Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M

Genre : Angst –Aventure —Yaoi


De passage : Et bien merci pour ce passage ^^, qui m'a beaucoup touché. Je suis heureuse que cette histoire te plaise, et plus encore que ma façon d'agencer l'amour entre Milo et Camus te semble touchante. C'est à mon tour de te dire merci, tout en te souhaitant une agréable lecture pour ce nouveau chapitre.


Résumé : Dans la confusion générale, Athéna reçoit les trois Juges des Enfers. Ceux-ci lui dressent le tableau apocalyptique de la situation dans leur Royaume, avant que l'arrivée d'Hadès ne suscite quelques remous. Se sachant responsable, et n'ayant pas souhaité un tel désastre, Athéna accède au désir de son oncle, en laissant libre ses chevaliers de rejoindre les troupes infernales tant que le Sanctuaire lui-même n'est pas attaqué. Toujours aussi inquiet pour Camus, Milo se comporte de façon si exacerbée pour assurer sa sécurité, que Shion se voit obligé de s'interposer. Fâché contre ses interventions intempestives, le Verseau s'éloigne en lui tournant le dos, après un aparté désagréable avec Eaque. Méfiant sur la relation qu'entretiennent Mü avec Saga, Aioros surprend ces deux chevaliers dans une attitude compromettante. Désemparé, il décide de suivre Hadès. Conscient que ses cachotteries vont trop loin, Mü donne alors l'autorisation à Saga de révéler la vérité au Sagittaire. Sans attendre, le Gémeau tente de le rattraper.


CHAPITRE 74 : ENTRE LUMIÈRE ET TÉNÈBRES

Saga pensait rattraper facilement Aioros en l'interceptant avant qu'il ne quittât le Sanctuaire. Pour cela, il allait utiliser un raccourci. C'était sans compter sur la propre hâte d'Hadès, qui le précédait sur le chemin qu'il espérait emprunter. Usant du savoir de Shun, le Dieu n'avait pas hésité à s'engager dans le couloir secret, qui menait d'une seule traite et d'un long escalier creusé à l'intérieur de la roche, au sommet de Star Hill, où se dirigeait également le Sagittaire.

Ancien adepte de la discrétion à outrance, le Gémeau connaissait bien ce passage. Un peu ébranlé par le manque de prudence de Shun, qui d'un autre côté signait de façon magistrale sa nouvelle allégeance, il continua de pister le cosmos d'Aioros, jusqu'à se heurter à un mur lisse et dépourvu d'ouverture, là où se trouvait précédemment l'entrée dérobée que venait d'emprunter le groupe devant lui.

Il en comprit aussitôt la raison en percevant le résidu de la volonté d'Athéna. Méfiante et déterminée à conserver la main sur son propre Palais, la Déesse avait sellé cette issue d'un coup de cosmos rageur après le passage de son oncle.

En arrêt devant les pierres blanches, Saga eut un hochement de tête résigné. Bien que cette manœuvre interférât avec son désir de rejoindre Aioros pour le détromper, il l'approuvait. Maintenant, il fallait simplement qu'il fît preuve de célérité. Athéna interdisant les déplacements à la vitesse de la lumière, et ne voulant surtout pas attirer son attention sur cette affaire, il allait devoir rattraper la petite troupe en escaladant la montagne.

Autant ne pas perdre de temps.

Reprenant sa course en privilégiant les couloirs déserts, il se rua à l'extérieur. Si un ou deux gardes relevèrent un sourcil circonspect devant sa presse, il réussit à atteindre les premiers contreforts sans mettre en éveil ses autres compagnons d'armes.

Protégé par un voile de brume constant, la base de l'imposant pique dressait maintenant sa vertigineuse hauteur devant lui. Guidé par l'écho lointain de l'aura d'Aioros, Saga entreprit son ascension. Tant qu'il percevrait ce signe de présence infime du Grec, il conservait une chance de l'intercepter. Et tant pis s'il risquait de se briser les reins en chutant à cause d'une roche rendue glissante par la pluie. La paix de l'esprit du Sagittaire valait bien le danger encouru.

L'ennui résidait dans l'absence de certitude du Gémeau d'obtenir le résultat qu'il escomptait, en révélant la vérité à son ami d'enfance. Expliquer son rôle auprès de Mü serait une chose, adapter son discours pour éviter de blesser Aioros en fonction des sentiments de celui-ci en serait une autre. Car s'il se fiait un topo de la situation telle qu'elle se présentait, elle était loin d'être idyllique pour parvenir à régler les préoccupations de chacun dans la sérénité.

Et tandis qu'il escaladait la pente abrupte, il analysa le meilleur angle pour exposer les évènements récents.

Quelques jours plus tôt, Athéna lui avait ordonné de seconder Mü, afin de prêter main-forte à Hilda de Polaris et aux Blues warriors, qui pour l'instant contenaient difficilement une invasion sur le front polaire du Royaume d'Asgard. Urgence qui dans un sens servait leurs projets. Une fois les troupes adverses repoussées et la faille inter dimensionnel refermée, ils pourraient porter au grand jour la cachotterie qu'ils entretenaient depuis plusieurs mois.

Saga pensait qu'une victoire et la mise en place d'une nouvelle alliance avec Hilda faciliteraient grandement la demande, ou plutôt la révélation, que le chevalier du Bélier désirait faire, tout en atténuant l'impact de celle-ci sur un Sancutaire, qu'il savait un peu coincé sur la question. Le problème, c'était qu'ils devaient attendre le retour d'Aphrodite avant de voler au secours d'Asgard. Et vu la tournure des récents évènements, rien n'assurait que celui-ci revînt rapidement. Athéna n'avait rien exigé à Hadès en la matière.

Saga adhérait à l'idée qu'Athéna conservât une garde rapprochée minimale apte à la défendre, ainsi que le Sanctuaire, en cas d'attaque. En plus de ses chevaliers Divin, elle comptait pour cela sur ses Ors, dont le nombre ne cessait de fondre. Mais Mü se rongeait les sangs. La décision d'Athéna d'accorder de l'aide à Hadès, et de renvoyer en prime Kanon consolider le front du côté de Poséidon, l'avait effondré. Il en comprenait parfaitement le sens, il en admettait même les termes en bon tacticien formé par Shion, mais cela n'adoucissait en rien sa préoccupation. La présence des chevaliers de Blue Graad permettait à Hilda de résister, mais pour combien de temps ?

Le poids de l'inquiétude et le malaise du jeune Atlante étaient devenus si évidents pour le Gémeau, qu'il n'avait pas hésité une seconde à l'attirer entre ses bras lorsqu'ils s'étaient retrouvés isolés. L'angoisse de Mü se répercutait sur lui comme un échec, dans son désir de racheter ses erreurs passées, en aplanissant les difficultés qui émaillaient la situation de ce dernier.

La seule solution qu'il lui restait à ce moment précis, c'était d'accorder au Bélier une étreinte amicale, comme il s'en permettait parfois lorsque celui-ci était encore un enfant, avant qu'il ne sombrât lui-même dans sa propre folie. Le soupir de réconfort de Mü l'avait immédiatement récompensé de son initiative, diluant d'autant sa gêne de serrer ainsi un de ses compagnons d'armes contre lui. Jusqu'à ce qu'Aioros les surprenne.

Après un début d'escalade périlleux qui l'avait considérablement ralenti, et alors qu'un coup de talon puissant le propulsait enfin à mi-hauteur de la paroi, Saga en venait presque à apprécier sa solitude affective. Elle lui pesait souvent, mais elle avait au moins l'avantage de le couper de soucis aussi parasites que ceux qui ravageaient actuellement la vie de ses amis.

Dans la mesure bien entendu où il évitait d'immiscer ceux-ci dans sa propre existence. Ce qui n'était bien évidemment pas le cas dans l'affaire qui l'occupait maintenant. Il avait néanmoins bon espoir pour Mü, et il s'activait pour écarter le pire d'Aioros. Kanon demeurait toutefois sa principale préoccupation. Mais Kanon savait se défendre, et il n'était pas vraiment inquiet pour lui. Son frère avait maintes fois prouvé sa valeur, et par certains côtés, il se montrait souvent plus redoutable que lui-même sur le terrain.

La reconnaissance d'Athéna rendait Saga d'autant plus fier de son jumeau. C'était juste, et mérité. Il fallait simplement que Kanon reprît son existence à part entière, sans plus se soucier du marasme où il végétait lui-même depuis des années. Kanon n'était pas responsable de ses échecs. Il devait l'en libérer. Sa promotion et son départ inattendus tombaient à pique. Mais son frère accepterait-il aussi facilement d'instaurer une distance ? Pour son bien, il devait l'en persuader.

Kanon avait le droit de retrouver une vie bien à lui. Généralement Saga obtenait la complicité de Néphélie lorsqu'il s'agissait de veiller au bien-être de son jumeau. Mais il n'était pas sûr qu'elle lui fût très utile cette fois-ci. La jeune femme s'inquiétait aussi beaucoup pour lui-même, il le savait.

En analysant sa situation présente, le Grec devait admettre que même en refusant de s'impliquer trop affectivement, il avait fini par tisser des liens forts avec quelques personnes, comme la plupart des autres chevaliers d'Or. La paix et les rapprochements avaient pansé bien des blessures, mais en contrepartie ils les menaçaient maintenant d'un poids émotif néfaste à tout bon guerrier.

Quelle que fût sa justification, c'était bien cette faiblesse qui l'incitait à courir à présent après Aioros. Athéna avait raison de s'inquiéter de certains rapports internes entretenus par ses troupes. À cause de cela, certains agissaient vraiment bizarrement.

Le mouvement de Milo pour soutenir Camus face à la colère de Seiya, qui risquait de leur aliéner la quiétude d'Hadès, ne lui avait pas échappé. Il avait aussi intercepté le message de Shion à l'encontre du Scorpion. De quoi fâcher sérieusement Athéna si celle-ci s'était aperçue de sa manœuvre, et peut-être la retourner définitivement contre le Verseau.

Sur ce coup-là, Camus n'était pourtant pas en cause. Sa froideur et son repli des derniers jours prouvaient qu'il s'en voulait, mais il agissait en tout point comme un chevalier le devait. Avec détermination, rigueur et sans se laisser déborder par ses problèmes personnels. L'entraînement d'un chevalier de Glace pointait là tous ses avantages. Milo par contre…

Il y avait une sorte de gaminerie parfaitement intolérable dans les façons dont le Scorpion se comportait avec le Verseau. Jusqu'à tenter de s'immiscer dans ses actes. Certes, le lien dont il était le seul à ressentir les effets ne devait pas l'aider à composer avec une distance raisonnable dans la gestion de leur vie guerrière. Mais ce n'était pas un motif pour agir aussi inconsidérément. Il devait se ressaisir. Sous peine de perdre Camus lui-même. Par le biais de la colère d'Athéna, ou de la lassitude excédée du propre intéressé.

Alors qu'il franchissait le dernier escarpement vraiment raide avant le sommet, Saga en vint à réaliser qu'il se cachait peut-être là un autre mystère. L'attitude de Milo était tout de même étrange. Pour se comporter de façon aussi disproportionnée, il devait avoir une bonne raison, qu'il soupçonnait fort le Scorpion de ne pas parvenir à définir précisément lui-même.

Milo était loin d'être un idiot. Sa fonction plus ou moins officielle d'assassin patenté le plaçait en outre sur un pied d'égalité avec les plus méthodiques d'entre eux pour décrypter et gérer à froid une situation délicate. Il ne manquait ni de discernement ni de talent pour se distancier d'un souci majeur. Que ses sentiments pour Camus le portent à se préoccuper de la sécurité de celui-ci se comprenait, mais qu'ils le poussent à agir tellement maladroitement trahissait plus l'urgence de contrer un danger réellement menaçant, qu'il ne parvenait simplement pas à identifier.

Le Scorpion n'y serait jamais allé aussi franc-jeu autrement. Or même latentes, l'expérience avait appris à Saga que les intuitions de Milo étaient souvent bonnes. À l'occasion il faudrait qu'il se penchât sur la question. Mais cela ne lui disait pas comment il allait s'en sortir avec Aioros.

Que le Sagittaire eût mal interprété son attitude avec Mü, quoi de plus logique après l'aventure dont il les soupçonnait. Hypothèse que Saga avait toujours trouvé du plus haut comique, jusqu'à ce qu'il découvrît la vraie nature de la jalousie d'Aioros. Depuis, il demeurait lui-même comme tétanisé pour déterminer la meilleure façon de gérer ce conflit.

Il ne voulait blesser personne, et surtout pas ceux qu'il avait autrefois mis en difficulté. Son engagement soulageait sa dette envers Mü, mais elle minait ses chances de se racheter vis-à-vis du Sagittaire.

Après la découverte dérangeante des sentiments que nourrissait son ami pour lui, Saga s'était plus ou moins tenu volontairement à l'écart, parce qu'il mesurait mal la distance à observer. Gêné et mal à l'aise, sans pour autant tenir rigueur à Aioros, il allait pourtant falloir qu'il parvînt à raisonner celui-ci, tout en l'assurant de la sincérité de son amitié. Même s'il se doutait qu'en la circonstance, ce n'était pas tout à fait la réaction que le Sagittaire attendait.

Pris dans ses réflexions, il atteignit le haut de Sart Hill alors qu'Hadès ouvrait une porte sur le Sombre Royaume. Sentir ce pouvoir étranger dans un endroit aussi sacré le hérissa, et mû par un réflexe défensif instinctif, il eut toutes les peines du monde à museler son propre cosmos.

Avertir Aioros de son approche ne lui paraissait pas une bonne idée. Déjà le petit temple se dressait devant lui. Construit au plus haut de l'esplanade qui délimitait le sommet, ce bâtiment classique évoquant une chapelle lui rappelait de bien mauvais souvenirs, et il le contourna en évitant de s'appesantir sur ceux-ci.

Hadès se trouvait là, juste derrière la sorte d'abside qui frôlait le bord du précipice. Dissimulé par la verdure de trois cyprès qui entremêlaient leurs branchages, Saga s'immobilisa.

La paume de la main étendue devant lui, le Dieu des morts maintenait ouvert un vortex sombre, à la stabilité parfaite, qui plongeait directement sur le néant. S'y engager demandait une foi absolue. Le Gémeau n'eut que le temps d'apercevoir le dos du Garuda s'y dissoudre, comme avalé par un rideau de brume noire. Ne le voyant nulle part, il déduisit que Minos avait déjà emprunté ce passage. Sans hésitation Shura leur emboîta le pas, et le Saga sentit son souffle se bloquer dans sa gorge lorsque l'Espagnol posa un pied dans le vide.

Les muscles bandés dans une attente inquiète, le Gémeau se tenait prêt à intervenir si les choses tournaient mal. Mais tout se passa bien, et le corps en suspension du Capricorne disparut à son tour en franchissant l'anneau.

L'air martial, Ikki se fondit à sa suite. Shaina le talonnait de près. La requête d'Hadès s'était propagée comme une traînée de poudre sitôt leur réunion achevée, et le ralliement de la jeune femme ne surprenait pas Saga. Encore une qui agissait en mêlant volonté militaire et implication personnelle.

Déterminé, le chevalier de l'Ophiucus s'effaça de la même manière. Le visage austère, Aioros se tenait debout près du bord. Il avait assisté au départ des autres en observateur concentré, et Saga nourri un instant l'espoir fou qu'il renoncerait au dernier moment. Jusqu'à ce qu'il le vît s'avancer à son tour.

Plus rapide que l'éclair, le Gémeau bondit alors de sa cachette, avant qu'Aioros n'eût le temps de quitter le terre-plein. Sans se soucier d'Hadès, il le retint d'une poigne puissante par le bras. Son geste arracha un murmure rauque au Sagittaire.

« Mais que… »

Un peu abasourdi, Aioros se retourna à demi. Saga espérait que son initiative inattendue déstabiliserait suffisamment son ami pour l'amener à accepter implicitement une explication. Retarder son départ, à défaut de l'annuler entrait dans ses intentions. Mais en reconnaissant son homologue, les traits du Sagittaire se figèrent à nouveau, sous l'afflux d'une colère froide peu propice au débat courtois. Sèchement il arracha son bras de l'étreinte du Gémeau, sous l'œil amusé d'Hadès qui s'abstenait d'intervenir.

« On peut savoir ce qui te prend !

─ Je crois qu'il faut que nous parlions, tenta Saga en montrant profil bas.

─ De quoi ? aboya Aioros en le dévisageant avec colère. De la façon dont la Sainte Nitouche de service joue la petite pute pour te séduire ? »

La brutalité de ces propos, dans une bouche qui autrefois n'aurait jamais proféré aussi trivialement une telle accusation, sidéra suffisamment le Gémeau pour le laisser sans voix. Le regard dur, le Sagittaire en profita pour s'engouffrer dans la brèche.

« Aioros ! »

Mais le cri de Saga se perdit dans le vide.

« Querelle d'amoureux ? » s'enquit alors Hadès, d'un ton suave en s'approchant à son tour du précipice.

Sans la moindre révérence, Saga le foudroya d'un regard presque haineux.

« Tu as décidé de nous accompagner Chevalier des Gémeaux ? » questionna encore le Dieu d'un air tranquille, en ignorant délibérément l'hostilité latente à son égard.

Le Grec retint un frémissement. Il n'avait jamais oublié les vexations et les supplices en tous genres participant à leur embrigadement précédent en tant que traîtres à la cause d'Athéna, et encore moins pardonné les tortures libyennes que lui avait values la duplicité d'Hadès lors de leur résurrection (1).

À bien y réfléchir, la méfiance exacerbée de Seiya n'était peut-être pas aussi condamnable que cela. À l'appui de ces constatations, les paroles du Dieu des Enfers sonnaient comme une provocation, et malgré sa maîtrise, Saga dut faire un effort méritoire pour répondre sans manifester trop ouvertement sa rage.

« Il n'a jamais été dans mes intentions de faire passer l'intérêt de qui que ce soit avant mon engagement auprès d'Athéna.

─ Tu as la mémoire courte, ne put s'empêcher de persifler Hadès, malgré les rappels à l'ordre de Shun qui s'agitait dans son esprit. Alors, laisse-moi te dire ceci : mis à part le fait que cela te permettrait d'achever cette conversation si brusquement interrompue, tu pourrais y gagner l'avantage de conserver la main sur ton existence. Parce que ne te leurre pas. De gré ou de force, tu finiras par rejoindre mon royaume. Il ne dépend que de toi de choisir si tu le feras en tant que vivant ou en tant que défunt. »

Malgré les politesses de circonstance, indubitablement Hadès leur en voulait encore, et le trépas d'Angelo le servait admirablement pour lui rappeler que son statut de simple mortel le placerait directement sous son autorité à un moment donné. Mais il n'était pas question que Saga se laissât intimider par leur ennemi d'hier, fût-il un Dieu.

« Je ne périrai pas aussi facilement, répondit-il en redressant inconsciemment la tête.

─ Si tu le dis, répliqua avec une nonchalance déconcertante Hadès. Mais sache que mon offre est généreuse à ton égard. Quoique tu en penses, je ne cherche à te tendre aucun piège. En ce qui me concerne, te compter parmi les miens serait finalement un avantage autant qu'une douce revanche. Tu te bats bien. Et je te rappelle que je manque actuellement cruellement de Spectres. De plus, j'accorde une vie plutôt longue aux âmes de mes serviteurs. Alors si tu es vraiment aussi malin que semble le penser Shun, tu devrais finir par te rendre à l'évidence. Accepter de venir faire un petit tour de mon côté pour m'aider en réglant tes déboires « amicaux », et le transformer ensuite en un séjour fort long à un poste plus qu'honorable, est une option à laquelle tu devrais sérieusement réfléchir.

─ Vous osez me soudoyer au sein même du Sanctuaire !

─ Oh, voyons Saga, ne te fais pas plus vertueux que tu n'es. Athéna a beau sembler me tendre une main amicale, elle est parfaitement consciente que la partie n'est pas terminée. Je ne mets pas en doute ta fidélité pour ma nièce, mais à quoi pourras-tu bien lui servir lorsque tu seras mort. Je vais finir par croire qu'Ikki a plus de jugeote que toi.

─ Je n'ai pas l'intention de me transformer en le garde-chiourme d'une de vos geôles, rétorqua le Gémeau en se raidissant davantage.

─ Alors tu en redeviendras un de ses hôtes souffrants », prophétisa Hadès avec un regard lourd de sous-entendus déplaisants.

Et sans plus de hâte, le Dieu fit le pas qui le séparait du vortex qu'il maintenait toujours ouvert.

« Il n'entre aucun ultimatum dans ma proposition, dit-il en s'immobilisant encore quelques secondes, les yeux fixés avec insistance sur ceux de l'ancien Grand Pope. Mais ne tarde pas trop malgré tout pour prendre ta décision. On ne sait jamais ce que nous réserve l'avenir. Et Shun s'inquiète aussi sincèrement pour toi. Réfléchis-y. »

Puis il disparut à son tour, refermant derrière lui le cercle de brume obscure qui tournoyait lentement sur lui-même. Incertain, le Grec resta un long moment à regarder le vide. Son échec avec Aioros lui cuisait, mais il passait soudain au second plan. Les mots d'Hadès cachaient un élément important. Il était incapable de déterminer quoi, mais il n'était pas loin de penser que cette épineuse énigme rejoignait quelque part l'angoisse de Milo pour Camus.

Auraient-ils tous raté quelque chose lors de la mort d'Angélo ?

L'esprit en proie à tout un tas de questions insolubles, Saga rentra au temple des Gémeaux. Progressant le plus discrètement possible, il évita de signaler son retour à Mü. Il serait bien assez tôt pour annoncer son fiasco à l'Atlante. Cette série d'évènements dérangeants le plaçait cruellement sous le feu de sa culpabilité et il n'avait plus qu'une envie : qu'on le laissât seul, le temps qu'il se reprît.

C'était oublier qu'un autre souci planait chez lui.

En atteignant son logis, une impression de ressentiment mal digéré le frappa. En attente d'un transfert sous les eaux qui ne saurait tarder, l'allié encombrant que leur avait offert Hadès squattait son propre temple. Le cosmos de Kanon l'accompagnait dans la contrariété. Et il semblait plus remonté qu'un coucou suisse prêt à égrener les douze coups de minuit.

Stoïque, Saga regagna ses quartiers. L'œil suspicieux, Kanon écoutait Rhadamanthe complimenter Néphélie sur ses talents d'hôtesse. Embarrassée par le vent querelleur qu'elle sentait poindre, la jeune femme gérait au mieux la situation en tentant de minimiser les éloges de la Wyvern tout en couvant son compagnon d'un regard énamouré. Mais l'expression suppliante qu'elle dédia à Saga lorsque celui-ci pénétra dans la pièce en disait beaucoup sur son besoin d'assistance. La soirée promettait d'être longue.

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Le lendemain vit se lever un nouveau jour sans soleil, dont la grisaille s'accordait admirablement aux divers tourments qui semblaient assaillir le Sanctuaire. Du moins fut-ce la première impression de Milo en découvrant le voile blafard qui s'infiltrait dans la chambre. Son compagnon aimait généralement ouvrir les yeux en jouissant de la lumière matinale, et souvent ils ne fermaient pas les volets. Sauf lorsque le temps devenait trop froid, et que le Scorpion multipliait les stratégies pour conserver un maximum de chaleur. Rendu frileux, Camus s'en accommodait en attendant les premiers beaux jours.

Mais aujourd'hui, le battant de bois restait grand ouvert malgré la fraîcheur humide de la veille. Cet oubli rappelait encore plus cruellement au Grec que rien ne tournait plus rond depuis leur retour des Enfers. Mais au moins, ne pleuvait-il pas.

Milo venait de s'éveiller et il conservait les yeux fixés sur la fenêtre comme on s'accroche à une bouée de sauvetage. Ses confidences de la veille avec Aiolia n'avaient rien réglé, mais elles avaient le mérite de l'éclairer sur l'urgence de reprendre le dialogue avec Camus.

Retenant son souffle, il laissa lentement sa main s'égarer en aveugle à côté de lui sur le matelas. Son mince espoir s'évanouit alors que ses doigts tâtonnaient sur un drap froid et impeccablement tiré. Auprès de lui, la place demeurait vide.

Avec un lourd soupir, il se retourna enfin. De l'autre côté, le matelas se bordait tel que la veille. Ne s'y dessinait pas même le creux de l'empreinte d'un corps, qui discrètement se serait allongé sans soulever les couvertures pour le quitter voici peu. Pour la première fois depuis qu'il s'était réconcilié, trois ans plus tôt, Camus avait déserté la nuit entière le lit « conjugal ».

Après ses exploits, Milo s'attendait certes à ce que le Verseau le battît froid, mais pas à ce qu'il instaurât une telle distance entre eux. Et toujours cette même impression de péril indéfini qui le taraudait.

D'un bref touché de cosmos, il s'assura que son compagnon se trouvait bien au logis. Pour l'heure, Hyoga dormait paisiblement dans sa chambre. Camus était rentré très tard. Avec un peu de chance, le Russe ne s'était aperçu de rien. En tout cas, il devait essayer de régler ce problème avant que la présence du Cygne ne permît au Français de se retrancher dans un silence encore plus lourd.

Un son de pas dans le séjour l'incita à se lever. Enfilant un jean et un pull de laine à même la peau, il s'aventura dans la pièce. Comme il s'y attendait, il vit traîner une couverture dépliée sur le divan. Un bruit de vaisselle remuée le rassura. Camus vaquait dans la cuisine où il s'employait à une tâche quotidienne.

Une odeur de café fort se mit bientôt à flotter dans l'air, et le Scorpion en éprouva un début de réconfort. Camus ne buvait que du thé, et chacun s'occupait généralement de concocter son propre petit déjeuner. Si exceptionnellement le Verseau se préoccupait de préparer ce breuvage c'était que non seulement il avait perçu son réveil, mais qu'il acceptait implicitement de faire la paix. Un grand pas en avant pour qui connaissait la difficulté du Français pour manifester clairement ses sentiments.

Passant par-dessus son impression de tricher, Milo usa du lien qui les unissait pour s'assurer des bonnes dispositions de son amant à son égard. Le Verseau se doutait qu'il utiliserait ce moyen, et contrairement à sa détestable manie des jours précédents, il ouvrait un peu sa coquille.

Heureux de ce qu'il prit d'abord pour un geste d'apaisement supplémentaire, Milo eut l'ébauche d'un sourire qui s'évanouit en découvrant l'état d'esprit de son compagnon. Derrière un indéniable relent de colère, il le sentait aussi perdu que lui-même, malheureux et peu enclin à lui accorder le droit d'ingérence qu'il s'obstinait à outrepasser depuis maintenant de long mois.

Engager un dialogue constructif s'imposait, mais pour ça, Milo ne disposait pas des meilleurs atouts. Opter pour un affrontement frontal en entrant dans la cuisine ne lui parut pas la bonne solution, et avec un regain de tension il préféra aller s'asseoir sur le divan.

Portant un mug dans chaque main, Camus apparut dans la pièce quelques minutes plus tard. L'expression aussi glaciale que lorsqu'il se confrontait à une situation impersonnelle, il s'approcha du Scorpion. Malgré sa réserve certaine, sa démarche féline se calquait sur la détermination d'un grand prédateur et Milo se raidit instinctivement.

Arrivé devant le Grec, il lui tendit l'une des tasses avec la plus totale indifférence. D'un geste hésitant, Milo prit le récipient que le Verseau lui présentait. Le regard de son amant demeurait plus froid que la banquise qui l'avait vu grandir et le Scorpion eut du mal à le soutenir. Un peu lâchement, il espérait que la rancœur incitât le Français à engager le premier la conversation, mais sans un mot, Camus s'assit sur l'un des deux fauteuils en face de lui. Milo nota qu'il s'arrangeait pour placer délibérément la table basse entre eux, et il jugea plus prudent d'éviter de s'enquérir oralement de son humeur matinale.

Cueillant d'une main délicate la petite cuillère sur sa soucoupe, Camus détourna les yeux. Lentement, sans qu'à aucun moment l'objet métallique ne heurtât les bords du contenant en gré, il se mit à remuer son infusion encore trop chaude pour la boire. Il agissait avec le plus parfait détachement, semblant doser son attitude à ses gestes mesurés et comme déconnectés du malaise ambiant.

Plus accentuée qu'à l'ordinaire, sa pâleur ne nuisait en rien à la pureté des courbes de son visage, et Milo en vint à envier les quelques mèches de sa chevelure de satin lissé qui aventuraient leur caresse sur sa joue et la ligne fine de son menton. La gorge sèche, le Scorpion l'observait en sentant céder sa propre contrariété sous le charme familier de cette fausse insensibilité qui n'avait cependant rien d'étudié. Quoique recherchât son compagnon il l'avait déjà naturellement obtenu à cet instant précis. Face à la beauté charismatique de cette icône de noblesse sans affectation, Milo se damnerait pour rentrer en grâce.

Serrant les dents de frustration, le Grec retint un gémissement de se savoir interdit des privautés pourtant devenues habituelles entre eux lorsque leur intimité s'y prêtait. Comment tendre la main vers cet être qui l'obsédait sans raviver sa colère ? Trempant les lèvres dans sa boisson chaude pour se donner une contenance, le Scorpion s'accorda encore quelques secondes pour admirer son compagnon, avant de se lancer dans un périlleux exercice de repentir, qu'il n'éprouvait pas vraiment.

« Je suis vraiment désolé pour hier », finit-il par dire, en reposant sa tasse sur la table.

Il se conformait au moins en partie avec la vérité sur ce point, et il espérait que Camus percevrait la sincérité de sa voix. Mais la figure qui se tourna vers lui conservait son masque figé dépourvu de chaleur humaine.

« Je sais », répondit simplement le Français, sans émettre le moindre battement de cil.

Un tel laconisme augurait mal de la suite, et l'aplomb de Milo se dégonfla comme une baudruche. Autant ne pas tenter le diable d'une fâcherie prolongée en caricaturant la vérité. Il était clair que le Verseau se méfierait dorénavant chaque fois qu'il chercherait à le maintenir à l'écart. Quitte à l'irriter, se positionner franchement lui permettrait peut-être de regagner son estime ? Parce que là, tout à coup, le Grec avait vraiment l'impression que se jouait beaucoup plus qu'une simple brouille de couple.

« Mais je ne regrette pas d'avoir tenté de te mettre à l'abri », avoua-t-il d'une traite en se jetant à l'eau.

Seul l'insondable regard bleu sombre, que le contre-jour rendait encore plus profond, lui répondit. Mais cette tranquille inertie dénotait sans équivoque un avertissement silencieux, et le Scorpion préféra ajouter.

« Ceci dit, j'admets que je m'y suis pris comme un pied, et que j'aurais mal digéré que tu t'interposes toi-même de la sorte.

─ Réflexion intéressante Milo, lâcha enfin le Verseau après avoir avalé une gorgée de thé avec un flegme dangereusement incisif. J'espère simplement qu'elle fructifiera rapidement et intelligemment.

─ Je te promets de ne plus jamais te pousser dans la boue », biaisa le Grec.

Prêt à en débattre, il s'attendait à ce que sa répartie, un brin provocante, amenât une réaction un peu plus marquée. Bien qu'il le manifestât rarement, il savait Camus sensible à son humour, et il acceptait de prendre le risque de susciter un regain d'irritation, en souhaitant surtout parvenir à un début d'apaisement. Mais malgré toute son attention, il fut incapable de déceler la moindre modification sur le beau visage qui le dévisageait sévèrement. Pas le plus petit haussement de sourcil, ni la plus infime crispation de mâchoire, encore moins l'amorce du plus discret sourire. Hiératique et indéchiffrable, Camus restait de marbre devant lui. Qui plus est, il muselait une nouvelle fois son esprit de façon si rigoureuse que Milo ne parvenait pas à en analyser les détails.

« Alors, n'en parlons plus », finit par répliquer le Français d'un ton neutre, avant de s'abreuver à nouveau sans le quitter des yeux.

Cette répartie pourtant en sa faveur désarçonna totalement le Scorpion. Camus lui accordait la victoire beaucoup trop aisément alors qu'il conservait un masque impénétrable peu engageant. Et le Grec en fût immédiatement soupçonneux. S'il voulait le punir, qu'il le fît, soit, mais pas au détriment d'une certaine logique.

« Qu'est-ce qui t'incite à me pardonner aussi facilement ?

─ Ne crois pas que ce soit facile Milo », le contra le Verseau avec cette fois-ci une indéniable pointe d'agacement dans la voix.

À la recherche d'une explication rationnelle, le Scorpion demanda alors sans plus cacher sa désorientation.

« C'est parce que tu m'aimes ?

─ Mes sentiments pour toi n'entrent pas en ligne de compte », répondit le Français sans s'émouvoir, tout en déposant sa tasse vide sur la table basse.

Profitant de ce geste qui détourna un instant son regard, Milo attrapa sa main au vol. Mécontent de s'être laissé surprendre, Camus voulut la retirer d'un mouvement sec, mais les doigts du Grec se resserrèrent sur les siens. Plongeant avec gravité dans les insondables iris bleus, Milo chercha la clé que son amant refusait obstinément de lui donner.

Leurs torses légèrement inclinés en avant, les deux hommes se fixaient à présent dans un silence pesant. Insidieusement, une sorte de duel muet s'instaurait. Celui qui baisserait les yeux le premier s'avouerait sous la coupe de l'autre. À ce jeu, il était clair qu'aucun des deux ne céderait, et Camus décida de botter en touche en offrant au Grec une piste suffisante pour le déchiffrer. Une fraction de seconde son regard se fissura pour livrer la face cachée de l'aigreur qu'il nourrissait contre lui. Il n'en fallut pas davantage pour renseigner correctement le Scorpion.

« Donc tu m'en veux toujours, murmura sombrement celui-ci. Alors, pourquoi faire le premier pas ? »

Durant quelques instants qui lui parurent une éternité, le Verseau conserva le silence. Plus inquiet qu'il ne le montrait, Milo se leva sans relâcher sa main. D'un pas, il franchit la distance qui les séparait pour venir se dresser devant lui. Basculant légèrement la tête en arrière, Camus ne le quittait pas des yeux.

« Parce que même si je suis en colère contre toi, j'admets que je partage parfois ton peu de foi en notre capacité de tous parvenir à surmonter cette crise, lui confia-t-il enfin. J'ai beau savoir que nos pouvoirs nous permettront toujours de nous battre un cran au-dessus des autres, et qu'ils nous protégeront avec une efficacité accrue, j'ai la conviction que notre statut de chevalier d'Or nous expose à un déséquilibre. »

Désagréablement interpellé par les propos du Français, qui recoupaient et posaient des mots sur l'instinct confus qui avait guidé sa conduite précédente, le Scorpion sentit un frisson de pure appréhension lui remonter l'échine. Ce n'était pas ça qui allait le rassurer.

« Que veux-tu dire ? demanda-t-il en maquillant au mieux son angoisse sous les prunelles méfiantes qui le scrutaient

─ Je n'ai pas de réponse définie, répliqua Camus, visiblement soulagé qu'il ne s'engouffrât pas dans la brèche pour tenter de lui arracher de nouvelles promesses de prudence. Il me semble simplement que nous passons à côté d'un élément essentiel, et que cela engage plus précisément notre sécurité en tant que chevalier d'Or.

─ La tienne plus que les autres ? s'enquit encore le Scorpion la gorge sèche.

─ Je n'en ai pas la moindre idée. Mais j'ai bien l'intention de m'efforcer de comprendre, tout en servant Athéna de mon mieux. Et cela quels que soient mes sentiments. Un homme averti en vaut deux. Si nous nous y mettons ensemble, peut-être parviendrons-nous à élucider ce mystère avant qu'il ne soit trop tard. Mais pour ça, nous devons agir en parallèle. Sans nous gêner Milo. Et je te rappelle que lors de tout conflit, la mort s'apparente à une loterie qui peut toucher tout le monde », acheva le Verseau avec plus de force.

Le sérieux avec lequel les deux amants s'observaient devenait douloureux. Déterminé à obtenir gain de cause, le Français s'attachait à privilégier sa raison au détriment de ses sentiments. De son côté le Grec ressentait sa retenue avec une acuité proportionnelle à sa peur de le perdre. Toujours prisonnière de la sienne, la main du Français l'ancrait plus cruellement dans cette crainte.

Conscient de l'importance de son choix, Milo hésitait. Quelle que fût l'option qu'il adopterait, le risque existait. Personne ne pouvait présager de l'avenir, encore moins maintenant que Camus venait de plus ou moins valider ses alarmes précédentes.

Suivant le cheminement de ses pensées, son compagnon tenta de l'aider à sa manière. Resserrant légèrement ses doigts sur les siens, il l'incita à se déterminer.

« Milo. »

La mise en demeure du Français alliait la fermeté à une intonation moins rude, et le Grec devina son propre déchirement.

« D'accord, se résigna-t-il en en étouffant un soupir. Tant que cette loterie se conformera strictement aux lois du hasard, je te fais confiance pour déjouer ses pièges. À la condition que tu me laisses user et abuser de toi de façon toute personnelle », termina-t-il en le relâchant pour cueillir le visage qu'il aimait tant entre ses mains.

Un éclat plus vif au fond des yeux, Camus se dégagea d'un mouvement de tête parfaitement irritant pour le Scorpion.

« Crois-tu m'avoir si facilement, se rebiffa-t-il en amorçant un mouvement pour se relever, sitôt bloqué par la poigne du Grec, qui sans violence s'abattit sur son épaule pour le maintenir en place

─ Tu veux vraiment que je m'agenouille à tes pieds pour demander ton pardon ? »

Inutilement Milo essayait de le percer à jour. Camus refusait de relâcher sa concentration sur le lien qui le trahissait trop souvent, et sa question ne reflétait qu'une demi-plaisanterie. Témoin de son hésitation, le Verseau camouflait admirablement son propre amusement en conservant un air parfaitement neutre. Une petite touche de sadisme vengeur lui semblait bienvenue pour corriger l'esprit trop possessif de son amant, et il avait bien l'intention de le laisser barboter entre Charybde et Scylla quelques minutes.

Mais c'était sans compter sur le discernement du Grec. Acquis au prix d'années d'observations minutieuses, Milo finit par détecter une faille dans sa défense. Ainsi Camus voulait jouer ? Le rejoignant sur son terrain, il nimba soudain son index de rouge sang pour redessiner le nez et les pommettes du si joli visage. La réaction du Verseau ne se fit pas attendre. Instantanément Camus rabattit son doigt d'une tape irritée.

« Menace-moi encore une fois avec ça, et je te promets de longues nuits solitaires pour au moins les trois prochains mois à venir.

─ Donc tu n'as jamais envisagé sérieusement de me quitter, interpréta Milo avec un sourire ravi.

─ Seulement si tu acceptes de ne plus t'immiscer dans mes fonctions, se rattrapa Camus en accentuant la froideur de son expression.

─ Je crois que j'ai compris la leçon. De toute manière, après mon coup d'éclat, je doute que Shion me laisse encore manœuvrer dans ton secteur en cas d'attaque », se rendit le Grec en saisissant une pleine poignée des longues mèches indigo.

Appréciant en connaisseur la texture de soie qui glissait sous ses doigts, il enroula soudain la chevelure autour de son poing, avant de tirer d'un mouvement lent, mais résolu, pour obliger son propriétaire à se relever. Sans résister ni se braquer, Camus se redressa, un étrange mélange de mise en garde et de défi inscrit au coin des lèvres, qui ne fit que renforcer le désir du Grec.

« Encore une chance qu'il soit plus sage que toi », répondit Camus les yeux à présent directement plongés dans ceux du Scorpion.

Passant sa main libre autour de sa taille, Milo raffermit sa prise sur les longs cheveux pour rapprocher leurs visages.

« Il reste néanmoins un domaine où il est hors de question que j'entende parler de sagesse », susurra-t-il, tandis que sa bouche frôlait sa jumelle.

Les lèvres qui se plaquèrent soudain sur les siennes l'empêchèrent de poursuivre. Gourmandes et exigeantes, elles entamèrent une danse à laquelle le Grec s'empressa de répondre. Prenant l'initiative, Camus approfondit son baiser sans souci de meurtrir les lèvres qu'il maltraitait délicieusement. Les doigts qui se crochetaient maintenant sur la nuque de Milo participaient à cette conquête invasive, et le Scorpion retint un rire intérieur.

En représailles ou par envie de bousculer des règles le plus souvent égalitaires, il était clair que cette fois-ci le Verseau réclamait la dominance dans leurs câlins. S'il n'y avait que ça pour le satisfaire, le Grec acceptait avec joie de se soumettre à sa volonté. Il ne demandait d'ailleurs qu'à entretenir une flamme qu'il s'appliqua à intensifier.

Le Français ne portait qu'un mince débardeur à manche courte, et Milo laissa couler le flot du rideau soyeux qu'il emprisonnait pour caresser à loisir ses bras nus. Sous ses doigts la peau blanche se hérissait d'une chair de poule inhabituelle, annonciatrice de frissons de plaisir. Lorsqu'enfin le Verseau lui accorda la possibilité de reprendre son souffle, il ne put néanmoins résister au besoin de le narguer gentiment.

« Tu sais que tu n'es jamais aussi demandeur que quand quelque chose ne va pas ? »

La réplique de Camus s'accompagna d'un regard noir noyé de désir.

« Alors, profite.

─ Mais c'est bien mon intention. Seulement il est hors de question que je laisse un Cygne à trois plumes te distraire.

─ Je crois que j'ai la solution. »

Et sans lui laisser le temps de rien ajouter, d'un mouvement lascif, le Français souda d'autorité plus étroitement leurs deux corps ensemble. Glissant une jambe entre celles du Scorpion, il réinvestit sa bouche avec voracité tandis qu'il le poussait vers la chambre que ce même arachnide avait si tristement quittée un peu plus tôt. Ravi de son audace, Milo attendait la suite. Un règlement de compte beaucoup plus physique allait pouvoir commencer.

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Bien plus loin, quelque part dans ce monde, dans une zone de montagnes aux cimes enneigées au pied desquelles s'étendaient des forêts de sapins et une vallée d'herbes vertes, une étrange sphère, bleue et transparente, de la taille d'un petit manoir, érigeait les deux tiers de sa hauteur dans le ciel clair. Sa partie basse fichée dans le terre-plein rocheux disparaissait comme par magie dans le granit sombre.

Invisible aux yeux des rares mortels qui auraient pu l'apercevoir en se promenant dans cette région déserte et sauvage, elle renfermait en son sein deux silhouettes humaines. La première, couchée sur le côté à même le sol dur, comme inconsciente et un peu en retrait, portait une armure d'or. Ses plaques de métal, étrangement ternes, rougies et poissées de sang, fissurées et martelées d'impacts de coups, dissimulaient le corps longiligne d'un jeune homme à la chevelure blonde qui s'étalait en corolle autour de lui. Son visage mince aux yeux clos était d'une pâleur inquiétante.

La seconde, plus chétive, assise à l'extrême limite du plan rocheux, pieds nus, sa tunique et son pantalon de toile déchirés révélant diverses plaies à vifs et de larges ecchymoses, lui tournait le dos. Il s'agissait d'un petit garçon d'une dizaine d'années, aux os saillants de maigreurs, d'une jolie figure malgré le sang et la saleté qui la déparait.

Une jambe dans le vide et l'autre soutenant son menton posé sur son genou replié, il ne faisait aucun cas du vent frais qui transperçait la coquille bleutée qui l'emprisonnait. Doucement remués, ses longs cheveux bruns tirant sur le roux passaient parfois devant ses yeux d'ambre sans qu'il songeât à les repousser. Le regard vague, il fixait le paysage sans le voir, indifférent aux larmes qui dévalaient ses joues.

Enfermés depuis des jours dans cette boule intemporelle légèrement luminescente qui les isolaient du monde, Shaka et Sergueï se mouraient lentement.


– Se référer au chapitre 5 : « La ronde des absents » de « Les clés de la haine ».