Il attendait dans la grotte secrète. Il attendait impatiemment le retour de Zorro. Cette nuit, il savait que la mission était à risque et péril. L'instinct paternel d'Alejandro de La Vega doutait. Il craignait qu'un malheur ne soit survenu. Cela faisait quatre heures, qu'il patientait près du lieu de confort de Tornado. Et malgré son âge, il était resté éveillé. Bernado l'avait quitté pour s'occuper d'affaires ménagères et veiller à ce que les autres domestiques ne remarquent pas l'absence de leurs maîtres.

C'était la première fois que le vieux de la Vega avait décidé d'attendre le retour de son fils. Même le serviteur muet en fut surpris. Zorro les avait quittés un peu plus tôt pour tenter de sauver un couple venu d'Europe de l'Est qui tentait de fuir les représailles d'un prétendant acharné de l'épouse qui avait refusé ses avances bien avant son mariage.

Bien que ce ne soit qu'une banale affaire, aux yeux des de La Vega, ils la perçurent comme dangereuse voire meurtrière, digne de la pièce de théâtre de Roméo et Juliette, de Shakespeare. Or, c'était la réalité et Zorro allait tenter de protéger leur amour.

Alejandro commençait à s'inquiéter de plus en plus, il était deux heures du matin et toujours rien. Il n'arrivait même pas à fermer l'oeil un seul instant pour s'endormir un peu. Son angoisse grandissait.

Soudain, des bruits de sabots faibles le firent sursauter. Plein d'espoir, il s'avança un peu vers l'entrée, craignant de voir le cheval noir revenir seul. Fort heureusement, Tornado fit son entrée avec sur son dos le fameux hors-la-loi. La posture de ce dernier alerta Alejandro. Il avait le dos recourbé et la tête baissé, tenant ses rênes d'une manière négligée. Quand il descendit de sa monture, ce fut avec lourdeur qu'il mit pied à terre. D'un geste lent et tremblant, il se débarrassa de la selle de Tornado pour la déposer sur la rambarde.

« Diego ? Est ce que tu vas bien, mon fils ? », demanda le vieux Don en s'approchant de lui.

Zorro lui tournait le dos, défaisant le harnais de son caballo.

« Sí. Je ne suis pas blessé, père. »

Le ton était morne, la voix étranglée. Ce qui n'échappa pas au plus âgé. Il accrocha négligemment le harnais au crochet et contourna son père pour chercher un peu de foin et en donner à Tornado. Alejandro comprit que son fils souhaitait l'éviter.

« Diego, commença-t-il avec douceur.

— Je vous le répète, père, que je vais bien », coupa le jeune homme en versant de l'eau dans un seau qu'il déposa auprès de Tornado.

« Non, mon fils, ton attitude me montre le contraire. »

Un silence suivit. Seul le bruit du souffle de Tornado résonnait dans la grotte secrète de Zorro. C'est alors que le cavalier de la nuit s'effondra contre la paroi de la grotte, la tête dans ses mains toujours gantées de noirs. Croyant qu'il était blessé, Alejandro se précipita à lui. Il entendit alors un sanglot.

« Diego, que se passe-t-il ? », demanda-t-il la gorge serrée.

Son fils, toujours masqué, leva ses yeux humides vers lui, déclenchant un pincement au coeur. C'était bien la première fois que le jeune homme pleurait devant lui depuis qu'il était revenu d'Espagne.

« Oh, père...je n'ai..rien...pu faire ! sanglota-t-il les lèvres tremblants, je n'ai pas pu les sauver...

— Que s'est-il passé, raconte, ça te soulagera. »

Zorro inspira fortement pour retenir ses larmes qui n'en finissaient plus de verser.

« J'avais réussi à les rattraper, mais Ramon avait une longueur d'avance sur moi... je suis tombé sur un guet-apens. Je suis parvenu à m'en débarrasser... mais... mais quand... »

Les images de sa nuit lui revinrent dans son esprit. Alejandro lui prit ses mains et les serra avec force pour lui rappeler que c'était fini.

« Continue, mon fils, dit-il d'un ton apaisant.

— Quand... je les ai rejoint...Vicente était mort...transpercé par l'épée de Ramon. Je ne suis pas arrivé à temps, père... je ne suis pas arrivé à temps...

— Et Lucia ?

— J'ai pu la sauver... je suis parvenu à neutraliser Ramon... mais... »

Il marqua une pause et baissa la tête avant de reprendre.

« Quand je suis parti... pour aller prévenir... le sergent Garcia... »

Des sanglots étouffés le saisirent, il reprit son souffle.

« Elle était morte... près de Vicente... elle s'est transpercée le coeur avec... l'épée de son époux. J'aurai du rester, j'aurai du... Père, j'avais promis à Vicente que rien ne leur arriverait. Je leur avais dit qu'ils seraient en sécurité."

Il laissa ses larmes l'envahir. Don Alejandro prit dans ses bras l'homme masqué de noir dans ses bras. Zorro venait de traverser une dure épreuve : la perte d'amis, l'impossibilité de sauver, la mort de deux êtres qui s'aimaient. Sa mission était un échec cruel. Le père serra son fils plus fortement pour tenter de le calmer et l'apaiser.

« C'est terminé, Diego. Tu n'aurais rien pu faire. Dieu l'a voulu ainsi.

— J'aurai... pu... les sauver. J'aurai pu les sauver, répéta le renard dans un sanglot, j'ai été trop faible... »

Alejandro prit alors le visage en larmes de son fils dans ses mains pour le regarder droit dans les yeux.

« Ne dis pas ça, mon fils, tu n'as pas été faible, tu as fait tout ton possible pour les sauver, mais le destin en a décidé autrement. Tu es le meilleur homme que la terre puisse porter. Alors, je t'en prie, ne culpabilise pas. »

Les yeux noisettes continuaient à s'humidifier, mouillant le masque noir qu'il n'avait pas ôté depuis. Alejandro comprit que cette nuit allait tourmenter pendant quelques temps son unique fils.

De nouveau, il le serra auprès de lui, attendant qu'il s'apaise, que ses pleurs cessent. Diego avait besoin de pleurer pour évacuer la souffrance de la perte et de l'impuissance qu'il avait face à la mort et la fatalité. Alejandro se demanda alors si avant qu'il ne soit dans la confidence, son fils avait déjà eu des cas de ce genre où il ne parvenait pas à ses fins. Il se demanda comment son fils avait-il pu ainsi faire face à ces épreuves. Ou bien peut-être n'était ce que la première fois qu'il échouait si tragiquement.

Cela prit de nombreuses minutes avant que le calme ne reprenne le renard de la nuit.

« Gracias...père, hoqueta-t-il en se levant avec difficulté. »

Alejandro l'aida à se remettre sur pied. Visiblement la fatigue l'avait prit. Il le soutint pour rejoindre sa chambre et lui porta assistance pour l'habiller plus convenablement et enlever son costume du renard pour redevenir Don Diego.

C'est entre plusieurs hoquets et tremblements incontrôlables que le jeune don se revêtit sous le regard inquiet et désolé de son père. Puis ils rejoignirent la chambre de Diego par l'ouverture du mur de la pendule.

Bernardo n'était pas là car Alejandro avait jugé bon de l'envoyer se coucher. Diego s'effondra dans ses couvertures, sans un mot. Le vieil homme s'assit sur le bord du lit, auprès de lui.

« Tu n'as pas à regretter tes actes, dit-il alors, le simple fait d'être venu à leur secours est un acte que Dieu récompense. Tu as essayé, c'est tout ce qui compte. »

Il se pencha vers son fils pour lui déposer un baiser sur son front comme il en avait eu l'habitude lorsque Diego était enfant.

« Sache que je serais toujours fier de toi », dit-il en se levant.

Il s'apprêta à quitter la chambre.

« Père, attendez... », pria son fils.

Alejandro se figea, surpris.

« Restez... un moment. Juste... le temps que je m'endorme... si vous n'êtes pas fatigué », souffla Diego d'une voix mal assurée.

« Je ne suis jamais fatigué quand il s'agit de prendre soin de mon fils. N'oublie pas les nuits blanches que tu m'as fait passer lors de deux premières jeunes années », sourit le vieil aristocrate en retournant s'asseoir à la place précédente.

« Pardonnez moi, père, fit le jeune don.

— De quoi ?

— De ce comportement puérile », répondit-il, embarrassé.

Le grand de la Vega éclata de rire.

« Mon fils, qu'importe ton âge, tu seras mon petit garçon casse-cou qui me causera toujours des problèmes. »

Diego esquissa un de ses sourires charmeurs dont il avait le secret, puis ferma les yeux. Ô combien il pouvait ressembler à sa mère, pensa Alejandro en remarquant la petite bouclette qui tombait de son front. Il tendit alors sa main et caressa de ses doigts le cuir chevelu de son fils tout en repoussant la mèche

« Père ? l'interrogea Diego surpris à son tour.

— Tu te souviens quand tu étais enfant ? Tu adorais que je fasse ça », se rappela le vieil homme en continuant son geste.

Un sourire étira les lèvres du jeune homme.

« Bien sûr que je m'en souviens... », souffla-t-il en refermant les yeux, laissant son père poursuivre le geste d'affection de son enfance.

Il avait toujours aimé ça, avant c'était sa mère qui le faisait, mais à sa mort, son père l'avait remplacé dans cette ancienne habitude infantile.

Au bout d'un moment, Diego finit par s'endormir dans un soupir apaisé. Son père déposa alors un dernier baiser son front avant de quitter enfin la chambre et se diriger vers son lieu de repos. Demain, contrairement à ses habitudes, il se lèvera à la même heure que son fils.


J'avoue que la dernière scène doit sembler peu probable, mais on est tous humain, non ? Ne doit-on pas avoir quelques instants de tendresse avec sa seule et unique famille ?