Angst / Magie / Amitié

Mal et Evie


Comment était-ce arrivé ?

Mal était incapable de le dire. Elle n'arrivait pas à replacer les événements dans le bon ordre, à comprendre ce qu'il s'était passé, comment ou pourquoi.

Elle se souvenait être assise par terre, avec Evie.

Elle se rappelait leurs paumes unies, leurs rires, leur curiosité et ce frisson d'excitation à faire quelque chose d'interdit, en secret. Elle pouvait presque encore ressentir la joie et la fierté quand un de leurs sortilèges fonctionnait.

Tout ça, elle pouvait s'en rappeler.

C'était après que ça devenait flou.

Mal arrivait vaguement à se souvenir de la sensation qui s'était emparée d'elle, quand elle avait senti sa magie déborder. L'étonnement. La chaleur. La puissance. Et puis brusquement la panique, quand Evie s'était mise à trembler, hurlant de douleur, avant de perdre connaissance sur le sol de leur chambre.

Mal pouvait encore entendre les cris résonner dans sa tête, mais elle ne savait pas à qui ils appartenaient. Était-ce ceux d'Evie ? Les siens ? Ceux des filles dans le couloir, lorsqu'elle s'y était précipitée pour chercher de l'aide ? Avait-elle été chercher de l'aide au moins ? Elle ne s'en rappelait pas, mais elle avait dû le faire, pour que tous ces gens soient là, se bousculant à la porte de leur chambre pour voir ce qu'il se passait.

En dehors de ces échos d'hurlements, elle n'entendait rien. C'était comme si le monde autour d'elle s'était tu, devenant totalement silencieux. Une part encore rationnelle de son esprit savait que ce n'était pas le cas, qu'elle voyait du mouvement, que leurs bouches remuaient et que donc, forcément, ils devaient émettre du bruit. Mais elle ne l'entendait, c'était comme si elle était coupée de leur réalité, les regardant de loin, fonctionnant au ralenti alors qu'eux, Jay, Carlos, Marraine la Bonne Fée et même Jane s'agitaient pour essayer d'aider.

Mal, elle, était inutile. Incapable de réfléchir correctement, incapable de recoller les morceaux des événements, incapable d'expliquer ce qu'il s'était passé et donc incapable d'aider. Elle était paralysée au milieu de l'agitation, ses yeux posés sur le corps d'Evie qui n'avait pas donné le moindre signe de vie depuis bien trop longtemps.

Est-ce qu'elle respirait encore ? Mal ne le savait pas. Elle avait des flashs dans son esprit, se revoyant serrer Evie contre elle, crier son nom, chercher son pouls, écouter sa respiration, mais elle n'arrivait pas à se rappeler du résultat, de la réponse qu'elle avait obtenue.

Pourtant, tout cela s'était passé quelques minutes avant seulement, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ne pouvait-elle pas se rappeler, pourquoi ne pouvait-elle pas comprendre, et pourquoi Evie ne se réveillait-elle pas ?

— Mal !

Mal reconnecta violemment avec la réalité lorsque la main de Jay secoua son épaule. Le regard sombre du garçon la fixait avec inquiétude, indiquant qu'il l'avait appelée plusieurs fois sans obtenir de réaction. Mal cligna des yeux alors que le brouhaha de la pièce lui parvenait finalement.

— Jay ? réussit-elle à prononcer dans un murmure confus, sa propre voix résonnant bizarrement à ses oreilles.

— Marraine la Bonne Fée a besoin de toi, lui dit-il avec douceur, comme s'il ne voulait pas la brusquer.

Si, cette fois, Mal entendit bien ce qu'il disait, il lui fallut plusieurs secondes pour en déchiffrer le sens. L'air un peu hagard, elle tourna la tête vers le lit d'Evie, où celle-ci avait été soigneusement allongée, le bleu de ses vêtements et de ses cheveux se mélangeant harmonieusement à celui de ses draps. A ses côtés se trouvaient Carlos, qui lui soutenait délicatement la tête, le mouvement de ses lèvres indiquant qu'il parlait à quelqu'un, peut-être même directement à Evie. A côté d'eux du lit se trouvait Jane, qui semblait paniquée et dépassée par la situation ainsi que Marraine la Bonne Fée, qui dégageait un calme et une autorité incroyable.

Presque par automatisme, Mal tenta d'avancer vers eux, trébucha, et fut rattrapée par Jay qui la regardait toujours soucieusement.

— Est-ce que ça va ? Je ne t'ai jamais vue aussi pâle.

Mal dégagea son bras, ignora sa question et reprit sa route, les yeux rivés sur le lit d'Evie. Elle avait l'impression de se déplacer au ralenti, comme si l'environnement autour d'elle n'était plus qu'une énorme bouillie dans laquelle elle devait patauger. Ses jambes semblaient en coton, et ses oreilles bourdonnaient des chuchotements qui lui parvenaient du couloir, où de nombreux doigts étaient pointés sur elle, curieux et accusateurs.

C'était sa faute, n'est-ce pas ? Peu importe ce qui s'était passé, peu importe le déroulement des évènements, ce qui était arrivé à Evie était sa faute. C'était la seule explication. Mal était quelqu'un de mauvais, elle avait été mise au monde pour le détruire, évidemment que, d'une manière ou d'une autre, ses amis seraient blessés à cause d'elle.

— Je suis désolée ! s'exclama-t-elle en arrivant finalement à la hauteur du lit d'Evie, s'adressant à tout le monde et à personne à la fois.

Trois regards surpris se posèrent sur elle et elle se maudit pour la sensation de brûlure dans ses yeux, pour les larmes qui coulaient déjà sur ses joues, pour son égoïsme d'attirer ainsi l'attention sur elle.

— Oh ma pauvre enfant, murmura Marraine la Bonne Fée en se mettant debout, enserrant Mal sans hésiter et l'étreignant avec douceur. Ce n'est pas ta faute. C'était de toute évidence un accident.

Mal la repoussa presque aussitôt, refusant de recevoir de la tendresse et du réconfort dans une telle situation. Elle était mauvaise, et dangereuse, ne pouvait-elle pas le voir ? Si elle avait compris ça plus tôt, si elle l'avait renvoyé sur l'île au lieu de la garder ici, rien de tout cela ne serait arrivé.

La colère et le dégoût emplirent Mal, noyant sa culpabilité et lui permettant de reprendre le contrôle d'elle-même. Ces sentiments, elle les connaissait. Ils l'avaient accompagnée toute sa vie et, étrangement, elle parvint à puiser de l'énergie en eux. D'un geste calme, elle épongea son visage avec sa manche et leva les yeux vers la directrice de l'école.

— Vous avez besoin de moi ? demanda-t-elle d'une voix dénuée de toute émotion, reprenant les mots que Jay avait utilisé.

Il y eut un éclair d'hésitation dans le regard de la Bonne Fée, comme si elle allait changer d'avis, mais un coup d'œil à Evie, immobile et inconsciente, suffit à l'effacer.

— Oui, expliqua-t-elle d'un ton décidé. Je sais que c'est une requête étrange, mais j'ai besoin que tu me prêtes ta magie. Je ne peux pas t'expliquer en détails ce qu'il est arrivé à Evie pour le moment, c'est bien trop compliqué, mais je peux t'assurer que ce n'est pas de ta faute, et que c'est réversible. Mais sans ma baguette, je n'ai pas la puissance nécessaire pour le faire, et c'est pour cette raison que j'ai besoin de toi, Mal. Tu as un stock de magie incroyable, presque illimité et encore pur car tu n'as fait qu'effleurer la surface jusqu'à présent. Si tu acceptes de me laisser utiliser une partie de ce pouvoir, je pourrais ranimer Evie, et ce sera comme si rien n'était arrivé.

Mal eut l'impression d'être assommée par ce flot de paroles soudain et se retrouva incapable de les assimiler. Heureusement, son esprit capta le message principal. Si elle laissait Marraine la Bonne Fée prendre sa magie, cela aiderait Evie. Elle n'avait besoin de savoir absolument rien de plus. Aider Evie était l'unique objectif.

— Faites-le, répondit-elle sans la moindre hésitation.

— Très bien. Assieds-toi à côté d'Evie, et prends ma main.

Mal obtempéra, s'installa sur le matelas en essayant de prendre le moins de place possible pour ne pas envahir l'espace vital d'Evie. Elle serait sans doute en colère contre elle en se réveillant, et Mal ne voulait pas qu'elle se sente agressée.

— Je ne sais pas exactement de quelle quantité de magie je vais avoir besoin, et ça risque de t'affaiblir un peu, d'accord ?

Mal acquiesça. Elle s'en fichait. Elle n'avait pas besoin de sa magie, ou de son énergie. Elle avait juste besoin d'Evie.

— Prenez ce dont vous avez besoin.

Mal réalisa vaguement que Carlos et Jane s'étaient éloignés alors que Marraine la Bonne Fée lui adressait un sourire, pressant doucement sa main. Il y eut un instant où rien ne se passa, puis Mal le sentit à nouveau. Ce fourmillement sous sa peau. La chaleur qui se répandait en elle, et la puissance. Cette puissance destructrice que tant de monde craignait.

Mais cette fois, plutôt que de grandir et s'intensifier, la magie se mit à lui échapper. C'était une sensation étrange, elle pouvait littéralement la sentir couler dans ses veines, se précipiter dans sa main, atteindre le bout de ses doigts et quitter son corps pour se réfugier dans la paume de Marraine la Bonne Fée.

Les mains de celles-ci commencèrent doucement à scintiller, d'une lumière douce et bienveillante. Mal se mit à fixer cette lueur, captivée par la manière dont elle se développait, irradiant doucement la pièce. Elle fut incapable de dire combien de temps cela prit avant qu'elle n'atteigne la taille d'une orange, c'était comme si le temps se disloquait, ne laissant que la sensation de sa magie qui lui échappait et la chaleur qui irradiait de cette boule lumineuse.

Tout le reste était devenu flou, impalpable, lointain. Même son propre corps semblait être à des milliers de kilomètres d'elle, inatteignable, comme si elle perdait l'emprise qu'elle avait dessus. A chaque fois qu'elle essayait de se le réapproprier, il se mettait à peser si lourd qu'elle renonçait, préférant se laisser bercer par la douce lumière devant elle.

Puis soudainement, le picotement à l'extrémité de ses doigts s'interrompit et elle réintégra son corps avec une violence inattendue, se prenant de plein fouet la fatigue, la faiblesse et la lourdeur.

— Je pense que cela sera suffisant.

La voix de la Bonne Fée était étrange, distante, et Mal eut des difficultés à fixer son regard sur elle, se concentrant pour la voir se lever, la boule de magie toujours dans le creux de ses mains, et se pencher sur Evie.

Luttant contre ses paupières qui se fermaient sans son accord, Mal regarda la manière dont la lumière se fractionna, s'étalant en longs rubans brillants qui enveloppèrent le corps d'Evie avec douceur. Quelque part dans un coin de sa tête, elle avait conscience que son cœur battait bien trop fort, exprimant toute sa peur et son appréhension alors que, peu à peu, les bandes magiques s'évaporaient dans l'air ambiant. A l'inverse, comme pour s'opposer à la lumière qui s'atténuait, les joues d'Evie se colorèrent à nouveau et, avant même que Mal ne puisse le réaliser, sa meilleure amie ouvrit les yeux et se redressa, regardant autour d'elle d'un air perdu.

Mal savait qu'elle serait probablement en colère. Elle voulait à tout prix lui laisser son espace, qu'elle ne se sente pas agressée, la laisser respirer. Elle était prête à accepter ses reproches, sa rancœur, son rejet. Mal voulait sincèrement laisser Evie en paix, lui laisser la liberté de ne plus jamais lui adresser le moindre regard ou le moindre sourire.

C'était vraiment ce qu'elle voulait.

Mais ce n'est pas ce qu'elle fit.

A l'instant où les yeux d'Evie se posèrent sur elle, interrogateurs, Mal se jeta sur elle et l'étreignit comme jamais elle n'avait étreint personne, laissant le soulagement, la joie et le bonheur l'envahirent un bref instant, juste avant que la fatigue ne l'emporte, et que ce soit à son tour de perdre connaissance dans les bras d'Evie.