Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Bonjour C : La fin de cette histoire approche et les enchaînements vont se suivre très rapidement, voire même s'emmêler entre eux, car les conséquences de la décision d'Athéna vont largement dépasser ce qu'elle escomptait. Alors oui, si les chevaliers d'Or (et les autres) ont des pouvoirs extraordinaires, joint à une résistance hors normes, ils n'en restent pas moins des hommes. Avec leurs doutes, leurs qualités et leur faiblesse, mais surtout avec le risque que la mort peut à tout moment les faucher. Disons qu'a l'exemple de Kuramada (qui en a tout de même trucidé un bon nombre ^^), j'ai opté pour un certain réalisme. Pour répondre à ta question, Camus ne s'est pas précipité aux Enfers simplement parce qu'il a la conviction que Sergueï lui en veut toujours énormément et qu'il redoute de le faire souffrir davantage en s'imposant à lui. Certes, il le petit garçon l'a sauvé. Mais en tuant pour cela sa mère dont il venait de découvrir l'identité et en le rejetant ensuite en s'enfuyant. Et Camus étant Camus, il a du mal à débrouiller intuitivement les sentiments réels de son fils. Il se sent donc totalement démuni pour agir de manière « spontanée ». Le fait qu'il ait demandé de ses nouvelles à Eaque prouve qu'il s'en soucie néanmoins énormément. Ne me reste plus qu'à te souhaiter une bonne lecture pour ce nouveau chapitre. Bises.
Résumé : Saga poursuit Aioros alors que celui-ci suit Hadès. Il parvient à le rattraper et espère l'arrêter au moment où le Dieu des Enfers ouvre un passage sur son royaume. Après avoir assisté au départ de plusieurs chevaliers, le Gémeau tente de retenir son ami. Mais le Sagittaire dernier refuse de l'écouter, et c'est finalement avec Hadès que Saga échange des propos déstabilisants, qui lui laisse envisager qu'un danger informel plane sur certains chevaliers Ors. De son côté Milo décide de rentrer en grâce, après que le Verseau lui ait clairement fait comprendre qu'il n'admettait pas son comportement. Il parvient à se réconcilier avec Camus, non sans obtenir un inquiétant aveu de la part du Français qui lui donne en partie raison sur les craintes qu'il nourrit. Pendant ce temps, très loin du Sanctuaire, Shaka et Sergueï se meurent, enfermés dans une sphère bleue isolée en pleine montagne.
CHAPITRE 75 : L'ENFANT ET LA DEESSE
Prisonnier de l'étrange sphère bleue qui l'isolait du monde des vivants depuis des jours, tout en lui offrant la possibilité de redécouvrir la lumière du soleil, Sergueï sombrait lentement au sein d'un désespoir insondable. Il avait dépassé le stade de regretter que la mort ne l'eût pas cueilli directement lors de l'explosion, pour se meurtrir à l'idée qu'il méritait de souffrir les tourments d'un enfer éternel et destructeur. Jusqu'à effacer la moindre particule de ce qui identifiait sa personnalité.
Il voulait non seulement disparaître, mais rayer définitivement toute espérance de rédemption. Il ne méritait aucun pardon. Encore moins de survivre. Il incarnait le mal, et les êtres mauvais devaient être éradiqués. Il ne comprenait même pas la chance extraordinaire qui lui était accordée de poser une dernière fois son regard sur le monde inaccessible qui l'entourait. À moins que les Dieux n'eussent décidé de commencer de le punir en le confrontant cruellement à ce qu'il avait à jamais perdu : la Terre où il était né, et quelque part sur celle-ci, son père.
Assis sur la roche froide, une jambe dans le vide, le petit garçon fixait sans plus la voir la vallée qui, bien plus bas, s'ouvrait sur un impossible espoir d'évasion. Étrangement coloré par la coque transparente de sa prison, sa verdure se maquillait des multiples et improbables nuances d'un bleu, qui se déclinait du clair au plus sombre selon la végétation. Une teinte parfois proche de la couleur du ciel, ou de celle de l'eau, quand ce n'était pas du ton unique d'une longue chevelure ou de l'éclat inoubliable d'un regard insondable.
Songer à son père en identifiant ces couleurs participait plus amèrement encore à la débâcle de Sergueï. Il avait renoncé à compter les heures glaciales passées au sein de ce piège à claquer des dents. Mais son savoir et son ressenti accrus d'enfant soumis à un entraînement d'exception, lui permettaient de percevoir un élément mystérieux qui concourrait à leur survie. Bien qu'inextricablement emmêlés, le monde terrestre et cette sphère évoluaient sur deux plans différents. Et à l'intérieur le temps semblait couler plus lentement. De quoi intensifier sa peine, car il ne mourait pas aussi vite qu'il le souhaitait, même si cela autoriserait peut-être qu'un miracle sauvât le chevalier blond étendu derrière lui.
La croûte de neige les préservait de la déshydratation, mais pas de la faim. Insidieuse et tenace, celle-ci tordait le ventre de l'enfant. Au point qu'il en reluquait les tiges ligneuses qui poussaient un peu plus bas. Combien de fois avait-il essayé de tendre la main à travers la sphère bleue pour les atteindre, espérant que par un prodige quelconque celle-ci s'ouvrît enfin ? Mais ses prières étaient restées vaines. Tout comme les soins qu'il avait tenté de prodiguer au chevalier de la Vierge.
Mis à part déchirer un morceau de sa tunique pour épancher le sang qui sourdait de la profonde coupure qui avait bien failli égorger Shaka en cisaillant son cou près de sa jugulaire, et veiller à l'étendre le plus confortablement possible pour éviter qu'il ne s'appuyât trop sur ses brûlures, que pouvait-il faire ?
Ses propres blessures se rappelaient sans cesse à son bon souvenir. Ses plaies à vif maintenaient son corps en souffrance, la peau calcinée de ses mains lui arrachait de véritables cris de détresse lorsqu'il devait s'en servir, et il possédait à peine suffisamment de cosmos pour se réchauffer la nuit.
Seul avantage du vent froid qui le faisait grelotter, il anesthésiait progressivement la douleur de ses membres écorchés, déchirés ou couverts de cloques là où le feu avait imprimé sa marque. À moins que ce ne fût l'épuisement et les prémices d'une fin annoncée qui se précisaient. En tant qu'ancien apprenti Cancer et résident du royaume d'Hadès, il n'avait pas côtoyé la mort sous toutes ses formes sans en reconnaître la danse séductrice.
Mi-sanglot, mi-gémissement, un profond soupir s'exhala de la gorge nouée de Sergueï. Le vent s'encaissait entre les premiers valons étagés en prenant de la vitesse, pour atteindre le haut plateau de leur prison. Implacable, le souffle gelé rabattit brusquement sa chevelure en arrière, découvrant son visage tuméfié.
La chair hérissée par le froid, il ne chercha pourtant pas à se dérober à cette caresse mortellement glacée. Épuisé et sans aucun espoir, il en appréciait même le pouvoir destructeur. Autant que son cœur lourd et son esprit embrouillé lui permettaient encore d'apprécier quelque chose. Un instant son regard se posa sur le vol d'un aigle qui, très haut, planait au-dessus d'eux. La liberté de l'oiseau majestueux renforça son accablement et de nouvelles larmes dévalèrent ses joues creuses.
Les yeux mi-clos, le chevalier de la Vierge observait l'enfant entre ses longs cils noirs. Il était si faible qu'il était dans l'incapacité complète de se servir de son cosmos. Le peu qu'il lui restait suffisait à peine à le maintenir en vie. Victime de multiples fractures, la douleur le cisaillait parfois si fort qu'elle lui amenait un goût de bile au fond de la gorge. Jamais depuis qu'on l'avait arraché à son Inde natale il ne s'était senti aussi vulnérable et démuni.
Le bouclier qu'il avait dressé lors de la déflagration pour les protéger avait anéanti ses dernières forces. Le peu d'énergie qui lui restait encore, il l'avait utilisé quand la chaleur de l'explosion menaçait de les réduire en cendre, pour créer cette sphère qui les avait instantanément exilés au sommet de cette montagne. Malheureusement, l'épuisement ne lui donnait plus aucun contrôle sur elle.
Il ignorait où ils étaient, et sa bulle protectrice les isolait de tout. Un résultat qu'il aurait trouvé cocasse en toute autre circonstance. Ils étaient vivants, mais sans secours et dans l'impossibilité de signaler leur position. Combien de temps résisteraient-ils encore ? Pragmatique, il songea que toute chose devait s'éteindre un jour. Il n'échappait pas à la règle. Mais il aurait aimé conserver un peu de pouvoir et de force pour infléchir le destin du petit garçon qui se mourait dans le désespoir devant lui.
Shaka avait compris la profondeur de la blessure qui rongeait l'âme de l'enfant lors de la réaction de celui-ci face au désastre qu'il venait de causer. En ne se protégeant pas contre les rayons dévastateurs qu'il avait lui-même suscités, alors qu'il en avait la possibilité, Sergueï avait clairement voulu périr. C'était paradoxalement ça qui avait décidé le chevalier de la Vierge à intervenir. Lui, qu'Athéna avait pourtant chargé d'éliminer le petit garçon à cet instant précis. En ce sens il avait ouvertement désobéi aux ordres de sa Déesse. Et il ne le regrettait pas, parce qu'il savait qu'il avait agi avec justice. Du moins voulait-il s'en persuader.
Déglutissant avec peine à cause de la plaie mal refermée de son cou, il se remémora la genèse des évènements.
Il y avait d'abord eu un flash d'énergie étrange. Cette manifestation d'aura bizarre provenait de la Seconde Prison, mais elle demeurait malaisée à localiser avec précision. Shaka avait dû user de son septième sens pour en remonter la source. Avec un peu de difficulté, il était arrivé à la situer là où un enchevêtrement de grottes inextricables décourageait souvent les plus aventureux d'y poser les pieds.
À n'en pas douter quelqu'un avait utilisé ce lieu isolé à son profit. Alertés, les Spectres de service s'étaient aussitôt mis en chasse. Mais ils ne possédaient pas un sens de la recherche aussi développé que lui, et ils erraient au hasard. Intrigué, Shaka avait tenu son propre cosmos en éveil en se gardant bien d'intervenir.
Ce flash s'était reproduit plus tard, avec la même acuité et au même endroit. Il utilisait une énergie à la fois familière et étrangère, comme si un élément des Enfers se conjuguait soudain avec un flux appartenant à un autre Sanctuaire. Ce qui logiquement s'inscrivait en tant qu'impossibilité. Shaka connaissait pourtant une personne susceptible de réaliser ce miracle, et contrairement aux Spectres, toujours incapables de repérer avec exactitude le lieu incriminé et qui s'égaillaient maintenant un peu partout, il s'était aussitôt concentré pour essayer d'identifier la trace de Sergueï.
Il n'avait eu aucun mal à la reconnaître et il avait ouvert les yeux de stupeur en distinguant celle de Camus et Milo intimement mêlée à la sienne. Qu'est-ce que le Scorpion faisait là ? Et surtout, comment interpréter la présence du Verseau ? Athéna avait-elle levé son interdiction, ou bien fallait-il s'attendre à ce qu'un nouveau drame s'abattît sur les deux amants terribles sous peu ?
Inquiets pour ses frères d'arme, il avait alors lâché la piste de Sergueï pour suivre la leur, chaotique et ténue. Les deux chevaliers jouaient une dangereuse partie de cache-cache avec des Sceptres de plus en plus nerveux. Ceux-ci étendaient maintenant leurs recherches à toutes les strates infernales. Apparemment l'alarme avait été donnée. Quelqu'un avait dénoncé les deux Ors.
En entendant Minos rabrouer Pharaon tout en lui reprochant ses dissimulations, Shaka avait en partie deviné ce qui s'était passé. D'une manière ou d'une autre l'Égyptien avait dû capturer le Scorpion et le Verseau s'était porté à son secours. Si le petit garçon était tombé sur son père, pas étonnant que son aura se soit déployée de façon si singulière, même si cela n'expliquait pas la manière dont il s'y était pris.
Shaka avait pisté avec angoisse la progression difficile de deux fugitifs, rageant de ne pouvoir leur prêter main-forte sans trahir sa propre mission. Accaparé par cette préoccupation, il n'avait remarqué l'arrivée de Sergueï sur le plateau désert où il méditait habituellement, que lorsque celui-ci avait brutalement déboulé en courant d'un chemin pentu derrière lui, pour s'arrêter à ras du précipice.
Sur le coup, Shaka avait craint qu'il ne s'y précipitât et il s'était relevé, prêt à bondir pour le retenir. En ce sens il servait également les desseins d'Athéna, qui visaient à n'éliminer Sergueï qu'une fois ce pour quoi il existait accomplit. Mais sur le moment, la Vierge n'avait pas réfléchi avec autant de cynisme. Un enfant semblait au bord du désespoir le plus grand, et il avait réagi comme tout témoin concerné l'aurait fait.
« Serguei ! »
Se retournant, le jeune Russe s'était récrié en tendant un bras aussi défensif qu'agressif devant lui.
« Non ! Ne m'approche pas ! »
Conscient de sa désorientation, de son chagrin, pour ne pas dire de son état de total affolement, Shaka s'était immobilisé. Soucieux, il avait alors usé d'un artifice peu ordinaire. Ouvrant les yeux, il avait plongé son regard bleu dans celui de son vis-à-vis en y inscrivant toute sa bonne volonté. Il agissait avec une douceur inusitée pour Sergueï, et cet élément parut capter le peu de lucidité qu'il restait à l'enfant.
Des larmes dévalant ses joues sales, celui-ci hoquetait sa peine sans discontinuer. Shaka nota sa tunique déchirée, ses longs cheveux emmêlés, les nombreuses éraflures qui parsemaient sa peau blanche. Il semblait venir d'essuyer un combat particulièrement difficile, mais malgré sa curiosité inquiète, l'Indien jugea maladroit de l'interroger sur ce nouveau mystère. À défaut de gagner sa confiance, il devait avant tout l'apaiser.
« Que se passe-t-il ? avait-il simplement demandé du ton le plus conciliant qu'il avait pu trouver.
─ Je… l'ai perdu. J'ai tout… détruit. Je…. Il… »
Étouffé par ses sanglots, le petit garçon avait fermé les yeux quelques instants, comme si soutenir le regard bienveillant de la Vierge lui pesait trop. Le temps d'exécuter un grand mouvement de tête de négation qui avait animé sa chevelure d'une danse endiablée. Il ne les avait rouverts que pour lui désigner Euridyce, qui en contrebas tournait vers eux un visage désolé, où on lisait toute la tendresse qu'elle portait au jeune apprenti Spectre, et le souci que lui causait son état.
« Il faut que tu la protèges. »
Shaka n'avait pas eu le temps de demander de quoi. Il n'avait posé les yeux qu'une ou deux secondes sur la forme frêle, mi-femme, mi-cône de pierre, mais sa distraction avait été suffisante pour que Sergueï en profitât pour déclencher un désastre. Lorsqu'il avait reporté son intérêt sur lui, il était déjà trop tard pour intervenir.
Exploitant son inattention, le petit garçon venait de dresser une solide barrière d'énergie devant lui, alimentée par la puissante aura collective dégagée par deux armures sur pieds qui avaient surgi derrière lui. Sans surprise l'Indien avait reconnu un Surplis, sans doute celui auquel l'enfant se destinait, et beaucoup plus intriguant, l'une des armures d'Argent d'Artémis, communément appelé Bois d'âme.
Un grand flash de lumière plus tard, celles-ci avaient été instantanément rejointes par quatre de leurs consœurs, toutes issues de Sanctuaire différent. Un peu ahuri, Shaka avait identifié une Écaille de Poséidon, une Musaline d'Apollon, un Tonitruant d'Ares, et beaucoup plus ennuyeux, la propre armure d'Or de Death Mask.
Alignées en demi-cercle autour de l'enfant, les six protections sacrées entraient rapidement en résonance, comme l'avaient fait leurs douze protections dorées devant le Mur des Lamentations. Sécurisé par cette étrange garde rapprochée, Sergueï ne s'occupait plus de lui. Bien campé sur ses jambes écartées, les bras en croix, la tête rejetée en arrière et les yeux grands ouverts, il semblait en proie à une sorte de transe qui s'accentuait au fur et à mesure que l'énergie dont l'alimentait ses gardiennes le nimbait d'un cocon immatériel, où s'entrechoquaient des gerbes lumineuses dorées, laiteuses, vertes, rouges, bleues et d'un violet très sombre.
La gorge sèche, Shaka devinait sans mal que les six armures le foudroieraient sans sommation s'il tentait d'intervenir. Il n'en avait d'ailleurs pas l'intention. Ils y étaient ! Quoi qu'il se fût précédemment passé, cela avait suffisamment déstabilisé l'enfant pour le pousser au pire. À n'en pas douter il allait utiliser son ultime pouvoir. Et jamais le chevalier de la Vierge ne s'était senti aussi mal à l'aise et embarrassé pour remplir une mission. L'acte accompli, il allait devoir éliminer le petit garçon, et cela le navrait.
Semblant reprendre pied avec la réalité, une fois encore le regard de Sergueï croisa le sien. Au-delà d'un profond chagrin, il n'y lut aucune révolte, mais une grande résignation qui affecta davantage Shaka.
« Protège Eurydice », lui cria pour la seconde fois le garçonnet, comme une ultime prière.
Inclinant la tête, il répondit favorablement à son désir. S'il n'y avait que cela pour lui faire plaisir. Les yeux toujours embués de larmes, Sergueï lui adressa alors l'esquisse d'un sourire. C'était le premier depuis qu'ils se côtoyaient aux Enfers, et devant le petit visage trop sérieux qui s'éclaira brièvement, le chevalier de la Vierge eut une pensée presque émue pour le Verseau.
Déterminé à en finir, l'enfant accorda enfin sa propre aura à celle des six armures pour façonner une sorte de boule d'énergie pure, si lumineuse, que Shaka dut refermer les paupières pour en contrer l'aveuglement.
Agissant en déployant tous ses sens de chevalier d'Or, la Vierge avait alors foncé sur Eurydice pour arracher celle-ci à son assise de pierre. Le cri de surprise et de douleur de cette dernière lui avait appris qu'incroyablement, le pilier minéral qui figurait le bas de son corps demeurait innervé. Mais il n'avait ni le temps de s'excuser ni celui de lui donner une explication. Il devait l'éloigner suffisamment rapidement pour la mettre à l'abri.
Autour de lui, les Spectres déployaient toujours leurs recherches. Apparemment très concerné par tout ce charivari, il aperçut Minos. Intrigué par le nouvel afflux d'énergie inconnu qui se concentrait maintenant massivement du côté de la Seconde Prison, le Griffon fronçait les sourcils sous une expression sévère. Il s'apprêtait visiblement à se rendre là où se tenait Sergueï.
Le chevalier estima que la présence du Juge serait des plus déplacée, voire dangereuse pour le bon déroulement des évènements en cours. Il le trouva d'autre part parfait pour s'acquitter de son problème imminent. S'approchant à vive allure, il déposa dans ses bras son précieux fardeau sans lui laisser le temps de protester.
« Il se prépare quelque chose. Mets-là en sécurité ! ».
Minos était un juge impitoyable, mais il n'abandonnerait jamais une âme innocente, et qui plus est en partie protégée par Hadès, à la furie d'un bouleversement de grande ampleur. Déjà, une vive lueur s'élevait du lieu que l'Indien quittait à peine, et après un fulgurant demi-tour, il était reparti d'où il venait, à la vitesse de la lumière. Il n'avait laissé au Griffon interloqué aucune chance d'engager le dialogue.
Malgré sa rapidité, Shaka était arrivé juste à temps avant l'explosion majeure. Toujours positionnées en totems vigilants, les armures continuaient de nourrir l'aura de Sergueï d'une source d'énergie qui paraissait inépuisable, et d'une puissance phénoménale. À présent, un large cercle de lumière s'ouvrait devant le petit Russe. Celui-ci concentrait en son centre un halo de matière noire dangereusement instable, qui tournoyait à grande vitesse sur lui-même.
La Vierge identifia aussitôt une sorte de porte dimensionnelle, dont les sceaux semblaient résider dans la fluorescence qui entourait le point le plus sombre. Derrière, il percevait la force d'une autre puissance gigantesque. Le tout lui donnait la certitude de la mise en marche d'une catastrophe à grande échelle, et il éprouvait un malaise de plus en plus grand à ne rien faire. Mais il ne devait pas intervenir. Pas encore.
Se tenant à l'écart, il tentait de percer à jour ce qui existait derrière cette porte. Et brusquement il frémit. Son instinct ne l'avait pas trompé. Athéna avait tort. Chaos ne surgirait pas de l'énorme faille interdimensionnelle en train de s'ouvrir. Sans le savoir, Sergueï appelait une autre divinité. Tout aussi ancienne et au pouvoir tout aussi grand. Capable des pires bouleversements, mais également inspiratrice de renouveau et d'une certaine harmonie. Après des millénaires d'un sommeil proche de l'oubli, il éveillait Gaïa. Et devant l'impensable, Shaka se sentait envahi par le doute.
Et puis brutalement, alors que la déchirure s'accentuait sur un monde si vieux que la plupart des Olympiens ignoraient eux-mêmes en quoi il consistait, tout se dérégla. Attentif à la moindre variation, le chevalier de la Vierge comprit avec effroi que la substance, pour l'heure immatérielle de la divinité primitive, était encore si profondément endormie, que tout en lui livrant un passage, Sergueï ne libérait en premier que ses rêves.
Ou plutôt les souvenirs diffus issus de son lourd sommeil. Des rémanences d'ébauches de monde plus ou moins anciennes, toutes installées sur des plans différents, qui normalement les délimitaient à ceux-ci. Sauf que dans le cas présent, la fuite de l'esprit à la dérive de la déesse primordiale donnait également aux créations bien réelles que recouvraient ses pensées, un pont inespéré sur leur propre monde.
Shaka comprit immédiatement le danger. Si les plus pacifiques ne leur porteraient sans doute pas plus qu'un regard curieux, les plus hostiles ne pouvaient qu'en profiter pour envahir ce nouveau territoire offert à leur convoitise. Le chevalier ressentait déjà plusieurs entités menaçantes, qui se pressaient pour forcer le passage. Une en particulier semblait en train d'écraser les autres pour s'assurer la suprématie sur la barbarie de la conquête : Kali la noire et ses troupes dévastatrices.
Que devait-il faire ? Intervenir au risque de ruiner les plans en partie faussés de sa Déesse, où laisser faire, avec celui de voir son nom et l'image de Bouddha à jamais associés à la plus grande destruction jamais organisée ?
La suite avait décidé pour lui. La déchirure apparaissant dans lumière s'était brusquement accentuée sous la pression exercée par la déité hindoue avide de mort et de sang, jusqu'à enfler comme une boursouflure, prête à crever telle une cloque putride. L'explosion avait aussitôt succédé. Énorme et dévastatrice. À ce moment précis il ne disposait que d'un millième de seconde pour se mettre à couvert. Et c'est là qu'il avait surpris l'attitude de Sergueï.
Sa silhouette trop mince se détachait en ombre chinoise sous l'éclat insoutenable du flash qui venait de se produire, attendant d'être avalée. Petite chose fragile et immobile dans la tempête, il n'avait pas l'ébauche d'un mouvement pour se préserver du déluge de feu qui grossissait démesurément, alors que dans leur fuite, les six éclairs de lumière qui stigmatisaient la débandade des armures, lui accordaient encore suffisamment de force pour se transporter à l'abri. Désespéré, l'enfant attendait que la mort le frappât à travers le monstre incandescent qu'il avait déclenché.
Shaka n'avait plus réfléchi. Il y avait quelque chose de si affligeant et de si injuste dans cette image qui s'abandonnait à son sort, qu'il avait agi en se laissant guider par un instinct qui s'alliait à sa conscience. Faisant fi de sa propre survie, le chevalier blond s'était lui-même précipité dans la tourmente pour saisir entre ses bras le petit Russe et le protéger de son cosmos. Mais la chaleur et le souffle de l'explosion menaçaient de tout emporter sur leur passage.
Malmené par un impact effroyable qui tordait ses os dans tous les sens et commençait de fondre sa chair, la Vierge était parvenu à mobiliser suffisamment d'énergie pour les expulser de ce mauvais pas en créant une sphère qui les avait transportés sur cette montagne. Il s'était réveillé quelques heures plus tard, souffrant de multiples blessures et de brûlures graves, épuisé et incapable de reprendre le contrôle de cet îlot qui les isolait de tout. Depuis, il attendait.
Shaka ne regrettait pas son geste, mais en observant Sergueï il en mesurait l'inutilité. Impuissant pour apaiser la douleur physique du petit garçon, il l'était encore plus face à son supplice moral, et cela le désolait profondément. Accaparé par ses démons intérieurs, Sergueï se détruisait lui-même. Insidieusement, son âme se désagrégeait, menaçant de transformer celle-ci en véritable âme en peine. De celles qui traînent un tourment trop lourd à porter pour l'éternité, et qui hurlent leur désespoir si fort qu'aucun mort ou vivant ne peut demeurer près d'elles sans sentir son propre cœur chavirer.
L'acte qu'il avait accompli le rongeait littéralement, et Shaka n'aimait pas le mal qu'il s'infligeait. Aussi grande fut la faute qu'il avait commise, aucun enfant ne méritait un tel sort. Mais peu habitué à parler aux plus jeunes, Shaka ne savait pas comment le soulager de son fardeau. Et cette incapacité l'armait de colère contre la stupidité du destin, et l'indifférence des Dieux.
Couché sur le côté depuis trop longtemps, il tenta de détendre ses muscles douloureux en changeant précautionneusement de position. Ses blessures étaient si nombreuses et importantes, qu'il ne put retenir un gémissement en s'allongeant sur le dos. Aussitôt Sergueï se retourna en essuyant ses larmes sur ce qu'il restait de la seule manche encore rattachée à sa tunique.
« Tu as mal ? » demanda-t-il en se rapprochant à quatre pattes.
C'était la première fois qu'il semblait s'intéresser à quelque chose depuis des heures, et Shaka prit sur lui pour le rassurer malgré sa gorge déchirée.
« Ne t'inquiète pas pour moi Sergueï, ça va aller. »
Mais prononcer ses paroles vaines ne faisait que l'enfoncer lui-même. Non, ça n'irait pas. Il était épuisé, blessé, frigorifié, et sans conteste trop mal en point pour espérer récupérer suffisamment de cosmos pour soulager leurs plaies avant que la mort ne le saisisse. Avoir réussi à arracher le petit garçon à un trépas certain, en l'entraînant à sa suite sur ce coin de terre inconnu, ne lui épargnerait pas une fin tout aussi prévisible. Et il n'avait même pas la consolation de se dire qu'il s'éteindrait dans la paix.
Si ses compagnons d'armes pouvaient le voir en ce moment, ils ne se priveraient sans doute pas de le juger sévèrement. Il était pathétique.
Ces réjouissantes pensées finirent par lui tirer une sorte de rire amer qui s'acheva dans une quinte de toux douloureuse. Pantelant, il ferma totalement les yeux. Il n'en fallut pas davantage pour raviver les larmes de Sergueï.
« Non, Shaka ! Reste avec moi ! Je suis désolé. C'est de ma faute. Pardon. »
La grande main fine du chevalier se replia sur l'une des plus petites qui se tendaient vers lui, pour interrompre cette litanie de misère. Aussitôt les doigts de l'enfant se crochetèrent aux siens malgré leurs brûlures, cherchant autant à lui insuffler un peu de force que quémandant de façon inconsciente du réconfort.
Rouvrant les yeux, Shaka plongea directement dans les iris ambrés pleins de larmes qui le surplombaient. Le visage défait et bleui de coups, le petit garçon présentait vraiment une piètre figure. La Vierge savait qu'il aurait dû le sermonner afin qu'il se reprît. Pour qu'il recouvrât un peu de vaillance et de fierté inhérente à leur condition de chevalier. Mais les pleurs que Sergueï versait pour lui l'émouvaient profondément.
« Ce n'est rien bonhomme, se contenta-t-il de dire. Promets-moi que tu vas essayer de survivre. Et que tu chercheras ensuite à retrouver ton ami le Verseau. Il t'aidera. »
Les sanglots du petit Russe redoublèrent.
« Je sais que c'est mon père, et il me déteste », coassa-t-il en baissant le nez.
Surpris par cette révélation, Shaka sentit sa compassion monter d'un cran. Tous étaient partis du principe que Sergueï ignorait sa filiation, ce qui indirectement leur facilitait les choses. Découvrir qu'il n'en était rien rendait la situation plus cruelle encore. Monopolisant ses dernières forces, le chevalier prit le visage de l'enfant en conque entre ses mains pour l'obliger à le regarder.
« Non, il t'aime au contraire. Il t'a toujours aimé et il ne t'a jamais oublié. Je n'ai jamais été très ami avec ton père, mais si une chose me semble évidente le concernant, c'est qu'il n'a jamais cessé de se soucier de toi. »
Les yeux de Sergueï ne quittaient pas les siens. Entre incrédulité et bonheur timide qui refusaient de s'exprimer, il l'écoutait avec une attention décuplée par l'envie d'obtenir enfin des réponses.
« Même quand je suis parti loin du Sanctuaire ? demanda-t-il d'une petite voix encore hésitante.
— Oui, même après ton départ. On ne lui a pas donné la possibilité de donner son avis. Encore moins celle de te revoir. Mais s'il avait eu le choix de te retenir, il l'aurait fait. N'en doute jamais. »
À l'ébauche d'un sourire incertain succéda un nouveau voile triste qui laissa le chevalier de la Vierge perplexe.
« Mais j'ai mal agi », s'expliqua maladroitement le petit garçon.
Se méprenant sur ses propos, Shaka tenta de minimiser son rôle dans la partie d'échecs engagée par Athéna.
« Tu n'as fait que réagir en exprimant une révolte et un chagrin auxquels t'ont acculé des adultes et une Déesse. Si je croyais en l'immuabilité de la destinée, je dirais que c'était ton destin. Et que tu ne pouvais pas y échapper. Mais même sans un carcan aussi rigide, n'importe qui aurait fini par craquer Sergueï. En ton for intérieur, tu sais que je t'ai moi-même manipulé. Tu n'as pas mal agi. Nous avons tous mal agi.
— Ce n'est pas ça ! se récria l'enfant en se mordant les lèvres de désespoir. J'ai dû le combattre. Et j'ai… J'ai… »
Shaka comprit alors que Sergueï se reprochait les évènements survenus entre les deux premiers flashs étranges qu'il avait identifiés, quand il se trouvait très probablement en compagnie du Scorpion et du Verseau.
« Ne me confie rien que tu pourrais un jour regretter, l'interrompit-il en posant un doigt léger sur les lèvres gercées et tremblantes de larmes retenues. C'est entre lui et toi. Mais le connaissant, je doute qu'il t'en veuille à ce point.
— Qu'est-ce que je peux faire pour qu'il me pardonne ?
— Demande-le-lui, tout simplement. »
Épuisé, Shaka relâcha la figure trop pâle, non sans accorder une caresse furtive à la joue écorchée qui se présenta au passage. Il aurait aimé avoir la force de parler davantage pour encourager Sergueï à s'accrocher à la vie, afin d'obtenir une discussion sérieuse avec le Verseau. Il ne pouvait faire plus. Il espérait simplement que ces mots seraient décisifs pour la survie de l'enfant.
« Shaka ! »
Le cri du petit Russe était un baume à la fois douloureux et apaisant, alors qu'il se sentait inexorablement glisser vers une inconscience dont il doutait cette fois-ci de revenir. Vaincu par la fatigue, il allait refermer les yeux, quand une voix, aussi douce qu'incontestablement âgée, s'éleva sur sa droite.
« Eh bien voilà une intéressante discussion, qui m'oblige à sortir un tant soit peu de la neutralité que je m'étais juré de garder à l'encontre de tous ceux qui n'œuvrent pas directement pour moi. Et tu vas en profiter chevalier. Je m'en voudrais de te séparer de l'affection que semble te porter cet enfant. Je gage qu'une collaboration future entre vous deux sera des plus fructueuses. »
La surprise de cette intervention pour le moins inattendue força la Vierge à conserver les yeux ouverts, tandis que précautionneusement il basculait la tête sur le côté en direction de cette voix. Et ce qu'il vit le sidéra.
Un bâton noueux en guise de canne à la main, une vieille femme au corps courbé par les ans se dressait à quelques pas devant eux. Peu épaisse, elle semblait d'autant plus fragile sous le vent qui agitait ses vêtements. Elle portait une robe blanche, qui ressemblait étonnamment à un habit antique, ajusté à sa taille étroite par une large ceinture de métal ouvragé. Aucun autre ornement ne la paraît. Une simple peau de bête jetée sur ses épaules la protégeait du froid. Sa longue chevelure de neige retenue en une lourde tresse dans le dos redonnait à son visage fripé une sorte de joliesse qu'éclairaient deux grands yeux verts d'un éclat incroyablement jeune. Un sourire léger inscrit sur ses lèvres minces, elle posait sur les deux naufragés de la montagne un regard bienveillant.
Tout aussi effaré, Sergueï demeurait la bouche entrouverte sur une exclamation de surprise silencieuse. Il fixait cette invraisemblable apparition sans animosité, mais avec une méfiance qui l'amenait à froncer ses fins sourcils, comme s'il voulait la mettre en garde de ne pas s'aviser de toucher au chevalier allongé devant lui. Face à tant de bravoure, née d'une véritable sollicitude inquiète, la vieille femme ne put retenir un petit rire amusé.
« Allons, ne me regarde pas comme si j'allais dévorer tout cru cet homme, le rabroua-t-elle gentiment. Je suis là pour toi. Parce que la peine que tu t'infliges a fini par perturber suffisamment mon sommeil. Contrairement à ce que tu crois, tu n'as pas mal agi. Bien au contraire. Et dans un sens, c'est aussi ton attitude qui me pousse à venir également en aide à ton ami.
— Qui êtes-vous ? osa enfin demander le garçonnet sans pour autant baisser sa garde.
— On me connaît sous plusieurs noms, répondit la vieille femme en franchissant la distance qui les séparait en petites enjambées, que son âge affiché rendait prudentes. Mais pour toi et tous ceux de ce Monde, je suis Gaïa.
— La mère de toutes créations », murmura Shaka, en ne pouvant détacher les yeux de la déesse, qui même courbée sur son bâton conservait une réelle majesté.
Aussitôt, le regard vert émeraude se posa sur lui en pétillant de malice.
« Tu me surestimes chevalier. Mes égaux et mes descendants en comptent tout de même un certain nombre. Mais j'aime à croire que ma volonté prédomine quelque part. Et j'apprécie ton respect.
— Alors, accordez-moi une faveur. Prenez soin de cet enfant. Même inconsciemment il n'a fait que vous servir. Il n'a pas mérité un tel sort. »
Sans cesser de sourire, Gaïa s'agenouilla à ses côtés, avec un manque de souplesse si évident, qu'il amena une question spontanée de la part de Sergueï, qui la dévisageait toujours sans la moindre retenue.
« Pourquoi êtes-vous aussi vieille ? »
Outré par tant de liberté, Shaka trouva en lui suffisamment de force pour le foudroyer d'un regard sévère.
« Sergueï ! »
Mais Gaïa eut un geste apaisant.
« Non, laisse-le. Ce n'est qu'un enfant. Il n'y a aucune irrévérence dans sa question, et sa curiosité ne me froisse pas. Elle est bien naturelle au contraire. Sache que je m'accorde toujours à l'état du monde où j'apparais, poursuivit-elle en s'adressant cette fois-ci à Sergueï. Celui-ci est encore jeune, mais les guerres et le manque de mesure des mortelles en ont fait ce que tu vois de moi. Si je suis là, c'est aussi pour le régénérer.
Sa détermination tranquille fit voler en éclat les derniers espoirs de Shaka.
« Vous n'allez pas refermer le passage derrière vous, n'est-ce pas ? manifesta-t-il tout haut sa désillusion.
— Non, lui confirma Gaïa avec autant de détachement que s'ils étaient en train de boire une tasse de thé. Mais si Kali a pour l'instant pris la tête des opérations et qu'elle est en passe de pactiser avec Ahirman (1), rien n'interdit à ton Bouddha d'intervenir. Kali voudra lui faire avaler son acte de naissance et son pacifisme avec, mais Ahirman a toujours aimé la rhétorique.
— Diviser pour mieux régner, murmura Shaka en entrevoyant déjà un moyen de contre-attaque efficace. Mais je croyais que vous désiriez rester neutre ?
— Je maintiens simplement la porte ouverte, répondit Gaïa avec un haussement d'épaules indifférent. Je n'inviterai ni ne favoriserai personne. Tout au moins, pas tant que n'apparaîtra pas clairement un camp vainqueur. À vous de vous en dépatouiller ensuite pour construire le monde futur qui accueillera vos enfants. Mais tu es suffisamment malin pour avoir pensé à ce genre de stratégie, et je ne doute pas que certains de tes frères d'armes le soient aussi. Je ne fais qu'émettre une évidence. Et je ne discuterai plus de mon implication qu'avec la gardienne de ton Sanctuaire. »
Son ton cordial s'alliait à une fermeté qui excluait toute poursuite sur le sujet.
« Vous allez aider Sergueï à sortir de ce piège ? demanda encore Shaka d'une voix faible.
— Oui, le conforta Gaïa. Mais tu ne mourras pas chevalier de la Vierge. »
Passant une main douce sur son front brûlant, elle poursuivit :
« Tu devrais d'ailleurs sentir que malgré ton épuisement, ton, corps puise une énergie spéciale qui te permet de survivre.
— Votre aura, hasarda-t-il.
— Non, je n'y suis pour rien. J'ai beau avoir de grands pouvoirs, je ne possède aucune aptitude pour soigner les êtres humains. Et je ne compte pas en acquérir. Votre race mortelle n'a jamais été ma priorité. Tu as simplement précédemment accompli quelque chose qui te met à l'abri d'une mort ordinaire. Tu es devenu encore plus difficile à emmener par mon amie la Faucheuse. C'est vrai que si personne ne vous retrouvait, tu finirais par doucement t'éteindre, car tu n'es malgré tout pas immortel. Mais contrairement à ce que tu crois, tu résisterais finalement plus longtemps que cet enfant, qui porte pourtant en lui les fragments d'un pouvoir peu commun. Ou que certains de tes frères d'armes », termina-t-elle comme par mégarde.
Trop fatigué pour répliquer, Shaka comprit la mise en garde implicite, et il se promit de ne pas oublier ce constat étrange. Que voulait-elle dire ? Parlait-elle de la différence intrinsèque qui existait entre les grades de chevalerie, ou d'un autre élément, infiniment plus dommageable ?
L'insistance du regard vert qui le scrutait le faisait pencher pour la seconde solution, et il eut soudain la conviction dérangeante qu'elle mettait en cause la hiérarchie des Ors eux-mêmes. Il se doutait que l'interroger ne servirait à rien, et il était d'ailleurs trop épuisé pour cela, mais s'il survivait, il faudrait qu'il creusât sérieusement la question.
Apparemment satisfaite, Gaïa détourna les yeux pour les porter avec une bonté compatissante sur Sergueï. L'expression toujours aussi tendue de celui-ci à son égard la renseignait amplement sur le mal qu'éprouvait le petit garçon à accorder dorénavant sa confiance à qui que ce fût et elle lui parla d'une voix douce.
« Je n'ai aucun pouvoir sur les humains ordinaires, mais toi, tu n'as rien d'ordinaire, et je peux atteindre les points qui te mettent à part pour essayer de soulager tes blessures. »
Aussitôt, un souffle d'air doux se mit à tourbillonner autour de Sergueï, l'enveloppant de la tête au pied d'un touché léger. Saisi par la brutalité de cette intervention, l'enfant eut d'abord un hoquet de surprise, vite transformé en gémissement étouffé de bien-être. Bien que son front plissé trahît sa circonspection, il ne cherchait pas à s'y soustraire. La douleur refluait rapidement alors que ses chairs refermaient leurs plaies et soignaient leurs brûlures. Les marques de coups s'estompaient et les griffures disparaissaient.
Cet exercice de guérison ne dura que quelques secondes, mais lorsque Gaïa interrompit de le baigner de son esprit divin, sa peau laiteuse ne conservait plus que les traces de quelques minces cicatrices, qui son propre cosmos effacerait sans difficulté dès qu'il se régénérerait. Ne subsistait plus que son état d'épuisement, contre lequel la déesse semblait impuissante, bien plus gérable néanmoins depuis que le poids de la douleur présent dans chaque geste lui était ôté.
Souffrant le martyre, Shaka avait assisté à ce prodige avec un intérêt un peu déçu de ne pouvoir le partager. Il ne mettait cependant pas la parole de Gaïa en doute. Elle n'était intervenue pour Sergueï que parce qu'elle le pouvait. Ce qui renforçait le mystère du petit garçon, ou plutôt de la « monstruosité » qu'il personnifiait. Que possédait-il donc de si singulier par rapport aux autres mortels ?
Incrédule, l'enfant se regardait maintenant sous toutes les coutures, visiblement heureux de pouvoir se mouvoir avec plus de facilité. Après une dernière inspection de ses mains débarrassées de leurs si invalidantes brûlures, il releva les yeux sur sa bienfaitrice.
« Merci, murmura-t-il sans pour autant perdre son expression de petit chat sur la défensive.
— Tu ne dois pas me craindre, tenta-t-elle de le rassurer sans s'offusquer de sa méfiance. En m'éveillant, tu t'es aussi libéré de tout engagement envers les six autres Sanctuaires olympiens. Dorénavant, tu m'appartiens. Et personne ne portera la main sur toi sans me rendre directement des comptes. Je ne vais pas te promettre que ta vie sera facile, mais elle obéira à des règles qui devraient mieux te plaire. J'ai une mission très spéciale à te confier. Mais pour ça, il faut d'abord que tu recouvres tes forces. Je vais vous ramener. »
Elle se relevait lentement, semblant grandir au fur et à mesure qu'elle prenait appui sur son bâton tordu lorsque, contre toute attente, le petit Russe se récria en secouant vivement la tête, des larmes à nouveau plein les yeux.
« Non ! je ne veux pas retourner chez Hadès. »
Surprise, elle interrompit le geste qu'elle amorçait pour les extraire de la Sphère bleue.
« Mais qui te dit que je veuille te ramener chez Hadès ? Malgré ses millénaires, mon petit-fils ne te mérite pas. Pour votre bien à tous les deux il est important que vous trouviez un endroit de repos, et que ton ami reçoive rapidement des soins dans les meilleures conditions. De plus, il me tarde de rencontrer ma si imprudente arrière-petite-fille. »
Maîtrisant à grand peine son émotion, Sergueï réalisait soudain que son vœu le plus cher était sur le point de se concrétiser. Et cela le terrorisait. Parce qu'il était conscient qu'il ne pourrait jamais effacer son incursion sur le Sanctuaire d'Artémis, le combat qu'il avait mené, et l'acte abominable qu'il avait été obligé d'accomplir pour sauver la vie de son père. Témoin de son déchirement, Shaka aurait voulu le réconforter, mais épuisé par son conciliabule précédent tout juste put-il frôler l'une des mains de l'enfant du bout des doigts. Le cœur battant à tout rompre, ce dernier n'y prit même pas garde.
« Vous allez nous transporter en Grèce ? Au Sanctuaire ? » demanda-t-il d'une voix inquiète où perçait son affolement.
— Oui. Cela te pose-t-il un problème ? l'interrogea la déesse en devinant très bien ce qui le perturbait.
— Non », bredouilla piteusement Sergueï en baissant le nez pour camoufler son mensonge.
Attendrie, Gaïa lui accorda quelques instants pour se ressaisir. Mais ravagé par l'idée d'être confronté si vite au Verseau, le petit garçon cherchait désespérément une échappatoire.
« Lorsque j'irai mieux, vous m'emmènerez ensuite avec vous ? » s'enquit-il en relevant soudain sur elle des yeux suppliants.
Gaïa eut un sourire apaisant. Commençait-elle à l'apprivoiser ? Mais il n'entrait pas dans ses intentions de se charger d'un enfant aussi jeune. La place qu'elle lui destinait demandait d'autre part une éducation spéciale, et le Sanctuaire de son arrière-petite-fille comptait quelques maîtres taillés sur mesure pour cela. Se confronter à ses peurs et affronter la responsabilité de ses actes l'aideraient en outre à se préparer à son futur rôle.
« Il n'est pas d'évènement irrémédiable qu'une personne de valeur ne puisse surmonter Sergueï. Je sais très bien ce qui t'effraie. Tu es brave et plein de promesses. Mais malgré toutes tes qualités et la particularité qui fait de toi ce que tu es, tu restes un enfant. Qui a besoin de grandir et d'apprendre. Tu seras beaucoup mieux au Sanctuaire durant quelque temps encore. Et cela quelle que soit l'égide de celui qui te prendra sous son aile pour s'occuper de toi dans la vie courante. Je tiens d'autre part à ce qu'Athéna accepte de te reconnaître pour ce que tu es vraiment, acheva-t-elle d'un ton qui n'admettait plus aucune remarque. Allons-y à présent. »
À ces mots la sphère bleue disparut instantanément, ainsi que tous ceux qui étaient à l'intérieur.
(1) - Ahirman était un dieu perse qui représentait le Mal, mais aussi la Nuit, les deux étant assimilés au même postulat négatif, et opposés au Bien lié au Jour, personnifié par Ormuzd.
