Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Guest (de passage) : Merci pour cette appréciation plus que positive de mon histoire. Concernant Sergueï tu vas pouvoir enfin découvrir qui il est vraiment à travers ce nouveau chapitre. C'est vrai que je n'ai pas été tendre avec lui, mais je pense pas lui avoir réservé un destin différent de celui mis en place par Kurumada pour la plupart des apprentis dans le manga original. C'est très brutal et assez gore ce qui arrive aux petits bouts de choux dans la vidéo ou sur le papier. Bon, j'avoue que j'ai poussé le bouchon assez loin dans le chapitre 58. Néanmoins le fait que les chevaliers d'Athéna cautionnent me paraît logique avec le canon. Ne pas oublier qu'eux-mêmes sont passés par les griffes de cette machine à broyer alors qu'ils étaient des enfants. Camus et Milo par exemple sont censés avoir obtenus leurs armures à 8 ans. Alors certes, dans ma fanfic ils ont eu le temps de prendre du recul et surtout de comprendre que les valeurs qu'ils incarnaient ne cadraient pas toujours parfaitement avec leur réalité, mais ils n'en restent pas moins des guerriers dévoués à une cause, et surtout conditionnés. Ceci étant, la fin de cette histoire te prouve néanmoins qu'ils sont tout de même capables de rejeter ce qui leur semble vraiment trop inique. Ce qui est le cas entre autres de Shaka qui vient de sauver Sergueï alors qu'il devait l'éliminer . Me reste à te souhaiter une bonne lecture. Bises.
Guest (M) : A moi de te remercier pour apprécier autant cette histoire. C'est précieux de le savoir pour un auteur, et c'est un plaisir que de découvrir que cette fanfic te donne autant de plaisir à la lecture que celui que j'ai eu à l'écrire. En espérant te tenir toujours autant en haleine par cette suite, je t'en souhaite une bonne lecture. Bise.
Résumé : Prisonnier de la Sphère créée par Shaka pour les protéger de la déflagration survenue aux Enfers, Sergueï se désespère. Il regrette son geste et est persuadé d'avoir définitivement ruiné ses chances de se rapprocher un jour de Camus. Affamé et blessé, il n'attend plus que la mort. Également gravement blessé, Shaka se remémore la genèse des événements qui les ont amenés là, avant de tenter de redonner un peu d'espoir à l'enfant. Épuisé, le chevalier se sent partir, lorsque survient Gaïa, que le chagrin de Sergueï a totalement tirée de son sommeil. Après avoir soigné le petit garçon et exposé succinctement sa vision des choses à Shaka, elle décide de les ramener tous les deux au Sanctuaire, au grand affolement de Sergueï qui redoute de se retrouver en face du Verseau après les actes qu'il a commis.
Note : Ce chapitre est assez long et il exploite trois éléments différents de l'histoire. Vous trouverez entre autres ici la réponse à l'énigme « monstruosité ». Je vais vous révéler qui est, ou plutôt, qui aurait dû être Sergueï. Accrochez-vous bien parce que le concept est un peu tordu ^^. En fait, je me suis servie d'une véritable prophétie faite à Zeus, que j'ai ensuite arrangée à ma sauce. Car oui, Athéna représentait bien une épée de Damoclès au-dessus de la tête de son père. Quand on sait comment elle est née, c'est d'ailleurs assez savoureux. Lisez mes notes de fins, et vous comprendrez que cette fanfiction se rattache directement à une vieille légende de la mythologie.
CHAPITRE 22 : LE DESTIN D'ATHÉNA
Le manque de main-d'œuvre se faisant toujours cruellement sentir et Dohko était d'astreinte du côté des docks ce jour-là. Après une semaine de pluie quasi ininterrompue, un rayon de soleil réchauffait un peu cette froide matinée d'automne et il prenait plaisir à rejoindre son poste en longeant la côte. La lumière adoucissait la ligne sinueuse des rochers encombrant le rivage, la mer apaisée retrouvait des tons pastel, en accord avec son moutonnement sur lequel jouaient les mouettes.
Profitant de l'accalmie, les pêcheurs de Rodorio avaient sorti leurs petites embarcations pour dérouler leurs filets à quelques encablures. Une image aussi tranquille que trompeuse, mais dont le chevalier de la Balance ne voulut retenir que la beauté sereine. De quoi distraire un instant son esprit des multiples soucis qui l'assaillaient depuis la venue d'Hadès.
Malgré la jeunesse mensongère affichée par son corps, son amitié avec Shion et le cumul de ses années d'expérience, l'amenaient souvent à collaborer avec ce dernier. À l'exemple de Saga, qui par choix se cantonnait davantage à tout ce qui touchait l'administratif, il bénéficiait d'un regard d'ensemble sur la bonne marche du Sanctuaire. Par contrecoup, il en mesurait aussi plus facilement les problèmes, et il en connaissait un certain nombre des secrets.
Ce qui agitait son humeur ce matin-là n'était pourtant pas à proprement parlé confidentiel. Tout le monde s'inquiétait de l'avancée des troupes de Kali aux Enfers. Malgré une contre-offensive valeureuse des Spectres, celles-ci continuaient de s'incruster comme une invasion de sauterelles. Or, il était bien connu que les sauterelles migraient lorsqu'elles n'avaient plus rien à se mettre sous les mandibules.
Si le retour d'Hadès, à la tête des quelques hommes de bonne volonté qui lui restait, ne parvenait pas à endiguer la fureur de la déesse étrangère, il paraissait de plus en plus évident que le Sanctuaire serait bientôt le second point d'incursion de l'armée dévastatrice.
En Asie, les nouvelles étaient également mauvaises. Non seulement, les adeptes sanguinaires de Kali se multipliaient en Inde, réveillant une nouvelle ère de terreur autour de ses temples jusqu'à il y a peu vides, mais une autre force ténébreuse, infiniment plus glauque, semblait se mettre en marche en Iran, sur les lieux où jadis s'étendait le royaume de l'ancienne Perse. Si les deux parvenaient à s'entendre pour œuvrer de concert, ils auraient beaucoup de mal à contrer leur puissance.
Sans attendre le retour d'Aphrodite, Athéna avait fini par ordonner à Mü et à Saga de se rendre à Asgard, où la situation menaçait d'échapper aux guerriers de Bleu Graad. Avec un peu de chance, les deux Ors les aideraient à colmater la brèche rapidement. Une fois la première vague de leurs ennemis repoussés, Hilda de Polaris disposerait alors de suffisamment de pouvoir pour sceller le passage par lequel les hordes de Kali tentaient de s'infiltrer.
Il fallait absolument qu'il en fût ainsi. Si ce point névralgique tombait, c'était par contrecoup immanquablement une invasion presque instantanée de la Terre à laquelle ils se heurteraient. Et lorsqu'il passait en revue l'état de leurs propres troupes, Dohko n'était pas sûr qu'ils feraient le poids pour l'écraser. Même en rapatriant d'urgence les différents chevaliers qui se démenaient sous d'autres horizons.
Hadès avait perdu une partie de ses Spectres, et les quatre-vingt-huit armures d'Athéna étaient loin de posséder toutes un porteur. Ses Ors lui avaient certes été rendus six ans plus tôt, mais les accords divins avaient exclu d'un retour à la vie les Bronzes, les Argents, ou même les gardes tombés durant la Guerre Sainte. Les apprentis qu'ils formaient promettaient pour la plupart d'obtenir une armure, cependant rares étaient ceux qui l'avaient déjà revêtue, et accélérer les enseignements pouvait se révéler aussi improductif que dangereux.
Apprendre à maîtriser un cosmos demandait un minimum de temps. Mal dégrossi, si un apprenti tentait sa chance auprès d'une armure et ne parvenait ni à la séduire ni à la vaincre, il se verrait ensuite définitivement refusé par celle-ci. Et il faudrait alors tout recommencer à zéro en cherchant de nouveaux potentiels candidats.
Si les Ors de cette génération et quelques autres étaient arrivés à contrôler leur cosmos aussi jeunes, c'était essentiellement parce que la conjoncture s'y prêtait. Contrairement aux années précédant le cycle des affrontements olympiens, le miracle des promotions rapides manipulé par les dieux eux-mêmes ne jouait plus. Et Dohko en soupira de déception.
La visite d'Hadès remontait maintenant à une semaine, et après réflexion, plusieurs autres chevaliers avaient décidé de lui prêter main-forte. Parmi ceux-ci figurait Aldébaran, qui avait demandé à Shion l'autorisation de réunir tous les Ors restant au Sanctuaire avant son départ. L'ancien Bélier avait accédé à son souhait sans sourcilier, et avant de se fondre dans le passage ouvert pour l'occasion par Saga, le Brésilien leur avait solennellement confié sa compagne Mélina et sa petite fille Maevane. Tous avaient juré de prendre soin de sa famille, avant de se retrouver tour à tour écrasés entre les grosses pattes du second gardien qui maîtrisait mal une émotion inhabituelle.
Dohko se souvenait de cette scène avec un malaise persistant. Aux yeux de la majorité, l'attitude du chevalier du Taureau était passée pour un débordement affectif peiné de quitter les siens, auquel se couplait un remerciement maladroit et reconnaissant pour ceux qui acceptaient de prendre la relève auprès de sa femme et de sa fille. Mais aussi bien gardé avait-il essayé de conserver la singularité de Mélina, Shion avait fini par percer à jour les dispositions exceptionnelles de voyance de la jeune femme.
Une arme à double tranchant pour qui s'intéressait de trop prêt à ces choses. Depuis des années Aldébaran veillait à préserver le secret de sa compagne et celle-ci n'avait jamais cherché à jouer les Cassandre parmi eux. Prudent, Shion avait néanmoins mis Dohko dans la confidence en lui demandant de surveiller discrètement les agissements de la conjointe du Brésilien. Davantage dans le souci de la protéger que par méfiance invétérée.
Le chevalier de la Balance avait ainsi découvert que la plupart du temps, Mélina n'avait aucun souvenir précis de ses prédictions et que celles-ci ne touchaient que des sujets mineurs. Mais elle avait aussi des sortes de révélations divines bien plus dérangeantes, dont elle se rappelait parfois certains éléments pour le moins ennuyeux. L'air de rien, si ce n'était celui de ne sembler se préoccuper que du sort de son frère d'armes, Dohko avait discrètement interrogé Aldébaran sur la raison de son départ, tandis que Shion se chargeait de réunir les autres au Palais suivant son souhait.
« Contenir l'invasion de Kali loin de notre monde évitera une guerre coûteuse en vies humaines innocentes, avait logiquement répondu le Brésilien. Le Sanctuaire s'en trouvera d'autre part épargné. Et puis, Hadès sert avant tout les âmes des mortels. Nous ne pouvons pas minimiser le problème que représente la désorganisation de son royaume. »
Dohko allait s'incliner sous cette avalanche de bonnes raisons, lorsque le Taureau avait ajouté comme par inadvertance.
« Sans compter ceux des nôtres qui se sont engagés sans véritablement prendre toute la mesure de leur décision.
— Tu penses à Aioros ? s'était alors enquis le Chinois, qui comme tout le monde avait été surpris par la rapidité du départ, pour ne pas dire de la fuite, du Sagittaire.
— Non, avait répliqué Aldébaran d'un air sombre, en refusant de croiser son regard. Aioros n'a rien à craindre à mon avis. Enfin, pas tant qu'il ne se mettra pas sciemment en danger. Après ce qui lui est arrivé, c'est un chevalier d'Or d'exception, et s'il s'y prend bien, il est capable de survivre aux combats les plus rudes. Mais j'aimerais être certain qu'Aphrodite et Shura font attention à eux. »
L'information avait désagréablement interpellé Dokho. Pourquoi Aldébaran se préoccupait-il plus d'Aphodite et de Shura que d'Aioros ? Il n'entrait pourtant pas dans son caractère de faire du favoritisme. Généreux et prompt à donner de sa personne, il venait en aide à tout le monde. Mélina l'aurait-elle averti d'un danger ? Mais l'interroger davantage, c'était lui révéler qu'il espionnait depuis plusieurs mois sa compagne, élément qui ne l'aurait pas mis dans les meilleures dispositions pour le renseigner.
Il s'était donc abstenu, en décidant de creuser lui-même la question. Grâce à l'intervention de Shun, leur quartier général recueillait plus facilement quelques nouvelles sur l'avancée de la contre-offensive des troupes infernales. Peu réjouissante, mais pas désespérée. Dans la mesure du possible Andromède les tenait également informés de la condition des leurs. Jusqu'à présent, tout allait bien.
Sur un autre front, après un conciliabule de plus de deux jours sur l'Olympe, Athéna avait obtenu que Poséidon vît les sceaux qui le maintenaient prisonnier brisés. Si dans un premier temps le Dieu des Mers et des Océans avait été très amusé de devoir sa liberté anticipée à sa nièce, le compte-rendu catastrophique de la situation l'avait immédiatement poussé à regagner son domaine sous-marin.
Réquisitionnant une nouvelle fois le corps de Julian Solo, qui sous la garde de son fidèle Sorrente séjournait déjà dans son Palais, il avait eu la surprise de se retrouver affublé d'un Sceptre renommé et du traître qui l'avait si détestablement joué lors de sa dernière incarnation. Après des présentations plutôt froides avec Rhadamanthe et des retrouvailles un peu houleuses avec Kanon, il composait depuis avec un royaume quasiment en ruine et une majorité d'Écailles orphelines de porteurs.
Le domaine d'Hadès ne brillait guère actuellement, mais s'il existait un maillon faible, c'était bien le Sanctuaire sous-marin. Poséidon l'avait d'ailleurs fort bien compris, en acceptant de museler sa fierté pour collaborer avec Rhadamante et Kanon, dont il venait de faire ses deux bras droits. Et pendant ce temps, le Sanctuaire d'Athéna souffrait de la perte d'Angelo et de Shaka, deux de ses chevaliers les plus aptes à espionner les avancées ou les singularités de l'ennemi.
Alors qu'il empruntait le chemin qui longeait la plage où abordaient généralement les étrangers, Dohko marqua soudain un arrêt brutal. Absorbé par ses réflexions, pour un peu il n'aurait pas pris garde aux grands gestes de bras presque désespérés que lui adressait le passeur en contrebas.
L'homme se tenait sur le ponton d'accostage, devant une femme visiblement âgée qui s'appuyait sur un bâton. Tous les deux restaient auprès de l'embarcation solidement amarrée, à l'intérieur de laquelle la Balance distinguait la silhouette d'un enfant très mince. Celui-ci se penchait vers l'avant, apparemment accaparé par quelque chose. Ses longs cheveux brun roux cachaient son visage, mais il semblait s'adresser à une troisième personne, vraisemblablement allongée au fond de la barque.
Voilà qui était étrange. Toute arrivée était généralement planifiée, et si certaines demeuraient secrètes au plus grand nombre, il existait toujours au moins un membre du Sanctuaire pour réceptionner les nouveaux venus. Dans le pire des cas, un accostage inattendu suscitait une alarme particulière à travers le sceau qui protégeait l'île, avertissant le premier chevalier qui passait à proximité de la matérialisation de présences suspectes.
Là, non seulement Dohko se sentait incapable d'identifier ces intrus, mais il avait beau tendre son cosmos, il ne parvenait même pas à en distinguer l'aura. C'était comme si les arrivants bénéficiaient d'un ticket d'invisibilité absolu. Or, même l'humain le plus ordinaire disposait d'une empreinte minimale. Intrigué, il contacta Shion par télépathie, tandis qu'il obliquait vers la plage pour se rapprocher du groupe.
« Tu attends de la visite ?
— Non pourquoi ?
— Parce que nous avons des invités surprises. »
Le mutisme de son interlocuteur lui apprit que celui-ci déployait à son tour son cosmos pour venir juger de lui-même. Et les secondes qui s'écoulaient dans un silence inaccoutumé entre eux prouvaient qu'il s'y cassait également les dents.
La femme aux longs cheveux blancs coiffés d'une tresse ne paraissait pourtant nullement hostile. Son aspect fragile la rendait même insignifiante. Mais l'expérience avait enseigné à Dohko à se méfier des apparences, et il préféra s'engager sur le ponton de bois de façon circonspecte. Immobile et courbée sur son bâton derrière le passeur, elle le regardait arriver sans la moindre appréhension, une sorte de bienveillance amusée au fond de ses grands yeux verts, à l'éclat étonnamment vif pour une personne de cet âge. L'homme par contre avait l'air des plus agité.
« Je ne sais pas ce qu'y s'est passé, s'expliqua-t-il dès que Dohko fut suffisamment proche pour l'écouter. J'allais pour traverser, et tout à coup : pouf ! Ils sont apparus comme par magie. Je sais que j'aurais dû les ramener manu militari de l'autre côté, elle et le gamin, mais je crois que cette femme vient de sauver la vie de l'un des vôtres. »
Terminant de s'excuser, il s'écarta pour donner un meilleur angle de vu sur son embarcation au chevalier de la Balance.
Partagé entre la joie et l'incrédulité, Doko écarquilla les yeux. Toujours assis dans la barque, l'enfant avait relevé vers lui son visage, et il était suffisamment proche pour découvrir qui se trouvait allongé à ses pieds.
« Je te crois, rassura-t-il le passeur. Tu ne seras pas inquiété. Laisse-nous à présent. »
Sans demander son reste, l'homme sauta sur le sable pour s'éloigner rapidement, non sans jeter un dernier regard méfiant à l'ancêtre qu'il soupçonnait d'être la clé de ce mystère. Il avait pourtant l'habitude de convoyer des êtres étranges, mais cette femme était nettement trop incompréhensible pour lui. Nullement agacée par son attitude, celle-ci répondit à son expression suspicieuse en saluant son départ d'un petit signe de tête amical.
À présent convaincu que l'inconnue ne leur voulait aucun mal, Dohko la dépassa à grandes enjambées pour rejoindre l'embarcation. Le chevalier étendu semblait gravement blessé, et le regard apeuré de l'enfant réclamait quelques paroles de réconfort. Il se hâtait en demeurant attentif à la moindre fluctuation autour de lui, et alors qu'il passait près de l'étrangère, il eut la nette impression que la bulle de discrétion qui les isolait se relâchait.
« Tu sens ce que je vois ? » interrogea-t-il mentalement son vieil ami.
Aussitôt il perçut le soulagement heureux de Shion.
« Oui, il semblerait que nous venions de retrouver Shaka. Et le petit Sergueï l'accompagne. C'est une bonne surprise. Mais qui est cette vieille femme qui paraît veiller sur eux ? »
La réponse leur parvint alors avec une force inattendue de la part d'une personne aussi âgée.
« Je suis Gaïa, et j'aimerais que vous informiez Athéna de ma venue. »
Elle avait sciemment utilisé la parole et la télépathie à grande échelle, et tout ceux qui possédaient un cosmos sur l'île furent averti. Le branle-bas de combat qui suivit fut général. L'affolement aussi.
Saisie par l'imprévisibilité de sa parente, Athéna ramena l'ordre en intimant à chacun de continuer de vaquer à ses occupations. Elle ne tenait pas à ce que tout son Sanctuaire assistât à ce qui risquait fort de se transformer en volée de bois vert pour elle. Néanmoins elle demanda aux quelques Ors qui demeuraient sur place de la rejoindre. Recevoir Gaïa s'apparentait à un honneur, et un minimum de décorum s'imposait. Même si les explications à venir risquaient de lui voir sacrifier un peu de son orgueil divin.
Athéna redoutait surtout que leur confrontation entraînât la divulgation de son dernier secret, qui n'était pas le moindre. En pensant agir au mieux pour préserver l'humanité, elle admettait avoir fait une erreur. La nouvelle boîte de Pandore qu'elle avait involontairement ouverte la menaçait elle-même, mais que Gaïa se présentât en personne augurait peut-être enfin d'un retournement en sa faveur.
Compte tenu de la facilité avec laquelle l'antique déesse avait réussi à passer sa première ligne de défense, les pouvoirs de celle-ci semblaient considérables. D'autre part, elle ne venait pas en conquérante. Autrement, elle aurait déjà profité de son avantage.
Athéna sentait en outre pulser faiblement le cosmos de Shaka auprès d'elle, et le fait que Gaïa l'eût ramené prouvait sa bonne volonté. Voir son vaillant guerrier hors de danger était un réconfort et il faudrait qu'elle en remerciât la responsable. Mais elle distinguait également la présence de Sergueï, et cela éveillait en elle plus de circonspection. Elle avait toujours considéré l'enfant avec une ambivalence qu'elle savait coupable.
Elle avait pourtant immédiatement été séduite par le petit garçon lorsqu'elle l'avait rencontré pour la première fois(1). La gentillesse et la bravoure pétrie de fierté du fils de Camus l'avaient véritablement impressionnée, et devoir sacrifier tant d'innocence qui ne demandait qu'à la servir avec loyauté l'avait navrée. Mais l'élément qu'il dissimulait la dérangeait profondément. Et elle avait sciemment refusé tout compromis le concernant. Tout au moins jusqu'à aujourd'hui. Car si Gaïa l'avait pris sous son aile, il allait bien falloir qu'elle fît face à ce qu'il représentait.
Mais Sergueï serait-il en mesure d'accepter ce qu'il était ? Et comment réagirait le chevalier du Verseau dans ce cadre ?
Ce genre d'atermoiement était bien peu dans sa nature, et Athéna redressa la tête. Elle était une déesse, et les déesses ne cédaient pas à l'accablement. Rassurant d'une caresse mentale l'esprit de Saori qui s'agitait avec inquiétude en elle, elle alla rapidement quérir Shion qu'elle souhaitait aussi présent lors de sa rencontre. Décidée à en finir au plus vite, elle brava l'interdit instauré par elle-même en les téléportant tous les deux sur la plage. Gaïa s'était endormie bien avant sa naissance, et c'était la première fois qu'elle serait directement confrontée à la déesse primitive. La curiosité prenait le dessus. À quoi ressemblait-elle ?
Volontairement Athéna choisit un lieu de réception un peu éloigné du ponton. Elle arriva alors que Dohko soulevait avec précaution le corps inconscient de la Vierge entre ses bras. Le chevalier blond semblait bien mal en point, et elle le baigna aussitôt de son cosmos divin pour accélérer la revitalisation du sien. C'était peu de chose, mais cela permettrait à Shaka de tenir le temps que l'équipe médicale le prît en charge, et surtout de souffrir un peu moins. Après tout ce que son sixième gardien avait accompli pour elle, elle lui devait bien ça. Même si, en l'occurrence, il avait sciemment ignoré son dernier commandement. Ce détail se réglerait lorsqu'il irait mieux.
Un instant ses yeux s'égarèrent sur l'objet de sa désobéissance, qui se levait de l'embarcation pour emboîter le pas à la Balance. Le petit garçon devenu presque un adolescent avait l'air incontestablement effrayé, et son état de maigreur lui arracha un pincement au cœur. Mal à l'aise, le regard d'Athéna glissa sur la quatrième personne derrière laquelle il alla immédiatement se positionner, autant par déférence que guidé par un irrépressible besoin d'assistance. D'un geste qui affirmait la protection qu'elle lui accordait, Gaïa ramena Sergueï davantage dans son dos, en lui concédant avant un sourire et quelques mots qu'Athéna devina apaisants.
En détaillant la vieille femme au corps courbé et aux vêtements dépouillés de tout ornement qui l'attendait calmement debout sur le ponton, Athéna éprouvait une certaine surprise. Apparemment Gaïa ne sacrifiait pas à la jeunesse éternelle de bon ton sur l'Olympe. Son arrière-grand-mère faisait vraiment son âge. Cette façon de se démarquer lui rappela qu'elle avait affaire à une divinité bien plus ancienne que Chronos lui-même, aux réactions moins calquées sur les espoirs humains, et globalement capable d'apposer sa volonté de manière plus visible et définitive que tous les Olympiens réunis.
Faire preuve d'un peu d'humilité ne serait peut-être pas un mal, si elle voulait la convaincre de l'aider à remédier aux désordres qu'elle avait si malencontreusement déclenchés. Il était néanmoins hors de question qu'elle s'aplatisse complètement. Chaos l'avait trompé et elle était déterminée à découvrir dans quelle mesure Gaïa était sa complice.
Indécis sur la conduite à tenir en présence des deux déesses, Dohko marqua un temps d'arrêt au bout du ponton. Consciente de son inquiétude et de la faiblesse de l'état général de la Vierge, Athéna lui intima mentalement l'ordre de transporter sans attendre Shaka à l'infirmerie. Le protocole informel qui se mettait en place exigeait la présence de tous ses Ors disponibles, mais pas au prix de la prolongation du martyre de l'un d'entre eux. L'Indien avait besoin de soins, Dohko les rejoindrait dès qu'il se serait acquitté de cette mission prioritaire.
Gaïa ne marqua aucun déplaisir à le voir s'éloigner. Athéna voulut y voir une preuve supplémentaire de ses bonnes dispositions.
Le temps qu'elle franchît la distance qui la séparait de son ancêtre, le peu de chevaliers d'Ors qui lui restait arriva sur place. Aiolia fut le premier à se manifester. Déboulant directement de son temple, il affichait l'expression fermée de celui qui redoute que sa famille soit menacée. La vue de la petite troupe à l'air somme toute inoffensif, et surtout celle de Shaka que Dohko emmenait rapidement, balaya sa mine sombre au profit d'un sourire soulagé.
Milo le suivait de près, et il présentait une mine tout aussi tendue. Il avait spontanément repris le rôle laissé vacant par la mort d'Angelo pour entraîner les gardes, et il venait de se coltiner une matinée de démonstration basique dans l'art du combat, qui le frustrait terriblement de devoir continuellement retenir ses coups. En découdre de façon plus naturelle ne lui aurait apparemment pas déplu, mais Athéna n'eut pas besoin de lui intimer l'ordre de se calmer. Dès qu'il aperçut Sergueï, un autre genre de préoccupation l'accaparât, et pour une fois ce fut avec une certaine satisfaction qu'elle le vit reporter sa concentration sur le chevalier du Verseau, qui était le dernier à les rejoindre.
Camus se présenta en adoptant l'expression tranquille et détachée qui le caractérisait. Il suppléait Saga durant son absence, et il s'occupait de classer différents actes officiels au Palais lorsque les paroles de Gaïa lui étaient parvenues. Rien dans son attitude compassée ne vint trahir une quelconque émotion quand il reconnut Sergueï. Seul un œil averti aurait pu s'étonner de sa pâleur, nettement plus accentuée qu'à l'ordinaire.
Sa présence soulageait et ennuyait à la fois Athéna. Elle avait foi en la loyauté de son Verseau, mais elle doutait de sa réelle indifférence face au sort de son fils. La prudence aurait exigé qu'elle se passât de ses services, mais elle manquait déjà cruellement de candidats pour incarner son élite.
Petite souris témoin de ses hésitations tatillonnes dans un coin de son esprit, Saori se permit de lui rappeler avec un accent de reproche, que jamais Camus ne se retournerait contre elle. Au fin fond d'elle-même Athéna le savait. Mais se l'entendre cravacher par son double humain, la conforta dans sa démarche de tenter de tenir cordialement tête à Gaïa, au-delà du désagrément que représentait la naissance de cet enfant spécial, qui la reliait maintenant indirectement à son Verseau de façon particulière.
Affermissant sa prise sur son sceptre, elle s'avança vers Gaïa en commandant à ses trois chevaliers de demeurer dix pas derrière elle. Ils étaient peu nombreux, et elle pria Shion de reculer pour se joindre à leur rang, de façon à étoffer cette haie d'honneur improvisée. La réunion qui les avait rassemblés sous son égide après la mort d'Angelo leur avait déjà permis de se familiariser avec quelques secrets divins. Saori avait eu raison de lui rappeler qu'elle devait avoir foi en eux. En eux tous. Elle leur accorderait donc la libre écoute des propos qui allaient se tenir.
Montant sur le ponton, elle n'interrompit sa marche qu'à moins d'un mètre de sa parente.
« Tu as été bien imprudente Athéna, amorça cette dernière en guise de salut. Tu pensais vraiment réveiller Chaos en forçant cet enfant à utiliser son ultime pouvoir ? »
Les deux mains en appui sur son bâton noueux, Gaïa levait sur son arrière-petite-fille un visage grave sans être vraiment sévère. En partie camouflé derrière elle, Sergueï baissait piteusement le nez, comme pris en faute. La présence du Verseau, si proche et pourtant inatteignable, le mortifiait. Il n'en tendait pas moins une oreille attentive. Peut-être allait-il enfin comprendre ce qu'il était réellement ?
« Je ne pensais pas Chaos si attaché à toi pour qu'il me berne de cette manière lorsque je suis allée lui demander de doter mes armures, lui répondit Athéna avec aplomb.
— Il m'a toujours été très attaché, la détrompa Gaïa avec une sorte de moue attendrie. Il n'a jamais admis que je me retire. Il désirait ardemment que je me réveille. Mais toi, tu aurais dû te méfier. Car te concernant, son but était double. Quand tu es venu le trouver en lui demandant de l'aide, il t'a tout de suite mis le marché en main. Des armures avec une conscience capable d'évoluer, contre un élément très particulier de toi-même. Un élément qu'il a aussitôt lié à l'incarnation d'un enfant, dont la naissance serait soumise à des conditions strictes. Issu de l'amour de deux apprentis Ors visant la même armure. Un enfant Athéna, insista Gaïa d'une voix plus forte. Et pas n'importe quel enfant. Car nous savons toutes les deux que compte tenu de la partie de toi-même que tu lui as abandonnée, ce ne pourrait être qu'un garçon. Un enfant dont il t'a mise au défi de contrer la venue au monde. Voilà qui aurait dû te mettre la puce à l'oreille.
— Je pensais sincèrement qu'il n'agissait que dans le but de s'ouvrir un passage pour lui-même dans l'avenir, se défendit la déesse aux yeux pers.
— Tu es bien naïve, la rabroua son ancêtre. Mais que tu l'aies cru ou non n'est pas le problème. Le fait que je me trouve aujourd'hui devant toi non plus d'ailleurs. Chaos était déjà fortement fâché contre Zeus lorsqu'il t'a aidé. Et ça, vois-tu, aurait dû orienter tes réflexions dans le bon sens. Les Moires (2) n'aiment pas qu'on essaye de se soustraire à ce qu'elles ont prévu.
— Les Moires surveillent le destin des hommes et des Dieux. Elles ne le déterminent pas, se rebiffa Athéna, de plus en plus gênée par ses sous-entendus.
— Certes, admit Gaïa sans se troubler, mais elles indiquent malgré tout une direction générale à l'existence de chacun. Et elles n'accordent jamais la possibilité de suivre un chemin totalement différent, sans qu'une exception ne ramène à un moment donné celui qui cherche à fuir à l'orientation d'origine. Fut-ce à un Titan, ou à une Déesse qui en passant un marché avec ce dernier pensait se débarrasser d'un élément encombrant. Tu aurais dû te méfier lorsqu'il a mentionné que pour activer le passage, les armures auraient besoin d'un enfant pour synchroniser leur pouvoir. Tu connaissais pourtant la prophétie d'Ouranos (3) te concernant.
— Ouranos s'est trompé, répliqua sèchement son arrière-petite-fille. En avertissant Zeus qu'un fils né de Métis le déposséderait de son trône, il n'a fait que précipiter la mort de ma mère. Je suis née fille et je n'ai jamais remis l'autorité de mon père en cause. Mais je connais l'ambiguïté des prophéties. Elles peuvent sauter une génération. Et je n'ai pas décidé de demeurer une déesse vierge sans raison. »
Le rire doux qu'émit Gaïa n'avait rien de moqueur.
« En cédant à Chaos l'étincelle divine maternelle qui aurait façonné l'esprit du fils que tu n'as jamais eu, tu pensais vraiment pouvoir échapper à ton destin ? Toi, la déesse de la raison. Zeus lui-même n'a pas hésité à sacrifier ta mère Métis en l'avalant lorsqu'il l'a su enceinte. Et pourtant, il l'aimait énormément.
— Mais je suis née malgré tout, en m'extirpant de sa propre tête (4), releva Athéna en redressant le menton. Et il ne s'est pas débarrassé de moi.
— Et cela sera sa perte. Parce que, que tu le veuilles ou non, les pouvoirs et le caractère qui auraient en partie défini ton propre fils sont passés dans ce garçon, commenta calmement Gaïa en désignant l'enfant derrière elle. Et pour que les choses soient bien claires entre nous, dorénavant il m'appartient. Quiconque portera la main contre lui devra m'en répondre. »
Un silence pesant s'installa tandis qu'Athéna assimilait les paroles de l'antique déesse. D'une certaine façon sa décision de protéger Sergueï la soulageait. Il lui évitait de songer à prendre de nouvelles dispositions définitives. Sa nature de guerrière n'avait rien de sanguinaire. Elle n'avait ordonné à Shaka d'en finir avec Sergueï que pour préserver Zeus d'une hypothétique menace, et empêcher également qu'Hadès ne le retournât contre elle.
Mais comme Gaïa venait de le souligner, la boîte de Pandore était déjà ouverte. Personne ne pouvait présager de ce qu'il allait advenir de l'Olympe dans la guerre engagée entre les différents Panthéons, qu'elle avait si malencontreusement déclenchée. Au milieu de tout cela, l'épine « Sergueï » devenait presque anecdotique. Préoccupante certes, mais sans commune mesure avec les hordes de Kali actuellement à l'œuvre.
Respectueusement, sa garde d'honneur écoutait en conservant l'expression la plus neutre possible. Mais la stupeur de découvrir ce que représentait véritablement « la monstruosité » n'avait pas été mince, et les quatre hommes posaient tous à présent un regard plus ou moins appuyé sur le pauvre Sergueï, qui toujours le nez bas, en aurait pleuré de désespoir si la solennité du moment ne s'y était pas opposée.
Mis à part Shion, qui suspectait un souci de ce genre depuis qu'il avait récemment exploré cette piste avec Dohko, la nouvelle déstabilisait quelque peu les trois autres chevaliers présents.
Aiolia se félicitait que sa petite princesse eût échappé à une telle manipulation, tout en s'interrogeant sur la duplicité des Dieux. Milo hésitait sur la conclusion à en tirer, et appréhendait d'autant l'avenir immédiat en ne sachant pas s'il devait se réjouir ou s'attrister pour son amant. Quant à Camus, il préférait pour une fois s'abstenir de trop réfléchir, pour stoïquement encaisser l'impensable. Se découvrir le géniteur d'un enfant dont l'esprit renfermait l'émanation informelle de ce qu'aurait été le fils d'Athéna lui demandait une gymnastique intellectuelle assez ardue.
« Que comptes-tu faire ? finit par questionner Athéna.
— Tu m'as appelé. Par erreur sans doute. Mais je me suis réveillée, et je n'aime pas ce que mes yeux ont découvert. Il est grand temps que ce monde change. Je serai donc le bras armé de la prophétie qui te concerne. Zeus devra céder son trône. Et d'autres tomberont s'ils n'acceptent pas le nouvel ordre que je mettrai en place. »
La gardienne du Sanctuaire eut un regard effaré.
« Tu plaisantes ? »
Mais en face d'elle Gaïa reprit d'un ton qui ne laissait planer aucune ambiguïté.
« Absolument pas. Mais le choix t'appartient. Tu as ta place en ce monde. Tout autant que l'enfant que tu as involontairement laissé vivre. Mais si tu décides de te ranger auprès de ceux qui voudront défendre l'ancien ordre, alors tu disparaîtras à ton tour. À toi de trancher. Je ne refermerai les passages entre les différents panthéons que quand suffisamment d'entre vous se seront affrontés pour laisser place à une hiérarchie nouvelle, gouvernée d'une autre manière.
— Tu es pire que Chaos !
— Pourquoi ? Celui-ci ne laisse que des cendres, sans espoir pour aucun survivant.
— Ce qui instaure une certaine égalité ! lui opposa Athéna avec colère.
— Qui est source de régression et de nouveaux âges barbares pour les mortels qui en rechapent, argumenta Gaïa en suivant sa logique. Ne t'y trompe pas Athéna. Je n'ai que faire de ces pauvres vermisseaux qui s'imaginent le nombril du monde, et souillent ce que la nature leur accorde si généreusement. Mais je trouve plaisant que l'émanation de vos propres existences dépende d'êtres si négligeables à l'échelle cosmique. Dans un sens, j'évite ainsi de tous vous anéantir. »
Durant quelques secondes, les volontés contrariées des deux déesses s'affrontèrent si violemment que l'air en crépita autour d'elles, faisant voler les chevelures des différents témoins. Consciente qu'elle ne gagnerait rien à jeu, Athéna baissa les armes la première.
« Nous donnes-tu vraiment un autre choix ? demanda-t-elle de façon plus calme.
— Je ne détruirai rien, la conforta la déesse primitive. Je procure simplement à toi et aux autres Olympiens la possibilité de remodeler vos mondes. Aux plus malins de l'utiliser sciemment pour conserver le meilleur de ce qui risque d'être annihilé. Et rien n'empêchera ceux qui se verront bousculés de se reconvertir. En autre chose.
— Mais tu ne nous laisseras jamais la liberté de choisir tout ce qui nous convient, n'est-ce pas ?
— Ce serait déroger à mon esprit créateur. Sans hasard et renouveau, la vie finit par s'effondrer sur un vide abyssal. Elle doit renaître pour progresser.
— C'est stupide ! se rebiffa encore Athéna.
— C'est mon crédo », se contenta de répliquer Gaïa presque sereinement.
Et devant l'air soudain buté de son arrière-petite-fille, elle ajouta.
« Si rien n'est fait, tu vas perdre tes armures d'Or les unes après les autres lorsque leurs porteurs mourront. Car je doute que Zeus leur accorde l'immortalité que tu souhaites leur offrir une fois qu'il découvrira que tout ce bouleversement est de ta seule responsabilité. Il va falloir que tu te battes autrement pour la leur obtenir. À toi de voir ce qui te convient. »
La gorge sèche, Athéna devait s'avouer que son adversaire avait raison. Ses yeux glissèrent à nouveau sur Sergueï, qui se tassait littéralement sur lui-même avec l'envie évidente de se fondre aux planches du ponton. Il n'était coupable que de ce qu'elle l'avait poussé à accomplir, mais cette fois-ci ce fut avec un léger ressentiment à son encontre qu'elle interrogea Gaïa.
« Que comptes-tu faire de lui ?
— J'ai décidé de m'offrir un peu de divertissement. Je sommeille depuis trop longtemps. Mais reprendre un peu de service demande un minimum d'organisation matérielle. Je vais donc me bâtir mon propre Sanctuaire. Pour cela je vais avoir besoin d'hommes et de femmes capables de me servir au-delà de tout a priori. Ils devront me faire confiance, et en contrepartie j'apprendrai à les apprécier. Je compte m'entourer des meilleurs éléments. Et il me faudra une personne irréprochable qui me représentera lors de mes absences. À l'égal de ton Grand Pope. Il serait dommage que je laisse se perdre les compétences que tu as toi-même insufflées dans un enfant qui logiquement aurait dû être le tien », termina-t-elle avec un sourire satisfait.
Mais Athéna ne goûtait qu'à demi son humour.
« Il sera l'égal d'un demi-dieu une fois adulte. Tu auras alors un avantage incontestable sur tous ceux d'entre nous qui resteront, se braqua-t-elle.
─ Et alors ? Si tu as des remords, il fallait accepter de le prendre pour ce qu'il est du départ, et l'enrôler à tes côtés au lieu de le rejeter. À moins que ce ne soit des regrets plus maternels, la chambra Gaïa en s'attirant un regard noir. De toute façon, tu pourras tout à loisir compenser puisque j'ai bien l'intention de te le confier le temps qu'il devienne un homme. Cet enfant a vu l'ombre et la lumière. Je ne désire pas en faire un destructeur. À présent, il doit grandir dans un cadre de sérénité minimal. L'expérience de ton Grand Pope sera parfaite pour le préparer à son futur rôle. Il a d'autre part la capacité d'intégrer plusieurs enseignements appartenant à des formations totalement différentes. Il en a déjà acquis certaines inhérentes à ton défunt Cancer. Il a en développé d'autres durant son séjour aux Enfers. Par la spécificité de ses deux parents mortels, il a encore la possibilité de se familiariser aux techniques des Verseaux. Et je tiens à ce qu'il y soit aussi formé. Si tu mènes cette mission à bien, en contrepartie, je considérerais que nous sommes alliées. Ce qui face à l'incertitude des temps à venir, peut se révéler un avantage non négligeable. À toi de décider. »
L'offre de Gaïa était à la fois extravagante et inespérée. Consciente qu'elle ne lui accorderait qu'une seule fois une proposition si favorable, Athéna opta pour approfondir les pourparlers, et peut-être obtenir quelques nouveaux aménagements positifs, en invitant officiellement sa visiteuse à l'accompagner jusqu'au Palais, lieu plus propice à des délibérations d'une telle importance. Il lui restait néanmoins encore un détail à régler, dont elle s'acquitta en s'adressant d'un ton impersonnel à son Verseau.
« Camus, considère que Sergueï est dorénavant sous ton autorité. À toi de veiller à son installation. »
Et enveloppant de son cosmos Shion, Aiolia et Milo, elle permit à Gaiä de la suivre, pour transporter le groupe dans son sillage au treizième temple. Elle abandonnait sur place un Verseau toujours aussi impassible et un petit garçon dévoré d'angoisse.
Camus ne pouvait détacher son regard de son fils. Depuis le début, Sergueï refusait de croiser les yeux de quiconque, baissant la tête comme un coupable. Il semblait mal en point. Sa peau claire ne portait aucune marque, mais sa chevelure en bataille, ses pieds nus rougis de froid et sa tunique déchirée témoignaient de la violence subie. Quant à sa maigreur affichée par ses petits os pointus qui saillaient sous sa chair, elle rendait son apparence plus fragile encore. De quoi armer le Français d'une rancune durable à l'égard de ceux qui s'étaient précédemment occupés de l'enfant, lui qui avait toujours veillé à ce que ses apprentis ne manquassent de rien.
Revoir Sergueï après l'affrontement qui les avait si dramatiquement opposés, alors qu'ils foulaient clandestinement le Sanctuaire d'Artémis, était une joie sans nom, tout autant qu'un crève-cœur. L'inquiétude d'ignorer ce que le garçonnet était devenu après l'explosion avait un temps détourné le Verseau de tout autre sujet de préoccupation, mais à présent qu'il le savait saint et sauf, l'épineux problème soulevé par son geste matricide ressurgissait douloureusement.
Compte tenu des circonstances, il ne le condamnait aucunement, mais à l'échelle des sentiments humains, il se doutait que cet élément devait énormément perturber le petit Russe. Jamais un enfant n'aurait dû se trouver confronté à une telle tragédie. Et il jugeait déplorable sa propre attitude quand Aslinn s'était écroulée sans vie à ses pieds. L'épuisement et ses craintes pour Milo n'excusaient pas son manque de réactivité face au désarroi qu'affichait alors Sergueï. Quelque part, il avait sciemment privilégié son amant, et sans la regretter, cette décision dictée par l'urgence suscitait en lui une profonde amertume.
Aujourd'hui, une chance inespérée de se racheter lui était offerte. Alors si telle était la volonté de Gaïa, et puisque qu'Athéna ne s'y opposait pas, il se montrerait certes un Maître attentif et intransigeant dans ses enseignements, mais également un père aimant et dévoué, qui ferait tout pour tenter d'atténuer des souvenirs cruels dont, à sa grande honte, il se sentait l'un des acteurs. Il espérait sincèrement y parvenir, bien qu'il doutât de surmonter sa propre incompétence affective. Il considérait qu'il avait lamentablement échoué avec Hoyga des années durant, incapable qu'il était de répondre aux élans émotifs de son disciple pendant son enfance.
Doué pour le langage diplomatique, mais maladroit en mots intimes, il redoutait de s'égarer encore une fois, et il conservait un immobilisme hésitant, dont il mesura soudain l'impact négatif sur Sergueï. Prenant sur lui, Camus franchit alors la courte distance qui le séparait de son fils. Rien dans la lenteur de sa démarche n'indiquait son agitation intérieure. Il ne savait pas encore comment il allait réussir à l'instaurer, mais une conversation minimale s'imposait.
Les yeux toujours rivés sur le ponton, Sergueï n'esquissait pas le moindre mouvement. La proximité du Verseau le tétanisait littéralement sur place. Le cœur serré d'angoisse au bruit des pas qui se rapprochait, il déglutit difficilement lorsque les deux bottes dorées entrèrent dans son champ de vision pour s'arrêter devant lui. Le dos légèrement plus rond, il attendit l'inéluctable rejet qui allait le condamner et le renvoyer à sa solitude, même si la protection de Gaïa faisait de lui un être intouchable.
« Regarde-moi Sergueï. »
La voix un peu grave du Français le fit frissonner. Presque timidement il obéit, plaquant de son mieux une expression neutre sur son visage aux joues creuses. Mais croiser le regard de saphir le remua davantage qu'il le craignait, et il ne put réprimer un faible soupir de pure affliction.
Face à lui, Camus ne laissait transparaître aucun sentiment, et plus qu'à tout autre moment Sergueï regretta la perte du lien qui auparavant lui permettait si facilement de mesurer l'état d'esprit du Verseau. Aujourd'hui, il n'en conservait qu'un résidu, tout juste suffisant pour provoquer un écho à peine murmuré au sein de sa propre conscience. Comme la pulsation assourdie d'un cœur battant faiblement dans le lointain, et pourtant ô combien rassurante.
Qui saurait l'importance que ce pont fragile avait représentée pour le soutenir ? Seul cet ersatz de chaîne affective brutalement mutilée lui avait permis de tenir durant toutes ces années aux Enfers. Parce que bêtement, son âme d'enfant avait cru que quelque part, le Verseau conservait pour lui un brin d'attachement. Désespérément, malgré toute sa rancœur et la dure indifférence qu'il essayait de se forger, il s'était raccroché à cette idée.
Mais à présent, devant ce visage si sévère qui ne cillait pas, il comprenait la futilité de son souhait insensé. Si Milo et Shaka avaient raison, Camus ne le détestait sans doute pas, mais contrairement à ce que ces deux chevaliers affirmaient, il ne le considérerait jamais autrement que comme un apprenti de plus. Et tout cela était de sa faute. Parce qu'il avait tout gâché.
La peine de Sergueï enflait, à mesure que son courage pour soutenir ce regard si froid disparaissait. C'était comme se retrouver en plein désert devant un mur, dont on sait que derrière coule une source claire dont on ne boira plus jamais l'eau.
Repris par ses tourments intérieurs, l'enfant sentit des larmes lui monter aux yeux. Tour à tour ravagé par le chagrin et honteux de sa piètre attitude de chevalier, il voulut une nouvelle fois baisser la tête pour sauver les apparences, lorsqu'une main à la fois douce et ferme lui attrapa le menton. Incapable de dissimuler plus longtemps l'émotion qui l'étreignait, Sergueï finit par accepter de croiser de nouveau le regard bleu. Il n'y lut aucun reproche, et cela le désorienta. Le Verseau faisait preuve d'une grande patience avec lui. Il n'était pas digne d'une telle prévenance.
« Je suis désolé, murmura-t-il si piteusement que le Français en fut ébranlé.
— De quoi ?
— D'avoir dû la tuer pour te sauver. »
Camus hésitait sur l'interprétation à donner à cet aveu. Regrettait-il son geste, car celui-ci touchait sa mère, ou bien parce qu'il craignait de lui avoir déplu ? Dans les deux cas, l'orientation de sa peur était erronée, et il ne serait pas dit qu'il le laisserait s'enliser plus longtemps dans cet océan de souffrance. Il devait simplement trouver les mots adéquats, aptes à le rassurer, ou tout au moins susceptibles de transcrire en partie ce qu'il ressentait lui-même vraiment.
« Tu n'as rien à te reprocher, répliqua-t-il en relâchant son menton pour poser la main sur son épaule. Si tu n'étais pas intervenu, je n'aurais pas survécu. Et tu le sais. Il t'a fallu faire un choix. Et je suis honoré que tu l'aies fait en ma faveur. »
Sa formulation lui parut des plus maladroite, et il fut soulagé en voyant les grands yeux d'ambre s'écarquiller de surprise et d'une touche de joie infime.
« Tu le penses vraiment ?
— Oui. Aslinn t'a donné la vie, mais elle n'a jamais rien fait ensuite pour obtenir le qualificatif de mère. C'était une combattante émérite. Tout comme tu l'es déjà. Vous luttiez simplement dans deux camps différents. Elle ne t'aurait accordé aucune merci, sois-en certain. »
Encore indécis, Sergueï remarqua pour la première fois l'éclat presque tendre dans le regard soucieux dont le couvait le Verseau. Existait-il toujours pour lui une chance d'échapper au désert affectif qu'il entrevoyait ? Il n'osait pas y croire. Et puis tant de questions sans réponses subsistaient. Dont une qui le taraudait. Bien que parfaitement au fait de la relation qu'entretenait Camus avec Milo, il était une interrogation intime qui le perturbait depuis son acte, qu'il émit enfin.
« Mais… tu ne l'aimais pas ?
— Il fut un temps où elle a été mon amie », s'entendit-il simplement expliquer.
Et devant le léger froncement des fins sourcils et l'expression un peu perdue de la jolie figure aux traits délicats, Camus ajouta :
« Un jour, je te raconterai. Plus tard. Je te le promets.
— Alors, tu me pardonnes ? » risqua Sergueï d'un ton toujours mal assuré.
Sur son épaule, la main de Camus se fit plus lourde.
« Je ne t'ai jamais tenu rigueur de notre combat. Ni de la mort d'Aslinn. Encore moins de l'acte qui te vaut d'être aujourd'hui à nouveau devant moi. »
Au fur et à mesure de ses paroles, le visage de Sergueï s'éclairait. Ses yeux brillaient toujours, mais cette fois-ci c'était d'un bonheur timide que formula un sourire craintif. Attendri autant qu'ému, Camus eut alors un geste spontané peu ordinaire
« Viens là », dit-il en l'attirant contre lui.
Avec un soupir proche de la béatitude, Sergueï passa aussitôt ses bras autour de sa taille, comme cela lui arrivait si souvent lorsqu'il se trouvait encore au Sanctuaire, et qu'au grand étonnement de tous il cherchait son ami le Verseau pour le serrer contre lui.
Cette résurgence de comportement enfantin bouleversa Camus davantage que les propos qu'il venait d'échanger. Il subissait alors l'entière domination destructrice de Zoltan (5), et il n'avait jamais oublié les tentatives de réconfort de ce petit bonhomme de sept ans, qui ressentait sa détresse à travers le lien qui les unissait. Aujourd'hui c'était à lui d'apaiser sa tristesse et ses doutes tout en le confortant dans l'amour qu'il lui portait.
Avec un peu d'étonnement, il mesura combien l'enfant d'autrefois avait grandi. Le sommet de sa tête atteignait maintenant son épaule. D'une main furtive, il caressa sa chevelure. En réaction, Sergueï se blottit davantage contre son corps. L'amure n'était pas des plus confortables, et il l'enveloppa d'un cosmos revitalisant pour le réchauffer. Durant quelques secondes ils ne firent plus qu'un, puis Sergueï remua doucement pour détacher son buste du sien. Ses yeux d'ambre cherchaient son regard, qu'il accrocha avec plus d'assurance. Pourtant Camus le devinait toujours nerveux, et patiemment il attendit qu'il s'exprimât.
« Si Aslinn m'a mis au monde, et qu'une partie d'Athéna est passée dans mon esprit, alors je suis quoi, moi, au juste ? » finit-il par demander le front plissé d'incertitude.
En cet instant cruciale, pour une fois, la réponse du Verseau ne s'embarrassa pas de réflexion métaphysique.
« Tu es mon fils, affirma-t-il en modulant sa volonté à la fermeté de sa voix. N'en doute jamais. Et je défie dorénavant quiconque de t'arracher à moi. »
Un sourire cette fois-ci rayonnant sur les lèvres, Sergueï se lova de nouveau contre lui. Indulgent, Camus lui accorda encore quelques instants de tendresse. Il reprendrait bien assez tôt son rôle de Maître pour le ramener au temple du Verseau et l'instruire de ce qu'il attendait à présent de lui, avant que le soir ne les poussât tous les deux au logis, où il devrait apprendre lui-même à se comporter comme un père.
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Très loin de là, Shura se retrancha brutalement derrière le pan d'un mur à moitié écroulé du Palais d'Hadès. Cela faisait des heures qu'il menait un combat acharné contre une légion de mini-démons aux bras multiples et aux yeux rougeoyants, qui le harcelaient à grands coups de feux magiques et autres joyeusetés brûlantes. Les plus hauts ne devaient pas dépasser les un mètre quarante et ils possédaient tous de petites armures remarquablement adaptées à leur morphologie.
Ces cuirasses étonnantes ressemblaient d'ailleurs à de véritables pièces de décoration, tant elles étaient chatoyantes et finement ciselées. Leur solidité n'en était pas moins à l'épreuve d'Excalibur, et le Capricorne peinait d'autant à les briser avant de porter un coup fatal à leur propriétaire. Il fallait pourtant qu'il parvînt à retenir encore un peu ces diablotins dans le périmètre immédiat, le temps que Gordon et Eaques réussissent à rassembler la centaine d'âmes terrorisées qu'ils venaient de retrouver tapies dans une caverne sombre non loin de là pour les mettre à l'abri.
Ikki l'aidait en coupant la route à leurs adversaires sur le flanc ouest du grand terre-plein vallonné qui s'étendait à perte de vue devant lui, mais impossible d'unir franchement ses forces au Phénix sans risquer d'ouvrir à leur ennemi une voie directe à travers le Palais en ruine.
Le ciel plombé se moira soudain d'un énorme nuage d'un noir ourlé de mauve. Harassé, Shura soupira de soulagement en discernant la marque de l'arrivée imminente d'Hadès. Depuis son immersion aux Enfers, il avait appris à reconnaître les prémices de l'apparition du Seigneur des lieux. Vaillant et portée à aider au mieux ses troupes, le Dieu luttait en passant régulièrement d'un front à l'autre. Shun adoptait la même stratégie, ce qui avait pour effet de déstabiliser leurs belliqueux envahisseurs et de souder davantage entre eux les Spectres et leurs nouveaux alliés.
Shura n'eut pas le loisir d'attendre pour voir qui d'Hadès ou de Shun venait à sa rescousse. Une salve de lave incandescente jaillit brusquement sur sa gauche et il eut à peine le temps de se déporter pour éviter d'y laisser une partie de son armure. Pestant contre l'acharnement de ses ennemis, il franchit à nouveau le mur pour repartir au cœur de la mêlée. Le manque de coordination et le désordre de ses adversaires lui assuraient un cocon de sécurité minimal face aux attaques destructrices de ce genre, car les envahisseurs prenaient garde à ne pas s'éliminer bêtement mutuellement.
Un souffle puissant balaya soudain le terrain, jetant à terre les petits guerriers. Arc-bouté sur le sol, Shura résista. Se matérialisant un peu à l'écart, Hadès profita de son avantage pour déverser un flot de boue noire, parfaitement corrosive.
Promptement le Capricorne se propulsa en sûreté sur un pic rocheux. Il n'y avait pas à dire, mais Shun prenait généralement plus de gants avant de déclencher ce genre de cataclysme lorsqu'un Chevalier ou un Spectre se trouvait dans les parages. Autour de lui les ennemis tombaient, mais ne se rendaient pas. Leurs armures rongées par l'acide, ils offraient néanmoins un faisceau de cibles inratables.
Sur un geste d'Hades, la boue disparut comme par enchantement. Le bras armé du Capricorne put alors entrer en action. Frappant sans coup férir, l'Espagnol avançait dans une marée de sang. À bout de souffle, il ne s'arrêta qu'à l'extrême limite du terre-plein, là où le sol rocheux plongeait directement dans un abîme insondable. Derrière lui la plaine était jonchée de cadavres. Sûr de sa victoire, il se retourna avec la satisfaction du devoir accompli. Il était épuisé, mais il tenait à montrer bonne figure. Seule l'adrénaline le soutenait encore.
Au centre du terrain, Hadès lui adressa un signe de tête appréciateur auquel il répondit d'un hochement de menton poli, mais froid. Il ne parviendrait jamais à respecter leur hôte. Pas après ce qu'il avait vécu précédemment. Il avait beau savoir que cette alliance était indispensable, elle lui semblait contre-nature.
Il ne foulait ce territoire en l'expurgeant des destructeurs qui le minaient que pour retrouver Shaka. La personne qui lui avait rendu l'estime de lui-même, et sans laquelle il ne serait jamais arrivé à surmonter la culpabilité et le dégoût qui le rongeait. Un chevalier exceptionnel. Un ami précieux. Un guide spirituel rare. Un être unique, qui n'avait qu'un seul tort : celui d'être né homme alors qu'il possédait la sagesse d'un dieu.
Longtemps Shura avait douté, refoulant des sentiments qu'il jugeait indignes et correspondant peu aux désirs qui le portaient jusque-là à fréquenter les plus jolies femmes de Rodorio et d'Athènes. Mais au fil des mois, cette amitié particulière s'était incontestablement muée chez lui en amour. Shura avait mis des années à l'admettre, à apprivoiser l'idée que son cœur pouvait aimer ce que son corps ne désirait pas. Amour platonique si l'on excluait l'ambiguïté des massages tantriques que les deux chevaliers se prodiguaient mutuellement, et qui avaient participé un grand moment à embrouiller ce qu'il ressentait (6).
De son côté, il savait que Shaka avait depuis longtemps abandonné les rives des amours charnels, et jamais la Vierge n'avait laissé échapper un mot qui aurait pu préciser sa propre vision de leur relation. C'était pire que ça. L'indien recherchait indéniablement sa présence, et il cultivait le langage équivoque lorsqu'ils se retrouvaient seuls, au point que Shura en était venu à se demander s'il prenait ses désirs pour des réalités, ou si véritablement le chevalier de la Vierge éprouvait les mêmes sentiments que lui en se dissimulant derrière le rééquilibrage de l'ancienne dissonance de leurs armures (7).
La particularité et la durée de la mission aux Enfers de Shaka ne lui avaient pas permis d'en avoir le cœur net, mais il se jurait de le pousser à une conversation sérieuse une fois qu'il l'aurait retrouvé. Leur petit jeu de cache-cache se poursuivait depuis trop longtemps. Cette fois-ci il ferait fi des convenances pour dénouer ce mystère. Soit Shaka partageait ses sentiments, et ma fois, ils s'en accommoderaient à leur manière. Soit il ne voyait toujours en lui qu'un ami, et il savait pouvoir se fier à l'ouverture d'esprit de la Vierge pour lui épargner un rejet.
Mais pour cela, il allait d'abord falloir qu'il réussît à le localiser. Contre toute logique, il demeurait persuadé que l'Indien avait survécu. Inlassablement, il le cherchait depuis son arrivée. Négligeant son sommeil, il ratissait le moindre recoin dès que les combats cessaient. Sans relâche il menait son enquête, interrogeant tout ce que l'Enfer comptait de bonnes volontés pour l'aider.
Il aurait aimé s'entretenir avec Eurydice, miraculeusement sauvée par l'intervention de la Vierge et le bouclier déployé ensuite par Minos. Mais l'un des premiers gestes d'Hadès avait été de libérer l'âme de la jeune femme de sa malédiction pour la rendre à Élision. Et il n'avait pas accès à ce secteur, préservé jusqu'alors. Malgré tout son zèle, il n'avait récolté aucun indice. Pas le moindre signe de vie. Mais il voulait y croire.
D'un regard las, Shura balaya le paysage lugubre devant lui. Se détournant, Hadès regagnait d'un pas majestueux son Palais en ruine. Le silence revenu était impressionnant. Le nombre de mini-démons morts aussi. Surgissant de l'excavation qui délimitait le passage vers l'Ouest il aperçut Ikki. Le Phénix interrompit brusquement sa marche pour lui hurler quelque chose alors que son attention se portait de son côté.
Un peu surpris, le Capricorne ne comprit qu'il s'agissait d'un cri de mise en garde que lorsqu'il sentit une lance effilée lui traverser la poitrine de part en part. Incrédules ses yeux se posèrent sur le petit guerrier insignifiant et mourant étendu à ses pieds, qui venait de trouver suffisamment de force pour le frapper de l'arme au bout de son sixième bras. À peine eut-il encore le temps de voir Ikki se précipiter vers lui. La douleur était moindre qu'il s'y attendait. Il eut le réflexe d'essayer d'endiguer le flot de sang qui s'écoulait de sa blessure en activant son cosmos. Inutilement. Celui-ci ruisselait directement de son cœur et la plaie était bien trop importante.
Ses pensées s'envolèrent alors qu'il avait vaguement conscience que son corps s'écroulait au sol sous son poids. La dernière fut pour un homme aux longs cheveux blonds et au visage de madone, qui dissimulait sous ses paupières aux cils noirs trop souvent closes, un regard bleu plus pur et doux qu'un ciel d'été.
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À l'infirmerie du Sanctuaire, Shaka ouvrit brusquement les yeux. En le voyant reprendre conscience, l'infirmière demeurée à ses côtés pour vérifier que tout allait bien eut d'abord un sourire, vite effacé en découvrant les deux larmes qui glissaient lentement le long des joues blafardes.
« Vous souffrez chevalier ? demanda-t-elle avec une sollicitude inquiète en se penchant sur lui. Je vais augmenter un peu la morphine. »
Et tandis qu'elle s'activait pour modifier le débit de sa perfusion, Shaka ne fit rien pour la détromper. Ni même pour la regarder. Il avait saisi la dernière pensée de Shura à l'instant où la mort enveloppait le chevalier du Capricorne de ses ailes. Son détachement de bodhisattva (8) ne lui enlevait pas le poids d'un chagrin qui se lamentait sur le sort d'un amour humain, qu'il n'avait jamais osé entièrement avouer, et maintenant perdu à jamais. Dormir lui ôterait une peine immense, au moins durant quelques heures.
(1) La première rencontre d'Athéna et de Sergueï se situe dans le chapitre 50 : Un courroux divin, dans « Les clés de la haine ».
(2) Les Moires personnifiaient le Destin. La Mythologie grecque pensait qu'outre les hommes, les Dieux eux-mêmes étaient soumis au destin. C'est tout au moins un des propos d'Eschyle dans « Prométhée enchaîné », et c'est cette option que j'ai choisie pour cette fanfiction.
(3) Concernant cette prédiction, je n'ai rien inventé. Elle est directement tirée de la mythologie grecque. Comme précisé dans le dialogue entre Athéna et Gaïa, Ouranos avait averti Zeus qu'un fils né de Métis le chasserait de l'Olympe. Pour éviter ce danger, il a donc avalé celle-ci dès qu'il a su que Métis était enceinte. Pour la petite histoire, Métis était une Océanide, fille d'Océan et de Téthys. Les Grecs l'identifiaient à la sagesse à la ruse, qualités qu'elle a entre autres léguées à sa fille Athéna.
(4) Pour ceux qui l'ignoreraient, suivant une légende grecque, Athéna est née d'une façon un peu particulière. Zeus ayant avalé Métis pour la raison expliquée précédemment, il fut pris de si forts maux de tête quelques mois plus tard, qu'il demanda à Héphaïstos de lui fendre le crâne. Manière originale de se soigner ^^. Et ô miracle, Athéna sortit habillée de pied en cape de sa tête en poussant un cri de, guerre. D'autres sources (dont celle d'Eschyle), voient la naissance d'Athéna de la même manière, mais en partant du principe qu'elle n'a jamais eu de mère, et que Zeus l'aurait donc engendré seul.
(5) Pour retrouver la façon dont Sergueï tente de réconforter Camus alors aux prises avec Zoltan, lire le chapitre 20 : Les vérités enfouies du Verseau, dans « Les clés de la haine ».
(6) Je relate la mise en place de la relation étrange entre Shaka et Shura dans le chapitre 18 : Les massages de la discorde, dans « Les clés de la haine ».
(7) L'explication de la dissonance des armures est donnée dans le chapitre 11 : Les larmes de l'armure, dans « Les clés de la haine ».
(8) Pour les bouddhistes, les bodhisattvas sont des Bouddhas en devenir. Ils ont fait vœu d'œuvrer dans ce sens et sont généralement déjà dotés d'une grande sagesse.
