dans l'immédiat, la meilleure attitude à adopter était sans doute d'observer.
Sans s'émouvoir de l'expression fermée du chevalier de Pégase, Shun le salua calmement.
« Cela faisait longtemps Seiya.
— Trop ! gronda son interlocuteur sans la moindre courtoisie. Et tu en as profité pour bafouer la confiance d'Athéna. Mais tu as fait une erreur, et cette fois elle te sera fatale ! Tu ne t'attendais pas à ce que le coup que tu m'as assené me rende aussi sensible à ton aura, n'est-ce pas ?
— Je n'ai jamais porté la main sur toi Seiya.
— Toi ou l'autre, c'est la même chose ! »
La situation menaçait de dégénérer dangereusement, et les trois chevaliers divins en retrait se rapprochèrent. Autant pour prévenir un geste malheureux de Pégase que pour anticiper un retournement de Shun. Mal à l'aise, Ikki s'exhortait à ne pas intervenir, tandis que Shiryu couvait d'un œil embarrassé Hyoga, qu'il suspectait maintenant d'avoir tu des informations capitales, aptes à l'envoyer croupir au fond d'une geôle le reste de sa vie si les évènements tournaient mal.
Apparemment insensible à l'agressivité ambiante, Shun leur opposait un visage tranquille et apaisé, si serein, qu'il aurait fallu être stupide ou aveugle pour ne pas deviner qu'une force redoutable se dissimulait derrière ce sang-froid à toute épreuve.
« Et si tu m'exposais calmement ce qui te dérange ? » répliqua-t-il posément.
Pour étonnante qu'elle soit, cette tentative de conciliation n'échappa à personne, sauf à Seiya.
« Tu n'es pas celui que tu prétends être ! s'écria le Japonais en adoptant instinctivement une position de combat.
— Oh, ce n'est que cela, répondit Andromède sans manifester le moindre signe de gêne. Un moment j'ai véritablement cru que tu pressentais un danger quelconque menaçant le Sanctuaire.
— Et tu oses te moquer de moi ! »
Face à tant de détachement qu'il n'était pas loin de prendre pour du dédain à son encontre, Seiya eut un haut-le-corps. Emporté par la rage, il amorça un mouvement d'attaque. Plus vif que l'éclair, Hyoga s'interposa en se jetant devant lui. In extremis il réussit à bloquer le poing furieux avant qu'il ne détruise tout autour de lui.
« Seiya ! s'exclama-t-il en tentant inutilement de capter le regard de Pégase pour le calmer. Même si tes soupçons sont fondés, tu ne dois pas laisser la haine t'aveugler. Les circonstances ont changé. Les ennemis d'hier ne sont pas ceux contre lesquels nous nous battons aujourd'hui. Oublies-tu où tu te trouves ? Si un danger réel existait, la présence entre ses murs d'Athéna ne pourrait que le détecter. »
Toujours aussi calme, la voix de Shun s'éleva alors derrière lui, en adoptant une autorité qui devenait progressivement si forte, qu'elle acquérait un timbre franchement différent. Mal à l'aise, le Cygne tourna la tête vers son ami, sans pour autant relâcher son étreinte sur un Seiya, dont il sentait à nouveau l'irritation grandir.
« Merci Hyoga, mais c'est inutile. Il ne me croira pas tant qu'il n'aura pas la preuve que je ne vous veux aucun mal. Il est plus que temps d'en finir avec cette mascarade. Je n'ai pas décidé d'investir votre domaine, je cherche simplement à sauver le mien. Et Shun ne vous a pas trahi. À terme, son abnégation courageuse pourrait au contraire tous vous protéger. »
Hoyga avait beau s'y attendre, il ne put retenir un frémissement en reconnaissant l'aura si particulière d'Hadès. La gorge nouée, il assista à la transformation complète de son ami. La chevelure d'un vert si éclatant se mua en un noir de ténèbres, tandis que la pureté des iris clairs s'assombrissait sous le poids d'une existence millénaire. L'armure elle-même se volatilisa pour laisser place à un surplis dont les reflets semblaient absorber la lumière au lieu de la restituer.
D'un même mouvement, le Dragon et le Phénix se portèrent en avant, autant pour faire barrage à Seiya que pour parer à une attaque éventuelle. Mais si l'expression de Shiryu traduisait de la simple concentration malgré sa pâleur, celle d'Ikki oscillait à présent entre l'indécision et une rage froide, qu'il manifesta en murmurant le nom de celui qui venait de s'effacer au profit d'un ennemi redouté.
« Shun. »
Au l'appel étouffé d'Ikki répondit le cri de colère de Pégase.
« Je le savais ! hurla-t-il en se débattant contre la prise de Hyoga qui le contenait de plus en plus difficilement. Tu n'es qu'un traître ! »
Et d'une charge furieuse, il essaya de se débarrasser du Cygne, qui ne parvint à l'immobiliser qu'en emprisonnant ses jambes dans un étau de glace.
Au même instant, goûtant un moment de repos dans les appartements réservés à Saori, Athéna redressa vivement la tête. Elle avait suivi l'approche précipitée de Seiya avec un plaisir matinée d'étonnement. Elle le sentait tendu, et elle se demandait qui il cherchait à rejoindre aussi vite. Elle vivait elle-même des journées pénibles, et elle pouvait comprendre que les difficultés mettent les nerfs du jeune homme à fleur de peau.
Seiya avait végété loin d'eux durant des années, et il renouait avec un Sanctuaire traversant un état de crise d'une rare complexité. Mais lorsqu'il avait appelé son armure, elle avait franchement froncé les sourcils. Il semblait décidé à en découdre avec quelqu'un. Or, elle ne percevait aucun danger immédiat. Elle avait beau énormément apprécier ce vaillant guerrier, sans qui elle aurait eu quelque mal à conserver sa position, et être heureuse de le retrouver en meilleure santé, il y avait des libertés qu'elle ne pouvait pas tolérer.
Elle allait se transporter dans la serre, où elle identifiait maintenant trois autres des cinq auras de ses chevaliers divins, lorsque son attention fut soudain détournée par la manifestation d'une énergie étrangère qui lui arracha un sursaut de surprise autant que de contrariété. Comment ces opportuns osaient-ils se présenter ici sans s'annoncer au préalable ?
Ouvrant la porte de ses appartements à toute volée, elle se heurta à Shion. Son Grand Pope n'avait pas pris le temps de revêtir son masque de cérémonie, et il paraissait aussi ennuyé qu'elle par cette visite inattendue.
« As-tu laissé entendre « qu'ils » pouvaient nous contacter sans passer par l'intermédiaire d'Aphrodite ? le questionna-t-elle d'emblée en fronçant de suspicion son joli nez.
— Non, Majesté. Je suis d'ailleurs surpris « qu'ils » tentent une telle approche alors qu'un de nos ambassadeurs se trouve actuellement parmi eux.
— Une diversion ? hasarda-t-elle en se hérissant davantage.
— À moins qu'il ne soit advenu quelque chose à Aphrodite », remarqua son Grand Pope d'un ton lugubre
Prudente, Athéna balaya rapidement le Sanctuaire de son cosmos. La disharmonie semblait s'accentuer dans le jardin d'hiver, et elle frémit en se heurtant à une sorte de bouclier qui lui interdisait d'entrer directement en résonnance avec Shun. Deux fronts étrangers venaient de se matérialiser dans son propre Palais, et elle ne les avait pas sentis arriver.
Inquiète, elle força inutilement Andromède à lui répondre. Se pouvait-il que… Fort heureusement, dans l'immédiat le jeune homme se trouvait en compagnie des autres chevaliers Divins, et elle décida de s'occuper d'abord de ses visiteurs, bien trop seuls et libres de leurs mouvements à son goût. Sans compter que la deuxième option soulevée par Shion pouvait se révéler plausible. Il ne s'agissait peut-être que d'une embrassade de bien mauvaise nouvelle.
Sans plus tergiverser, elle se précipita vers la salle du trône d'où provenait un puissant flux d'énergie noire, Shion sur ses talons.
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Milo atteignait la côte baignée de grisaille, lorsqu'il fut distrait par l'émanation d'une aura étrangère qu'il reconnut instantanément. Aussitôt il se figea. Son devoir lui commandait de retourner immédiatement auprès d'Athéna, tandis que les propos du Cygne sonnaient comme un signal d'alarme. Il n'avait pas aimé l'arrivée précipitée de Seiya. Il appréciait encore moins la suite des évènements. Il ignorait ce qui se passait, mais il faisait confiance à Hyoga pour tout ce qui touchait à la sécurité de Camus. Si Hyoga lui avait demandé de le tenir à l'écart, c'est qu'il y avait urgence. Il comprenait un peu mieux pourquoi maintenant, mais il ne savait absolument pas comment il allait pouvoir concilier les obligations de leur fonction et la mise à l'abri du Verseau. C'était parfaitement incompatible, et pourtant, il devait réussir.
Telle une flèche déchirant le voile pluvieux, un éclair de lumière dorée le survola une fraction de seconde, avant d'aller se perdre derrière l'amas de rochers loin devant lui sur lequel se fracassaient les vagues. Camus appelait son armure. Comme tous les autres Ors, il avait certainement perçu l'arrivée de leurs anciens ennemis. Le chemin le plus direct pour remonter de la pointe nord passait heureusement par le sentier que le Scorpion suivait. Les poings serrés, ce dernier décida de le guetter. Il lui restait peu de temps pour trouver une solution.
Usant d'une vitesse habituellement interdite pour se porter au secours de sa Déesse, Camus apparaissait en contrebas de la falaise. En quelques sauts il fut à sa hauteur. Sans doute l'avait-il aperçu et s'attendait-il à ce que Milo lui emboîte le pas. Dans tous les cas, il ne se méfiait pas. Déjà, il passait devant lui. Sans véritablement réfléchir, Milo bondit. Attentif à les éloigner du vide dans son élan, il plaqua brutalement son amant sur le sol.
Abruti par le choc, le Verseau émit un grognement de surprise, autant dicté par la conduite incompréhensible de son compagnon, que le déplaisir de se retrouver allongé sur le ventre dans une terre boueuse. Agrippé à ses épaules et toujours couché sur lui de tout son long pour l'immobiliser de son poids, le Scorpion se mordait les lèvres dans l'attente de la réaction à venir. Inutilement, Camus essaya de se relever.
« Milo ! Lâche-moi ! » feula-t-il en se tortillant comme une anguille.
À sa grande consternation, la prise de son amant se resserra davantage. Profitant de ses mouvements désordonnés, le Grec se redressa légèrement pour mieux le chevaucher. Ses jambes emprisonnaient maintenant fermement les siennes, tandis que ses mains saisissaient solidement ses avant-bras pour les clouer dans une herbe rase et détrempée.
« Milo ! Qu'est-ce que tu fais ?
— Les sbires d'Hadès qui s'invitent chez nous. Une Athéna sûrement fâchée. Et toi au milieu. C'est pas bon ça, répondit enfin le Scorpion, d'une voix rendue plus rude par l'effort qu'il faisait pour le maintenir.
— Et Athéna toute seule contre eux, ça l'est encore moins ! répliqua le Français, après un instant de stupeur face à l'énormité de la sottise qui à ses yeux dictait la conduite de Milo. Alors tu vas me lâcher tout de suite ! »
Mais dans son dos le poids du Grec se fit encore plus pesant, tandis que ses doigts se crochetaient sur son armure comme un étau. L'amour de son compagnon le touchait profondément, mais à cet instant précis il se transformait en ce que le Verseau redoutait le plus. Une chaîne affective qui interférait dans leur mission, et qui à terme risquait de se retourner contre eux. Si Milo ne cessait pas rapidement ses enfantillages, les conséquences les exposaient à un châtiment sévère. Camus en aurait hurlé de rage. À quoi rimait cette réaction disproportionnée ?
Parfaitement conscient de sa colère, mais aussi de sa crainte justifiée qu'on ne punisse son insubordination, Milo hésitait. Camus avait raison sur toute la ligne, mais la peur de le perdre refusait de lui faire lâcher prise. Même si d'un autre côté, s'acharner ainsi allait finir par les séparer plus sûrement qu'une sentence divine. Le désastre de leur Odyssée infernale s'inscrivait en lettres de feu dans son esprit. Elle était bien trop récente pour qu'il en néglige la menace. Comment concilier son désir de protéger Camus et celui d'aider leur Déesse sans froisser aucun des deux ?
Pensant tenir la solution, il se pencha soudain à l'oreille du Français, balayant de sa chevelure trempée la joue pâle qui s'offrait à lui.
« Tu vas me promettre d'abord que quoi qu'il arrive, tu resteras derrière moi », négocia-t-il d'un ton qui n'admettait aucune discussion.
Les soubresauts du Verseau s'interrompirent, et il crut avoir gagné, jusqu'à ce qu'il croise une prunelle outrée à la froideur aussi impressionnante qu'insondable.
« Et puis quoi encore ! Nous avons une mission Milo ! Et elle passe avant notre histoire personnelle.
— Une mission qui nous commande de combattre pour protéger Athéna, approuva le Scorpion à la grande méfiance de son amant. Pas de la gêner en nous présentant devant elle dans une forme si déficiente qu'un adversaire de piètre catégorie arriverait à nous vaincre », acheva-t-il en muselant sa désolation de devoir user d'un argument aussi blessant que déloyal.
Il n'avait pas le temps de se perdre en circonvolutions diplomatiques. Il devait convaincre Camus avant qu'on ne s'étonne de leur absence. Que quelqu'un se doute que maintenant il plaçait véritablement la vie de son amant à égalité de celle d'Athéna serait la pire des choses. Pour Camus. Pour leur relation. Pour sa propre estime de lui-même. De grès ou de force, le Verseau devait adhérer à son désir. Il passerait le reste de l'année à se faire pardonner ensuite s'il le fallait, mais il devait obtenir sa reddition.
« Camus, ni vois aucune attaque personnelle, temporisa-t-il néanmoins. Nous avons simplement appris à nous protéger mutuellement. Hyoga se trouve là-bas. Il fera attention à toi. Je ferai attention à toi. Les autres feront attention à toi. Et ça risque de très mal se terminer si tu t'obstines à vouloir te mettre en première ligne. »
Son argument frappa le Verseau de plein fouet, malmenant sa fierté et bousculant son rationalisme. Mais l'expression redevenue indéchiffrable, il se contenta de présenter un profil totalement impassible au Scorpion, tandis que subrepticement il s'employait à mobiliser son cosmos.
« C'est la position que doit tenir tout chevalier d'Or je te rappelle, objecta-t-il en conservant une immobilité trompeuse.
— Oui, mais là nous ne sommes plus en guerre. Et il serait stupide que tu sois obligé de distribuer des coups dans une vendetta qui ne te concerne pas. »
Convaincu que son argumentaire finissait par porter ses fruits, Milo allait le développer d'une dernière phrase, lorsqu'il perdit soudain la sensibilité de ses mains et de ses jambes. Un regard sur ses doigts gourds lui arracha un frémissement de colère.
« Camus ! »
Engoncés dans une couche de glace suffisamment épaisse pour l'immobiliser, ceux-ci ne répondaient plus à sa sollicitation. Hâtivement le Verseau tordit son corps mince pour se dégager. Il allait totalement s'extraire de l'étreinte du Scorpion, lorsque se ravisant, d'une brusque ruade il envoya s'asseoir celui-ci dans la flaque la plus proche. Excédé par sa duplicité, Milo jura en se réceptionnant sur les fesses dans l'eau froide. Qui plus est, il était sûr d'avoir vu fleurir l'esquisse d'un sourire vengeur sur l'imperturbable visage aux traits angéliques qui venait de le piéger.
« Tu l'as bien cherché, le tança le propriétaire de ces traits fins d'un œil dur, alors qu'il se redressait. Estime-toi heureux que je ne t'aie pas gelé autre chose. Libère-toi, mais n'essaye plus de me retenir. »
D'une flambée de cosmos, Milo retrouva l'usage de ses membres. Il se releva en vacillant. Il se sentait encore un peu engourdi, mais surtout vaincu. Camus se détournait déjà pour reprendre sa course.
« Pense à ton fils ! » lui cria-t-il en désespoir de cause.
Stoppé net dans son élan, le Verseau lui fit à nouveau face. Sa pâleur ne devait plus rien à la fraîcheur du jour, et Milo lut clairement un reproche sous la glace de son regard.
« Que veux-tu dire ?
— Que c'est peut-être l'occasion unique de savoir ce qu'il est devenu », précisa celui-ci, la gorge serrée de retourner ainsi le couteau dans la plaie.
Devant lui, le Verseau conservait une immobilité de statue insondable, et durant quelques secondes le bruit de la pluie qui martelait leurs armures et le son du ressac en contrebas s'invita entre eux. Malheureux de la souffrance qu'il discernait chez son compagnon, Milo se rapprocha en affichant un piètre sourire.
« Derrière moi Camus. Simplement derrière moi. Je ne t'en demande pas davantage », l'incita-t-il d'une voix presque suppliante.
Vainement le Scorpion tenta de le déchiffrer plus précisément à travers le lien qui les unissait. Le Verseau refermait son esprit comme une huître, et Milo fut incapable de déterminer s'il calfeutrait ainsi plus sa douleur ou sa colère. Un élément restait en tout cas acquis, il était loin d'être en paix.
« Tant que tu ne gêneras pas mes attaques si celles-ci s'avèrent nécessaires, je peux le tolérer, répondit enfin le Français en laissant échapper un faible soupir. Mais ne recommence jamais à tenter de diriger ma vie de cette manière. »
La menace était claire, et Milo se félicita de s'en tirer à si bon compte. Il allait devoir apprendre à lâcher du lest, ou tout au moins à mieux maquiller ses intentions. Il mourrait d'envie de rassurer son compagnon d'un mot tendre ou d'une caresse, mais face à l'éclat meurtrier de son regard assombri par son exaspération rentrée, il préféra s'abstenir. Il avait provoqué un chat sauvage qui n'hésiterait pas à lui donner un coup de griffe au moindre nouvel écart. À lui donc, de se tenir tranquille.
Inclinant le menton en signe d'assentiment, il prit alors la tête pour s'élancer rapidement du côté du Palais, où il sentait déjà tous les autres Ors présents réunis, et la tension monter d'un cran.
