Hurt/Comfort

Mal/Evie


— Mal ?

Mal savait que si elle croisait le regard rempli d'inquiétude d'Evie, ça la stopperait aussitôt dans son élan. Elle savait qu'avec le moindre aperçu de l'expression concernée qu'affichait sa meilleure amie, la culpabilité allait achever de l'étouffer. Elle savait qu'à l'instant où les bras de sa petite amie se tendraient vers elle, accueillants et réconfortants, elle s'y précipiterait sans réfléchir.

Et elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas voir le tracas qu'elle causait à Evie, elle ne voulait pas être consolée, et plus que tout, elle ne voulait pas en parler.

C'est pour cette raison que malgré l'appel de son nom, elle l'ignora et se dirigea droit sur la salle de bain pour s'y enfermer, à l'abri des questions, des inquisitions et de tout autre élément qui risquait de faire basculer le peu de stabilité émotionnelle qu'elle avait réussi à conserver.

Elle n'était pas prête à en parler.

S'adossant de tout son poids contre la porte, comme si cela avait le pouvoir de la sceller et de la protéger du monde extérieur, Mal se laissa glisser petit à petit, jusqu'à ce que ses fesses touchent le sol, ses bras enserrant instinctivement ses genoux alors que son visage y trouvait refuge.

Elle ne voulait même plus y penser.

Si elle le pouvait, elle effacerait cette journée toute entière, la faisant disparaître de son existence et de l'histoire du monde.

Elle entendit à peine les coups donnés doucement contre la porte avant que la voix d'Evie ne retentisse.

— Mal ? Mal, est-ce que tout va bien ?

Non. Rien n'allait, et Evie le savait. Toute l'école le savait. En moins d'une heure, tout le monde avait été au courant et les visages amicaux et chaleureux le matin même étaient devenus hostiles, accusateurs, dégoûtés. Comment les choses pourraient bien aller alors qu'ils en revenaient toujours à la case départ ?

— Mal, s'il-te-plaît, réponds-moi.

La porte n'était pas verrouillée, Mal le savait, et Evie le savait. Absolument rien n'empêchait celle-ci d'entrer dans la pièce, si ce n'est la certitude absolue que ce n'était pas ce que Mal voulait. Elle savait également qu'Evie était morte d'inquiétude, à cause d'elle, et que le minimum qu'elle pouvait faire était de la rassurer sur son état physique immédiat.

Mal déglutit douloureusement, réalisant par la même occasion à quel point sa gorge était nouée, avant d'ouvrir la bouche, espérant que sa voix ne flanche pas.

— Je vais bien, E, parvint-elle à prononcer.

— Tu es sûre ?

— Ouais. Je vais juste...je vais prendre une douche, d'accord ?

Cela semblait être un bon plan. Se laver de cette horrible journée. Enfin se débarrasser de ces vêtements poisseux et de ce sang coagulé à ses genoux, seule répercussion physique qu'elle avait subie aujourd'hui.

— D'accord, répondit doucement Evie. Si tu as besoin de quoique ce soit, je suis juste là.

Mal ferma les yeux sans répondre. Elle ne méritait pas ça. Elle ne méritait pas Evie, elle ne l'avait jamais vraiment méritée mais maintenant plus que jamais, elle ne la méritait tellement pas. Les regards remplis de haine, de mépris, de dégoût qu'elle avait reçu tout au long de la journée lui revinrent en mémoire, en parallèle avec celui rempli de douceur et de bienveillance d'Evie, qu'elle imaginait sans difficulté postée de l'autre côté de la porte, attendant un signal lui indiquant qu'elle pouvait entrer.

Alors que ses yeux se mettaient à brûler et que la boule dans sa gorge menaçait d'exploser, Mal se redressa d'un bond et retira ses vêtements aussi rapidement que possible afin de se glisser derrière la paroi vitrée de la douche. Plus par habitude que par nécessité, sa main déclencha l'arrivée d'eau et une infinité de gouttelettes chaudes lui tombèrent dessus, ruisselant sur sa peau, la nettoyant de la poussière, de la sueur et des émotions accumulées tout au long de la journée.

Ce fut là, sous la douche, nue, sous le jet d'eau puissant, se sentant si fragile et vulnérable, que Mal craqua finalement. Les larmes retenues au cours des quatre dernières heures. Le désespoir engrangé alors que les événements s'enchaînaient sans qu'elle ne puisse avoir aucune emprise dessus. La culpabilité d'avoir non seulement blessé quelqu'un mais aussi gâché toutes les opportunités qu'Auradon était prêt à lui offrir, sans parler de celles de ses amis. Tout éclata d'un seul coup et elle fondit en larmes, s'appuyant contre le mur carrelé pour rester debout alors que d'énormes sanglots douloureusement libérateurs la secouaient.

Elle ne réalisa pas combien de temps elle resta dans cette position, à pleurer sans qu'aucune solution ne se présente à elle. Elle n'entendit pas non plus la porte de la salle de bain s'ouvrir, tout comme elle ne réalisa pas le regard rempli de tristesse et de compassion qu'Evie posa sur elle, hésitant pendant une fraction de seconde à retirer ses vêtements avant de décider qu'elle n'avait pas le temps. Elle ne remarqua même pas que l'eau cessa brusquement de couler, ne reconnectant avec la réalité qu'au moment où des mains tendres se posèrent sur sa taille, la forçant délicatement à se retourner.

Perdue et confuse, obligée de lui faire face et d'assumer ce qu'elle avait fait, Mal adressa un regard humide et coupable à Evie.

— Je suis désolée, je suis tellement désolée, sanglota-t-elle d'une voix qu'elle reconnaissait à peine.

— Shhh Mal, murmura Evie. Tout va bien. C'était juste un accident. Ce n'est pas ta faute.

Et elle semblait tellement convaincue de ce qu'elle disait que, juste pour un instant, Mal accepta de la croire et se réfugia dans les bras accueillants et protecteurs qui s'offraient à elle.

oOoOoOo

— Je vais tous les étriper vivants ! rugit Evie en faisant les cent pas dans leur chambre.

Assise sur son lit, vêtue d'un boxer et d'un simple t-shirt, Mal la regardait faire, presque amorphe, comme si son cerveau fonctionnait au ralenti, incapable d'assimiler les choses et d'y apporter une réponse adéquate.

Une fois sortie de la douche, elle ne s'était pas calmée pour autant, continuant de pleurer dans les bras d'Evie, incapable d'émettre des paroles cohérentes et enchaînant crise de larmes sur crise de sanglots pendant que sa petite amie faisait de son mieux pour la calmer, la rassurer et la sécher tout à la fois.

Une fois certaine que l'état émotionnel de Mal s'était stabilisé, Evie lui avait demandé de lui raconter tout ce qui s'était passé, sa version, la vraie, loin de toutes les rumeurs qui avaient pu circuler.

Alors Mal avait raconté. Le cours de sport. Ce garçon qui se vantait tellement qu'il en avait oublié de regarder où il allait. La collision entre eux deux, alors que Mal courait en sens inverse, ne faisant rien de plus que suivre les consignes données par le professeur. L'énorme craquement qui avait retenti, suivi de hurlements de douleur et d'injures.

Le fait que lui soit blessé.

Le fait qu'elle soit intacte, à l'exception de ses genoux, auxquels personne n'avait prêté attention.

Les murmures accusateurs. Les regards de colère. Les chuchotements pas discrets, desquels s'échappaient des mots si familiers. Fille de méchante. Mauvaise jusqu'au sang. Elle l'a probablement fait exprès. Elle a voulu le tuer. Pourquoi l'avoir acceptée. Cela devait forcément arriver.

Ça avait été terrifiant, la manière dont tous ces étudiants avaient retourné leur veste, replongeant dans les préjugés et la peur en un instant. Mais ce n'était rien en comparaison du moment où le professeur de sport avait annoncé à Mal qu'elle était convoquée dans le bureau de la direction. De là s'était enchaîné les interrogatoires, les récits de témoins qui déformaient la réalité, transformant la collision accidentelle en agression violente, les insultes, les regards condescendants. Le hasard avait décidé que Marraine la Bonne Fée et Ben, seuls alliés potentiellement haut-placés de Mal, étaient absents de l'école ce jour-là, assistants à un conseil royal dans un autre pays.

Ce ne fut qu'après être restée enfermée des heures dans un petit bureau étroit, sans croiser aucun visage amical, qu'ils annoncèrent à Mal qu'elle était suspendue des cours jusqu'au retour de la directrice, en fin de semaine. D'ici là, elle avait l'obligation de rester confinée dans sa chambre.

A la fin de son récit, elle se sentait plus exténuée que jamais, alors qu'à l'inverse, Evie bouillonnait de rage, faisant de grands cercles dans leur chambre pour tenter de canaliser sa colère face à l'injustice dont Mal était victime.

— Evie, s'il-te-plaît, tu peux te rasseoir ? Tu me donnes mal à la tête.

— Non Mal, non je ne peux pas ! Ça me met hors de moi qu'ils puissent oser te traiter ainsi. C'est totalement injuste, ils t'ont accusée et punie sans la moindre preuve. Ils ont même déformé les preuves !

— Vraiment ? murmura Mal en baissant les yeux, plus pour elle-même qu'autre chose.

Mais Evie l'entendit et se stoppa aussitôt.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Peut-être qu'ils ont raison. Tous les témoignages concordent et montrent que je l'ai fait exprès, c'est peut-être la vérité après tout. Ce ne serait pas la première fois que je blesse volontairement quelqu'un. Combien de personnes se sont retrouvés avec un membre cassé par ma faute sur l'île ?

En un battement de cils, Evie se retrouva assise en face de Mal, sur le lit, et lui prit les mains.

— Non Mal. Ne fais pas ça. Tu es innocente. C'était un accident et tu n'y es pour rien. Eux ce sont juste des idiots qui se sont laissés aveugler par leur peur soudaine et qui ont déformé la réalité.

— Comment tu peux en être aussi sûre ?

— Parce que je te connais. Et que je sais que tu ne ferais jamais ce genre de choses. Oui, tu l'as fait sur l'île, mais tu n'avais pas le choix. C'était eux ou toi. Ici tu as le choix, et tu choisis toujours le bon, parce que tu es quelqu'un de bien. Et si tu devais blesser volontairement quelqu'un sur Auradon, tu aurais une excellente raison, et tu l'assumerais entièrement, parce que c'est comme ça que tu as toujours procédé.

Mal scruta son visage un instant, cherchant une trace de mensonge, de manipulation, ou même de folie. Mais elle ne trouva que sincérité et amour, et cela suffit à alléger légèrement le poids sur son cœur.

— J'ai peur, E. Je ne veux pas perdre tout ce qu'on a réussi à bâtir ici. Je ne veux pas retourner sur l'île. Je ne veux pas être séparée de toi.

Lâchant sa main, les doigts d'Evie s'élevèrent pour venir caresser sa joue à la place.

— Je sais, M. Mais je te promets que ça n'arrivera pas. Ils n'ont aucun pouvoir, et quand la Bonne Fée reviendra, on s'assurera que la vérité soit rétablie. Peu importe le temps que ça prendra et les efforts que ça demandera, je n'arrêterai pas une seconde de me battre pour toi, et je suis certaine que c'est pareil pour les garçons.

— Et si je suis renvoyée quand même ?

Un léger sourire se dessina sur les lèvres d'Evie, démoniaque et enjôleur à la fois.

— Dans ce cas, on s'enfuira, tous les quatre. On trouvera un endroit où jamais ils ne nous retrouveront et on vivra cachés jusqu'à ce qu'ils nous oublient. Nous n'avons pas besoin d'eux. Nous n'avons besoin de personne.

Enfouissant sa joue dans le creux chaud et doux de la main de sa compagne, Mal réussit à esquisser un sourire timide alors que ses paupières se faisaient de plus en plus lourdes.

— J'aime ce dernier plan, marmonna-t-elle en les fermant malgré elle.

— Tant mieux, chuchota Evie. Mais il faut que tu dormes avant de pouvoir mettre quoique ce soit à exécution, d'accord ?

Le corps lourd et engourdi, Mal acquiesça maladroitement, se laissant guider par les mains d'Evie qui lui indiquaient comment et où s'allonger, jusqu'au moment où sa tête se posa sur les genoux de cette dernière.

— Hey, E ? appela Mal dans un dernier souffle d'énergie alors que les doigts d'Evie caressaient tendrement ses cheveux.

— Oui Mal ?

— Nous n'avons besoin de personne, mais je crois que j'aurais toujours besoin de toi.