Note : ce texte a été écrit il y a environ un an et posté sur Tumblr. J'en ai reparlé il y a quelques jours avec la personne qui m'avait donné l'idée, et en le relisant je me suis dit qu'il était temps de le transférer ici. Bonne lecture (ou relecture)
Mal/Evie
— Je ne m'y attendais pas.
Assise sur une balançoire, Mal se balançait doucement du bout des pieds, ses mains tenant à peine les cordes alors qu'elle était plongée dans ses pensées. En reconnaissant la voix si familière, ses yeux se levèrent en direction de la nouvelle venue qui se tenait debout à moins de deux mètres d'elle.
C'était le soir, presque la nuit, et la petite plaine de jeux de quartier était à peine illuminée par le seul lampadaire du coin, mais malgré l'obscurité, elle put constater qu'Evie était, comme toujours, habillée avec soin et élégance.
— Tu ne t'attendais pas à quoi ? demanda Mal en penchant légèrement la tête sur le côté, le rebond de ses mèches violettes exprimant sa confusion et sa curiosité.
— A ton message, répondit Evie d'une voix basse. A ton invitation. A te revoir un jour.
— Oh.
Mal baissa la tête, n'ayant rien de plus intéressant à répondre. Un silence s'installa entre les deux filles, emplissant l'aire de jeux déserte. Puis, toujours sans prononcer un mot, Evie se remit en mouvement et alla s'asseoir sur la seconde balançoire, juste à côté de Mal. Le métal qui les soutenait grinça légèrement alors qu'une bourrasque se soulevait, faisant voleter le sable autour d'elles.
— C'est comme une invitation à se balancer, fit remarquer Evie en esquissant un léger sourire.
— Ouais, murmura Mal en réponse. Exactement comme lorsqu'on était enfants et qu'on passait des heures ici, persuadées qu'à force de se balancer, on finirait par toucher les nuages.
— Cette époque me manque parfois.
— A moi aussi. Tout était tellement plus simple.
Evie tourna la tête pour observer son amie. Que voulait-elle dire par là ?
Mal, incapable de la regarder en face et d'assumer ses paroles, ou simplement d'assumer le fait de l'avoir invitée ici, garda les yeux rivés sur le sol, son pied ayant cessé de la balancer depuis l'instant où Evie était arrivée. Cette dernière laissa échapper un soupir, le visage triste et inquiet.
— Mal, prononça-t-elle doucement. Pourquoi m'as-tu demandé de venir ?
— Je ne sais pas.
— Tu devais bien avoir une raison.
Cette fois, Mal redressa la tête et ce fut à son tour de se tourner vers Evie. Comme celle-ci la regardait toujours, leurs regards se croisèrent et des milliers d'informations, de souvenirs et de non-dits s'y échangèrent.
— Je suppose que tu me manquais, finit par répondre Mal d'une voix neutre.
Les yeux d'Evie s'humidifièrent sans qu'elle ne le souhaite et elle cligna rapidement des paupières pour éliminer les larmes indésirables. Ce n'était pas le moment.
— C'est toi qui a cessé de répondre à mes messages et qui a choisi de m'éviter, fit-elle remarquer d'une petite voix.
— C'est toi qui a choisi de mettre notre amitié en danger en m'embrassant.
Le cœur d'Evie vacilla. Toujours ce ton calme et neutre, presque indifférent. Pourquoi Mal faisait-elle ça ? Que pensait-elle réellement ? Est-ce qu'elle était fâchée ? En colère ? Dégoûtée ? Est-ce qu'elle la détestait ?
A nouveau, les yeux de l'adolescente s'embuèrent, mais cette fois, elle ne chercha pas à chasser les larmes. Elle savait que c'était inutile.
— Je suis désolée, émit-elle dans un souffle, baissant la tête de honte et de culpabilité. Je...J'ai fait ça sans réfléchir, mais si j'avais su que...Si j'avais su que j'allais totalement te perdre, je ne l'aurais jamais fait.
— E...
En entendant son surnom, Evie releva la tête, rencontrant à nouveau le regard de son amie. De sa meilleure amie. La seule et unique personne qui avait toujours été là pour elle, depuis qu'elles étaient toutes petites. Sa complice, sa confidente, son soutien, son pilier. Une amitié puissante et rare, infiniment précieuse, qu'elle avait contaminée et pervertie avec ces stupides sentiments, ces stupides pensées inappropriées à l'égard de Mal. Elle avait tout gâché.
Alors que les larmes qui brûlaient ses yeux se mettaient finalement à couler sur ses joues, ruinant probablement son maquillage, des doigts familiers et réconfortants les essuyèrent avec tendresse.
— Tu ne m'as pas perdue, E.
— Tu es restée un mois sans me donner de nouvelles, Mal.
Son ton était plus accusateur qu'elle ne l'aurait voulu. Un éclair de souffrance et de remords passa dans les yeux verts de Mal alors qu'elle retirait sa main, la reposant sur la corde de la balançoire à la place.
— J'avais besoin de temps. Pour réfléchir. Mettre de l'ordre dans mes pensées. Dans mes sentiments.
Evie ouvrit la bouche, prête à répondre et à s'excuser à nouveau, mais son amie secoua la tête, lui indiquant qu'elle n'avait pas terminé.
— Evie, enchaîna Mal. Ce baiser...qu'est-ce qu'il signifiait exactement pour toi ?
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Mal serra son emprise sur les cordes, les jointures de ses doigts devenant blanches et douloureuses alors qu'elle se forçait à prononcer des mots qui la terrifiaient.
— Est-ce que c'était juste pour t'amuser ? Essayer quelque chose de nouveau ? Ou alors cela signifiait vraiment quelque chose ? Evie...est-ce que tu as des sentiments pour moi ?
Un silence lui répondit alors qu'Evie la fixait avec une expression confuse et terrifiée, la bouche sèche et le cœur battant bien trop fort.
— J'ai besoin que tu sois honnête avec moi, E.
— Je...Oui. Oui Mal, j'ai des sentiments pour toi.
— Depuis quand ?
Evie détourna le visage, le levant en direction du ciel où brillait les étoiles, à peine visibles derrière la brume de pollution de la ville.
— Je ne sais pas trop. Je t'aime depuis si longtemps que c'est confus. Tu as toujours été là pour moi et tu es la personne la plus précieuse et importante pour moi. Je pensais que tu étais comme ma sœur. Mais depuis quelques mois, quand on se faisait des câlins, quand on dormait ensemble, quand tu me prenais la main, ou que tu me souriais, je sentais quelque chose de différent au fond de moi. Comme un crépitement, une envie de te serrer plus fort, plus près. J'ai essayé de l'étouffer, j'ai essayé de l'ignorer parce que je savais que ce n'était pas approprié mais...je n'ai pas réussi. Je suis désolée.
— Tu aurais dû m'en parler, lui reprocha doucement Mal, d'une voix pourtant dénuée de critique ou colère. Tu aurais dû me le dire au lieu de m'embrasser comme ça, sans que je n'y sois préparée.
— Qu'est-ce que ça aurait changé ? soupira Evie en lui adressant un regard résigné. Tu serais quand même partie, parce que j'ai tout gâché. La seule chose que j'espère, c'est qu'un jour tu arriveras à me pardonner et à ne plus me détester.
L'incompréhension et la surprise passèrent sur le visage de Mal avant que ses sourcils ne se froncent de mécontentement. D'un mouvement souple des hanches et des jambes, elle dirigea sa balançoire de manière à entrer en collision avec celle d'Evie, la bousculant légèrement.
— Ne sois pas stupide, sermonna-t-elle d'une voix sévère et joueuse à la fois. Je ne pourrais jamais te détester. Je te l'ai dit, j'avais juste besoin de temps pour mettre de l'ordre dans ce que je ressentais.
Cette fois, Evie sembla comprendre l'indice dissimulé dans cette phrase, et écarquilla les yeux de surprise.
— Dans ce que tu ressentais ? répéta-t-elle avec bien plus d'espoir qu'elle n'aurait souhaité laisser paraître.
— Ouais. C'était terrifiant au début, et je ne comprenais pas trop mais ce...crépitement comme tu l'appelles. Je pense que je l'ai aussi. Quand tu me regardes et que tes yeux brillent. Quand tu souris sans raison particulière, juste parce que tu en as envie. Quand je te vois pour la première fois de la journée et que tu es plus belle et lumineuse à regarder que le soleil. C'est là depuis plus longtemps que quelques mois, et je n'ai pas réalisé tout de suite mais je suppose que...c'est peut-être plus que de l'amitié.
— Vraiment Mal ? prononça Evie dans un souffle, bluffée par cette confession inattendue. Tu n'as pas besoin de...mentir ou prétendre quoique ce soit pour moi tu sais.
— E, est-ce que je t'ai déjà menti une seule fois dans toute ma vie ?
Les lèvres d'Evie s'étirèrent en un sourire, son premier sourire depuis qu'elle était arrivée.
— Quand on avait cinq ans, tu as essayé de me faire manger de la boue en m'assurant que c'était du chocolat, rétorqua-elle d'un ton taquin.
Un nouveau coup de balançoire lui répondit, et elle rit doucement en retour. Presque immédiatement après, la main de Mal alla rejoindre la sienne et leurs doigts s'entrelacèrent aussitôt, comme s'ils avaient toujours attendu de pouvoir le faire.
— Ton rire m'avait manqué, murmura Mal, glissant sa jambe contre celle d'Evie, calant ainsi sa balançoire contre la sienne.
— Tu m'as manqué, répondit cette dernière en posant sa tête sur son épaule et en fermant les yeux.
Elles restèrent ainsi un long moment, profitant de la tranquillité nocturne et surtout de la présence de l'autre après des semaines de séparation. Lorsque finalement, poussées par le froid et l'heure tardive, elles se levèrent pour prendre la direction de leurs maisons respectives, leurs doigts attendirent qu'elles aient atteint la grille du parc pour se délier, avec la promesse de se retrouver dès le lendemain, et tous les jours qui suivraient.
