Bombe à retardement

Magie / Amitié

Mal, Jay, Evie et Carlos


Les yeux de Mal avaient toujours brillé. C'était un phénomène que tous les habitants de l'île connaissaient, et redoutaient.

Ils le craignaient parce que ce vert étincelant et absolument pas naturel était la preuve que Mal, tout comme sa mère, possédait une magie suffisamment puissante pour qu'une partie parvienne à franchir le champ de force qui entourait l'île. Personne d'autre sur l'île n'était capable d'un tel exploit, et cela suffisait largement à faire de Maléfique et de sa fille une menace potentielle, dont il fallait se méfier en permanence.

Mais surtout, les habitants de l'île redoutaient l'apparition du vert flamboyant car il n'apparaissait que lorsque l'adolescente était de très mauvaise humeur, vraiment contrariée ou que quelqu'un remettait en doute sa position dominante. Il précédait donc toujours un combat particulièrement féroce, la mise en œuvre d'un plan malveillant ou, pour les plus téméraires, le cruel rappel de qui faisait la loi sur ce territoire.

Oui, les yeux de Mal avait déjà l'habitude de briller sur l'île de l'Oubli, et ils étaient alors l'un de ses plus grands atouts, menaçants, incontrôlables et annonciateurs d'une cruauté sans pitié.

Mais sur Auradon, c'était différent. La magie n'y était pas bridée, et celle de Mal put enfin se révéler entièrement, puissante, excitante et presque illimitée.

Mal n'avait jamais connu une telle sensation de toute son existence, et personne n'avait jamais pris la peine de lui apprendre à contrôler cette puissance magique qui coulait dans ses veines.

Sur Auradon, lorsque les yeux de Mal s'illuminaient, c'était pour annoncer une explosion de magie sur laquelle elle n'avait aucune emprise, aux conséquences toujours aléatoires et imprévisibles.

L'étincelle verte dans son regard était devenue une menace pour chaque être vivant se trouvant aux alentours mais aussi et surtout pour Mal elle-même, qui avait choisi de faire le bien et qui se retrouvait prise au piège de ses émotions et de sa magie, provoquant des catastrophes en série.

La plupart du temps, il s'agissait d'incidents mineurs, comme une chaise qui s'effondrait brusquement sous un élève ou un professeur, une fontaine à eau qui explosait au milieu d'un couloir ou encore une porte de casier qui s'ouvrait violemment, cognant le visage ou le crâne d'un pauvre malheureux. Par chance, personne n'avait encore fait le lien entre ces incidents et la présence de Mal dans la pièce, qui se hâtait toujours de détourner la tête ou de fermer les yeux pour dissimuler le vert qui irradiait de ses pupilles.

Elle savait que si quelqu'un découvrait sa puissance magique, si quelqu'un ne faisait que soupçonner l'existence d'un tel pouvoir en la possession d'une enfant de vilain, tout ce qu'elle et ses amis avaient commencé à construire serait réduit à néant.

En choisissant de rester sur Auradon, en défiant sa mère et en acceptant de devenir quelqu'un de bien, Mal, Jay, Evie et Carlos étaient devenus les porte-paroles de l'île. Les uniques représentants de la cause de tous les autres enfants restés là-bas. Ils savaient que le moindre de leurs actes étaient surveillé et jugé, et que le moindre écart de comportement pouvait tout faire basculer et briser tout espoir pour ces milliers d'enfants affamés et maltraités.

Les quatre adolescents étaient devenus, sans vraiment le vouloir, responsables du destin de tous ces enfants. Alors ils faisaient ce qu'ils avaient à faire. Ils se comportaient bien, ne répondaient pas aux provocations, souriaient face aux reproches ou baissaient la tête de honte.

Faire profil bas, ne pas attirer l'attention et garder la possibilité de plaider la cause de tous ces innocents ignorés par l'entièreté du royaume, c'était leur unique mission.

Mission qui était lourdement compromise quand le buffet prenait feu brusquement lors de rencontres officielles avec les dirigeants. Ou lorsqu'un fil électrique prenait vie pour tenter d'étrangler la personne qui se trouvait juste à côté. Ou lorsque les uniformes des cheerleaders entraient en auto combustion en plein milieu d'un spectacle. Ou même lorsqu'un prince un peu trop prétentieux se transformait en coq après avoir trop paradé.

Tous ces évènements avaient été provoqués par Mal, de manière involontaire, et elle savait que si n'importe qui réalisait qu'elle en était la cause directe, elle serait aussitôt placée sous haute-surveillance, sa magie lui serait retirée et peut-être même serait-elle renvoyée sur l'île.

Elle savait aussi que si cela n'était pas encore arrivé, c'était uniquement grâce à Jay, Evie et Carlos.

Grâce à leur capacité à tous les trois de réagir en un instant, de créer des distractions, d'inventer des excuses ou encore de cacher un coq dans leur chambre pendant deux jours jusqu'à trouver comment inverser le sort.

Ils étaient ses partenaires de crime. Ses complices. Ses alliés. Ses amis.

Ils avaient été à ses côtés sur l'île, et ils le restaient sur Auradon.

Ils étaient les seuls au courant, pour ses yeux et pour sa magie. Ils étaient les seuls à savoir que la moindre lueur dans son regard était comme le tic tac d'une bombe, avertissant d'une explosion à venir.

En cours d'histoire, lorsque leur professeur revenait sur la création de l'île, exposant tous les avantages de cette décision, sans même effleurer toutes les horreurs que cela avait entraînés, les centaines d'enfants livrés à eux-mêmes, les conditions de vie horribles et inhumaines, Carlos glissait sa main dans celle de Mal, et la serrait fort, très fort. Pour lui signaler qu'il était là, qu'ils étaient là, et qu'ils n'oubliaient pas. Que ce n'était qu'un cours stupide avec un professeur stupide, et que ça ne valait pas la peine de perdre le contrôle et de gâcher leur seule chance de, justement, réécrire l'histoire. Alors Mal fermait les yeux et serrait fort sa main en retour jusqu'à ce que l'irradiation dans ses yeux s'apaise.

Pendant les repas, lorsqu'un groupe d'élèves passait près de leur table et que les remarques mesquines se faisaient entendre, à peine dissimulées, Evie s'arrangeait toujours pour capter le regard de Mal et lui parler de l'un ou l'autre de ses projets en cours, pépiant joyeusement et couvrant les voix des autres. Mal se noyait autant dans son flot de parole que dans le pétillement de ses yeux et honnêtement, dans ces moments, rien d'autre n'existait que le regard brillant et excité d'Evie.

Certains jours, quand il y avait simplement trop de ressentiment, trop de rage, trop de frustration, Jay attrapait Mal par le bras, sans un mot, et l'entraînait hors de l'enceinte de l'école. Une fois loin, dans la nature, juste à deux, il lui proposait de courir à travers champs, de lancer des balles à pleine puissance, sans se soucier des dégâts qu'elles pouvaient provoquer ou même de se battre avec lui. Se dépenser, se défouler, évacuer ce trop-plein d'énergie, quelle qu'en soit la manière.

Ils avaient appris à repérer chaque changement d'attitude, de position, de respiration. Ils savaient toujours quoi faire, quoi dire pour l'aider à calmer, pour détourner son attention, pour la consoler. Et quand ils n'y parvenaient pas, ils restaient malgré tout pour réparer les dégâts, endosser la responsabilité, cacher la vérité.

Ils connaissaient Mal mieux que quiconque, peut-être mieux qu'elle. Sa mère aurait dit que ça la rendait faible, fragile, vulnérable. Mal savait maintenant que ce n'était pas le cas.

Sa magie était une bombe à retardement, prête à exploser à n'importe quel moment. Et Jay, Evie et Carlos étaient les seuls à savoir la désamorcer.

Cela faisait d'eux sa plus grande force.