Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


Résumé : De retour au Sanctuaire, Seiya se heurte à Ikky qui le soupçonne de ne rentrer que pour régler ses comptes, avant de s'opposer à Hyoga qui sait précisément pourquoi il en veut tant à Shun. Avec l'aide de Shiryu les deux chevaliers Divins parviennent à contenir en partie la fureur de Pégase, et tous les quatre rejoignent de concert le Palais où se trouve Andromède. Soucieux des risques de cette rencontre, le Cygne demande au Scorpion de tenir Camus à l'écart. Nullement troublé par la colère de Seiya, Shun dévoile le retour d'Hadès, tandis qu'Athéna se porte au-devant de trois visiteurs inattendus. Face à l'importance de l'intrusion, tous les Ors se rendent au Palais. Conscient de la dangerosité de la situation pour Camus, Milo parvient à lui arracher une promesse de prudence en mettant en péril la pérennité de leur propre relation.


CHAPITRE 19 : L'HEURE DES CHOIX

D'un sprint frisant la vitesse de la lumière, le Verseau et le Scorpion rejoignirent rapidement leurs camarades. Sans surprise, ils traversèrent les douze premiers temples laissés à l'abandon. Le véritable danger se trouvait plus haut, et tout ce que le Sanctuaire comptait de chevalerie s'en émouvait à cet instant. L'arrivée peu discrète de trois des serviteurs d'Hadès soulevait les rumeurs les plus folles.

Malgré la pluie battante, la petite foule des Bronzes et des Argents, non autorisée à s'engouffrer sans ordres dans le Palais, se massait maintenant sur le parvis de la vaste bâtisse. Marine et Shaina à leur tête, ils s'écartèrent pour permettre au Français et au Grec de progresser, non sans murmurer sur leur passage. Tous les assuraient de leur indéfectible soutien et de leur réponse immédiate en cas de besoin de renforts. Trois Spectres contre tous les Ors disponibles au Sanctuaire ne feraient sûrement pas le poids, mais vu les circonstances, mieux valait rester prudent concernant ce qui pouvait suivre dans leur sillage.

Sans un mot, Camus et Milo franchirent d'un pas rapide le barrage humain, conscient de l'engagement et des inquiétudes de chacun. Beaucoup s'attendaient à ce qu'ils distribuent quelques consignes et ils perçurent nettement de la déception en fendant le rassemblement en silence. L'heure était grave, mais leur propre manque d'informations, joint à la présence d'Athéna en ces murs, leur interdisait de prendre un commandement direct.

Ils ignorèrent donc délibérément les visages interrogateurs qui quémandaient le droit de les suivre, et ils passèrent à côté des chevaliers de l'Aigle et de l'Ophicius, dont la situation affective les rendait d'autant plus proches d'eux, sans leur accorder un regard. Ils verraient à s'excuser auprès des compagnes de leurs frères d'armes plus tard. Ils devaient avant tout comprendre de quoi il retournait.

À l'intérieur, les gardes en faction affichaient des mines aussi anxieuses que perplexes, parfaitement légitimes au ressenti de l'atmosphère ambiante. Se déversant de la salle du trône par vagues puissantes, bien que non agressives, le cosmos infernal saturait littéralement les murs. À ce stade, même un simple serviteur devait être en capacité de le percevoir.

Cette absence de discrétion ne manqua pas de susciter la méfiance de Camus. Pourquoi attirer ainsi l'attention sur soi alors qu'on avait toutes les chances d'être encore plus mal accueilli ? À moins que leurs visiteurs ne cherchent justement à les rassembler autour d'eux, pour camoufler autre chose. Un pas derrière le Grec, le Français hésitait à informer celui-ci de ses soupçons. Milo était déjà suffisamment sur le qui-vive comme cela. Et ce n'était pas comme s'ils allaient se retrouver seuls pour gérer le problème. De toute manière, ils arrivaient à destination. Il n'avait plus le temps de lui faire part de ses doutes.

Les portes de la salle du trône demeuraient largement ouvertes, leurs prédécesseurs n'ayant pas pris la peine de les refermer. Ce seul fait témoignait de la nervosité générale, et tout comme Milo, Camus remonta sa propre cosmo-énergie d'un cran. Directement alignés devant eux se tenaient Aioros, Saga, Kanon et Dohko, tandis qu'un peu plus à gauche Mü, Aldébaran et Aiolia formaient une arrière-garde particulièrement soudée.

Décalé carrément sur la droite Shura faisait bande à part, comme cela lui arrivait de plus en plus souvent depuis la disparition de Shaka. Il n'en était pas moins attentif à tout ce qui se passait et semblait visiblement prêt à en découdre. Lui, si calme et pondéré précédemment, se transformait jour après jour en une sorte de bombe à retardement, dont tout le monde préférait éviter qu'elle ne lui explose au visage. Son agressivité à fleur de peau dénotait le désarroi où le plongeait la perte de son compagnon. Camus eut mal pour lui, tandis que frappé par cette même impression de misère, Milo se rapprochait en effectuant un pas de côté aussi discret qu'insupportable pour le Verseau.

Assise sur son siège de marbre majestueux, Athéna ne leur avait pas accordé un regard. Le visage fermé elle présentait une expression figée, mais indubitablement peu aimable. La main crispée plus que serrée sur son Sceptre de cérémonie, il était clair qu'elle ne s'embarrasserait pas de fioritures pour régler cet imprévu. Debout à ses côtés, Shion ne quittait également pas des yeux les trois silhouettes de leurs hôtes indésirables. La tête respectueusement inclinée et un genou posé à terre, leurs visiteurs affichaient pourtant une attitude conciliante et montraient profil bas.

Avec une certaine surprise, le Verseau reconnut les Trois Juges. Ils étaient suffisamment habiles pour mêler si intimement leurs auras qu'elles n'en étaient plus identifiables individuellement. Sans doute pour éviter un véritable mouvement de panique. Mais il aurait discerné entre toutes les caractéristiques de leurs sombres Surplis. Sans compter la longue chevelure blanche de Minos qui coulait comme un manteau neigeux sur ses épaules, et qui lui rappelait des heures bien difficiles alors que, privé de son propre cosmos, il avait failli périr sous les coups du Griffon(1).

« Relevez-vous, ordonna soudain Athéna, et donnez-moi une bonne raison de ne pas châtier une intrusion aussi peu conventionnelle que suspecte. »

Visiblement délégué précédemment par ses deux autres collègues comme porte-parole, Rhadamanthe s'avança d'un pas, suscitant une crispation perceptible dans le rang des Ors. Indifférent à cette montée hostile, la Wyvern planta son regard doré dans les yeux pers qui le dévisageaient sans indulgence.

« Nous comprenons votre colère, répondit-il sans s'émouvoir, et nous vous présentons toutes nos excuses. Mais vous n'ignorez pas que de notre côté nous devons faire face à une situation d'urgence. »

Un nouveau frémissement hérissa les Ors. Exposée de cette manière, sa justification s'apparentait presque à de l'insolence. D'un geste vif de la main, Athéna intima à ses guerriers de conserver leur calme. Les yeux toujours plantés dans ceux de son ennemi d'hier, elle se rendait à présent parfaitement compte de son double jeu. Mais il semblait davantage viser l'objectif de la faire patienter plutôt que de véritablement la tromper, et elle décida de s'y prêter. Par curiosité, mais aussi parce que la situation l'assurait qu'elle n'avait pas vraiment grand-chose à perdre.

D'une manière ou d'une autre, Hadès avait réussi à s'extraire de son urne, et il revenait demander des comptes. Elle en était maintenant certaine. Il ne tarderait pas à les rejoindre. Ses Spectres les plus fidèles n'étaient là que pour détourner son attention, le temps qu'il se matérialise pleinement. Mais aussi pour servir d'otages ponctuels, ce dont elle savait gré à son oncle. Finalement, ces quelques années de macération supplémentaire à se morfondre dans un vase avaient peut-être été bénéfiques. Elle n'en appréciait pas moins le courage de ces hommes, qui se portaient au-devant de son courroux pour seconder leur Maître, et elle accepta de les laisser assumer leur rôle comme si de rien n'était.

« Je vous ai dépêché un ambassadeur, se contenta-t-elle de répondre. Il me semblait que tout devait passer par lui.

— C'est exact, admit Rhadamanthe, et le chevalier des Poissons nous est d'ailleurs d'une aide inestimable. Il n'a pas hésité à prêter main-forte à Pandore, alors que celle-ci allait être balayée par une invasion particulièrement vicieuse de nos ennemis au sein même de notre Palais. »

Une onde de soulagement parcourut ses chevaliers. Aphrodite allait bien. Elle en était elle-même heureuse, mais elle retenait aussi que celui-ci avait désobéi.

« Aphrodite n'était pas autorisé à livrer bataille.

— Ne lui en tenez pas rigueur. Il n'a agi que poussé par sa bravoure et l'obligation de se défendre lui-même. Il n'existe plus un seul endroit aux Enfers qui ne soit transformé en mer de sang, de désespoir ou de chaos. Les combats sont incessants et les survivants doivent se mobiliser sur tous les fronts. »

Athéna retint un soupir. Elle s'attendait à découvrir un carnage, mais en avoir la confirmation de la bouche d'un témoin direct la plongeait dans une sorte d'affliction qu'elle n'aurait jamais pensé éprouver pour le royaume et les troupes de son ennemi. Elle n'avait jamais voulu cela.

« Quelles ont été les conséquences exactes de l'explosion ? demanda-t-elle avec une implication qui n'avait rien de feint.

— Considérables, répondit Rhadamanthe, un accent de découragement si inhabituel dans la voix qu'Athéna en fut frappée. La plupart des Prisons ont été détruites. Les âmes errantes sont légion et il nous faut veiller à les rassembler pour les protéger. Kali et ses hordes semblent prendre un malin plaisir à réduire à néant toutes celles qu'elles croisent. L'ordre du monde et l'avenir en seront incontestablement modifiés, et nous n'avons même pas idée des répercussions que cela risque d'avoir sur tous les autres royaumes. La déflagration nous a touchés alors que personne ne s'y attendait. Quand elle est survenue, chacun vaquait à ses occupations habituelles sans la moindre méfiance. Nos pertes s'en sont trouvées alourdies. »

Il parlait avec un accent de tristesse qui n'avait rien de feint.

Dans la salle l'agressivité des chevaliers d'Or retombait lentement. Malgré leur rancœur, tous mesuraient l'ampleur de la tragédie qui frappait les Enfers et ils étaient d'autant plus à même de comprendre le vide qu'engendrait la perte d'un camarade. Ce n'était peut-être qu'un juste retour des choses, mais il ne laissait personne indifférent.

Remuée, Athéna n'en poursuivit pas moins son interrogatoire. Elle avait besoin d'évaluer au mieux la situation avant de prendre une décision.

« Combien ont survécu ? s'enquit-elle, en manifestant néanmoins un zeste de bienveillance qui lui valut un regard approbateur de Shion.

— Nous ne sommes plus que cinquante-deux », l'informa Rhadamanthe d'un ton lugubre, tandis que les visages jusque-là impassibles des deux autres Juges se crispaient à leur tour sous un surprenant mélange d'émotions rentrées.

Attentive à la moindre de leurs réactions, Athéna perçut sans difficulté le chagrin réel que voilait en partie leur colère. Chacun d'entre eux semblait avoir été particulièrement touché par ce drame. Même Minos, pourtant réputé pour son insensibilité flagrante. Elle en comprit la raison lorsque la Wyvern ajouta :

« Et cette fois-ci nos morts ne reviendront pas. Si nous parvenons à gagner cette guerre, il faudra ensuite que le Seigneur Hadès trouve de nouvelles âmes aptes à remplacer celles de nos frères perdus à jamais. »

Mal à l'aise, Athéna chercha à mesurer plus précisément l'étendue du massacre.

« Des noms ?

— Ils sont nombreux à manquer à l'appel, l'informa Rhadamanthe en se raidissant dans un réflexe de froideur maladroit pour échapper à la dure réalité. Mais parmi les plus valeureux à nous avoir quittés figurent Rock, Sylphide, Kagaho, Myu, Rune et Valentine. »

Il acheva avec difficulté. Un silence atterré suivit cette énumération. La fine fleur des Spectres d'Hadès se trouvait sans conteste décapitée. Et malgré les dissensions encore palpables, tous mesuraient l'importance stratégique de cette perte, derrière laquelle se fracassaient certainement des liens affectifs plus ou moins assumés. Emporté par cette spirale de désolation, personne ne prit garde à la matérialisation d'un ombre noire entre les portes, qui prit rapidement de la consistance pour clamer d'une voix forte.

« Es-tu satisfaite ma nièce ? »

D'un même mouvement, chevaliers et Juges se retournèrent. Caparaçonné dans son armure et auréolé par la splendeur aussi sombre qu'inquiétante du corps d'un Shun à la chevelure et au regard redevenus d'un noir de gaie, Hadès se dressait devant eux, sa longue cape balayant le sol.

Cette vision dérangeante suscita quelques instants de flottement, peuplée de murmures étouffés et d'une imprécation à peine polie de la part de Milo, qui découvrait avec atterrement que pour le coup, Camus se retrouvait en première ligne. À la joie évidente qui maintenant émanait des trois Spectres, répondait une vague de méfiance qui submergeait les Ors.

Ignorant délibérément le regard de pondération que lui jetait Shion, Athéna dévisageait son oncle avec une certaine animosité. Parfaitement conscient qu'il allait lui déplaire, celui-ci n'avait pourtant pas hésité à user de son pouvoir pour se téléporter d'un endroit à l'autre dans son propre Palais. Malgré sa compassion face à la tragédie qui touchait le Sombre Royaume, cette provocation augurait mal des incontournables négociations à venir.

Un bruit de lutte et de pas rapides dans le couloir vint fort à propos dispenser la Déesse de répliquer directement. Distraite par ce charivari, qui accentuait néanmoins la tension ambiante, l'assemblée vit d'abord arriver Ikki. L'expression plus fermée qu'à l'accoutumée, le Phénix ne prêtait d'attention qu'au Dieu des Enfers, immobile dans l'encadrement de la porte. Se positionnant aussitôt un pas derrière lui, l'oiseau de feu sembla alors le surveiller aussi attentivement que lui accorder la protection d'une sorte de garde rapprochée. Ce paradoxe était si flagrant, que plusieurs visages se tournèrent avec embarras vers Athéna.

Imperturbable, la jeune femme encaissait ce nouvel élément comme une donnée somme toute prévisible.

L'apparition des trois autres chevaliers Divins vint encore embrouiller le tableau. Encadré de près par Shiryu et Hyoga, qui s'ingéniaient visiblement à le ralentir en slalomant comme des hommes ivres devant lui, Seiya fit une entrée fracassante dans la pièce en bousculant délibérément Hadès à l'effarement général.

« Cette invasion est un acte de guerre ! » éructa-t-il à l'adresse du Dieu en se dressant devant lui.

Nullement ébranlé, Hadès se contenta de commenter avec désobligeance, sans lui accorder un regard.

« Tu as un chien de garde parfaitement domestiqué pour aboyer en cas d'intrusion ma nièce. Mais il manque de flaire pour identifier l'objectif de celui qu'il menace. »

Furieux, Seiya allait s'élancer contre son ennemi d'hier, lorsqu'Athéna le retint d'un ordre sec.

« Du calme Seiya ! »

Dépité, le jeune homme obéit en grinçant des dents. S'écartant en maugréant du Cygne et de Shiryu, qui le collaient toujours, il se rapprocha néanmoins du sombre Seigneur, s'attirant aussitôt un regard noir d'Ikki.

Impassible et détaché, le Verseau évaluait le meilleur angle pour saisir au vol le trublion en cas de besoin. Agacé par ce manège qui plaçait Camus en position directe pour intervenir si les évènements dégénéraient, Milo allait à son tour s'avancer, lorsque la voix autoritaire de Shion retentit dans son esprit.

« Tiens-toi tranquille Milo ! Camus sait parfaitement ce qu'il fait. Et toi tu joues avec le feu de vouloir interférer ainsi. »

Tournant brièvement la tête vers le trône, le Scorpion croisa le regard impérieux de son supérieur. D'un coup d'œil rapide, celui-ci lui désigna Athéna. Malgré son déplaisir de se voir ainsi morigéné comme un apprenti, le Grec admit que leur Grand Pope avait raison. Ce n'était pas le moment de se faire défavorablement remarquer par leur Déesse, et encore moins celui de s'aliéner son bon vouloir. Son propre comportement le contrariait. Depuis qu'il partageait le lien qui le reliait à Camus et qu'il avait découvert les séquelles dont celui-ci souffrait suite à la maltraitance de Zoltan, il avait toujours frôlé l'inquiétude plus ou moins caractérisée lorsque son compagnon affrontait un danger. Mais jamais, ô grand jamais, une telle réaction alarmiste ne s'était exprimée.

À cet instant, il comprit que sa poussée de protectionnisme aiguë se calquait sur un élément aussi puissant que peu clair dans son esprit. Une sorte de pressentiment, dont il analysait mal les racines. Un danger latent qu'il ne parvenait ni à identifier ni à définir, mais qui plaçait le Verseau directement sous la menace d'un péril bien réel. Tourmenté, il s'admonesta pour retrouver son calme. Ce n'était ni l'heure ni le moment de se perdre en conjectures. Dans l'immédiat le mieux était encore de suivre l'avis de Shion. Ronger son frein, veiller au grain, pour dès qu'ils sortiraient de cette situation de crise, rechercher la véritable cause qui induisait l'excès de zèle de son comportement.

La réaction d'Hadès vint fort heureusement l'arracher à sa préoccupation. Sans accorder le moindre intérêt au chevalier de Pégase, qui se retenait difficilement de lui sauter à la gorge, il fendit le rang des Ors pour se porter directement devant Athéna.

« Ravi de vous revoir Seigneur Hadès, le salua Eaques.

— Nous sommes là pour vous servir, poursuivit Minos.

— Et cela quels que soient vos ordres », termina Rhadamanthe.

D'un geste de tête gracieux le Dieu répondit à leur accueil, tandis qu'un vent de méfiance agitait de nouveau les chevaliers présents. Une génuflexion respectueuse plus tard, les Trois Juges se plaçaient derrière lui, sous l'œil légèrement plus suspicieux d'Athéna. Rhadamanthe affichait la satisfaction du travail bien fait, malgré la peine sincère qui l'habitait. Rasséréné, Eaque ne pouvait retenir un petit air revanchard. Quant à Minos, il bombait carrément le torse.

Indifférent aux mouvements incertains des cosmos qui fluctuaient derrière lui, Hadès exposa enfin la raison de sa visite inattendue.

« Je viens te demander de l'aide ma chère nièce. Cela devrait exaucer ton vœu de m'abaisser. Me voilà obligé de quémander aux portes de ton propre Palais.

— Et c'est pour ça que tu viens de me subtiliser un de mes plus précieux chevaliers ? objecta Athéna d'un air accusateur.

— Shun est tout à fait conscient de l'enjeu, répliqua son adversaire avec un sourire angélique. Il m'a rejoint de son propre chef, et nous avons même passé un accord. N'est-ce pas ? termina-t-il en se tournant vers le Phénix qui lui avait emboîté le pas.

— C'est exact, confirma Ikki d'un ton où perçait à la fois de la colère, un agacement certain, mais également de la résignation. Hadès s'est engagé à ne pas occuper le corps de Shun plus d'une journée sans que celui-ci puisse ensuite redevenir lui-même un laps de temps identique.

— Et cela ne te perturbe pas davantage Ikki ? s'étonna Athéna, surprise par le flegme de son chevalier autant que par le partage généreux de son oncle à l'encontre de son réceptacle humain.

— Je crois qu'au point où nous en sommes, mon avis n'a plus grande importance », grommela celui-ci avec un fatalisme rageur, tandis qu'il foudroyait Hadès d'un regard aussi irrévérencieux que rancunier, qui ne lui attira qu'un sourire amusé de ce dernier.

Perplexe, Athéna les dévisagea, incapable de déterminer ce que son oncle avait bien pu inventer pour ainsi canaliser la fougue de son Phénix impulsif. Celui-ci ne se fit d'ailleurs pas prier pour la renseigner avec une sollicitude moqueuse.

« Ce que tente de t'expliquer ton chevalier asocial, c'est qu'il n'y a aucune possibilité de retour en arrière, et qu'il a accessoirement décidé de se sacrifier pour veiller à ce que je respecte bien ma part du marché. Comme Shun me remplacera dorénavant la moitié du temps si je parviens à redevenir le maître des Enfers, il faut bien que nous arrivions à nous faire quelques concessions. Ainsi Pandore continuera à prendre soin de moi lorsque je m'incarnerai, tandis qu'Ikki s'occupera de Shun quand je lui rendrai son libre arbitre. »

Athéna retint un haut-le-corps.

« Parce que tu voudrais en plus que je te cède Ikki ?

— Moi, je ne veux rien du tout. C'est ton Phénix qui a choisi de n'en faire qu'à sa tête. J'ai toujours pensé que tu étais beaucoup trop libérale avec tes troupes. Mais il va sans dire qu'il demeurera libre de vaquer à sa guise entre nos deux royaumes. Un double résident. Tu y gagnes par rapport à un simple ambassadeur. Il aura non seulement droit de regard, mais aussi un pouvoir participatif qui pourra influer sur nos décisions.

— Shun s'est porté garant de ce marché, confirma Ikki

— Pour preuve de ma bonne volonté, je t'informe que je ne vois aucun inconvénient à ce que Shun vole à ton secours en cas de nécessité lorsqu'il reprendra possession de son corps. Ce qui ne sera néanmoins possible qu'une fois l'ordre rétabli dans mon propre royaume, compléta Hadès. Si nous y parvenons, bien évidemment.

— Qu'est-ce que tu veux en échange Hadès ?

— Trois fois rien. J'ai juste besoin de quelques bras supplémentaires maintenant que tu as décapité mon armée. Note que je ne réclame aucune alliance officielle.

— En clair tu désires que je t'octroie mes propres chevaliers pour sauver ce qu'il reste de ton domaine », récapitula Athéna, en évitant de donner la moindre indication sur sa décision.

Le visage d'Hadès s'éclaira d'un sourire matois. Athéna avait beau lui opposer un mécontentement de circonstance, sa vindicte légitime se heurtait à la réalité. Sa démarche de quémandeur se doublait de celle d'un intervenant de première urgence, qui à terme risquait fort de le propulser au rang de sauveur. Elle s'en rendait parfaitement compte et le Dieu jubilait intérieurement en devinant combien cette équation devait agacer sa nièce. Tout se résumait dans la façon dont chacun allait préserver les plumes de sa fierté pour avancer dans cette étrange négociation. Or, si Athéna n'avait aucune intention de s'aplatir devant lui, Hadès se targuait de conserver l'avantage. Sûr de lui, il répliqua sans cacher une certaine arrogance.

« Tu avoueras que tu me dois bien ça.

— Ta chute pourrait être douce à mes yeux mon cher oncle, se rebiffa instantanément la jeune femme en le transperçant d'un regard aussi affûté que sa lance divine.

— Je doute que tu pavoises longtemps si elle entraîne la tienne, rétorqua son adversaire en conservant un ton d'une supériorité horripilante.

— Je n'ai aucune crainte. Tu n'as jamais été un très bon tacticien, mais maintenant que tu es de retour sur ton domaine, tu devrais pouvoir bénéficier des conseils avisés de tes anciens alliés, lui retourna-t-elle avec un brin de désobligeance et de rancœur mal digérée. Les guerrières de ma sœur Artémis se débrouillent plutôt bien. Et puis il y a Arès(2).

— Tu as la rancune tenace, constata le Dieu sans surprise.

— Tu as essayé de me faire trébucher !

─ Non, concernant ces deux-là j'ai simplement fermé les yeux quand ils s'en sont sournoisement pris à toi en à travers tes chevaliers. Et je te rappelle que c'est parce que tu as accepté de me livrer le résultat de leur complot que nous sommes au bord du gouffre.

— Il fallait y réfléchir avant de me demander l'enfant », lui rétorqua-t-elle sans céder sur sa responsabilité, tandis qu'une boule de douleur chagrine étreignait le cœur du Verseau.

À son tour, Hadès la foudroya du regard.

« Crois bien que lorsque j'ai compris « qui » il allait réellement sortir de son long sommeil, j'ai fait tout mon possible pour m'extraire de mon urne. Tu n'étais même pas née lors de sa dernière matérialisation. Et elle n'a pas besoin de s'incarner pour déchaîner son pouvoir là où elle en a envie. Tu n'as pas idée de la force que tu as libérée.

— Elle a toujours dormi enfouie quelque part sous ton royaume, lui rappela Athéna en dissimulant la crainte qui finissait par grignoter son aplomb. Si tu y mets les formes, elle t'écoutera.

— Tu sais très bien que rien n'est moins sûr, lui retourna Hadès avec rudesse. Gaia n'est pas Chaos. À sa manière elle peut se montrer beaucoup plus destructrice. Et personne ne devine à l'avance ce qu'elle prévoit. Personne n'a jamais eu la main sur elle. Zeus lui-même ne pourra pas s'opposer à elle si elle décide d'agir à sa guise. Tu as sciemment préféré ignorer la prophétie. Si je parviens à contenir l'invasion en cours, je te viens indirectement en aide. Tu me dois une compensation. Je ne te demande pas de t'engager personnellement. Simplement que tu autorises ceux qui acceptent de me prêter main-forte de rallier librement mes troupes, pour enrayer l'hémorragie que tu as toi-même provoquée. »

Dépassés par le ton et le sujet de cette joute oratoire, les témoins de ce duel conservaient un silence attentif. Soutien inconditionnel de leur Dieu, les Trois Juges affichaient un air relativement serein, tandis que quelques froncements de sourcils et crispation de mâchoires marquaient le cheminement confus des pensées intimes des chevaliers d'Athéna. Chacun ajustait sa propre décision, et tous mesuraient l'importance de l'enjeu immédiat.

Témoignant d'une nervosité inhabituelle, la Balance remua dans son coin pour attirer l'attention de Shion. Tous deux étaient suffisamment anciens pour connaître bien des secrets, mais Dohko avait eu beaucoup plus de temps à perdre pour étudier et se nourrir des différents mythes et croyances qui émaillaient la destinée de leur déesse. Or ce qu'il pensait savoir l'ennuyait profondément. Si la prophétie à laquelle faisait allusion Hadès était bien celle qu'il suspectait, alors ils avaient effectivement tout à redouter. Elle engageait un élément tellement particulier, que sa réalisation bouleverserait les fondements mêmes du culte voué à Athéna. Il fallait qu'il en débatte au plus vite avec Shion, quitte à bousculer ensuite leur déesse pour obtenir quelques réponses concrètes. L'avenir du monde tel qu'il le définissait était en jeu.

Perplexe, son ami Atlante lui adressa un discret signe de tête. Il lui accordait l'audience qu'il venait de secrètement solliciter. Pâle et hiératique sur son siège, Athéna ne paraissait pas avoir intercepté leur bref échange. Le regard verrouillé sur celui de son oncle, elle prit une profonde inspiration avant de répondre.

« C'est d'accord. Tu recevras le renfort de ceux qui décideront de t'aider. Vous m'avez bien entendu, poursuivit-elle en redressant la tête pour s'adresser à ses troupes. Si vous le désirez, vous pouvez rejoindre les rangs d'Hadès pour le soutenir dans son combat contre le fléau de Kali. »

Sans surprise elle vit frémir Shura, qui pour la première fois depuis des jours retrouvait un éclat beaucoup plus vif dans l'œil. Rattrapée par une autre inquiétude, elle n'hésita pas à interroger son oncle.

« As-tu des nouvelles de mon chevalier de la Vierge ? Je sais qu'il se rendait souvent sur ton territoire.

— Dois-je comprendre qu'il n'était là que pour m'espionner ? se rembrunit aussitôt Hadès.

— Non, mentit avec aplomb Athéna, consciente que de sa duplicité dépendait la survie de l'Indien si celui-ci vivait toujours. Il avait simplement beaucoup de mal à retrouver sa place, et j'ai préféré le laisser vérifier par lui-même qu'il était mieux chez moi que chez toi. Il a surtout eu le tort de se trouver dans ton Royaume lors de l'explosion. Sais-tu ce qu'il est devenu ?

— Non. Mais je doute fort qu'il ait survécu. S'il n'a pas été tué par la déflagration, les hordes de Kali ont dû se charger de l'achever depuis. Néanmoins ceux des tiens qui me rejoindront pourront le chercher s'ils le désirent. »

Athéna retint un soupir de désappointement. Elle conservait pourtant l'intime conviction que l'armure d'Or de son sixième gardien subsistait quelque part. Ce qui normalement accréditait la survie de son porteur puisque, en vertu des nouvelles règles, la mort d'un chevalier d'Or entraînait automatiquement la disparition de la protection sacrée de celui-ci. Mais s'il était vivant, où donc pouvait se trouver Shaka ? Il était inconcevable qu'il n'ait pas encore donné de nouvelle si tout allait bien.

« Il faut songer à ramener Poséidon, déclara soudain Hadès en la tirant de ses réflexions. Kali n'a toujours pas flairé la bonne affaire, mais son royaume est quasiment vide depuis votre dernier accrochage. Les gardes et serviteurs qui veillent à sa reconstruction ne seront d'aucune utilité en cas d'invasion. Sorrente est le seul de ses généraux qui peut se porter sur place si besoin. Mais sans aide, il ne sera jamais en mesure de contenir une attaque d'envergure. »

Athéna retint une grimace. Voilà un cas de figure bien embarrassant qu'il allait pourtant leur falloir régler.

« Zeus ne sera jamais d'accord pour le libérer aussi tôt, constata-t-elle tout haut.

— C'est bien pour ça que je te demande d'intervenir en sa faveur. Bien que cela me désole, tu demeures sa fille préférée, et il a tendance à t'écouter. Alors, profites-en pour te rendre utile avant qu'il n'apprenne ce que tu as fait. »

Chassez le naturel, il revient au galop. Mais c'était de bonne guerre, et Athéna ravala une répartie blessante. Hadès avait raison sur un point. Ils devaient agir vite. Perdre le contrôle des mers et des océans serait une catastrophe qui ne manquerait pas de se répercuter rapidement à l'échelle terrestre tout entière, et donc, de l'atteindre directement.

« Je vais voir ce que je peux faire, concéda-t-elle du bout des lèvres. En attendant, il serait bon que nous positionnions sous les eaux une avant-garde préventive. Kanon, je te libère de mon service. À partir de maintenant, considère que tu es de nouveau un général de Poséidon. Contacte Sorrente et dresse-lui le tableau de la situation. Et préparez aussi Julian à sa seconde incarnation. »

Partagé entre la gravité de la conjoncture, et l'incroyable décision de sa Déesse, Kanon se rengorgea. Son efficacité était enfin reconnue, et de quelle manière ! Il obtenait une place unique et prépondérante dans la gestion d'un conflit majeur, accordée par la restitution de son ancien poste. Taillées à sa mesure, ces nouvelles prises de fonctions reflétaient aussi la confiance qu'Athéna lui témoignait. C'était une légitimation magistrale.

À ses côtés, Saga eut un sourire complice tandis qu'il couvait un instant son frère d'un regard tendre. Ce n'était qu'un juste retour des choses, et il ne doutait pas que Néphélie suivai son jumeau où que celui-ci allât. Il faudrait simplement qu'il veille à encourager correctement ce dernier à partir loin de lui, en le rassurant sur sa capacité à vivre seul. Quitte à mentir… La réplique d'Hadès vint d'ailleurs fort à propos distraire l'attention déjà un peu inquiète que Kanon portait sur lui.

« Une seule recrue pour voler au secours de tous les Océans ?

— Je ne peux pas mieux faire, répondit sa nièce. Je viens moi-même de subir des pertes sérieuses, et j'ai accédé à ta demande de laisser certains de mes chevaliers te rejoindre. Nous éparpiller à l'excès ne me semble pas le meilleur angle de défense. Mais j'estime donner une part importante. Kanon est de loin l'un de mes plus excellents guerriers. »

Un marmonnement mécontent, rapidement interrompu par un couac de surprise, s'éleva du fond de la salle. Solidement encadré par Shiryu et Hyoga, Seiya ne se taisait que sous la menace d'une seconde frappe préventive du Verseau. Fatigué de ses jérémiades, Camus venait d'user d'arguments réfrigérants avec l'accord implicite de tous ses autres frères d'armes. Recouvert de la tête aux pieds par une fine couche de givre, Pégase grelottait.

Agacée par l'excès de zèle de son cinquième chevalier Divins, Athéna se promit de le prendre à part pour le sermonner une fois cette éprouvante réunion familiale achevée.

« Dans ce cas je vais aussi faire un effort, enchaîna Hadès qui refusait de se démarquer. Rhadamanthe, tu accompagneras Kanon. Je te délègue à ses côtés en tant que représentant de mon Royaume.

— Moi Majesté ? »

Le haut-le-corps du Juge n'échappa à personne, sauf à Hadès qui dévisageait toujours Athéna. À l'évidence la mission confiée, ou plutôt le choix de son nouvel allié, ne l'emballait guère. Le souvenir de leur combat lui restait apparemment en travers de la gorge, et malgré son abnégation il allait avoir un peu de mal à faire table rase du passé.

« Oui, toi. Pourquoi, cela te pose un problème ?

— Non, Majesté », s'aplatit-il sous l'accent plus dur de son Dieu.

L'œil goguenard, Minos eut un petit rire silencieux qui donna à la Wyverne l'envie d'écraser son poing sur sa jolie figure. Il ne s'était jamais entendu avec le Griffon et il ne serait pas dit qu'il lui céderait un avantage. Du coup, l'ordre reçu lui paraissait presque acceptable. S'il parvenait à collaborer avec l'enragé aux cheveux marine, il y gagnerait en considération de la part d'Hadès, en estime de celle d'Eaque, et rabaisserait la superbe de Minos.

Un léger mouvement de tête en arrière permit à Rhadamanthe de découvrir la mine tout aussi déconfite du nouveau promu, ce qui le conforta d'autant. L'idée de son Seigneur n'était peut-être pas si indigeste que ça. Il allait se complaire à enseigner à cet entêté que tout Général qu'il fut, sa précédente victoire n'était qu'un malencontreux hasard, et qu'un Juge lui demeurait incontestablement supérieur.

« Alors c'est bon, trancha Hadès. Je crois que nos troupes sont suffisamment au fait de ce que nous attendons d'elle. Si tu le permets, je rentre chez moi. Je te laisse Rhadamanthe. Que ceux des tiens qui n'ont pas peur de se battre me suivent », acheva-t-il à l'adresse d'Athéna.

Et faisant fi de toutes les règles du protocole et de la politesse, il se retourna pour quitter la pièce, escorté de Minos et d'Eaques.

Les lèvres pincées, Athéna lui permit de s'éloigner. Il aurait pu se transporter directement dans son Royaume, mais s'il voulait convoyer ses serviteurs et quelques chevaliers, il lui fallait façonner une porte suffisamment stable. Il regagnait Star Hill, seul endroit propice à ce genre de transfert. Précédemment, ses Trois Juges étaient probablement apparus là, dissimulant leur aura le temps d'investir la salle du trône.

Les Ors s'écartèrent, hésitant encore pour certains sur la priorité de leur choix. La plupart préféraient mûrir leur décision, et ils se raccrochaient à la possibilité offerte par Athéna ou Saga de recréer par la suite un vortex qui mènerait ceux qui le désirait aux Enfers. Seuls Ikki et Shura emboîtèrent le pas du Seigneur du Sombre Royaume avec détermination.

En passant près de Hyoga, Hadès marqua un bref arrêt.

« Shun me prie de te remercier, lui dit-il, un léger sourire sur les lèvres. Et je n'oublierai pas non plus ce que tu as fait pour moi. Je te suis redevable. Si un jour tu as besoin d'un service personnel, n'hésite pas à me le demander. »

Maîtrisant admirablement bien ses sentiments et conscient de la crispation un peu irritée d'Athéna, le Cygne se contenta de répondre d'un signe de tête aussi respectueux que détaché. À ce train-là, c'était lui qui allait finir par avoir besoin de la protection du Verseau, alors qu'il envisageait un ordre inversé des choses il y avait peu de temps encore. Impossible d'ailleurs de déchiffrer quoi que ce soit dans l'expression impassible que son Maître posait maintenant sur lui, mais il savait qu'il ne couperait pas aux explications. Et pour couronner le tout, exaspéré, mais toujours à moitié congelé à ses côtés, Seiya émit un grondement sourd de contrariété, qui lui valut un regard ironique du Dieu avant que celui-ci ne reprenne sa progression.

Étouffant un profond soupir de soulagement, Milo appréciait avec une sérénité retrouvée l'évolution des évènements, jusqu'à ce qu'il vît Camus retenir le Garuda d'un geste discret lorsque celui-ci fut à sa hauteur. Un sourcil interrogateur relevé de façon un peu dédaigneuse, le Népalais accepta néanmoins d'interrompre sa marche. Sans la moindre hésitation, le Scorpion tendit l'oreille pour entendre la question murmurée que le Verseau lui posa.

« As-tu des nouvelles de l'ancien apprenti du Cancer ? »

Le Grec aurait dû s'y attendre. Il avait lui-même appris à Camus que le Garuda entraînait Sergueï, et il l'avait contraint à la prudence en lui rappelant qu'il pourrait peut-être tirer des informations de leurs visiteurs. Mais de là à aborder aussi franchement Eaques avec une Athéna aussi peu coopérative dans le secteur immédiat, il y avait une marge de témérité, voire d'inconscience, qu'il ne l'aurait jamais cru capable de franchir. Pour se permettre un tel écart, le Verseau devait se sentir encore plus coupable qu'il le pressentait, et Milo mesura la souffrance de son compagnon avec effroi.

« Pourquoi ? se méfia aussitôt Eaques.

— Il a partagé un moment difficile de mon existence, et j'aimerais savoir ce qu'il est devenu », répliqua le Français avec le manque de chaleur qui le définissait.

Son peu d'enthousiasme allait fort heureusement dans le sens d'un intérêt modéré pour qui ne connaissait pas réellement son caractère, et Milo respira mieux devant le haussement d'épaules tout aussi peu impliqué du Garuda.

« Aucune idée. Mais si ce qu'on raconte est vrai et qu'il est l'origine de ce désastre, alors je lui souhaite "y avoir laissé la vie. Sinon, je me ferai un plaisir tout personnel de l'étriper, en veillant à ce qu'on lui accorde avant l'immortalité pour me délecter de ses cris le reste de l'éternité. »

Se détournant pour poursuivre son chemin sur ses dernières paroles peu aimables, Eaque ne remarqua pas la brusque pâleur du Verseau.

Hadès et sa suite hors de vue, Shiruy empoigna Seiya sur un ordre d'Athéna pour le traîner devant le trône où la Déesse se mit à le tancer vertement, tandis que Shion disparaissait en compagnie de Dohko derrière un des rideaux masquant un couloir qui menait vers un petit bureau. L'alerte étant levée, les chevaliers se dispersèrent et Hyoga préféra s'éclipser rapidement.

Pétrifié à côté de la porte, le Verseau ignorait à présent ceux qui passaient près de lui. Soucieux, Milo se rapprocha pour poser une main apaisante sur son épaule.

« Ça ne veut rien dire Camus. Personne ne sait non plus où se trouve Shaka, et tu as bien vu qu'Athéna elle-même doute de sa mort. Sergueï peut être n'importe où. Il faut simplement que nous le retrouvions avant les autres », tenta-t-il d'endiguer de son mieux le secret tourment de son amant.

Décidé à l'aider et le soutenir par tous les moyens, il lui avouait aussi son propre désir de le seconder dans la réalisation de son souhait interdit. Mais contre toute attente le Verseau se dégagea d'un geste brusque. Le dos obstinément tourné, il refusait de regarder le Scorpion. Sa longue chevelure toujours trempée et son armure maculée de boue lui donnaient piètre apparence, et le Grec sentit son cœur se serrer, oubliant qu'il ne présentait pas meilleur visage. Les yeux fixés sur le long corridor où venait de disparaître Eaque, Camus semblait au-delà du raisonnement ordinaire.

« Le retrouver pourquoi ? demanda-t-il froidement. Pour le livrer à Athéna ?

— Camus, il n'est pas question de…

— Laisse-moi ! »

Et sans lui accorder la possibilité de le retenir, il s'engagea à son tour dans le couloir. Désolé, Milo s'admonesta pour ne pas bouger. Le poursuivre ne servirait qu'à augmenter sa colère et sa confusion. Tout ce qu'il espérait, c'était que cette fois-ci Camus se mettrait à l'abri de la pluie.

« Eh bien, je ne sais pas de quoi vous discutiez, mais il a l'air plutôt grincheux, fit soudain une voix amicale près de lui qui ne lui arracha aucun sourire.

— Ce n'est pas le moment Aiolia. Là, je crois que j'ai vraiment un gros problème.

— Tu veux qu'on en parle ?

─ Non. Oh, et puis oui tien ! Si tu as des idées pour ramener une tête de mule à la raison, j'aimerais que tu me les expliques. »

Et devisant à mi-voix avec une gravité inhabituelle, les deux hommes prirent le chemin de la sortie ensemble.

Retranché dans un angle de la pièce, Aioros assista au départ de son frère avec une joie égale à son désir de dissimulation. Aiolia l'avait abordé avant que les Spectres n'arrivent et il commençait à avoir un peu de mal à s'extraire de ses questions gênantes. Que Milo l'accapare ne pouvait pas mieux tomber.

Profitant de la distraction du Lion, il s'esquiva à son tour du Palais en se fondant derrière la masse d'Aldébaran. Le Taureau aurait bien engagé la conversation, mais peu porté aux confidences le Sagittaire lui faussa compagnie au premier embranchement de couloir.

Soucieux de n'attirer l'attention de personne, il verrouilla son cosmos et adopta une démarche silencieuse pour trouver la sortie. Il s'y prit si discrètement, qu'il tomba sur deux chevaliers étroitement enlacés au bout du corridor qu'il venait d'emprunter. Il ne chercha pas vraiment à comprendre ce qui se passait. Il en avait assez vu. Sans un bruit il fit demi-tour pour s'engager à contresens du chemin parcouru. En courant suffisamment vite, il avait une chance de rattraper Hadès.

Mü fut le premier à remarquer la présence du Sagittaire alors que la cape de celui-ci virevoltait dans l'angle du couloir. Aussitôt il s'extirpa des bras du Gémeau en appelant le fugitif. Son cri se perdit dans les profondeurs du Palais sans que son destinataire ne réapparaisse.

« Tu crois qu'il nous a vus ? demanda Saga en scrutant avec souci le passage à présent désert.

— J'en suis certain.

— Et merde. Remonté comme il est contre toi en ce moment, il a sûrement dû interpréter mon geste envers toi de travers.

— C'est de ma faute aussi, déplora le Bélier en sentant fondre l'intégralité du réconfort amical qu'il venait précédemment d'obtenir.

— Mais non, c'est de la faute des évènements qui nous obligent à revoir notre plan. »

Mais Mü se doutait que cette complication inattendue ennuyait le Gémeau. L'abnégation de son aîné le décida à briser sa citadelle de méfiance.

« Rattrape-le, et explique-lui tout, trancha-t-il d'un ton soudain plus ferme.

— Tu es sûr ?

— Oui, vas-y Saga. Cours après lui. Dépêche-toi. »

L'ombre d'un sourire reconnaissant sur les lèvres, le Gémeau s'élança sur la trace du Sagittaire.


(1) – Se réfère au chapitre 39 : « l'attaque des Spectres » de « Les clés de la haine ».

(2) - Se réfère au chapitre 51 « prise de conscience » de « Les clés de la haine ».