Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M
Genre : Angst –Aventure —Yaoi
Résumé : L'enterrement d'Aldebaran est l'occasion pour Camus de faire le point sur les derniers évènements qui ont marqué le Sanctuaire et sa vie privée. La Guerre ne fait que s'étendre, et personne ne sait ce dont l'avenir sera fait. Au milieu de ce marasme, il est néanmoins heureux d'avoir retrouvé son fils, même si la cohabitation avec Milo passe parfois par un concours dont il est la cible. À la fin des funérailles, Seiya rejoint Saori pour lui transmettre un message dont Aldébaran l'avait chargé avant son départ. La jeune femme comprend alors pourquoi certains de ses chevaliers sont plus facilement que les autres frappés par la mort, et Shion retire immédiatement l'aide apportée à Hadès. Aphrodithe revient des Enfers avec la nouvelle de l'insubordination d'Aioros, qui a décidé de poursuivre en faisant cavalier seul. Conscient qu'ils sont parties prenantes dans sa décision, Mü et Saga révèlent alors leur secret à Shion, qui après un moment de surprise et une certaine colère, interdit à ces deux chevaliers de remettre les pieds au Sanctuaire tant qu'ils n'auront pas retrouvé et ramené le Sagittaire.
CHAPITRE 78 : LE DERNIER ASSAULT
Assis sur les gradins de pierre de la petite arène de combat située près de la grande arène, Milo attendait. La fraîcheur de la matinée ne le gênait pas vraiment. Le pâle soleil d'hiver éclaboussait de lumière blanche le paysage, et il n'en fallait pas davantage pour plaire à son ascendance méditerranéenne.
Le menton posé sur ses poings fermés donnait à son corps penché vers l'avant une attitude hautement concentrée sur ce qui se passait en contrebas. Personne n'était surpris de l'apercevoir là. Il estimait de son devoir de suivre les progrès de Sergueï. Il était à la fois curieux de juger de l'évolution d'un demi-dieu, et il tenait à montrer à sa moitié qu'il pouvait faire preuve de mesure, en s'intéressant aux prouesses de son fils. Contrairement au gamin, qui semblait toujours le considérer comme un compétiteur à éliminer dans l'affection de Camus.
Il y mettait du sien, lui !
Pourtant ce matin-là, il observait l'enseignement que Hyoga prodiguait au jeune apprenti sans vraiment parvenir à focaliser sur attention sur le perfectionnement des techniques de Sergueï. Il était là pour autre chose. Camus retournait en mission le jour même, et Milo savait que ce dernier ne quitterait jamais le Sanctuaire sans faire un détour pour saluer discrètement son fils. Le Scorpion avait été lui-même retenu toute la nuit à l'extérieur, et il était bien décidé à croiser son amant au moins une fois avant son départ.
Milo n'avait appris la nouvelle tâche du Verseau qu'incidemment, en se rendant lui-même au Palais pour faire son rapport. Apparemment, l'ordre donné au Français avait été aussi soudain qu'imprévu, ce qui ne l'avait guère surpris. Depuis une dizaine de jours, les évènements s'accéléraient, et ils étaient tous sur le pont. Des poches de dissensions de plus en plus difficiles à éradiquer surgissaient maintenant aux quatre coins de la planète.
Saga et Mü eux-mêmes étaient régulièrement sollicités, même si officiellement, après deux mois de traque improductive, ils demeuraient toujours à la recherche d'Aioros. Shion, qui désirait avant tout éviter d'autres lourdes pertes, avait pris des mesures préventives pour renforcer la sécurité autour de Camus et d'Aphrodite. En accord avec Saori, il avait décidé que dorénavant, aucun de ces deux chevaliers ne devait plus se retrouver seul sur un lieu d'opération. Au grand soulagement de Milo, il ne tolérerait aucune exception, et tant pis si ces mesures suscitaient un certain agacement chez les deux concernés d'être ainsi maternés. Quant à Saga, Mü lui servait de garde rapprochée.
Face à ces remaniements, le Scorpion devait admettre que la chevalerie d'Athéna commençait à souffrir d'un manque d'effectif flagrant pour se déployer aux quatre coins du monde. Son élite s'était vue drastiquement amputée, et il n'était pas question d'adjoindre à un Or envoyé en mission à haut risque, un équipier qui aurait toutes les chances de devoir être lui-même protégé par celui qu'il devait aider en cas d'incident majeur. Dans la mesure du possible, Camus et Aphrodite étaient donc écartés de ce qui semblait d'emblée irréalisable.
Finalement, afin de ne pas pénaliser le nombre des opérations menées de front par cette situation particulière, Shion avait ordonné à Camus et Aphrodite d'effectuer dorénavant leurs missions ensemble. Les deux hommes s'entendaient bien, leurs techniques se complétaient et le Grand Pope avait la conviction que leur collaboration pouvait suppléer à leur handicap. Dès son retour des Enfers, Shaina avait approuvé cet arrangement. Milo l'agréait aussi, même si parfois il jalousait un peu le temps que son amant passait maintenant avec le chevalier des Poissons.
Pour l'heure, l'entraînement se poursuivait devant lui avec une intensité rare. Ce jour-là le Cygne plaçait sa leçon sur le terrain des pures compétences physiques. Interdit à Sergueï de se servir d'autre chose que de ses capacités humaines pour se défendre. C'était une étape à laquelle devaient se plier tous les apprentis. Maîtriser le cosmos qui coulait dans leurs veines c'était bien, mais posséder toutes les aptitudes ordinaires à la base d'un combat réussi c'était mieux, dans le sens où cet acquis s'avérait indispensable. Les élèves chevaliers avaient en outre besoin d'apprendre à riposter de façon plus conventionnelle en cas d'infiltration en milieu ouvert, parmi une population humaine bien loin de se douter de leurs pouvoirs réels.
Malgré sa distraction, Milo suivait l'affrontement d'un air appréciateur. Sergueï esquivait les frappes que lui portait son compatriote blond avec une adresse et une rapidité inouïe. Même sans l'aide de son cosmos, il parvenait à anticiper précisément les coups qui le visaient et à se déporter intelligemment, avant de lancer une contre-offensive qui une fois sur deux forçait le Cygne à reculer.
Excellence de l'entraînement suivi aux Enfers, ou mise en valeur de capacités nettement au-dessus de la moyenne ? Les deux sans doute. Camus n'avait pas à rougir de son fils. Hyoga lui menait la vie dure en l'attaquant sans répit depuis près d'une heure, et le petit ne flanchait pas. C'était même l'inverse qui était en train de se produire, si Milo en jugeait à la fine couche de sueur qui couvrait à présent le front du chevalier Divin, tandis que son élève conservait la fraîcheur d'une rose.
Détail qui ne manqua pas d'amuser le Scorpion. À ce rythme, Hyoga allait rapidement déclarer forfait. La situation devenait vraiment cocasse. Si seulement le gamin ne s'était pas montré aussi agaçant parfois, il l'aurait volontiers stimulé pour achever son professeur, même s'il s'était également pris d'amitié pour le Cygne.
Globalement, Milo appréciait le fils de son amant. Son courage, sa ténacité, son attitude valeureuse au combat, sa réserve naturelle lorsqu'il fallait s'effacer, son manque de vanité, sa gentillesse pour aider les autres, autant de qualités en sa faveur que renforçaient ses efforts pour se fondre dans la masse, nonobstant la singularité de son origine et de l'avenir qui lui était promis. Son calme et sa pondération participaient aussi à le placer en territoire connu. Et Milo savait ne pas se tromper en pensant que le jeune Russe l'appréciait également. À sa manière. De façon distanciée et pour l'instant encore prudente. Mais le Grec ne désespérait pas de l'apprivoiser.
Là où leurs rapports s'envenimaient invariablement, c'était lorsqu'il s'agissait d'accaparer l'attention de Camus une fois leurs différentes obligations annexes expédiées. Au début, Milo avait laissé courir. Conscient du besoin de Sergueï de retrouver une solide assise affective, et de celui de Camus d'assumer entièrement sa paternité. Mais le temps passant, il lui devenait plus difficile de s'effacer systématiquement. Le monopole de son amant lui manquait et le rapport de force s'affirmait au lieu de s'atténuer.
Ce n'était pourtant pas quelque chose de vraiment mesquin ou de malsain qui les confrontait l'un à l'autre. Si Milo devait définir la relation qu'il entretenait actuellement avec Sergueï quand le Verseau vaquait dans les parages, il la plaçait sur un pied d'égalité avec ce qui l'opposait à Moustache lorsque le chat accaparait les caresses du Français. C'était de la compétitivité pure et simple, qui s'étiolait dès que leur trophée s'éloignait. Un jeu de « je t'aime, moi non plus », qui les obligeait à garder une distance minimale pour ne pas perdre la face.
Sergueï ne faisait aucun effort pour l'inviter à partager sa bulle lorsqu'il avait pu y inclure Camus, et lui ne faisait pas non plus grand-chose pour arranger la situation quand l'inverse se produisait. En tant qu'adulte, Milo s'admonestait parfois à plus d'intelligence, mais quelque part cela aurait été se priver du compagnon d'un jeu très personnel. Et puis, son orgueil pliait mal devant l'éventualité de déclarer forfait, même si c'était pour aplanir les difficultés.
Vivement que les premiers boutons d'acné poussent cet envahisseur monté en graine dans les jupes, ou contre la cuirasse, de son premier émoi amoureux ! De toute façon, sur la durée, le Scorpion savait que c'était lui qui gagnerait. En attendant, ce challenge continuel pour attirer l'attention de son prince des Glaces avait quelque chose de galvanisant qui faisait que non, il ne se conduirait pas en adulte responsable en ouvrant des pourparlers diplomatiques sur ce point. Sauf si camus le lui demandait, bien évidemment.
Il sentit la présence de l'être cher à son cœur alors même qu'il adressait un regard de défi au petit Russe. Apercevant à son tour la silhouette de son père entre deux déplacements éclair pour esquiver Hyoga, celui-ci ne se priva pas de lui retourner une expression identique. Milo répliqua par son plus beau sourire. Sergueï combattait actuellement toujours dans l'arène, tandis que, lui, il était disponible.
L'infime froncement de sourcils du jeune Russe ne lui échappa pas. Lorsque Camus rentrerait, le concours pour s'attirer ses bonnes grâces risquait d'être animé. Mais pour l'instant, le Grec était bien décidé à profiter de ce moment pour lui tout seul.
Totalement ignorant de l'affrontement silencieux dont il était la cible, le Verseau s'engagea dans une des travées centrales qui desservaient les gradins. À présent, le Scorpion entendait nettement le pas de ses bottes de métal doré sur la pierre dure. Sans précipitation Camus descendait les quelques marches qui les séparaient, et le cœur du Grec en bondit d'allégresse. Il venait saluer son fils, mais parce qu'il était également sur les lieux, il avançait jusqu'à lui.
L'ombre qui se profila à ses côtés l'avertit que le Français l'avait rejoint. Les yeux rivés sur les deux adversaires, Camus s'immobilisa sans paraître lui prêter la moindre attention. Il demeurait debout à seulement quelques centimètres, proche et pourtant inaccessible. Pour le Scorpion, sa gestuelle bien rodée trahissait cependant l'expression d'une affection pudique et sincère. Dans l'arène, Sergueï réussit une fois de plus à échapper à Hyoga d'une glissade sur le côté, avant de tenter de le déséquilibrer d'un jeu de jambes aussi vif qu'inattendu.
« Ton fils se débrouille comme un chef », reconnut-il, avec une admiration non feinte.
L'homme prêt de lui se contenta d'adresser un signe discret et appréciateur au jeune combattant, dont la mine concentrée s'illumina d'un rapide sourire. Déjà le Verseau se détournait. Trop vite pour un Grec en manque. Relevant la tête, il saisit au vol son regard pour l'interroger.
« Quand penses-tu rentrer ?
— Si tout se passe bien, d'ici deux ou trois jours, répondit Camus, pas vraiment dupe de sa feinte, mais qui face à l'air soudain un peu chagrin de son compagnon acceptait de différer encore son départ de quelques minutes.
— Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, reprit le Scorpion en agitant ses mèches bouclées, mais à ce rythme, je pense que je fais finir par être jaloux d'Aphrodite.
— Il n'y a aucune raison Milo. De toute façon, même si tu avais pu te proposer pour le remplacer, j'aurais demandé à Shion un autre équipier.
— Je ne te savais pas aussi rancunier, grogna le Grec pour la forme.
— Ça n'a rien à voir avec de la rancune. C'est de la prudence, le contra son amant d'un ton neutre.
— Oh, alors je ne peux que me sentir flatté que tu prennes autant soin de notre relation », susurra aussitôt celui-ci, en saisissant rapidement le bout des doigts du Français pour les porter à ses lèvres.
Comme il le prévoyait, la main fine et blanche lui fut instantanément retirée d'un geste sec, tandis que le regard de saphir s'assombrissait sous une mise en garde informulée.
« Ce que j'aime chez toi, c'est ta propension aux adieux chaleureux, lui opposa le Grec avec un rire doux nullement contrarié.
— Je n'ai pas le temps de jouer Milo.
— Non, ça je le sais. Pourtant tu es toujours ici », termina-t-il d'un air entendu, parfaitement horripilant pour le Verseau.
Pris en faute, Camus se détourna dignement pour repartir d'un pas tranquille. Mais on ne trompait pas aussi facilement un Scorpion entraîné à l'art du décryptage des signes de communication les plus infimes.
« Je t'aime », l'agaça-t-il encore, suffisamment doucement pour n'être écouté que de son amant.
Naturellement, il n'attendait pas de réaction, et il se contenta du plaisir de suivre des yeux la haute silhouette longiligne, dont la chevelure battait le creux des reins. Lorsque le Français disparut derrière le mur extérieur il étouffa un soupir un peu triste, auquel répondit la caresse aussi légère qu'éphémère d'un cosmos froid qui le ravit. Que Camus n'ait eu besoin d'aucun lien mental pour deviner son humeur et tenter d'y remédier le comblait de bonheur.
Rasséréné, il se retourna vers l'aire de combat. À nouveau il croisa le regard d'ambre de Sergueï, et l'ombre contrariée qu'il y lut l'amusa. Tout à sa concentration pour se défendre, le jeune apprenti n'avait pas perdu une miette de leur échange secret. Qu'il n'eût pu, au moins quelques instants, monopoliser plus directement le Verseau à son profit l'embêtait visiblement. C'était un point dans le camp de son adversaire.
Retenant son hilarité, le Scorpion le salua néanmoins gentiment avant de se lever pour reprendre le cours de ses contraintes de la journée. Sergueï répondit en lui adressant un bref signe de tête, un pli provocant au coin des lèvres. Il y avait fort à parier que lorsqu'ils se retrouveraient seuls ensemble au logis pour terminer la soirée, celle-ci serait houleuse.
Décidément, il adorait ce gamin pour le divertissement concurrentiel qu'il lui procurait. Et tant pis si ce genre de rapports n'entraient pas dans le cadre des rapprochements standards.
Cela faisait deux jours que Camus parcourait le Causasse avec Aphrodite. Utilisant des moyens de déplacement très personnels, les deux chevaliers avaient arpenté la région en long, en large et en travers, pour un résultat qu'ils espéraient satisfaisant. Les autorités des zones traversées étaient toutes en alertes. Une multitude de sectes et de groupuscules divers surgis d'on ne savait où, apparaissaient dans des lieux plus ou moins reculés pour finir par semer la terreur.
Rompus aux arts du combat, leurs membres dispersés décimaient invariablement les villages alentour, en massacrant hommes, femmes, enfants et animaux, avant de tout brûler derrière eux. Dépêchés sur place, les militaires du pays étaient sur les dents. Malgré un entraînement adapté et un matériel sophistiqué, ils ne parvenaient pas éradiquer ces ennemis d'un nouveau genre, et subissaient eux-mêmes de lourdes pertes. Les politiques taisaient ces tueries pour ne pas affoler les populations, mais quelques informations commençaient à percer à travers la presse pourtant muselée, et les deux chevaliers avaient été envoyés sur les lieux pour tenter de régler définitivement le problème.
Sans véritable surprise, Aphrodite et Camus avaient combattu des humains totalement endoctrinés, alliés à des hordes de démons ailés. Ces envahisseurs peu communs avaient dû trouver une faille temporelle, ou inter-dimentionnelle, pour s'infiltrer dans leur monde. Insidieusement, le mal gagnait d'ailleurs la Terre entière. Face à des vagues de violence et de crimes organisés de plus en plus sanguinaires, l'affolement commençait à saisir les dirigeants des plus grands pays.
La chevalerie d'Athéna se déployait sur le maximum de fronts possibles, en se chargeant d'arrêter les plus coriaces. Ceux dont venaient de se débarrasser Aphrodite et Camus appartenaient à cette espèce. Si la résistance des membres lambda du groupe ne les avait pas plus inquiétés que des piqûres de moustiques, ils avaient rapidement dû faire appel à tout leur savoir-faire en pénétrant au sein des temples étranges, brusquement apparus au milieu de nulle part. Une aura des plus hostiles et pernicieuses en émanait, distillée par une avant-garde de sorte de djinns maléfiques, particulièrement difficiles à tenir en respect. Ces êtres venus d'ailleurs étaient imaginatifs au possible, leurs stratégies d'attaque et de défense bien rodées, ce qui les rendait d'autant plus coriaces, dangereux et malaisés à vaincre.
Les deux chevaliers étaient finalement parvenus à écraser douze de ces factions. Mais ils ne se leurraient pas. De nouvelles fleuriraient rapidement, à d'autres endroits du globe. Ils n'étaient qu'aux prémices d'une invasion d'êtres surnaturels arrivés d'une dimension menaçante, où la magie régissait tout.
Fatigués, mais satisfaits, les deux hommes s'accordaient une pause bien méritée en Arménie, près du lac Sevan, lorsque l'émanation minime, mais caractéristique d'un cosmos familier mobilisa tout à coup leur vigilance. Entré dans l'eau jusqu'à mi-cuisse pour laver sa chevelure poissée de sang, Aphrodite redressa aussitôt son buste penché en avant, tandis qu'allongé sur la rive sur un tapis ras d'herbes fines, Camus se releva prestement.
D'un regard, ils se comprirent. Abandonnant l'idée d'un repos réparateur après quarante-huit heures d'affilée de combats successifs, ils adoptèrent immédiatement le pas de course de leur vitesse supra humaine pour atteindre cette source d'énergie avant qu'elle ne disparût. En quelques secondes ils contournèrent le lac pour s'enfoncer dans la campagne. Encore quelques instants, et ils rejoignirent les premiers contreforts de hautes collines couvertes d'un lichen gris et de broussailles rachitiques.
Devant eux s'ouvrait l'arche d'une grotte, qui semblait plonger rapidement dans le sol. Un nouveau regard de concertation, et ils s'engouffrèrent dans le passage étroit qui se resserrait au fur et à mesure que l'obscurité les noyait de son encre. Telles des chauves-souris, ils utilisaient leur septième sens pour avancer (1). Au bout d'une bonne centaine de mètres, à suivre un goulot parfois si exigu que celui-ci les obligeait à se contorsionner de profil pour progresser, ils aperçurent enfin une lueur qui s'affirma vite en jeu d'ombres et de lumière mouvantes sur les rochers.
Un peu surpris, ils débouchèrent dans une grande cavité ronde, au plafond d'une hauteur gigantesque, éclairée à intervalle régulier par des torchères allumées. Relativement plane, la grotte se divisait en deux parties égales, réparties de chaque côté d'un ruisseau souterrain qui la traversait de part en part. Quelques stalactites épaisses encombraient le fond de l'excavation qui rutilait de quartz noir et de gypse translucide. Ce ne furent pourtant pas ces merveilles de la nature qui accrochèrent les regards des chevaliers, mais un autre spectacle, nettement plus sombre.
Installé en travers du cours d'eau, sur un socle taillé à même une masse de roche rectangulaire, une sorte d'autel, lui-même en pierre, occupait le centre de la salle. Gravé de signes cabalistiques incompréhensibles, il dégoulinait du sang carmin d'un Djinn à la gorge tranchée, qui s'offrait comme une victime expiatoire allongée sur le dos. D'autres morts s'éparpillaient dans le désordre de leurs corps tombés au hasard à partir du pied de la structure. Camus et Aphrodite dénombrèrent parmi eux une quinzaine d'hommes, tous vêtus de combinaisons de cuir ocre, et un autre Djinn, plus grand et visiblement plus fort que le précédent.
Immobile et leur tournant le dos, le responsable de ce massacre se tenait debout près de l'autel. Il était couvert de sang. Les armes étranges que portaient les hommes qu'il avait tués, entre fusil et bâton de cérémonie magique, s'étaient révélées inefficaces pour l'arrêter, ce qui n'était pas une énorme surprise quand on connaissait la puissance de ses attaques. Mais qu'il fût parvenu à vaincre seul deux Djinns, dans un environnement fermé qui ne donnait droit à aucune erreur, tenait du miracle, ou de l'inconscience.
Mal à l'aise à ce constat, les deux chevaliers d'Or s'engagèrent de quelques pas dans la grotte. Aphrodite interpella celui qui leur tournait toujours le dos sans dissimuler son inquiétude.
« Aioros ? »
Lentement le Sagittaire se retourna. Profitant de son mouvement les deux autres le détaillèrent minutieusement sous toutes les coutures. Fort heureusement il n'était pas blessé. Le sang qui maculait son armure appartenait à ses adversaires. Le Grec leur présentait un visage aux traits tirés qui attestait de sa fatigue. Il ne semblait toutefois pas disposé à s'accorder un peu de repos en leur présence. Cette confrontation inattendue lui déplaisait visiblement. Le combat avait été rude, et il s'était laissé surprendre en ne dissimulant pas suffisamment son cosmos.
Camus conservait son impassibilité coutumière, tandis qu'Aphrodite perdait légèrement contenance sous le regard brun qui les dévisageait avec une froideur inaccoutumée. Il allait pourtant bien leur falloir trouver un moyen pour le convaincre de rentrer avec eux. Car maintenant qu'ils venaient de mettre la main dessus le fugitif, pas question qu'il lui permît de s'égailler de nouveau dans la nature.
« Tu t'es bien battu, commença le chevalier des Poissons, en tentant d'engager le dialogue.
— Vous imaginiez peut-être que je négligeais mon devoir parce que je ne suis plus dans vos rangs, claqua la réponse du Sagittaire, volontairement désagréable.
— Non, se défendit maladroitement Aphrodite. Je n'ai jamais dit ça. Je considère simplement que tu viens d'accomplir un combat remarquable.
— Alors tout est dit, et je te remercie. Mais à présent, vous allez me laisser passer, répliqua Aioros en s'approchant des deux Ors qui lui bouchaient la sortie.
— Attends, tenta encore Aphrodite. Tu crois vraiment que c'est une solution que de la jouer en solitaire ? Il est évident que malgré la fermeture du passage aux Enfers, d'autres points d'entrée ont cédé, et que nous sommes maintenant directement menacés. Nous devons unir nos forces si nous voulons vaincre.
— Ça, c'est ta conception de la résistance, lui retourna le Grec d'un ton légèrement condescendant. Moi je considère qu'un franc-tireur a plus de chance de leur tomber dessus au moment où ils s'y attendent le moins. Alors, écartez-vous.
— Nous devons te ramener Aioros, intervint Camus, en se déplaçant pour lui faire directement face. Et tu le sais. Ordre de Shion. Une fois que tu auras discuté avec lui tu feras comme tu voudras. Mais en attendant, tu vas nous suivre. »
Le regard plus dur, le Sagittaire fit encore un pas en avant pour planter les yeux dans ceux du Verseau.
« Parce que tu crois que tu vas me dicter ma conduite ? En tenant compte de la responsabilité qui t'incombe dans ce chaos, c'est louable de te plier au bon vouloir de Shion, et du Sanctuaire en général, mais ça n'implique en aucun cas que je doive t'obéir. Je n'ai pas d'autres ordres à recevoir que ceux d'Athéna. Depuis ma scission, elle ne s'est pas manifestée une seule fois et mon armure est toujours là. J'en conclus donc que quelque part, elle m'agréait. Enlevez-vous de mon chemin maintenant ! » termina-t-il en élevant légèrement son cosmos.
Camus et Aphrodite hésitaient. Aioros n'allait tout de même pas les prendre pour cible ? En première ligne, le Français trouva plus prudent de se protéger d'une mince aura glacée, qui renseignait le Grec sur la réplique qui pourrait suivre s'il dépassait les limites. La situation menaçait à tout moment de déraper, et le Verseau frémit presque de contentement lorsqu'une voix forte et grave s'exprima à peu de distance derrière lui.
« Tu n'iras nulle part Aioros. En tout cas pas tant que nous n'aurons pas réglé notre problème », précisa Saga, en apparaissant de l'étroit goulot qui menait à l'extérieur, Mü sur les talons.
Leur arrivée arracha un soupir de soulagement au chevalier des Poissons, tandis que Camus se détendait, sans pour autant baisser sa garde. Le Gémeau venait de parler avec autorité, et son visage plus fermé qu'à l'accoutumée trahissait sa détermination.
Aioros se raidit davantage. La présence du Bélier le dérangeait visiblement, et il ne se privait pas pour poser sur lui un regard à la limite de l'animosité, que l'Atlante soutenait avec un agacement évident. Cela faisait des semaines que Saga et lui parcouraient le monde entier à la recherche de l'insaisissable Sagittaire qui, parfaitement conscient de leur traque, était allé jusqu'à leur adresser de petits mots les défiant de le rattraper, tout en narguant plus particulièrement Mü. Placés entre les trois belligérants, Camus et Aphrodite s'entre-regardèrent une nouvelle fois, avant de rompre de plusieurs pas en arrière d'un accord commun.
« Bon, et bien je crois que nous allons vous laisser régler vos soucis personnels entre vous, commenta le Suédois, avec un sourire un peu forcé à l'adresse d'Aioros. Tu viens Camus ? »
C'était de loin la solution la plus diplomatique. Attentif à tout ce qui se passait, le Verseau répondit d'un signe affirmatif de la tête, en éliminant la manifestation de son cosmos pour prouver sa bonne volonté. Sans précipitation, Aphrodite et lui retournèrent en arrière, tandis que les trois autres entamaient le dialogue.
« Il ne tient qu'à toi que nous ayons une conversation sérieuse, attaqua le Sagittaire dès que les deux chevaliers eurent disparu. Si tu demandes à Mü de sortir également.
— Il est hors de question que je lâche Saga d'une semelle, répliqua sèchement le concerné. Et tu sais parfaitement pourquoi, acheva-t-il en se plantant solidement sur ses deux jambes pour entériner sa décision.
— Tu sous-entends que je pourrais profiter du fait qu'il n'ait pas atteint le huitième sens pour lui nuire ? gronda Aioros.
— Paix ! tenta de ramener l'ordre le Gémeau, en élevant une main dans la direction de chacun.
— Il n'y a pas de conciliation possible entre Mü et moi, Saga, lui retourna Aioros d'un ton moins froid que celui dont il usait pour repousser l'Altante. Il va te falloir choisir.
— Il n'a rien à choisir, se braqua instantanément le Bélier. Shion m'a demandé de faire en sorte que nous rentrions tous les deux entiers, alors j'y veillerai !
— Mü, il ne réclame que quelques minutes en privé », essaya encore saga.
Immobile dans le passage qu'il aurait dû continuer de remonter, et inquiet de la tournure que prenait la conversation, Camus s'accorda un regard en arrière. Aphrodite s'était déjà engagé dans le goulet étroit qui menait dehors. Il aurait dû le suivre, mais il n'aimait pas le dialogue de sourds qui s'instaurait entre les trois autres. L'échange entre Mü et Aioros devenait électrique. Seul Saga semblait conserver son calme, que le Verseau jugea malgré tout précaire.
Face à la situation, Camus estima qu'ils étaient tous sur le pont depuis trop longtemps. Si pendant les Guerres Saintes ils menaient des combats souvent intenses, la durée des opérations cumulées ne s'éternisait jamais autant. Leurs nouveaux adversaires allaient finir par les miner à la tâche. Lui-même, si calme habituellement, se sentait beaucoup trop nerveux. Aphrodite avait eu raison de proposer leur retrait, mais ce qui se passait lui déplaisait.
Si d'autres ennemis survenaient aux alentours, il n'était pas certain que les trois Ors qui s'affrontaient verbalement s'en apercevraient à temps. Pas Mü, ni Aioros en tout cas. Rapidement le français prit sa décision. Il allait rejoindre le chevalier des Poissons pour lui demander d'attendre à l'entrée. Ils monteraient ainsi tous les deux une garde aussi furtive que vigilante à l'extérieur. Mais avant, le mieux était sans doute qu'il avisât Saga qu'ils resteraient en soutien.
Discrètement, il revint en arrière. La courbure du mur rocheux le dissimulait aux yeux d'Aioros et de Mü, mais pas à ceux du Gémeau, qui se tenaient près de l'issue. En l'apercevant, celui-ci se décala légèrement vers lui, prêt à recevoir l'information qu'il lui destinait.
Tout à la prudence de ne pas se faire repérer par le Sagittaire, le Verseau ne vit pas le mouvement rapide qui s'effectua devant lui. La lance acérée qui vola dans sa direction se serait fichée dans son torse, si d'un bond Saga ne s'était pas interposé. D'un geste adroit du poignet, le Gémeau détourna l'arme meurtrière. Simultanément il fondit sur l'ennemi qui se dissimulait encore derrière l'une des concrétions gigantesques. D'un souffle de cosmos il éjecta celui-ci dix bons mètres en arrière vers le centre de la grotte.
Grondant et grimaçant, un Djinn gris des montagnes leur fit face, en les couvrant d'imprécations dans sa langue. Vêtu d'une simple casaque de toile verte assez grossière, il semblait appartenir à une caste inférieure. Il n'en était pas moins dangereux pour autant. Il avait patiemment attendu jusque-là, guettant le meilleur moment pour les attaquer.
Avant que Saga ne pût l'atteindre une seconde fois, la créature au visage exsangue levait les mains pour exécuter un sort. Aioros la cloua aussitôt au sol d'une flèche en plein cœur. Camus s'était propulsé en avant pour combattre plus aisément si d'autres ennemis surgissaient, tandis qu'instinctivement Mü avait dressé un Crystal Wall autour d'eux. Revenu précipitamment sur ses pas, Aphrodite leur assura que personne ne les guettait à l'extérieur. Cette fois-ci, la grotte semblait correctement débarrassée de leurs adversaires, mis à part ceux étendus morts.
La scène s'était passée si rapidement, que pris par surprise, le Verseau n'avait pas eu le temps de réagir. À trop s'inquiéter pour sauver les autres, il avait manqué de se faire avoir comme un débutant. Il s'en voulait énormément, mais le minimum était avant tout de remercier le Gémeau. Avec reconnaissance il se tourna vers lui. Il s'aperçut immédiatement que quelque chose n'allait pas. Le Grec était d'une pâleur si visible malgré le clair-obscur, que c'en était angoissant. Se portant à ses côtés, le Français arriva juste à temps pour soutenir ce dernier alors que celui-ci s'affaissait sur les genoux.
« Saga ! »
D'Aioros ou de Mü, difficile de dire celui qui s'était écrié le premier. Sans aucun ménagement, le Verseau se vit bousculé et écarté, tandis que le Sagittaire et le Bélier prenaient la direction des opérations. Rapidement le jeune Atlante détecta une légère griffure à la base du poignet du Grec, là où la pointe de la lance avait éraflé sa peau. Versé dans l'art des poisons, Aphrodite poussa à son tour Aioros pour se mettre à sa place.
La respiration de plus en plus lente et oppressée, Saga redressa la tête, qu'il tenait jusque-là baissée. Son regard voilé accrocha celui de Camus qui s'était relevé. Il ne sembla pas le reconnaître. Sans un cri ni un gémissement, son grand corps bascula brusquement en avant. Dépassé par la rapidité de l'attaque de la toxine qui détruisait le système vital du Gémeau, Aphrodite le reçut dans ses bras pour recueillir son dernier soupir.
L'expression horrifiée du Suédois renseigna le Français avant que l'effroyable réalité s'imposât aux autres. Trop ébranlé lui-même par cette nouvelle tragédie, le verseau se figea dans une attitude totalement inappropriée, froide et distante. Bouleversé, Aphrodite lui jeta un regard implorant tout en gardant Saga serré contre lui, mais Camus se sentait incapable d'ouvrir la bouche pour mettre Mü et Aioros au fait du drame qui les frappait.
L'armure s'en chargea à leur place. Brillant soudain de mille feux au point de les obliger à détourner un bref instant la tête, elle se désolidarisa brusquement du chevalier des Gémeaux pour s'élever de quelques mètres, avant de se dématérialiser rapidement, comme si elle se dissolvait dans l'air humide de la grotte. Les quatre chevaliers observèrent cette disparition macabre sans esquisser le moindre geste, puis Mü étouffa un sanglot, tandis qu'Aioros poussait un cri de rage.
Se rapprochant du chevalier des Poissons, le Sagittaire l'écarta avec violence pour prendre dans ses bras la dépouille du frère d'armes, envers lequel il éprouvait bien davantage qu'une simple amitié. Personne n'osa la lui disputer. Se redressant, il s'engagea dans le passage en portant son précieux fardeau d'une démarche raide. Camus lui emboîta le pas en silence. Mü et Aphrodite bouclaient la marche.
Bourrelé de remords, le Bélier se reprochait son manque de conciliation et d'avoir déclenché le pugilat avec le Sagittaire. Conscient de ses regrets, le Suédois le réconfortait de son mieux. Camus avançait sans manifester la moindre émotion, mais intérieurement il était ravagé par cette nouvelle mort. Aioros et Mü s'en voulaient d'avoir distrait tout le monde, mais lui, qui avait justement mesuré le danger de cette inattention, n'avait même pas été capable de repérer l'ennemi à temps. Plus qu'un fiasco et un échec, c'était une faute. Et il portait l'indéniable responsabilité du poids de cette mort.
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Bien loin de là, au Sanctuaire, Milo se tendit brusquement. Camus se sentait si mal qu'il ne songeait même pas à museler ses pensées. Brutales et d'une intensité cruelle, elles anéantirent à leur tour le Scorpion. Ce flux d'amertume joint à la mort violente de Saga formait un cocktail des plus indigestes.
Bien que peu doué pour la télépathie, le Grec avisa immédiatement Shion du nouveau drame qui les frappait. Il perçut au même instant une manifestation d'énergie survoltée du côté du Cap Sounion. Son lien gémellaire avait dû avertir Kanon. Aussitôt Milo décida de prendre les devants, en surveillant de près les réactions du frère de Saga.
Kanon avait toutes les raisons d'être fou de douleur, et personne ne savait comment il allait réagir. Le Scorpion comprenait et respectait son chagrin, mais il ne le laisserait pas retourner inconsidérément sa colère contre quiconque, et moins encore au Verseau. Il avait promis à son amant de ne plus se mêler de sa vie publique, mais là, il le sentait vraiment trop proche du point de rupture pour faire face au courroux de Kanon si les choses dégénéraient. Milo ne prendrait aucune initiative, mais il resterait vigilant, et il interviendrait en cas de nécessité absolue.
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Quelque part dans le Caucase, l'entrée étroite d'une grotte dissimulée vola en éclats. Peu disposé à se compliquer la vie pour regagner l'extérieur, Aioros venait d'agrandir le passage d'une impulsion de cosmos rageur. Une fois dehors, les quatre chevaliers usèrent du pouvoir de Mü pour se transporter au Sanctuaire. La réalité de la tragédie qui les atteignait une nouvelle fois autorisait tous les écarts.
Leur arrivée sur le Domaine d'Athéna se fit au pied des douze temples, sur la placette accédant à la première volée de marches menant à la Maison du Bélier. Le Verseau ne fut pas étonné de constater qu'un comité d'accueil mortuaire les y attendait déjà. De par ses fonctions, Shaka avait dû sentir s'en aller la dernière étincelle de cosmos de Saga, et il se doutait que Milo avait pratiquement partagé en direct son moment de désarroi. Camus éprouvait d'ailleurs encore un tel malaise, qu'il refusait de croiser le regard de son compagnon.
Accompagné d'Aiolia, Dohko et de Shion, la Vierge et le Scorpion formaient une sorte de haie d'honneur sur les premières marches. Lugubre et silencieux, Kanon la présidait. Aioros eut quelques secondes d'hésitation en arrivant à sa hauteur, puis il lui remit le corps de son jumeau. Le Général en chef de Poséidon entreprit alors de s'acheminer lentement jusqu'au temple des Gémeaux, non sans avoir auparavant foudroyé le Verseau d'un regard noir.
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Le front collé contre la vitre, Camus se remémorait ces tristes évènements. Ils remontaient maintenant à plus de deux ans, mais leurs réminiscences étaient toujours aussi vives et douloureuses. Comme demeurait vif le souvenir du poing de Kanon qui avait failli lui démonter la mâchoire juste après l'enterrement. Pour la paix du Sanctuaire, le Français avait béni l'absence de Milo à ce moment-là.
Appelé en urgence auprès de Saori ce jour-là, le Scorpion, auquel il n'avait pu sceller cet incident par lien interposé, avait ronger son frein avant que le Verseau ne lui interdise toutes représailles malencontreuses. Camus considérait qu'il l'avait mérité. Même si la majorité de ceux qu'il croisait parlait d'un malheureux concours de circonstances.
Parfaitement conscient de son attitude un peu excessive, Kanon n'avait d'ailleurs pas insisté. Il avait simplement besoin d'expurger sa colère, de se retourner contre celui sans qui l'inconcevable ne serait peut-être pas arrivé. Mais il ne désirait pas pousser les choses plus loin.
De leur côté, Aioros et Mü ne lui avaient jamais tenu rigueur de ce trépas injuste. Sans doute parce qu'ils étaient eux-mêmes trop en prise avec le sentiment de leur propre manquement ce jour-là. Mais cette évidence n'avait jamais consolé Camus. Quelque part, il se sentait bien responsable mort de Saga, et tous les démentis de Milo, de Sergueï ou de Hyoga n'y changeaient rien. S'il existait en ce monde ou dans un autre, un moyen de réparer le mal que son inattention avait provoqué, il le trouverait, quitte à y consacrer le restant de sa vie s'il le fallait. Dans l'immédiat, la nécessité les obligeait toutefois à faire passer la sécurité du Sanctuaire avant tous leurs désirs.
Étouffant un soupir, le Français s'arracha à la fenêtre. D'une brève impulsion mentale, il appela son armure. Debout devant l'ouverture, qui donnait sur le minuscule carré de verdure accolé à son temple, il s'accorda encore une seconde, le temps d'enregistrer dans sa mémoire l'image printanière du jardinet qui refleurissait depuis quelques jours. Reverrait-il seulement ce soir, ce petit enclos de végétation méditerranéenne qu'il avait appris à aimer, et qui avait vu défiler tant de Verseaux avant lui ?
Depuis quelques heures, le Domaine Sacré subissait le siège de l'armée d'un vieux panthéon mésopotamien, surgi la veille au cœur d'Athènes, dont il ne restait plus aujourd'hui que des ruines fumantes. Les troupes ennemies se pressaient aux portes mêmes du Sanctuaire. Leurs mages travaillaient à en éliminer les sceaux. L'assaut était imminent, et les rangs d'Athéna étaient bien peu nombreux pour le soutenir. La hiérarchie de la chevalerie d'Or se truffait d'irremplaçables pertes.
La mort de Saga, deux ans plus tôt, avait marqué comme un inéluctable. Des Ors à ne pas avoir atteint le huitième sens, ils n'étaient alors plus que deux : Aphrodite et lui-même. Les prédications de Mélina révélaient toute leur justesse. La jeune femme n'avait jamais clairement annoncé qu'ils devaient tous mourir, mais les évènements semblaient pointer dans cette direction.
Si l'on omettait le destin particulier d'Aldébaran, en comptant Angélo, Shura et Saga, trois des cinq chevaliers à ne pas avoir acquis le huitième sens étaient déjà partis.
Une année s'était écoulée, durant laquelle Aphrodithe et lui-même avaient carrément été mis sous tutelle. Shion ou Athéna les déléguaient toujours sur le front, mais jamais sans que les autres ne sachent exactement où ils se trouvaient et ce qu'ils devaient faire. La protection mutuelle qu'ils continuaient de s'accorder semblait à présent insuffisante. On leur interdisait désormais de mener leurs missions comme ils l'entendaient.
Cette prudence partait d'un bon sentiment, mais le meilleur caractère s'y serait aigri. Et les deux hommes soupiraient souvent intérieurement contre leur indépendance perdue. La similarité de cette funeste condition les avait encore rapprochés, nouant entre eux les liens d'une profonde amitié. Conscient de leur besoin de s'épauler mutuellement pour supporter le poids de cette sorte de « prison dorée », Milo et Shaina ne s'étaient jamais plaints de leur rapprochement, autrement que par des boutades comme en lançait parfois le Scorpion.
Mais l'on n'échappe pas à son destin. Un matin, une violente tempête avait brossé l'épave d'une grande barge portant des conteneurs suspects contre les récifs de l'île. Un liquide à l'odeur pestilentielle s'en dégageait. Malgré les paquets d'embruns qui assaillaient la côte sans relâche, il était visible que la fuite de plusieurs de ces ruisselets formait d'étranges fumerolles verdâtres au contact de l'eau.
Immédiatement Aphrodite avait pris la tête des opérations pour déplacer ce monstre de métal potentiellement dangereux. Il verrait à le renflouer pour le vider de sa cargaison toxique une fois que la mer se serait calmée. De nombreux volontaires lui prêtaient main-forte, et parmi ceux-ci, trois apprentis dont le seul tort était de posséder un cosmos un peu trop électrostatique.
Avant que le Suédois ait pu les éloigner, une étincelle malencontreuse avait allumé un feu d'artifice mortel. Poussées par un fort vent d'Ouest qui balayait tout sur son passage, les vapeurs d'acide qui s'étaient alors formées menaçaient d'envahir les terres. Pris par surprise, Aphrodite n'avait eu que le temps de déployer son cosmos pour absorber le poison en espérant que sa constitution particulière lui permette d'y résister. Ce n'avait pas été le cas. Il avait évité la disparition d'une vingtaine de personnes, mais en sacrifiant sa propre vie.
Les garants de leur survie avaient simplement oublié que la mort pouvait les frapper à tout moment. Jusque dans les gestes quotidiens ou les plus inattendus. Présente lors de ce drame, Shaina avait ramené le cops de son compagnon au temple des Poissons, en usant de sa force et de son désespoir pour le porter entre ses bras. Personne n'avait été assez stupide pour lui proposer de la décharger de son fardeau.
Elle n'avait rien dit, mais depuis, elle n'était plus la même. Si le masque participait à la dissimulation de son chagrin, Camus savait que celui -ci demeurait bien réel. Il l'avait appris de Marine, qui la rencontrait à visage découvert, et à la laquelle elle ne pouvait constamment cacher sa tristesse. La compagne d'Aiolia lui avait révélé qu'à l'instar de Shaka, qui enchaînait à présent mission sur mission à l'extérieur, elle conservait un regard sans joie et comme toujours absent.
Le Verseau demeurait donc le dernier des cinq, et il savait que Milo tremblait à chacun de ses déplacements, bien qu'il effectuât maintenant les plus dangereux en compagnie de Shion. Il se serait presque résigné à la fatalité, s'il n'y avait pas eu son amant et son fils, pour lui rappeler combien tous deux tenaient à lui et l'exhorter à la prudence. Alors il redoublait de vigilance.
Mais pour ce jour, serait-il à la hauteur ?
Une chose était en tout cas certaine, il vendrait chèrement sa peau. Celui qui déciderait de franchir le temple du Verseau allait l'apprendre à ses dépens. Aphrodite décédé, si les autres tombaient, il serait le dernier Or à lutter avant le Palais d'Athéna, mais aussi le dernier Or vivant tout court. Si cela devait se produire, il se comporterait en vaillant défenseur de sa Déesse. Même s'il savait que dans ce cas de figure, mort ou vivant le résultat serait de toute façon le même pour lui. Dans ce jeu de dominos géants, où le but était de conserver le dernier debout, celui qui disparaîtrait avant lui, trois temples plus bas, emporterait son cœur.
Chagriné de songer en ces termes à son amant, Camus rejoignit son temple d'un pas lent. Il ne serait normalement pas le premier inquiété par les combats, et il enrageait de ne pouvoir prêter main-forte à ses camarades en cas de besoin. Mais la singularité de leur déploiement le voulait ainsi.
Avec une curiosité un peu anxieuse, il tendit son aura du côté du temple du Sagittaire. Il fut soulagé de percevoir la présence d'Aioros, même si celui-ci ne fit rien pour établir un contact. Face à l'adversité, le Grec les avait rejoints sans s'annoncer, comme il avait pris l'habitude de le faire de temps à autre. Le fait qu'il soit là renforçait la cohésion du groupe et Camus lui en était reconnaissant. Finalement, ils étaient toujours capables de tous s'investir pour la sauvegarde de leur Déesse.
Après la mort de Saga, Airos avait obtenu une audience privée d'Athéna. Nul n'avait jamais su ce qu'ils s'étaient dit. Mis à part Saori sans doute. Mais la jeune femme garderait ce secret comme tous ceux qu'elle partageait déjà avec son illustre complément de personnalité. Le Sagittaire était ressorti du Palais la tête droite et les yeux brillants de larmes contenues. Il paraissait profondément ému, et plus déterminé que jamais à mener sa quête en chevalier solitaire. Personne n'avait cherché à le retenir.
Sans avoir tout deviné, Aiolia comprenait parfaitement que la disparition du Gémeau blessait douloureusement son frère, et que celui-ci refusait de demeurer au sein d'un lieu porteur de trop de souvenirs. Cet arrangement se révélait même avantageux, si Camus en jugeait par le nombre de victoires remportées depuis par le Sagittaire à l'extérieur. Il était à présent de loin le plus craint parmi leurs ennemis. Le Verseau n'approuvait que très modérément sa façon de détourner sa douleur dans des bains de sang, mais objectivement, il ne pouvait pas nier l'intérêt de sa conduite en ces temps de guerre incessante.
Poursuivant son inspection personnelle d'un rapide touché de cosmos, Camus prit note des affectations normales et des arrangements improvisés. Mü, Aiolia, Shaka, Dohko, Milo, Aioros et lui-même occupaient leur temple respectif. June s'était portée volontaire pour défendre celui du Taureau, à la grande inquiétude de Hyoga qui n'aimait pas la savoir directement en seconde ligne. Shiryu avait tenu à honorer la mémoire d'Angelo en se rendant dans celui du Cancer, et Seiya s'était spontanément placé dans celui des Gémeaux. Après une discussion qui avait failli tourner au vinaigre entre Marine et Aiolia, qui peinait à voir sa compagne prendre un tel risque, la jeune femme avait pris position dans celui du Capricorne. Shaina se retranchait naturellement dans celui des Poissons, qu'elle n'avait jamais quitté depuis la mort d'Aphrodite.
Mis à part leur gardien, chacun des temples demeurait vide. Le gros des effectifs civils se massait au Palais, dernier bastion de sauvegarde en cas d'invasion majeure. Cela faisait très longtemps que Camus ne s'était plus retrouvé isolé au sein du naos qu'il devait préserver, et le silence autour lui semblait presque oppressant. Shion avait exigé que Sergueï regagnât le Palais, malgré les protestations du jeune Russe qui refusait de quitter son père.
L'enfant, devenu un bel adolescent, possédait une force de frappe redoutable, mais il n'avait pas encore acquis la quintessence de tout son potentiel. En tant que futur représentant de Gaïa, Shion devait le protéger.
Tout aussi peu enthousiaste à laisser son ancien maître seul, en sachant que le danger le menaçait plus qu'un autre, Hyoga s'était vu imposé par Shion d'accompagner Sergueï. Ce serait lui qui serait chargé de servir de garde rapprochée à son fils si jamais l'attaque remontait aussi haut. Le Français était fier de ses deux disciples, et il espérait que tous les deux s'en sortiraient. S'il se battait, se serait également pour eux.
Déterminé il se positionna au centre de la travée principale. Il n'avait plus qu'à attendre.
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Planté sur le parvis de sa Maison, Milo se concentrait pour évaluer la progression du travail de sape de leurs ennemis. Lui qui n'avait jamais été très doué pour discerner les relents de magie annexe à la force brute percevait maintenant clairement la pression exercée sur la mince barrière d'invisibilité qui les isolait du monde moderne.
Ils seraient bientôt là.
Serrant les poings, il s'assura que plus personne ne traînait à l'extérieur. D'aussi loin qu'il pouvait voir, les chemins demeuraient désespérément vides. Pas l'ombre d'une petite silhouette ne s'affairait en contrebas des temples. Aucun cri ne remontait des arènes ou du grand Colisée. Les baraquements se muraient de solitude, tout comme les principaux axes de vie communautaire de l'île. Toutes les âmes que comptait le Domaine Sacré se mobilisaient à leur poste de combat, ou bien se retranchaient en sécurité à l'arrière. Le silence qui régnait autour de lui avait quelque chose d'insupportable.
Les troupes qui se massaient à leurs portes étaient nombreuses, disciplinées et bien armées. Rien à voir avec le précédent accrochage qui les avait opposés à un groupe de gnomes, dont ils ignoraient toujours à quel Dieu il appartenait. Cette fois-ci, ils se heurteraient directement à Ahriman, auquel étaient venues s'adjoindre quelques légions de Lucifer. Ennemis infiniment mieux préparés, et déterminés à se débarrasser d'un Sanctuaire qui leur barrait la route pour la domination du monde terrestre.
Depuis deux ans, la situation n'avait cessé de se dégrader. Certains sanctuaires olympiens avaient définitivement disparu, tel celui d'Artémis ou d'Ares, entraînant avec eux la perte dans le néant de ces deux divinités. D'autres résistaient difficilement, comme celui d'Apollon ou de Poséidon. Hadès tirait son épingle du jeu en ayant pu non seulement repousser les envahisseurs, mais en redéployant son Domaine ravagé sur les Terres de Mictlantecuhlti (2) avec lequel il s'était allié.
Mis à mal dans sa politique de non-intervention directe, Zeus voyait son trône sérieusement menacé, depuis que les Titans, sortis de leur long sommeil, assiégeaient l'Olympe. Les pertes s'accumulaient de part et d'autre, tandis que les mortelles s'affrontaient dans des guerres meurtrières sur lesquelles ils n'avaient aucune maîtrise. Et Gaia refusait toujours de se montrer.
La bravoure n'aveuglait pas le Scorpion. Les troupes qui se massaient à leurs portes étaient trop bien préparées. Et le Sanctuaire espérait des renforts. Athéna était partie tenter de convaincre Hermès et Héphaïstos de s'allier à elle. En attendant, ce qu'il restait des gardes et des chevaliers devrait tenir, et les Ors se battre jusqu'à la mort pour défendre leurs temples.
D'ici quelques heures ou quelques minutes, ce serait l'enfer. Milo le savait. Tout comme il savait qu'il n'aurait pas dû quitter le huitième temple comme il l'avait fait un peu plus tôt. Juste après avoir senti le vague à l'âme de Camus, alors que celui-ci prenait position dans la Maison du Verseau. Il avait ni plus ni moins abandonné son poste durant un moment. Et il ne regrettait pas sa démarche, même si elle celle-ci s'avérait inutile. Mais l'enjeu était trop grand.
Bien que l'intervention des autres Panthéons ait un peu compliqué les règles de combat, en théorie, les temples ne pouvaient toujours être conquis que dans l'ordre de leur étagement. Étant en huitième position, le Scorpion savait que cela lui laissait un peu de marge. Rapidement il avait informé ses frères d'armes de sa décision, en évitant naturellement de s'adresser au principal concerné. Il agissait autant par honnêteté, que pour prévenir les tentatives de barrage intempestif. Il n'avait d'ailleurs pas hésité à préciser que celui qui s'interposerait le ferait à ses risques et péril.
À sa grande surprise, tous lui avaient donné leur bénédiction, sans aucune restriction. Même Aioros. Conforté dans sa résolution, il s'était alors élancé vers le Palais en traversant le temple du Verseau comme une flèche, à la stupeur de son propriétaire. Si la situation n'avait pas été aussi grave, elle aurait fait sourire Milo. Camus s'attendait tellement peu à ce qu'il remontât à ce moment, qu'il n'avait pu masquer l'interrogation un peu effarée de ses yeux bleu sombre, quand ceux-ci avaient croisé brièvement les siens.
Shion l'avait reçu immédiatement, fortement contrarié de ce manquement aux règles. Conscient de son infraction, Milo l'avait abordé en reconnaissant d'emblée sa faute et en précisant qu'il se plierait sans rechigner à toutes les sanctions à venir, à la condition que le Grand Pope l'écoutât auparavant. Fâché, mais se doutant que le Scorpion ne retournerait pas défendre sa Maison avant de lui avoir dit ce qu'il avait sur le cœur, Shion l'avait entendu. Sa doléance n'avait d'ailleurs pas eu l'air de le surprendre.
« Ne vous paraît-il pas judicieux de changer les positions entre Hyoga et Camus, avait attaqué d'emblée le Grec. Je suis certain que Hoyga n'attend que ça.
— Non Milo, ça ne me paraît pas judicieux. Et je doute que Camus soit d'accord. »
Mais l'inquiétude du Scorpion avait balayé ce rappel à l'ordre, et c'est d'un ton rageur qu'il avait enchaîné.
« Vous êtes témoin que même s'il m'en a coûté, je ne me suis jamais plus mêlé de l'affectation du Verseau depuis la visite d'Hadès. Mais là, je trouve que vous inversez dangereusement la prise de risque !
— J'ai besoin de tous les combattants qu'il me reste, avait répondu Shion avec lassitude.
— Hyoga est fort capable, avait-il alors objecté. Il a de l'expérience et il ne compte pas une seule défaite depuis le début de cette nouvelle guerre.
— Je n'ai jamais douté de Hyoga, Milo. Mais quels que soient ses exploits précédents, sa force de frappe n'atteindra jamais celle d'un chevalier d'Or au maximum de sa puissance, si son armure puisse en supplément toute l'énergie engrangée dans son temple. Camus restera à son poste. Avec un peu de chance, il n'aura même pas à combattre.
— Sauf si vous vous voyez dans l'obligation de nous redéployer s'était braqué le Grec. Ce qui, en fonction du nombre de nos adversaires, est plus que probable une fois que nous aurons interdit l'accès des Douze Temples. J'ai appris à vous connaître Shion. Vous ne laissez jamais rien au hasard. Quitte à balayer l'ennemi, vous le ferez dans les moindres recoins.
— Et après ? Me le reprocherais-tu ?
— Vous savez très bien que non. Mais j'aimerais être certain qu'il ne restera plus que de la piétaille à ce moment-là.
— Alors tu feras en sorte d'arrêter leurs élites si jamais elles arrivent jusqu'à toi », l'avait rudement repris Shion, qui commençait aussi un peu à s'échauffer.
Durant quelques secondes, les deux hommes s'étaient contentés de se regarder. Pour Shion, il s'agissait ni plus ni moins d'une façon de mettre fin à l'entretien. Milo savait qu'il aurait dû s'incliner, mais la colère et la crainte lui enlevaient toute révérence.
« C'est le dernier Shion ! avait-il presque hurlé. Ils sont tous morts avant lui !
— Je sais, et crois bien que cet état de fait me désole. Mais je n'ai pas le choix.
— Eh bien, je doute que Sergueï approuve votre choix, avait fini par capituler le Scorpion avec amertume. Et je vous laisse l'expliquer au gamin. Mais je vous souhaite bien du plaisir si par votre faute, il arrive quoique ce soit à son père. »
Et après une inclinaison de tête à peine réglementaire, le Grec s'était dirigé vers la porte d'une foulée rageuse.
« Milo ! »
La voix impérative de son Pope l'avait arrêté avant qu'il ne sortît. Il lui avait fait face comme sa fonction de chevalier le commandait. Il n'avait néanmoins pas laissé le temps à son supérieur de parler. Sa propre réplique avait fusé sans dissimuler sa rancœur.
« Ne vous inquiétez pas, j'accomplirai mon devoir comme il se doit. Mon temple se trouve fort heureusement placé avant celui de Camus. Et croyez-moi, ange ou démon, cette fois-ci personne ne passera. Mais si vous l'exposez inutilement, c'est à moi que vous répondrez des conséquences. »
Sur cet éclat, Milo avait regagné son temple aussi rapidement que possible, non sans s'accorder un dernier écart en traversant la Maison de son amant. La haute silhouette moulée dans son armure n'avait pas bougé de la travée centrale, et il s'en était approché en ralentissant dès qu'il avait pu accrocher le regard toujours légèrement interrogateur du Français.
Une fois devant lui, il avait alors saisi son visage en conque entre ses mains pour sceller ses lèvres sur les siennes d'un baiser tendre. Camus avait tenté de le repousser avec colère dans les premières secondes, puis il avait fini par répondre à ce baiser doux, en laissant son souffle frôler le sien, avant d'incliner la tête pour joindre leurs fronts durant un bref instant.
Milo s'était détaché de lui sans la moindre explication. Reculant d'un pas vif, il s'était détourné pour disparaître au pas de course. Il savait qu'il abandonnait un Verseau perplexe derrière lui, sans doute un peu inquiet de son attitude, mais incontestablement réconforté par la preuve d'amour qu'il venait de lui donner. Et des preuves d'amour, le Grec était bien décidé à lui en offrir encore des centaines. Si l'ennemi parvenait jusqu'au huitième temple, le Scorpion se battrait comme un lion. Pour Athéna. Pour la paix du monde. Et pour l'homme sans lequel il n'imaginait même pas de pouvoir continuer.
Le flash de lumière qui envahit soudain tout le Sanctuaire prit Milo au dépourvu autant que tous les autres. Les yeux plissés pour ne pas être aveuglé, il vit brusquement surgir devant lui un groupe de sept succubes aussi charmantes à regarder que dangereuses à approcher. Un sourire aux lèvres, ses adversaires à demi vêtues se déployèrent en demi-cercle autour de lui.
Prêt à les recevoir avec une salve d'Aiguille Ecarlate, le Grec effectua néanmoins quelques pas en arrière pour prendre le temps de juger de la situation. Un peu plus bas, au-dessous du sien, le temple de la Balance s'auréolait maintenant d'une chape de brume noire subitement apparue. Des éclairs aussi suspects que flamboyants sortaient de celui de la Vierge, tandis qu'une explosion assourdissante emportait une partie du toit de celui du Cancer.
Un regard jeté en arrière lui apprit qu'un phénomène de cristallisation inquiétant menaçait la Maison du Sagittaire, tandis que le ciel se constellait de sorte d'étoiles cubiques au-dessus de celle des Poissons.
Les cosmos de ses frères d'armes s'enflammaient tous les uns après les autres. Milo ignorait comment leurs ennemis s'y étaient pris, mais à sa grande horreur il s'apercevait que Lucifer et Ahriman n'avaient pas hésité à déployer les meilleurs éléments de leurs forces vives pour les attaquer tous en même temps. Si Athéna ne rentrait pas très rapidement, si possible avec quelques renforts, elle ne retrouverait plus qu'un Sanctuaire en ruine à son retour. L'angoisse lui tordit le ventre lorsqu'il sentit l'aura de Camus se déchaîner avec une rare violence. La rage au cœur, il fondit sur ses adversaires.
Au onzième temple, le bel ordonnancement des fines colonnes, qui soutenant l'agrégat élégant d'une des Maison du Zodiaque au style le plus éloigné de la mode grecque, n'était déjà plus qu'un souvenir. Fissurées ou brisées, la plupart n'avaient pas résisté à l'assaut massif de trois golems de pierre, brusquement surgis du sol au centre du bâtiment. Encerclé par ces géants de près de trois mètres de haut, le Verseau n'avait dû qu'à la vivacité de ses réflexes de s'écarter, en se faufilant adroitement entre deux d'entre eux, pour échapper aux poings énormes qui le visaient.
Depuis, il déployait tout son savoir-faire pour tenter de les pulvériser par le gel. Mais sitôt qu'il arrivait à en figer un dans la glace, les deux autres l'attaquaient en essayant de le prendre en tenaille. Zigzagant constamment au sein de son temple pour éviter de devenir une proie trop facile, il n'avait pas la possibilité de s'immobiliser pour obtenir la concentration suffisante menant au zéro absolu. C'était pourtant la seule arme efficace pour espérer briser ses adversaires.
Le temps travaillait contre lui, il le savait. Il escomptait toutefois que les micros fissures qu'ils parvenaient à infliger aux jambes de ses ennemis finiraient par se transformer en blessures suffisamment invalidantes pour les ralentir. Alors il pourrait attaquer en conséquence. Il fallait juste qu'il tînt jusque-là.
Rapide et assez agile pour s'échapper à chaque fois que les créatures de pierre croyaient le coincer dans un angle, il reprenait confiance, quand le sol ravagé de la travée centrale s'ouvrit à nouveau sous la masse rougeoyante d'un golem de feu. Feu et glace s'opposant, ce nouveau duel risquait d'être égalitaire, mais avec la présence de ses trois autres adversaires le déséquilibre devenait flagrant.
Alors qu'il évitait de justesse la première salve de flammes, Camus comprit qu'il ne s'en sortirait pas. Le monstre qu'il avait précédemment immobilisé avait profité de cet intermède pour se libérer, et les quatre golems s'avançaient maintenant de concert. Il ne les laisserait malgré tout pas l'achever aussi facilement. Il projetait d'entraîner ses adversaires sur le parvis, pour se donner une marge de manœuvre d'esquive plus grande, quand une porte dimensionnelle inconnue s'ouvrit brusquement sur sa gauche, lui coupant toute retraite.
Émanant d'un ovale parfait, une douce lumière blanche s'incurva de son côté, à seulement un mètre de distance. Une main humaine apparut soudain en son centre, se tendant vers lui comme si elle l'invitait à le suivre.
Incapable de déterminer si cette nouvelle manifestation se révélait amie ou ennemie, le Verseau se tassa contre le mur. Mal lui en prit. Se rapprochant dangereusement, un des golems émit une sorte de grondement qui s'apparentait à un rire. Il venait de perdre de précieuses secondes et il n'était pas certain de parvenir à bondir suffisamment loin pour arriver à fuir.
Au même moment, le son d'une course rapide retentit en provenance de l'entrée arrière du temple. La silhouette qui le rejoignait précipitamment était à contre-jour, mais il aurait reconnu sa longue chevelure brune aux chauds reflets roux n'importe où. Et le cœur de Camus rata un battement, tandis qu'il s'enflammait un instant contre le manque de précautions mises en place par Shion pour interdire à son fils d'échapper à sa surveillance. Qu'est-ce que Sergueï venait faire là à un moment pareil ?
« Père ! Prends sa main ! » cria l'adolescent d'aussi loin qu'il le vit.
Distrait par cette intervention intempestive et inattendue, le Verseau ne dut la vie qu'à la formidable déflagration d'énergie noire envoyée par son fils, qui d'un rayon aussi puissant que précis, repoussa ses quatre assaillants de plusieurs mètres. Mais il en fallait plus pour les vaincre. Déjà les quatre monstres retrouvaient leur aplomb, une expression furieuse déformant leurs visages taillés à coups de serpe.
Sur un signe de tête de l'être de feu, ils s'alignèrent pour charger tous en même temps. Les yeux de Camus s'agrandirent d'horreur. Ils venaient de changer de cible.
« Sergueï ! »
Le Verseau allait s'élancer pour faire barrage entre Sergueï et les golems en furie, lorsque devançant son mouvement, l'adolescent se précipita sur lui tel un boulet de canon. Déboussolé par son comportement et craignant de le blesser par une réaction malencontreuse, Camus demeura sur sa position encore quelques secondes, le temps de le réceptionner pour le forcer à rester ensuite derrière lui.
C'était compter sans la force et la vivacité de son fils, qui l'esquiva au dernier moment, non sans l'avoir préalablement bousculé d'une formidable poussée vers l'arrière. Geste qui le mit aussitôt à la portée de la main inconnue. Avant que le Verseau ne pût se dégager, des doigts aussi fins que les siens, mais d'une puissance inimaginable, agrippèrent fermement son poignet pour le tirer vers le passage ouvert. Son instinct lui dicta de geler cette main ravisseuse, mais dès que son corps toucha le mur de lumière blanche, il sentit ses forces le quitter, tandis que son esprit échappait à la réalité. La dernière chose qu'il vit avant de perdre conscience fut le saut prodigieux de Sergueï qui battait en retraite vers l'arrière.
NOTE IMPORTANTE : Je me doute que ce chapitre à dû chagriner quelques un(e)s d'entre vous, et emporté par votre lecture, peut-être ne vous souvenez-vous plus de cette phrase, que je tiens à retranscrire ici: « S'il existait en ce monde ou dans un autre, un moyen de réparer le mal que son inattention avait provoqué, il le trouverait, quitte à y consacrer le restant de sa vie s'il le fallait. » Vous laissant méditer sur ce passage, je vous dis au prochain (et dernier) chapitre, en vous remerciant pour votre lecture.
(1)Explication personnelle qui en vaut une autre, parce que franchement le nombre de fois où ils se retrouvent dans une grotte sans apparemment souffrir de l'obscurité, moi ça m'a toujours posé question. Et comme je déteste rester sur une question sans réponse, et que personnellement j'ai tendance à me cogner dans le noir, ben. « chauve-souris » quoi ^^.
(2) Mictlantecuhlti était le Dieu précolombien de la mort. De par sa fonction c'était un Dieux majeur. Son culte n'était pas particulièrement doux, puisqu'il impliquait des sacrifices humains.
