Après avoir congédié tous ses conseillers, Odin Borsson s'autorisa à s'avachir sur son trône qui n'avait jamais été plus inconfortable qu'à cet instant, le pouvoir et les regrets lui écrasant les épaules.
Asgard ravagée. Ses fils partis combattre Malekith, désobéissant à ses ordres pour ce faire et emportant l'Éther au passage. Frigga… non. Elle, il ne pouvait même pas y penser.
« Alors, c'est à cela que ressemble le grand boucher une fois jeté à bas. »
Personne n'était supposé pouvoir s'introduire dans la salle du trône sans la permission expresse du souverain. Et pourtant, souriant insolemment, au mépris de Gugnir braquée sur lui, se tenait… se tenait quelqu'un qui n'était pas Loki.
C'était dans le regard, dans le pli des commissures retroussées, dans la façon qu'avait le corps de s'appuyer davantage sur le pied gauche. C'était une imitation qui faussait délibérément les détails pour mettre mal à l'aise et choquer.
« Qui es-tu ? » gronda le Père de Tout. « Comment oses-tu t'introduire en Asgard ? »
« Qui je suis ? » répéta l'intrus. « Oh, je vois qu'on a la mémoire courte. Et comme ça ? »
Un frémissement de l'air, et un jotunn se dressait fièrement devant Odin, emmitouflé dans une épaisse fourrure blanc-noir, ses cheveux tressés de breloques, ses yeux rouges luisant d'un écarlate hostile dans son visage bleu.
« Non, tu ne sais toujours pas, hein ? Mais après tout, vous autres Asgardiens avaient tué tant de jötnar, toutes ces victimes doivent finir par se brouiller dans votre tête. »
« Qui es-tu ? » répéta Odin qui sentait la crainte le gagner – Jotunheim serait-elle parvenue à se reconstruire ? À trouver un nouveau mage à la court ?
« Oh, si c'est un nom que tu veux, j'en ai des tas ! On m'a appelé un messager et un frère, un enchanteur et un professeur. J'ai été baptisé Loptr et Hvedrungr par des gens qui m'aimaient et me craignaient. Mais pour toi, boucher, Utgard-Loki suffira bien. »
Utgard-Loki. Premier des Enchanteurs sur Jotunheim. Le mage affilié à leur légendaire Roi fondateur, Ymir qui avait trouvé le Coffret des Hivers Anciens. Et ce, plus de onze milles ans auparavant.
Un Ase ne vivait généralement pas au-delà de cinq millénaires.
« Tu mens » déclara Odin, mais l'assurance de son ton manquait de poids – quelque chose dans la présence de son vis-à-vis…
L'ividja eut un reniflement de mépris.
« Si je me souciais de ton opinion, je serais effondré. Le truc, c'est que je me moque des Asgardiens. Surtout de ceux qui passent à la torche la planète où je vis, égorgent ma parèdre et détruisent mon corps du moment. »
Tant d'amertume dans la voix, cela ne peut signifier que la rancœur est très, très personnelle. Pourtant Odin ne parvint pas à placer le nom ou les faits. La guerre contre les Géants était passée comme un éclair, encombrée de trop d'évènements et de morts pour qu'il les distingue tous.
« Si je t'ai tué, comment te tiens-tu ici ? »
« Oh, ça ? C'est le corps du prince que tu as kidnappé pour lui donner mon nom, Loki. Puisqu'il venait de se faire tuer par Malekith, il n'en avait plus besoin, et autant ne pas laisser perdre. »
Le sort quitta illico la main d'Odin, se précipitant sur le sorcier dans un sifflement de mauvais augure. Le jotunn bloqua le maléfice d'un geste nonchalant du poignet, puis claqua des doigts pour pétrifier le roi d'Asgard sans aucun mal.
« Ah, ah. Désolé, mais j'y suis, j'y reste. De toute manière, que crois-tu ? Qu'il voudrait de ton aide ? Après ce que tu lui as fait ? Désolé, mais aucune chance de réconciliation, là. »
Le jotunn se croisa les bras.
« Ça te mine, de me voir utiliser son corps, hein ? J'admets, je l'ai pris en partie pour ça. Tout comme ça m'a aussi donné l'idée de guider les vaisseaux des Elfes Noirs sur Asgard. Tout comme ça m'a inspiré à souffler au Maudit que l'Éther se trouvait probablement avec ta femme. »
Odin s'efforça de remuer. De rompre le sort lancé sur lui. Le jotunn rit.
« Tu te demandes pourquoi ? Mais je te l'avais dit, quand tu as massacré ma parèdre sous mes yeux. Tu m'avais pris ce que je chérissais, ma vie paisible et ma compagne, alors j'ai pris ce que tu chérissais, ton royaume et ta famille. »
L'enchanteur rejeta la tête en arrière.
« Je t'avais prévenu que je verrais ta joie réduite à néant, boucher. Ce que je dis, je le fais. »
Il se tourna pour partir.
« Oh, et si tu penses à me dénoncer à ton fils aîné, le maléfice que je viens de te lancer te nouera la langue. Littéralement. Tu ne pourras jamais parler de ça à personne. »
Et sur ces mots, l'enchanteur quitta la salle du trône.
