La pluie continuait de tomber abondamment.

Assis dans son bureau, Alejandro de La Vega lisait ses documents personnels, traités, et autres qui concernaient sa fonction. Il se faisait tard mais cette nuit, il avait décidé de changer un peu ses habitudes. Il jeta un coup d'oeil à l'horloge : bientôt 1 heure du matin. Il était tellement concentré dans sa lecture qu'il n'avait même pas fait attention au temps. Il sourit intérieurement en pensant à son fils qui lui avait pris cette fâcheuse manie de se coucher tard, peut-être était-ce dû à ça.

Pris de fatigue, il se dirigea rapidement vers sa chambre et tandis qu'il s'apprêtait à refermer la porte, Bernardo, le serviteur sourd-muet, sortit précipitamment d'un air affolé et paniqué de la chambre de son fils. Inquiet, Alejandro voulut lui demander pourquoi un tel empressement, mais se rappelant son handicap, se retint et le serviteur ne put l'apercevoir. Il se permit d'aller à la chambre de son fils et frappa doucement.

« Diego ? Est ce que je peux entrer ? »

Aucune réponse. Il fronça les sourcils répétant sa question sans réponse. De plus en plus inquiet, il ouvrit la porte, entrant ainsi dans la chambre éclairée faiblement d'une simple bougie.

Diego était dans son lit, enroulé dans de nombreuses couvertures. Le vieil homme s'avança vers le lit, écarquillant ses yeux devant la parleur presque mortelle du visage de son fils. Il s'agita dans ses couvertures faisant tomber la serviette qui était posée sur son front. Le père posa sa main pour constater qu'une fièvre avait commencée depuis longtemps. Il remarqua aussi que les cheveux de son fils étaient mouillés, comme s'il avait passé un bon bout de temps sous la pluie. Mais pour quel raison s'était-il trouvé sous un tel déluge ?

« Berna..do...j'ai..froid... », soupira Diego à demi-inconscient.

Il ne s'était pas rendu compte que son serviteur était parti et pris son père pour lui. Mais ce dernier ne dit rien et le recouvra un peu plus. Une forte toux échappa des lèvres tremblantes du jeune homme. Le père saisit un verre d'eau et lui releva la tête pour le faire boire et calmer sa gorge irritée.

« Gra...cias », murmura Diego les yeux clos, pensant toujours que c'était Bernardo.

Ne savant quoi faire, Alejandro, le coeur inquiet et attristé, s'apprêta à quitter sa chambre pour aller courir chercher un médecin mais la main faible de Diego lui attrapa sa chemise.

« Ne...dis rien à mon père... Bernardo... il..., chuchota tout à coup le jeune homme à moitié endormi, il ne faut pas qu'il le sache, je... ne veux pas d'un médecin... »

Il reprit son souffle. Alejandro le laissa continuer, la douleur morale le fit rester muet et immobile.

« Je... sais que tu peux... me soigner..., continua Diego, mon père...doit... juste ne pas le savoir. »

Abandonnant toute lutte, il s'endormit de fatigue et la main relâcha doucement le pan de la chemise. Le vieil homme en avait les larmes aux yeux. Son fils ne voulait pas qu'il le sache ? Pourquoi ? Rapidement il quitta la chambre s'assurant que Bernardo n'était pas dans le couloir et regagna ses appartements. Il s'enfonça dans son fauteuil, perplexe.

Visiblement, d'après ce qu'il a pu voir, Bernardo n'était pas vraiment sourd, Diego le lui avait caché. Mais il cachait beaucoup trop de choses et il le savait très bien. Pourtant, il ne savait que penser après avoir vu son fils désespéré les minutes précédentes, demandant à ce qu'il ne sache pas qu'il soit malade.

Pourquoi souhaitait-il cacher son état ? Alejandro préféra oublier ça, épuisé, il alla se coucher et se promit que demain, il en apprendrait un peu plus sur son fils. Il savait que pour l'instant, Diego était entre les bonnes mains de son ami et serviteur, Bernardo.


Le lendemain, il fut surpris de voir que Bernardo continuait ses allers-retours entre la cuisine, la chambre de Diego et la lingerie. Il doutait de la résistance du serviteur et se demanda s'il avait eu le temps de dormir pour veiller au chevet du malade. Alejandro ne l'interpella pas et résista à l'envie d'entrer dans la chambre de son fils, il ne devait pas aller en avant de sa volonté. Si Diego ne voulait rien lui dire alors il n'allait rien faire.

Mais il resta un peu attristé par ce manque de confiance, il avait l'impression d'être impuissant, de ne pouvoir rien faire, comme si son fils tentait de s'éloigner de lui. S'éloigner d'une façon à l'écarter d'un cercle dangereux que Diego avait installé depuis son retour d'Espagne.

Le soir, à l'heure du dîner, quelle ne fut pas la surprise de voir son fils unique le rejoindre à sa table. Il avait reprit un peu de ses couleurs, mais ses yeux indiquaient qu'il était encore épuisé. Ses gestes lui semblaient lourds et quelques toux venaient le perturber.

« Buenas tardes, père, bien que je vous vois un peu tard », le salua Diego en prenant place en face de lui.

Bernardo se tortillait nerveusement derrière lui. Alejandro l'ignora sachant très bien pourquoi.

« Si tu n'étais pas descendu j'aurai cru que tu avais disparu, mon fils, rétorqua-t-il en guettant sa réaction.

— Désolé, père, mais j'étais préoccupé par...

— Inutile de m'expliquer, mon garçon, l'interrompit-il, tu es ici avec moi et c'est tout ce qui compte. »

Il lut la surprise sur le visage de son fils malgré l'effort de paraître "normal".

Ils commencèrent à dîner et Bernardo restait toujours nerveux. Alejandro aurait bien aimé rire devant l'inquiétude que le serviteur muet avait pour son fils têtu. Oui, car il était aisé de deviner que Diego n'avait pas voulu faire le malade et s'était efforcé de se lever pour ne pas inquiéter son père, ni éveiller les soupçons à propos de son état, et bien évidemment Bernardo s'y était opposé. Mais l'entêtement d'un de La Vega n'était pas à prendre à la légère.

Une violente quinte de toux saisit subitement le jeune homme.

« Diego ? » s'enquit le père en se demandant s'il n'avait pas réellement besoin d'un médecin.

Bernardo versa rapidement du jus d'orange et avec agilité saisit une cuillère de miel qu'il avait posé sur une petite table discrètement. Il le tendit à son jeune maître qui ne le vit pas.

« Diego, bois ce qu'il te donne », ordonna fermement Alejandro en voyant la détresse muette du serviteur.

Le jeune de la Vega attrapa le verre et le but d'une traite. Sa toux se calma et il tenta de reprendre son souffle.

« Je... suis... désolé, père... j'avais un chat dans la gorge, tenta Diego avec un sourire.

— C'est ce que j'ai vu... tu ferais mieux d'aller voir le médecin.

— J'irai demain si je vais mal », assura-t-il.

Alejandro ne dit rien mais sourit intérieurement. C'était un pur entêté digne de sa famille, lui qui pensait que Diego n'avait rien hérité de son caractère, voilà qui prouvait le contraire.

« Veux-tu faire une partie de dames ? » proposa-t-il après avoir terminé le dîner.

« Pardonnez moi, père, mais je comptais me retirer. J'ai laissé en suspens un livre philosophique.

— Et quel est ce livre ?

— Le Banquet, de Platon », répondit-il un peu étonné par la question.

Jamais son père ne lui avait demandé ce qu'il lisait.

« Ah très bien ! J'espère que tu reprendras vite des forces en lisant. »

Alejandro se leva.

« Buenas noches, mon fils », lança-t-il en quittant le salon.

« Buenas noches, père. »

Diego se tourna vers Bernardo en fronçant les sourcils. Il avait tilté sur les dernières paroles.

« Tu lui as dit ? »

Bernardo hocha négativement la tête.

« Alors pourquoi a-t-il dit de "reprendre des forces" ? » marmonna-t-il.

Il n'eut pas le temps de réfléchir, déjà il commençait à avoir le vertige. Se lever dans son état était un pur délire. Il tituba tant bien que mal jusqu'à la porte de la sala, mais au pied de l'escalier, il eut besoin de l'appui de Bernardo pour regagner sa chambre . C'était le prix à payer s'il voulait garder le plus longtemps possible son secret.