Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
De passage : Désolée pour le temps de réponse et de mise en ligne. Mais me revoici ^^. Et non, l'œuvre originale n'était pas tendre avec les enfants, et je pense qu'Athéna faisait une erreur tactique en éduquant de cette manière ses chevaliers. D'avantage d'empathie et de réconfort les auraient certainement davantage liés les uns aux autres, ce qui aurait été un avantage. Bon, d'un autre côté, l'histoire n'aurait pas été la même ^^. Doucement, mais sûrement, les derniers éléments se mettent en place pour le final. Alors oui, certains retrouvent un peu de quiétude, ceci dit, avec moi, il n'est pas sûr qu'ils la conservent longtemps.
Résumé : À son tour Aldébaran a rejoint les rangs d'Hadès, et tandis que Dohko fait le point sur l'état des différents fronts de résistance, il s'inquiète des paroles étranges du Taureau avant son départ, concernant deux autres Ors. Ses réflexions s'interrompent quand il aperçoit Gaïa, Shaka et Sergueï sur la plage. Accompagnée des quelques chevaliers d'Or qu'il lui reste, Athéna se porte devant sa parente pour éclaircir ses intentions. Gaïa lui reproche son imprudence, en lui rappelant une vieille prophétie faite par Ouranos à Zeus. Elle révèle aussi aux chevaliers présents la singularité unique de Sergueï, et informe Athéna de sa décision de conserver l'avantage qu'il représente pour elle. Athéna finit par se plier à sa volonté, et confie Sergueï au Verseau en les laissant en tête à tête. Les explications sont délicates, mais Camus parvient à rassurer son fils sur l'amour qu'il lui porte. De son côté Shura combat vaillamment aux Enfers, tout en poursuivant ses recherches pour retrouver Shaka. Il vient de sortir vainqueur d'un violent affrontement, lorsqu'un ennemi mourant le frappe à son tour mortellement. Encore faible et mal en point au Sanctuaire, Shaka saisit avec désespoir les dernières pensées du Capricorne.
CHAPITRE 77 : LE JARDIN DES REGRETS
Les minutes s'égrenaient dans un silence pesant. Enclavée entre de hauts rochers qui l'isolaient de la rudesse des embruns de la mer, l'étroite bande de terre herbeuse où ils se rassemblaient tous, offrait pourtant une impression de nostalgie apaisée sous le doux soleil qui éclairait cette triste matinée de début d'hiver. Le ciel d'un bleu très pâle participait à la quiétude du moment, et Camus songea que finalement, cette configuration convenait parfaitement à celui qu'ils enterraient aujourd'hui.
Relevant la tête, il jeta un regard sur l'assemblée. Ils étaient venus nombreux. Bien davantage que pour l'hommage rendu à Angelo. Plus encore que pour l'inhumation de Shura, dont Shun avait lui-même rapatrié la dépouille un mois auparavant. Et pourtant, il y avait déjà beaucoup de monde lors de ces deux précédents adieux officiels. Outre la quasi-totalité des chevaliers présents au Sanctuaire, les funérailles de Death Mask réunissaient un nombre impressionnant de gardes, tandis que ceux de Shura avaient déplacé une part plus importante de manutentionnaires et d'artisans. Mais la générosité discrète et le caractère affable et sans affectation d'Aldébaran avaient, semble-t-il conquis plus de cœurs encore.
La petite foule des gardes à laquelle se mêlaient de nombreux serviteurs et pratiquement tous les apprentis se serrait derrière le muret délimitant le pré réservé aux dépouilles des chevaliers d'Or. À l'intérieur de l'enceinte sacrée, les Bronzes et des Argents se tenaient un pas derrière les trois chevaliers divins toujours au service d'Athéna, tandis que les quelques Ors encore au Sanctuaire entouraient la tombe. Plusieurs étaient rentrés spécialement de mission pour saluer la mémoire de leur frère d'armes tombé durant la bataille.
Seuls demeuraient absents ceux qui prêtaient main-forte aux Enfers, que l'arrivée massive d'une armée inattendue, commandée par les Dieux de l'ancienne Égypte, retenait sur un front nouvellement ouvert. C'était d'ailleurs en tentant d'endiguer l'avance de ces guerriers redoutables que le Taureau avait succombé, après un combat titanesque qui l'avait opposé à la déesse Hator. Contre toute attente il était finalement arrivé à la vaincre, avant de périr à son tour sous les coups de Seth, furieux de la défaite de son alliée et amante.
L'expression tendue, la plupart des personnes présentes à ces funérailles ne dissimulaient pas leur chagrin, et quelques-uns essuyaient discrètement des larmes que le Verseau devinait sincères. Shion venait d'achever un discours aussi sobre qu'émouvant. En des termes dont la simplicité seyait au disparu, il était parvenu à rendre un éloge magnifique à la valeur tant humaine que guerrière de leur compagnon défunt. À présent, l'assistance entière se recueillait.
Un bouquet de roses rose à la main, Saori s'avança pour déposer ses fleurs sur le cercueil placé dans la tombe ouverte. Visiblement bouleversée, la jeune femme ne cachait pas ses larmes. L'absence d'Athéna, repartie sur l'Olympe pour affronter le courroux de son père, la propulsait en première ligne pour assumer la cruauté de cette guerre, et elle n'en finissait pas de déplorer les tragédies qui se succédaient.
Courageuse et discrète, Saorie s'efforçait de demeurer à l'écoute de ses chevaliers, sans les gêner lorsqu'il s'agissait de prendre des décisions de stratégie de combat. Elle collaborait étroitement avec Shion dans la mesure de ses moyens humains, mettant à la disposition du Sanctuaire l'armada financière et diplomatique de la fondation Kido. Mais malgré tout son dévouement, elle ne possédait pas l'esprit guerrier habitué aux horreurs qu'engendraient les conflits de son illustre complément de personnalité, et le Verseau avait pitié d'elle.
À genoux près de la tombe, Mélina sanglotait doucement. Avec délicatesse et quelques mots murmurés, Saori la releva, avant de la garder serrée contre elle une main passée autour de ses épaules. Aiola et Dohko conservaient des visages fermés qui trahissaient leur affliction. Rentrés deux jours plus tôt d'Asgard, Mü et Saga étaient tout aussi pâles. Ils n'avaient retrouvé le Sanctuaire que pour apprendre le trépas d'Aldébaran, alors que les affrontements acharnés qu'ils menaient dans le Grand Nord leur avaient interdit de saluer la mémoire de Shura en participant précédemment à ses funérailles. La nouvelle de leur victoire qu'ils ramenaient, arrachée de haute lutte après qu'un groupe de combattants dissident à Ares soit venu prêter main-forte à Kali, était presque passée inaperçue.
De son côté, Shaka priait silencieusement en égrenant son mâla (1) enroulé autour de son poignet. Il fallait avoir l'œil pour le remarquer, mais il demeurait imperceptiblement en retrait des autres, et Camus posa sur lui un regard soucieux. Il se sentait redevable de l'intervention de la Vierge pour sauver Sergueï, et il aurait aimé pouvoir aider un tant soit peu le chevalier blond. Mais aussi irréprochable que fuyant, Shaka restait insaisissable.
L'indien avait depuis longtemps retrouvé ses forces et il participait activement aux mesures aussi bien offensives que défensives du Sanctuaire. Personne ne pouvait lui reprocher le moindre manquement dans ce domaine. Néanmoins, depuis la mort de Shura, personne non plus ne pouvait se vanter de l'avoir vu sourire une seule fois. Et mis à part pour prendre part aux réunions, où ils se concertaient tous pour élaborer de nouvelles stratégies, ou prendre ses ordres de mission auprès de Shion, il passait le plus clair de son temps reclus au fond de son temple.
Il y méditait des journées entières, quand il n'en profitait pas pour s'ouvrir à des champs de conscience dangereusement voraces en énergie, au détriment d'un égard minimum pour son sommeil et sa santé. Insidieusement, les rouages de la dissonance de son armure se remettaient en place, et sans le contrepoids exercé par le Capricorne, le pire serait à craindre d'ici quelques années s'il ne muselait pas un tant soit peu son esprit de sacrifice.
Sergueï demeurait le seul dont l'Indien tolérait la présence plus que nécessaire à ses côtés, et avec lequel il acceptait encore d'échanger quelques propos anodins. Espérant sincèrement que celui-ci parviendrait à endiguer le mal qui rongeait la Vierge, le Verseau laissait bien volontiers son fils rejoindre le sixième temple lorsque son entraînement était terminé.
Ballotté par le flot de ses réflexions, Camus tourna brièvement la tête pour jeter un regard à son compagnon. Milo se tenait debout sur sa gauche, aussi rigide dans sa position que lorsqu'il désirait masquer une contrariété grandissante. Après la mort d'Angélo, qui l'avait fortement remué compte tenu de l'amitié qui les liait, et celle de Shura, dont il respectait et appréciait énormément la pondération et l'efficacité, le Français savait que la disparition d'Aldébaran le touchait d'autant plus douloureusement qu'elle sonnait bien comme une sorte de glas de défaite.
L'expression tendue, il était clair que le Grec acceptait mal ce nouveau coup du sort, qui les privait d'un élément de valeur dont le grand cœur avait depuis longtemps recueilli la sympathie de tous. Mais au-delà de la l'affection qu'il éprouvait à l'égard du Taureau, le Verseau se doutait que Milo ressassait d'autres craintes, vraisemblablement directement tournées vers lui.
Depuis son insupportable façon de tenter de contrôler ses actes et la fâcherie qui s'en était suivie, le Scorpion avait tenu parole. Pas une seule fois il n'avait essayé d'interférer à nouveau dans ses fonctions ou de le détourner d'une mission qu'il jugeait trop dangereuse. Que Camus eût appris qu'il n'avait pas hésité à informer Shion de son inquiétude concernant une menace informelle le menaçant était une autre histoire.
Au quotidien, et globalement dans leur vie de chevaliers voués à se trouver en première ligne de défense, le Scorpion se comportait en adulte conscient des risques encourus par son compagnon comme tout un chacun. Que cette modération le mortifie au point qu'il en perdît une partie de sa joie de vivre n'entrait pas dans les griefs du Verseau. Milo se conduisait avec sagesse et retenue à son égard, et il le récompensait à sa manière en s'astreignant à la plus grande prudence, quelles que fussent les circonstances.
Le Français devait reconnaître que malgré toutes leurs recherches, rien n'expliquait ou n'étayait l'impression inquiétante que certains se trouvaient davantage menacés que d'autres. Et pourtant, Camus ne pouvait éliminer cette idée. L'imminence du danger lui semblait même dépassée, tant il était convaincu que la mort ne venait pas de frapper trois fois au hasard. Il en était persuadé. Il ne parvenait simplement pas à faire le lien. Lui, si pragmatique et cartésien, il fallait véritablement qu'il suspectât quelque chose de bien trouble pour renier à ce point la logique des faits établis et avérés. Mais il était certain qu'Angelo, Shura et Aldébaran avaient pâti d'un même handicap, qui les avait desservis au point d'entraîner leur trépas. Il n'arrivait simplement pas à mettre le doigt dessus. Prévenus, peut-être auraient-ils réagi en conséquence. Le pire étant qu'il se sentait aussi indirectement concerné.
Ses yeux se posèrent à nouveau sur Shaka, si seul et perdu depuis la disparition du Capricorne. Mal à l'aise, il préféra ne pas s'attarder plus longtemps sur ce qui se passerait si Milo ou lui mourait.
En attendant, la série noire se compliquait de la destruction irrémédiable des armures des Ors tombés au combat. Après celle de Death Mask, qui s'était dissoute sous le regard éberlué de Saga dans le Meikai, les fidèles protectrices de Shura et d'Aldébaran s'étaient brièvement matérialisées devant Mü pour l'une, et Shion pour l'autre, avant de s'évaporer à jamais. Au-delà d'un dernier adieu émouvant accordé aux seuls Atlantes capables de véritablement les comprendre, c'était comme si les armures éprouvaient le besoin d'officialiser leur disparition.
Leur perte passait par une sacralisation morbide, qui accréditait solennellement la fin de leurs bons et loyaux services, tout en mettant un point d'honneur à souligner que les longues lignées des chevaliers des Cancers, des Capricornes et des Taureaux, qui s'étaient perpétuées à travers les âges jusqu'à aujourd'hui, s'éteignaient aussi avec elles. Tant de savoirs et de compétences perdus à jamais. C'était à en pleurer, et Camus se demanda comment Athéna allait bien pouvoir suppléer à la destruction de ces acquis millénaires si stupidement dilapidés.
À ses côtés, Milo remua pour lui adresser un regard interrogateur. Avec un infime soupir, Camus se renfrogna avant de cadenasser ses pensées d'un mur plus infranchissable. Ne jamais sous-estimer les effets du lien qui les unissait. Voilà pourtant une leçon qu'il croyait avoir apprise. Mais au moindre relâchement de sa part, le Scorpion s'engouffrait maintenant dans la brèche. Surtout depuis que Sergueï les avait rejoints.
Le Français trouvait cela puéril, mais c'était néanmoins une attitude qu'il pouvait comprendre, à défaut d'y adhérer. Car si les manières de son fils demeuraient irréprochables à son encontre, elles plaçaient parfois Milo sur une sorte de grill bien moins innocent. Leur cohabitation prenait par certains côtés des airs de compétitions dont il se savait la cible, et le Verseau se voyait ramené plusieurs années en arrière, lorsque les prémices d'une guerre larvée entre son compagnon et le petit Russe se mettaient insidieusement en place pour se disputer son affection.
Peu désireux de se laisser distancer sur ce terrain, le Grec utilisait l'atout dont il disposait en évaluant régulièrement l'état d'esprit du Français. Si la façon de veiller au grain de Milo agaçait prodigieusement Camus, elle l'attendrissait aussi, et quelque part elle le flattait, tandis qu'il devait bien admettre que son fils n'y mettait vraiment pas du sien. Il était tombé sur deux jaloux de la pire espèce, qui menaçaient de l'obliger à prendre parti pour faire cesser leur manège.
Finalement, malgré des défauts qui avaient failli lui coûter la vie, Hyoga était une crème, auprès de laquelle il se réfugiait lorsque la tension montait d'un cran entre son fils et son amant, incapable qu'il se sentait encore de sermonner sévèrement Sergueï ou de reconnaître ouvertement à Milo le droit de remédier à la situation. Conciliant, le Cygne ne disait rien, mais Camus aurait parié que ses déboires familiaux l'amusaient davantage qu'il ne le montrait.
La joie de Hyoga au retour de Sergueï avait été sincère. Le Verseau savait qu'il avait toujours apprécié ce petit bonhomme qui s'inquiétait si fort pour lui du temps de Zoltan. Le courage de l'enfant et sa ténacité pour se plier à l'enseignement du Cancer laissaient déjà deviner sa valeur, et le Français se doutait que son disciple avait déploré sa disparition de plusieurs manières.
Si un instant Camus avait craint que Hyoga lui tînt rigueur de l'erreur coupable qui sanctionnait la naissance d'une « monstruosité », le regard chaleureux que le Cygne avait porté sur lui à ces révélations prouvait non seulement qu'il pardonnait le moment d'égarement de son Maître, mais qu'il le soutiendrait contre quiconque oserait soulever contre lui ce souvenir déplaisant dans l'avenir. Découvrir que l'enfant était le sien avait semblé le ravir, et il s'effaçait bien volontiers face au besoin de reconnaissance affective de Sergueï, qu'il avait immédiatement traité à l'égal d'un petit frère.
Fort judicieusement, Hyoga s'était également porté volontaire pour seconder Camus dans ses enseignements, le déchargeant ainsi un peu du délicat problème de la gestion du temps individuel qu'il accordait à son fils ou à son amant. Tout aussi exigeant dans son apprentissage, mais s'y prenant d'une manière plus douce que le Verseau, le Cygne s'en tirait très bien. Cette stratégie bienveillante rassurait et apprivoisait Sergueï, plus sûrement que les tentatives maladroites de Milo pour engager un dialogue que le jeune Russe esquivait avec une méfiance prudente jusqu'à là.
Les compétences exceptionnelles de Serguei ayant peu de chance de passer inaperçues, sans parler de la divulgation de ses futures prises de fonctions auprès de Gaïa. Sur ordre d'Athéna, le nouvel apprenti du Verseau avait été présenté officiellement par Shion le lendemain de son arrivée à tout le Sanctuaire. Les Ors avaient été surpris que leur déesse acceptât de révéler à l'ensemble de ses fidèles l'origine pour le moins curieuse des pouvoirs en germes de ce petit garçon très spécial, sorte d'avatar du propre fils qu'elle n'enfanterait jamais, mais qui serait élevé et instruit comme n'importe quel autre chevalier en devenir.
D'un autre côté, cette reconnaissance faciliterait incontestablement l'avenir, et préviendrait les questions gênantes lorsque tout le monde s'apercevrait que Sergueï réussissait mieux que la moyenne dans tout un tas de domaines. La complexité de l'histoire qui le reliait à Athéna en avait désorienté beaucoup, et finalement bien peu avait saisi la totalité des implications que cela sous-entendait. Pour la majorité, il apparaissait comme une petite divinité en devenir, issue des circonstances et de l'esprit créatif de leur déesse, à qui la prudence imposait de présenter un certain respect et d'éviter de lui chercher des noises.
Globalement, ceux qui se souvenaient de la gentillesse de l'ancien apprenti Cancer étaient charmés de le retrouver, bien que son odyssée semblât assez mystérieuse, voire inquiétante. Les autres attendaient de le voir à l'œuvre pour trancher.
Seule dissimulation à la vérité, sa filiation humaine avec le Verseau avait été tue au plus grand nombre. Difficile pour tous de comprendre ce tour de passe-passe divin, sans compter le peu d'écart d'âge qu'il existait à présent entre le père et le fils en raison des deux décès successifs du premier, responsables de ses stases dans le temps. Les quatorze petites années qui les séparaient maintenant auraient fini par faire jaser les moins obtus. Sans oublier le risque que représentait la divulgation d'une telle paternité, qui dans le cadre d'un règlement de compte divin désignait Camus comme l'otage idéal. Seuls les Ors et quelques rares autres personnes avaient connaissance de ce secret.
Au sein de cet amalgame de révélations et de silences, Hyoga et Shyriu avaient eu accès à toutes les informations. En tant que chevaliers Divins, Athéna jugeait qu'ils méritaient amplement cette confiance. Il en avait été de même pour Ikky, que Shun avait mis lui-même dans la confidence. Seul Seiya demeurait pour l'instant tenu à l'écart.
Depuis sa sortie remarquée contre Hadès, Athéna le trouvait trop instable pour détenir un secret de cette importance. Ce jour-là, elle avait coupé court à son emportement en le menaçant de tout simplement le renvoyer dans un établissement de santé au Japon. Elle regrettait un peu sa dureté, mais sur le moment le temps lui avait manqué pour affiner dans la psychologie. Le chevalier de Pégase avait fini par s'incliner, même elle avait clairement noté qu'il ne se rendait pas. Quelque chose semblait fortement le perturber. Soucieuse, elle l'avait alors confié à Saori, en demandant à cette dernière de la tenir informée de l'évolution du comportement de son ancien champion. Mission dont la jeune femme s'acquittait avec une douceur qui paraissait porter ses fruits.
Plus calme, le chevalier de Pégase obéissait à ses directives sans broncher, bien que sans pour autant parvenir à faire corps avec les autres. Il réalisait parfaitement qu'il s'était couvert de ridicule, mais plus qu'une question d'ego mal placé, Saori avait parfois l'impression que Seiya rongeait son frein parce qu'il butait sur un élément qu'il n'arrivait pas à leur expliquer clairement. Si elle avait raison, alors peut-être aurait-il dû accorder plus de fois à sa méfiance à l'égard d'Hadès.
Camus avait récemment partagé les interrogations de l'incarnation divine sur ce sujet. Un peu par hasard. Parce qu'il se trouvait à ce moment-là auprès de Shion, et que Saori les avait rejoints. Sa nature froide avait toujours retenu la jeune femme de l'aborder trop directement, mais elle lui faisait suffisamment confiance pour s'exprimer librement devant lui en présence d'un tiers.
Depuis, le Verseau avait lui aussi réfléchi à l'étrange conduite du chevalier de Pégase. Seiya demeurait certes beaucoup trop remonté contre Hadès, sans doute parce qu'il se remettait mal de sa blessure et de la dépression qui avait marqué sa longue convalescence, mais si son amertume l'avait incontestablement rendu acide et désagréable, elle ne faisait pas de lui un dément pour autant. Et si sa colère était tout simplement dictée par l'instinct ?
Camus avait eu le désagrément d'affronter la duplicité d'Hadès lorsque celui-ci avait décidé de les retourner contre Athéna. Et il avait pu juger de l'esprit machiavélique, patient et revanchard du Dieu. Ils étaient alors en guerre, et tous les coups étaient permis. Ou presque. Parce que le Verseau voulait croire que jamais sa déesse ne s'abaisserait à certaines manipulations.
L'arrivée des hordes étrangères suscitées par le réveil de Gaïa avait changé la donne. Hadès se comportait en alliée de parole et en parfait gentleman. Trop parfait pour être honnête aux yeux d'un Verseau de plus en plus suspicieux. La personnalité de Shun pondérait en partie l'esprit retors du Dieu, mais elle n'écartait pas tout danger au regard du Français.
Les fronts de bataille se multipliaient. Les uns et les autres devaient s'y déployer régulièrement pour contenir l'ennemi. Ils cumulaient déjà quelques pertes, mais les Ors tombés au combat avaient tous péri sur le territoire du sombre Dieu. Ce n'était peut-être qu'une coïncidence, mais Camus trouvait cela étrange.
Tournant la tête, il avisa Hyoga qui lui adressa un signe discret de négation. Il avait demandé à son disciple de se rapprocher de Seiya pour essayer de déterminer si oui ou non ils devaient s'inquiéter. Mais apparemment le chevalier de Pégase lui tenait encore rigueur de son attitude lors de la venue d'Hadès, et il refusait de renouer des liens suffisamment étroits avec le Cygne pour se confier. Saori réussirait certainement à l'amadouer avant lui.
Étouffant sa contrariété autant que son inquiétude, Camus reporta son attention sur Serguei. Bien droit et la mine concentrée pour afficher un air neutre, ce dernier se tenait dans le rang des apprentis. Il ne remuait pas un cil et son imperturbabilité à la limite de l'indifférence le démarquait tout en l'isolant des autres.
Le cœur de Camus se serra. Il était bien placé pour savoir combien ce genre d'attitude pouvait se révéler traître à la longue. Mais dans le cadre de Sergueï, la retenue dont on l'entourait allait au-delà de la simple réserve d'une personnalité que sa nature généreuse aurait dû aisément contrebalancer. Les mises en garde de Gaïa et la présentation inattendue d'Athéna le protégeaient, mais parallèlement elle le plaçait sur une strate qui le rendait intouchable, une strate où bien peu oseraient dorénavant s'aventurer en laissant librement s'exprimer leurs sentiments.
Et Camus déplorait ce revers qui excluait incontestablement son fils d'une certaine spontanéité sociale. Il s'était un peu remplumé depuis son arrivée, et il ne donnait plus cette impression de misère qui avait tant révolté le Français lorsqu'il l'avait retrouvé. Mais il était plus grand que la moyenne, et il faudrait encore des mois avant que son corps n'harmonisât sa minceur à une musculature pour l'instant trop sèche. Son visage aux joues trop creuses demeurait fermé. Le Verseau devinait néanmoins la peine au fond du regard d'ambre qui retenait ses larmes. La proximité du temple du Cancer avec celui du Taureau lui avait autrefois permis d'apprécier la gentillesse de son propriétaire, et si Sergueï cachait sa tristesse, elle n'en restait pas moins là.
Décidément l'ambiance au Sanctuaire devenait vraiment pesante, et Camus regretta que les bouleversements annexes lui interdisent de mener son entraînement en Sibérie, comme la tradition et la mise en place des meilleurs résultats le prescrivaient. Mais toute activité isolée les exposait au risque d'une attaque-surprise, et mis à part pour effectuer une mission ou partir combattre directement l'ennemi, Athéna avait exigé qu'ils demeurent groupés au Sanctuaire.
Camus devait se débrouiller avec les moyens du bord, et il utilisait son cosmos pour recréer une mini banquise au bord de la mer, ou une langue glacière sur les premiers contreforts montagneux, le tout agrémenté de chute de neige persistante et d'un froid polaire qui faisait autant grincer que claquer les dents des autochtones proches de ses expérimentations pédagogiques.
L'hiver lui offrait heureusement la possibilité de disposer plus facilement de nombreux lieux habituellement réservés à d'autres entraînements, et il n'avait pas hésité à emmener Sergueï avec lui lors d'un déplacement en Terre Adélie, où d'étranges géants des glaces étaient subitement apparus pour tenter de s'approprier les installations scientifiques de la région. Il avait pu vérifier de visu les fulgurants progrès accomplis par son fils durant son séjour aux Enfers et mesurer sa valeur au combat, tout en évaluant ce qu'il pouvait encore lui enseigner.
L'amorce d'un mouvement général parmi l'assemblée ramena le Verseau à une observation plus immédiate. Déposant à tour de rôle une fleur près du mur, progressivement la foule des anonymes et des apprentis s'en retournait. La gerbe improvisée en train de grossir serait plus tard ramassée pour être mise sur la tombe du chevalier du Taureau, et Camus songea que les petites gens de l'île les connaissaient mieux qu'il ne l'imaginait. Aldébaran adorait les fleurs. L'hommage de tous ces sans-grade rendait ce moment particulièrement émouvant, et en surprenant plusieurs regards interrogateurs et inquiets se porter sur eux, le Français en déduisait qu'ils se demandaient lequel serait le prochain sur la liste.
« Il est temps. »
La formule laconique de Shion renvoyait tout le monde à ses obligations et les chevaliers présents se mirent à leur tour en marche. La guerre qui faisait rage ne leur accordait que peu de temps pour pleurer leurs morts. Si le scellement du passage donnant sur Asgard sonnait comme une victoire, la tentative pour envahir le Sanctuaire sous-marin menée voilà une semaine alimentait toutes les conversations, même si la résistance de Poséidon, aidé par Kanon et Radhamanthe, parvenait jusqu'à présent à contenir l'ennemi.
Le Domaine d'Artémis venait de tomber, entraînant dans sa déroute une partie des troupes qu'Apollon avait adressées à sa sœur pour la soutenir. Le déséquilibre s'accentuait de jour en jour. Gaïa était repartie vers d'autres cieux et demeurait désespérément invisible lorsque les Dieux eux-mêmes l'invoquaient. Pour l'instant, personne n'osait interroger Athéna, entrée en désaccord majeur avec Zeus depuis que celui-ci voyait son trône vaciller.
Camus regagna les abords de son temple d'un pas lent. Il aurait aimé être sûr que l'avenir leur réservait des jours meilleurs.
Pour tous ceux qui dépendaient de leur capacité à résister lorsque l'ennemi arriverait aux portes du Sanctuaire.
Pour ses frères d'armes à nouveau meurtris.
Pour les enfants nés sur ce domaine et l'ensemble des apprentis dont ils avaient la charge.
Pour Sergueï, qui n'avait pas mérité d'assumer le poids d'une telle responsabilité.
Pour Milo qui n'avait cessé de le chérir depuis qu'ils s'étaient retrouvés.
Pour lui, qui après des années de bons et loyaux services aspirait à un peu de paix.
Ils étaient nés pour servir, et il savait ses pensées à la limite du sacrilège. Mais il était fatigué de tant de morts parfois inutiles.
La main de Milo qui se posa brièvement sur son épaule le tira de ses réflexions.
« Je te retrouve ce soir », lui lança le Scorpion avant de retourner à ses propres activités.
D'un signe de tête qu'il voulut rassurant, Camus répondit au sourire tendu de son amant. Nul doute que celui-ci avait réussi à s'immiscer une nouvelle fois dans le cheminement de ses pensées, et le Verseau s'admonesta à plus de retenue dans la formulation claire de ses craintes. Il allait pour sa part rejoindre Sergueï qui devait l'attendre, un peu plus bas vers les arènes. Il devait arrêter de se projeter dans le futur. Le présent était déjà bien suffisamment incertain.
- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :-
Saori remonta au Palais en soutenant Melina, qu'elle avait convaincue de venir s'installer quelque temps auprès d'elle. Le père de la jeune femme occupait toujours sa fonction de chef cuisinier, et elle espérait qu'il aiderait la brunette à faire son deuil plus facilement que seule au sein du grand temple vide.
Arrivée dans l'immense hall d'entrée, elle remit avec moult recommandations Melina entre les mains de deux domestiques, qui l'entraînèrent aussitôt avec des mots gentils. Amorphe, Mélina s'abandonnait à leurs soins. Pleine de sollicitude, Saori avait veillé à faire installer la petite Maevane au Palais avant l'enterrement. En réalisant qu'elle allait retrouver sa fille, Mélina semblait un peu rassérénée.
Désolée de ne pouvoir faire plus, l'incarnation divine regarda disparaître le petit groupe vers les appartements privés, avant de se détourner avec un soupir. Les évènements et la succession de ces drames l'oppressaient. Elle avait besoin de respirer et elle décida d'aller se recueillir dans le jardin extérieur. Il était un peu dépouillé en cette saison, mais l'air frais lui ferait du bien.
Elle franchissait le lourd portail qui s'ouvrait sur une large allée de rocaille, quand elle eut la surprise de découvrir que quelqu'un l'attendait dans ce lieu généralement désert en hiver.
« Seiya ? Mais que fais-tu ici ?
— Je savais que vous viendriez vous recueillir là, répondit le Japonais en s'avançant vers elle. Il n'y a que l'harmonie des jardins bien entretenus qui vous apaise lorsque vous avez de la peine. »
Il la connaissait bien, et elle lui adressa un petit sourire de connivence triste.
« Tu désirais me voir ?
— Oui, il faut que je vous informe de quelque chose. »
Visiblement il hésitait, et le sourire de la jeune femme se fit plus large pour l'inciter à se livrer à elle sans crainte.
« Eh bien ?
— C'est à propos de Mélina, commença-t-il en soupesant ses mots.
— Oui, l'encouragea encore Saori, un peu surprise qu'il l'entretînt de la compagne du Taureau défunt, qu'il connaissait à peine.
— En fait, c'est Aldébaran qui m'a demandé de vous parler de certaines choses s'il devait lui arriver malheur.
— Melina avait prédit sa mort, c'est ça ? » s'informa la jeune femme le cœur lourd.
Un peu étonné, Seyia demanda
« Vous le saviez ?
— Shion est au courant de son étrange prescience. Il me cache peu de choses, et il m'en a parlé. Mélina ne se servait pas de son don pour semer la zizanie et c'est pour cette raison elle n'a jamais été inquiétée. Mais Mélina ne se souvient généralement pas de ce qu'elle raconte en état de transe.
— C'était le cas lorsqu'elle s'est adressée à Aldébaran avant son départ, approuva Seiya. Au moins a-t-il pu s'en aller avec l'impression qu'elle se tourmenterait moins.
— Je ne comprends pas, murmura Saori en pâlissant. Apparemment les prédictions de Mélina ont toujours été fiables. S'il se doutait qu'il courrait un risque réel, alors pourquoi est-il parti ?
— Parce qu'il savait justement que Mélina ne se trompe jamais, répondit Seiya. Je suis moi-même à blâmer dans cette histoire, car je dois avouer que je ne l'ai pas cru. Je pense qu'il en avait parfaitement conscience, et qu'il attendait aussi que je réagisse après coup. Pour ne pas le gêner dans sa décision. Mais maintenant tout se met en place. S'il n'était pas tombé chez Hadès, ça aurait été autre part. Il croyait dur comme fer au don de sa compagne. Avant de disparaître, il souhaitait mettre en garde les Ors qui se battent constamment sur le front d'Hadès. Car dans cette guerre, Melina lui a aussi révélé que certains sont plus exposés que d'autres. Il n'était pas sûr de les convaincre. Je ne suis d'ailleurs pas certain qu'il l'ait fait. Et il est arrivé trop tard pour Shura. Mais il se doutait que sa mort serait un déclencheur qui accréditerait ses propos. Parce que moi, je ferai véritablement le lien. »
Ébranlée, Saori resserra autour d'elle les pans du châle qu'elle portait sur les épaules. Le froid lui semblait plus glacial tout à coup.
« Pourquoi n'est-il tout simplement pas venu se confier à Shion ou à moi ?
— Parce qu'il ne voulait surtout pas mettre le don de Mélina sur la sellette, expliqua Seiya en la prenant par le coude pour l'inviter à rentrer au chaud à l'intérieur. Il avait confiance en vous, mais il ne savait pas comment Athéna réagirait. Pas après tout ce qui vient de se passer. Et je pense qu'il a eu tort. Je respecte énormément la mémoire du chevalier du Taureau, mais je crois qu'il a fait une faute en comptant sur moi pour vous dévoiler les propos de sa femme. Car c'est peut-être bien la vie de certains autres Ors qu'il a mis en danger. Je l'ai compris lors de son enterrement. C'est pourquoi il fallait que je vous prévienne immédiatement. Ensuite, vous déciderez. »
La lourde porte qui donnait sur le Palais se referma sur eux dans un silence pesant. Pensive, Saori se laissa guider à petits pas jusque près d'un banc où elle prit place. Sorte d'alcôve arrondie close par une baie vitrée, ce lieu les écartait du couloir. Prenant soin de conserver une distance minimale entre eux, Seiya s'assit près d'elle.
Au bout de quelques minutes, la jeune femme releva sur lui ses yeux verts à l'éclat incontestablement peiné. Elle devait se blâmer de ne parvenir qu'à brider si difficilement le côté batailleur de son illustre seconde personnalité, et le jeune homme se crut obligé d'ajouter.
« Il désirait surtout être sûr que nous accorderions foi aux propos de Mélina. Il savait que dans ce cadre son trépas les validerait. Vous n'avez rien à vous reprocher. »
La jeune femme le remercia de sa délicatesse d'une inclinaison de tête légère, mais elle ne s'en voulut pas moins en demandant.
« Que t'a-t-il révélé ?
— Que depuis la Guerre Sainte, tous les chevaliers d'Or ne sont plus égaux face à la mort. Certains ont reçu la capacité de détecter inconsciemment son approche beaucoup plus facilement que les autres, et surtout, de lui tenir tête. Parce qu'ils ont acquis la faculté de survivre alors même qu'ils foulaient le royaume de la Grande Faucheuse. Apparemment ils seraient déjà à mi-chemin de l'immortalité que vous souhaitiez leur offrir. Même s'ils l'ignorent. »
Les yeux de Saori s'agrandirent brusquement. Elle venait de comprendre.
« Oh, accusa-t-elle le coup. Le huitième sens.
— C'est cela, confirma Seiya. Milo, Mu, Shaka, Aiolia et Kanon l'ont conquis pour vous suivre lorsque vous avez décidé de combattre Hadès sur son propre terrain. De même qu'Ikki, Shun, Hyoga, Shiryu et moi-même. D'après Mélina Shion, Aioros et Dohko le possèdent aussi, car ils ont séjourné suffisamment longtemps sous l'influence de la Mort pour les deux premiers, et que le Mesopethamenos que vous avez offert au troisième le lui accorde d'office. Mais Aphrodite, Saga, Shura, Death Mask et Camus ne l'ont jamais obtenu. Leur première mort n'y change rien. Mélina affirme que leur trépas a été beaucoup trop court pour qu'ils en bénéficient. Et Aldébaran a été vaincu avant même d'avoir eu recours à cette technique. Je peux me tromper, mais je crois qu'il s'est volontairement sacrifié pour vous instruire de la fourberie de votre oncle.
— Mélina a vu la mort de davantage de chevaliers, s'angoissa aussitôt Saori.
— Pas exactement. Elle a seulement prédit celle d'Aldébaran avec certitude. Par contre, elle a clairement exprimé l'avis qu'Hadès se pourléchait à l'idée de patienter bien sagement pour recueillir les âmes de ceux qui l'ont précédemment combattu, et plus particulièrement celles de ceux qui l'ont trahi. Demander de venir grossir ses rangs à vos chevaliers d'Or, alors que depuis le début c'est sur son Domaine que la bataille fait le plus de ravages, c'était s'assurer d'un moyen de plus de les voir directement basculer entre ses griffes. La mort de Shura m'a interpellé, mais j'ai bêtement attendu celle d'Aldébaran pour être sûr que les propos de Mélina étaient justes. En théorie Aioros ne craint pas grand-chose, mais Aphrodite est toujours là-bas.
— Pourquoi n'en a-t-il parlé qu'à toi ?
— Parce qu'il savait que je me méfiais d'Hadès. Et parce que je me doutais que même de bonne volonté, Shun ne parviendrait pas à museler totalement la duplicité du côté sombre du Dieu qui l'habite. Je ne suis pas sûr que Shun se rende d'ailleurs compte de ce qui se passe. »
La mine renfrognée, la jeune femme assimilait avec un certain malaise tous ces éléments. Athéna avait raison de se défier de sa famille. Les Olympiens n'en finiraient donc jamais de se tirer dans les pattes les uns des autres ? Si tel était le cas, il allait falloir qu'elle incitât sérieusement sa partie divine à rejoindre définitivement le camp de Gaïa.
« Pourquoi n'avoir rien dit avant, Seiya ? demanda-t-elle encore, en se gardant de critiquer directement le chevalier de Pégase.
— J'ai essayé, se justifia-t-il. Mais dès que j'ouvre la bouche en prononçant le nom d'Hadès tout le monde a pris l'habitude de me regarder de travers.
— C'est vrai que nous avons tous été un peu déplaisants à ton égard, reconnut la jeune femme.
— À croire que celui-ci m'a jeté un sort, maugréa-t-il sans savoir que Saori se posait exactement la même question. Et puis j'avoue que jusqu'à la mort d'Aldébaran, je mettais en doute le don de Mélina.
— Accompagne-moi, Seiya, décida brusquement la Japonaise en se relevant. Il faut que Shion entende ce que tu viens de me dire. »
Apaisé par la certitude que Saori le croyait, le chevalier n'en fronça pas moins les sourcils.
« Je ne suis pas sûr qu'il m'écoute, répliqua-t-il en se redressant à son tour. Depuis mon arrivée, je vois bien que mes paroles demeurent sujettes à caution. »
Mais en face de lui, la manifestation humaine d'Athéna objecta, une expression aussi bienveillante que ferme sur le visage.
« Ne t'inquiète pas, cette fois-ci il va t'écouter. »
Rasséréné, Seyia lui emboîta le pas, sans discuter davantage. Saori avait parfois des intonations de voix si proches de ceux de son double divin, qu'il était impossible de s'y soustraire.
- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :-
Deux heures plus tard, Shion convoquait Saga pour expédier Seiya aux Enfers, en chargeant ce dernier de retrouver Aphrodite et Aioros afin de les rapatrier au plus tôt, ainsi que tous les autres chevaliers d'Athéna dépêchés sur place. Il n'avait pas mis en doute un seul instant les révélations du chevalier de Pégase, dont à l'exemple de Saori il n'était pas loin de croire qu'Hades l'avait frappé d'une sorte de sort malveillant, propre à le pousser à l'excès, tout en détournant quiconque de lui accorder le moindre crédit.
Les allégations de Seiya sur le désavantage de certains Ors l'inquiétaient d'autant plus vivement, que le chevalier des Poissons se trouvait justement sur l'un des fronts les plus périlleux. Sans entrer dans ses intentions de favoriser quiconque, Shion refusait de mettre en danger stupidement ses troupes. En outre, il n'appréciait que fort modérément l'attentisme morbide d'Hadès, et il ne serait pas dit qu'il lui donnerait cet avantage une seconde de plus. En théorie Aphrodite était le plus exposé. Mais prudent et peu disposer à faire des concessions, l'Atlante exigeait le retour de tout le monde, même si politiquement son geste discordant ne passerait pas totalement inaperçu.
La victoire tragique d'Aldébaran garantissait aux Enfers une relative tranquillité, que Shun travaillait pour la conforter en véritable triomphe. Il y mettait d'ailleurs le prix, en imposant un marathon guerrier aux Spectres survivants. Contrairement à la plupart des autres domaines olympiens à présent également attaqués, le Sombre Royaume bénéficiait maintenant d'une chance infime de repousser l'envahisseur. La mort d'Hator avait vu le repli de Seth, et Kali avait trop présumé de ses forces en les engageant sur différents fronts. Avec ou sans le soutien des chevaliers d'Athéna, les troupes d'Hadés s'acheminaient lentement vers la victoire.
Mais Shion désirait plus qu'un simple repli. Il tenait à ce qu'Hadès assumât son entière responsabilité de ce départ. Informé de la raison réelle de ce retrait subit, Shun avait paru désagréablement surpris, et sans manifester la moindre contrariété envers le Grand Pope, il l'avait assuré qu'il comprenait, et qu'il se chargeait des mesures adéquates. Il semblait évident qu'il n'allait pas tarder à convoquer pour un débat commun l'hôte à temps partiel de son corps, afin de parler de ce problème.
Connaissant la fourberie du Dieu, Shion se doutait que les chances qu'il parvînt à le détourner de tirer vengeance de la mort de ceux qui l'avaient précédemment trahi seraient serrées. Quant à son rôle véritable, Hadès pourrait toujours jouer la candeur. Il n'avait en soi rien fait pour tuer les Ors. Il avait simplement omis de les prévenir d'une faiblesse que son ministère lui avait facilement permis de détecter, savourant le moment où il pourrait à nouveau disposer de leurs âmes à sa convenance.
La seule consolation de Shion résidait dans sa certitude que Shun ferait tout pour restreindre le désir de vengeance du Dieu à l'égard des ex-renégats retombés entre ses mains, et qu'Aldébaran ne risquait rien dans ce cadre. Il s'en voulait néanmoins, car averti avant, il aurait sans doute pu éviter un tel massacre. Il ne pourrait jamais protéger entièrement ses chevaliers, mais limiter la casse en ne dirigeant pas les plus susceptibles d'y laisser leur vie systématiquement sur les actions les plus périlleuses, oui. Sans les privilégier, il allait réviser sa politique concernant les trois chevaliers d'Or n'ayant pas atteint le huitième sens encore vivant.
Aphrodite rentra le soir même, harassé et un peu mécontent de devoir se replier pour assurer sa propre sécurité. Les autres chevaliers d'Athéna suivaient en ordre dispersé, rapatriant le Sanctuaire au fur et à mesure que s'achevaient les combats qu'ils avaient précédemment engagés.
Le Suédois laissait Shaina derrière lui, le temps d'une courte alliance avec Eaques, Gordone et Pharaon pour permettre aux troupes déployées de refermer totalement l'ouverture générée par Kali. Il avait beau connaître la vaillance et l'expérimentation de la jeune femme, il n'aimait pas savoir sa compagne encore sur les lieux des affrontements.
Contrarié et soucieux, Aphrodite rejoignit directement le Palais en arrivant. Il fut aussitôt introduit dans la salle où Shion tenait un conseil restreint en compagnie de Saori et des Ors restants. Son retour fut chaudement salué, mais il ne ramenait pas une nouvelle plaisante. Malgré l'ordre reçu, Aioros refusait de rentrer.
Seiya connaissant mal la géographie des Enfers, Aphrodite avait pris le relais pour le retrouver. Et il avait eu toutes les peines du monde à parvenir à le coincer pour l'informer du désir de Shion. La réponse lapidaire du Sagittaire avait laissé le chevalier des Poissons pantois. Le Grec se considérait dorénavant comme un mercenaire, attaché à défendre les prérogatives de sa Déesse certes, mais libre de vaquer à sa guise et de s'engager là où sa présence lui semblait la plus indiquée.
Conscient de la menace que faisait peser son insubordination sur des relations déjà un peu tendues, Shun avait purement et simplement expulsé Aioros des Enfers avant qu'Hadès ne prît un malin plaisir à lui proposer un poste fixe. Atterrée, Saori se demandait comment elle allait apprendre la nouvelle à Athéna, tandis qu'Aiolia s'interrogeait sur ce qu'il avait bien pu rater dans la réintégration de son frère.
Mal à l'aise à cette nouvelle pour le moins gênante, Mü et Saga échangèrent un long regard, lourd de sous-entendus coupables. Ils n'étaient pas responsables du temps qu'il leur avait fallu pour reconquérir Asgard, mais avant leur départ, objectivement, ils n'avaient rien fait non plus pour tenter une seconde approche après le fiasco de Saga pour arrêter Aioros.
Et le Bélier voyait avec affliction le visage du Gémeau s'assombrir et ses yeux se ternir. Ce fut donc avec une détermination nouvelle qu'il retint discrètement ce dernier à la fin de la réunion, pour demander pour eux deux une audience privée immédiate auprès de Shion avant. Leur attitude plus que réservée depuis que le cas d'Aioros avait été avancé n'avait pas échappé au Grand Pope. Curieux et cette fois-ci bien décidé à obtenir des réponses précises, l'Atlante aîné les invita à demeurer dans la pièce d'où les autres se retiraient.
Dès qu'ils furent tous les trois seuls, Mü s'ouvrit à son ancien maître avec une parfaite honnêteté.
« Je crois que c'est de notre faute si Airos se comporte aussi étrangement, commença-t-il. Enfin, de la mienne surtout, car j'ai entraîné Saga dans une histoire un peu compliquée. Et je tiens à souligner qu'il ne s'y est investi que pour m'aider à trouver une solution qui satisfasse tout le monde. »
Debout face à Shion, le Bélier mesurait combien il allait lui être difficile de soutenir le regard parme de son aîné, qui le scrutait pourtant encore avec un attentisme bienveillant. À ses côtés, mais se décalant légèrement en arrière, Saga signalait à sa manière à Shion qu'il prendrait ses responsabilités, mais que c'était bien à Mü de lui révéler une vérité pénible à entendre.
Intrigué et déjà certain qu'il n'allait pas vraiment aimer les aveux à venir, le Grand Pope ravala son impatience pour encourager le Bélier à poursuivre.
« Je t'écoute.
— Vous vous souvenez, il y a plus de trois ans. Juste après le jugement de Camus par Athéna (2). Vous désiriez éclaircir quelques points avec le Verseau avant de le renvoyer sur le terrain, et vous m'avez adressé à sa place en ambassade au royaume d'Asgard.
— Oui, je m'en souviens parfaitement. Je t'avais même adjoint Saga parce que je savais qu'Hilda de Polaris n'est pas toujours facile à convaincre, et qu'elle appréciait Camus dans son rôle d'émissaire, précisa Shion en posant les yeux sur le Gémeau qui ne bougeait pas.
— Alors vous vous souvenez sans doute aussi qu'un effondrement d'une partie de la banquise proche du Palais d'Hilda nous a retenues davantage, puisqu'avec votre accord nous avons aidé son peuple à réparer les dégâts.
— Et ? interrogea Shion, qui entrevoyait que sa générosité passée allait rapidement lui causer un tracas bien actuel.
— Et nous sommes restés près de huit mois à Asgard au lieu des quinze jours prévus au départ, termina le Bélier qui visiblement peinait à entrer dans le vif du sujet.
— Pendant lesquels vous avez aidé à réparer les structures détruites et à consolider les plus anciennes. Oui, je suis parfaitement au courant. Hilda n'a pas tari d'éloges sur vos services dans les courriers qu'elle m'a ensuite transmis. Ce qui m'intéresse moi, c'est de savoir où est le véritable problème Mü.
— Le problème, eh bien en fait, c'est que nous en avons aussi profité pour faire plus ample connaissance, lâcha enfin le Bélier sous l'admonestation télépathique réconfortante d'un Saga, qui devait faire un gros effort sur lui-même pour ne pas prendre en main la suite de la discussion.
— Hilda et moi, s'empressa de préciser le jeune Atlante, devant le point de vie qui se haussait de son ancien Maître.
— Connaissance, répéta Shion avec suspicion, sans parvenir à cerner l'enjeu de la complication. Compte tenu de la durée de votre ambassade, et en sachant que vous résidiez au Palais, il me paraît naturel que vous ayez effectivement fait plus ample connaissance. Il va falloir que tu affines ton raisonnement Mü, parce que je ne vois pas où était la découverte.
— En fait ce qu'il essaie de vous dire, c'est qu'Hilda et lui ont fini par se trouver un point commun, qui de fil en aiguille les a beaucoup rapprochés, trancha Saga qui n'en pouvait plus de voir le Bélier s'enfoncer.
— Quel point commun ? demanda Shion un peu plus durement, ébranlé par l'énorme soupçon que lui suggérait la seconde partie de la phrase du Gémeau.
— Notre espérance de vie, répondit Mü en se focalisant encore sur l'aveu le moins délicat. Sans incident majeur, mon sang d'Atlante devrait me permettre d'atteindre mon trois centième printemps sans difficulté. De son côté, sa fonction de prêtresse d'Odin l'a soumise à un rite de passage qui rallonge également considérablement son existence humaine. À peu près de la durée de la mienne. »
Il acheva dans un souffle, sous le regard nettement plus noir de Shion.
« Et ce point commun vous a rapproché de quelle manière ? insista ce celui-ci.
— En nous faisant réaliser que nous allions progressivement perdre tous ceux auxquels nous tenons, et que nous ne trouverions jamais de compagnon ou de compagne capable de nous suivre tout au long de notre vie. Mais rassurez-vous, s'exclama-t-il devant l'air soudain plein de menaces rentrées de son ancien Maître, cette prise de conscience s'est effectuée en tout bien, tout honneur. Ce n'était qu'une analyse, qu'il nous plaisait de relayer en une sorte d'amitié à long terme. Tout au moins… au début.
— Que dois-je comprendre Mü ? »
L'expression de Shion était à présent aussi glacée que celle de Camus dans ses pires moments. Insidieusement le chevalier du Bélier se sentait régresser au rang d'apprenti qui vient de commettre une énorme bêtise, et il tourna brièvement la tête pour croiser le regard de Saga. L'appel au secours sous-jacent de ses yeux verts obligea le Grec à sortir de sa réserve pour la seconde fois.
« Qu'Hilda de Polaris et Mü se sont unis suivant les traditions d'Asgard juste avant notre départ », déclara sans ciller ce dernier, sous l'air de plus en plus renfrogné de son supérieur.
Si Shion s'attendait à la confession d'une liaison, que somme toute il aurait pu tolérer sans trop de difficulté, celle d'une union en bonne et due forme le surprit suffisamment pour museler sa colère, et l'amener à une question nettement plus basique dans la curiosité.
« Mü, ce n'était pas un peu précipité ?
— C'est exactement ce que je lui ai dit, ajouta Saga, bien décidé à détourner l'attention du Grand Pope du pauvre Bélier qui peinait visiblement à reprendre contenance. Mais il était aussi pressé l'un que l'autre. Et depuis ils n'ont pas cessé de trouver des prétextes pour se rencontrer plus ou moins secrètement. Leur amour est sincère. J'en suis le témoin depuis des années, et je peux vous le garantir. »
Il terminait à son tour un peu mal à l'aise, devant la mine accusatrice à son encontre de l'Atlante aîné.
« Mü, enchaîna Shion en s'adjoignant au calme. Que tu convoles sans me le dire, soit. Tu es un adulte, et je peux comprendre que tu te passes de ma bénédiction, même si cela me peine. Mais que tu le fasses avec une prêtresse d'Odin, c'est absolument contre tous les principes qui régissent les lois d'Asgard ! »
Sa colère éclatait enfin. Et elle rendit sa dernière phrase si tonitruante, que les deux Ors baissèrent la tête.
« Mü, je peux savoir ce qu'il t'a pris ! » ajouta-t-il sans la moindre pitié.
Face au mutisme ennuyé de son ancien élève, il poursuivit avec humeur.
« Dois-je croire que c'est elle qui t'a sauté dessus ? »
Il n'en fallut pas plus pour que le jeune Bélier retrouvât tout son aplomb.
« Hilda s'est toujours comportée extrêmement dignement, répliqua-t-il en tressaillant pour défendre sa belle. Je sais parfaitement que les prêtresses d'Odin sont censées demeurer célibataires. Au début je ne voulais pas que nous officialisions notre liaison, mais refuser équivalait à l'insulter autant qu'à la blesser. En outre, plusieurs cas de mariage ont été recensés par le passé. Même si tenus secrets auprès du plus grand nombre, et qu'il faille remonter si loin, qu'une partie des archives les inventoriant n'existent plus à Asgard, parce que détruites lors d'une précédente Guerre Sainte.
— Comment le sais-tu ? » s'étonna Shion, qui visualisait très bien le système de sécurité qui isolait normalement des curieux non habilités les vieux manuscrits dans un coin réservé de la bibliothèque.
Un regard du côté de Saga, à son tour un peu piteux, eut tôt fait de le renseigner sur l'origine de la faille.
« Je ne vois même pas pourquoi je pose la question, soupira-t-il entre l'exaspération et le fatalisme. Nous en reparlerons Saga. Mü, tu me mets face au fait accompli. Et ça vois-tu, il va me falloir un peu de temps pour te le pardonner. Si tu étais venu me trouver, j'aurais certainement tenté de te faire renoncer. Mais nous en aurions débattu, et ta détermination jointe à celle d'Hilda de Polaris aurait pesé plus que tu sembles le croire. J'aurais parfaitement été en mesure d'entendre ta requête à partir du moment où la Grande Prêtresse d'Odin t'agréait.
— Celle-là peut-être, admit avec regret le jeune Atlante, en soutenant difficilement le regard parme qui le scrutait sans complaisance, mais je ne suis pas sûr que vous ayez approuvé l'information qui l'accompagnait. »
Et devant l'œil à nouveau méfiant de son Maître, il ajouta en déglutissant :
« Lorsque nous avons décidé de nous unir, elle était déjà enceinte. »
Mü lui aurait annoncé la perte de la virginité d'Athéna lors des bacchanales de Dionysos (3), que Shion n'aurait pas été davantage déconcerté. Un mariage avec la représentante d'Odin était déjà un élément suffisamment dérangeant, mais une naissance issue d'une telle lignée risquait à terme de susciter un conflit majeur.
« Tu peux répéter ?
— Je savais que ça vous contrarierait.
— Me contrarierait », redit le Pope d'un ton si sourd, qu'il donna envie au Bélier de disparaître.
Se tournant brusquement vers Saga, il l'attaqua à son tour.
« Et toi, ça ne te perturbe pas ! »
Bravement, le Gémeau tenta de faire front.
« Le mal étant déjà fait, je me suis dit qu'il ne restait plus qu'à assumer et faire en sorte de trouver une solution. Malgré toutes mes recherches, apparemment ce cas semble unique. Mais rien n'interdit d'en limiter les effets en établissant un acte applicable dans l'avenir. Sans compter que les bouleversements apportés par Gaia pourraient aussi nous aider. Personne ne peut prédire le futur ni les changements qui vont s'opérer. »
Le flegme de Saga démonta la colère de Shion. C'était sans doute lui qui avait deux cents ans de retard. La modernité… Ou l'effet de la lune… Mais tout de même… Certes, depuis des siècles, la règle concernant le célibat des Prêtresses d'Odin s'était assouplie, au point que plusieurs avaient pris un compagnon, politiquement non officiel, mais officieusement admis. Néanmoins, aucune n'avait jamais enfanté.
Le risque d'établir par ce biais une dynastie non désirée demeurant bien trop élevé. Et il fallait que le précurseur de cette nouvelle faute soit un chevalier d'Athéna. Un chevalier d'Or. Son propre disciple. Celui qu'il considérait comme son fils avant toute chose. Après le manquement de Camus, la série noire continuait. Non, décidément il aurait dû rester aux Enfers, à patienter dans les prisons d'Hadès avant de se voir enfin offert un coupe de l'eau du Léthé (4). Sa résurrection comportait beaucoup trop d'inconvénients.
« Et peut-on savoir comment vous avez fait pour dissimuler cet enfant ? s'informa-t-il en s'adressant de nouveau à Mü.
— Dame Freiya l'a fait passer pour le sien.
— Oh, tout le royaume d'Asgard s'assemble donc pour comploter, constata Shion d'un ton blasé. Et comment l'avez-vous nommé ? Parce qu'il va bien falloir que je l'identifie si nous devons établir les documents attestant de sa filiation.
— Adélaïde », répondit Mu avec un éclat de pure tendresse au fond des yeux.
Shion retint un soupir de consternation amusée. Une fille. Encore. Le Grand Pope n'était pas loin de croire qu'il s'agissait là d'une vengeance personnelle d'Artémis à l'encontre de sa sœur, si fière de présenter jusque-là essentiellement une élite masculine. Après Maevane et Athénaï, apprendre qu'il existait une petite Adélaïde également issue d'un Or avait quelque chose de cocasse, qui l'aurait fait sourire si la situation n'avait pas été aussi perturbante.
Si ces jeunes demoiselles développaient plus tard un cosmos, il y avait de fortes chances qu'il fût aussi puissant que celui de leur père. L'ironie voulait que le seul capable d'engendrer un fils vît celui-ci écarté d'office du Sanctuaire au profit de Gaïa. Quoique Shion douta qu'Hilda acceptât de céder sa fille à Athéna, tandis que la disparition de l'armure du Taureau condamnait Maevane à un avenir incertain.
Finalement, vivre quelques années de plus allait se révéler instructif. Il était curieux de découvrir comment Athéna allait gérer tous ces petits soucis domestiques dans le futur. En attendant, il demeurait une question cruciale, dont il n'avait toujours pas obtenu la réponse.
« J'en prends note Mü. Mais ceci dit, cela ne m'explique pas ce qu'Aioros vient faire là-dedans.
— C'est un petit peu compliqué Grand Pope, et assez gênant, avança Saga en sachant que cette partie de la discussion lui appartenait.
— Après tout ce que vous venez de m'apprendre, je ne vois pas ce qui pourrait être pire », répliqua Shion sans prendre garde à l'air soudain contrit du Bélier.
Rapidement Saga expliqua la situation, en ne passant rien sous silence. Ses dissimulations précédentes valaient bien un excès de franchise. Le front plissé, Shion comprenait mieux à présent l'étrange comportement du Sagittaire. Il soupçonnait depuis longtemps que la résurrection d'un adolescent de quatorze ans dans un corps d'homme de vingt-sept ans provoquerait quelques dégâts, mais il avait largement sous-estimé l'ampleur que développeraient ceux-ci.
Les quatre années écoulées n'y avaient rien changé. Le Sagittaire avait certes appris et mûri à bien des égards, mais le décalage en termes de vécu entre lui et les autres restait flagrant. Sans compter que beaucoup le considéraient comme un aîné de référence avec toute l'expérience requise dans de nombreux domaines, en se fiant exclusivement à son dévouement d'autrefois et à la tromperie de son apparence physique.
Aioros avait dû assumer avec ça, contre les vents et les marées de ses propres incertitudes. Pas étonnant qu'il eût fini pas disjoncter. À ce stade, le Grec ne se comportait plus seulement comme un adolescent attardé et un peu perdu, mais bien comme un individu dépassé par sa destinée, qui s'affirmait dans la névrose.
Shion se sentait fautif, comme devaient se sentir coupables tous ceux qui n'avaient rien détecté du mal-être profond d'Aioros. Au point où en étaient arrivées les choses, il n'était même pas sûr qu'il parvînt un jour à réparer la souffrance infligée involontairement au Sagittaire. Encore moins à regagner sa confiance. La conjoncture s'y prêtait en outre bien mal. Mais il ne serait pas dit qu'il abandonnerait un de ses chevaliers loin de la lumière.
« Oh, je vois, rétorqua-t-il en réfléchissant aux mesures à prendre. Donc vos cachotteries ont entraîné un souci annexe dont nous nous serions bien passés. Vous auriez dû venir m'en parler depuis des mois. J'aurais pu intervenir, et toi Saga cela t'aurais permis de t'occuper différemment d'Aioros. Vous vous sentez coupables, et vous n'avez pas tort. Surtout toi Mü, qui a décidé de faire passer ta propre personne en sacrifiant Aioros. Vous avez failli, à vous de réparer vos erreurs. Débrouillez-vous pour retrouver Aioros et ramenez-le au Sanctuaire. Il doit entendre raison. Qu'il soit plus coriace que d'autres face à la mort n'y change rien. Et ce nouveau handicap t'affectant directement Saga, j'exige que vous effectuiez ces recherches en tandem. D'un autre côté, lorsque vous mettrez la main sur Aioros, ça vous permettra de vous expliquer tous les trois. Je vous souhaite bonne chance, car c'est une des pires têtes de mules qui soient. Mais sachez que je n'admettrai pas d'échec. »
(1)Le mâla est un chapelet bouddhiste. On l'utilise notamment pour réciter des mantras, assimilés à des prières pour ceux qui pratiquent le bouddhisme dans son intégralité. Un mantra égal une perle. Les récitations correspondent aux cent huit perles du grand mâla (porté autour du cou).Les plus petits qui se portent généralement au poignet ayant un nombre subdivisé de perles, il faut donc multiplier les prières pour obtenir le nombre de cent huit.
(2)Pour connaître la sanction d'Athéna lire le chapitre 53 « Le jugement d'Athéna » des Clés de la haine.
(3)Les bacchanales de Dionysos, issus de la Grèce antique, finirent par se transformer en véritables orgies sexuelles ou le vin coulait à flots sous l'Empire romain. Elles furent réprimées et interdites en 186 av. J.C.
(4)Le Léthé est un des cinq fleuves des Enfers. D'après les Grecs c'est l'eau de celui qui efface les souvenirs des âmes des morts avant que celles-ci ne reviennent sur Terre habiter le nouveau corps qui leur est destiné.
