Note : cet OS a été écrit en mars…il est plus que temps de vous le partager je pense x) Pour le situer temporellement, on peut dire qu'il a lieu quelque part après le premier film, dans un univers un peu moins idéal et un peu plus réaliste.

Bonne lecture !


Mal, Jay, Evie et Carlos

Amitié


Mal marchait lourdement dans les couloirs de l'école, l'expression peu amène. Tous ceux qui avait le malheur de croiser son chemin se faisaient gratifier d'un regard noir et se dépêchaient de décamper. L'aura de mauvaise humeur qui se dégageait de la fille de Maléfique était tout simplement terrifiante.

La raison de cette mauvaise humeur ? Le sermon de trente minutes que Mal venait de subir dans le bureau de Marraine la Bonne Fée, tout ça parce qu'elle s'était accidentellement endormie en classe.

Alors oui c'était loin d'être la première fois, et oui elle avait déjà reçu plusieurs avertissements à ce sujet. Mais est-ce que c'était vraiment une raison pour lui faire la morale pendant aussi longtemps ? Et de la menacer d'une sanction plus sévère ? Non. C'était parfaitement injuste. Mal n'y pouvait rien si son corps n'appréciait pas le rythme de vie à Auradon. Lorsqu'elle vivait sur l'île de l'Oubli, elle avait l'habitude de rester dehors jusqu'aux petites heures de la nuit et de faire des grasses matinées bien méritées. Devoir se lever à sept heures du matin cinq jours par semaine était tout simplement contre-nature, et elle l'exprimait en récupérant ses heures de sommeil manquantes pendant les cours de la matinée. Et de l'après-midi aussi, certes. Mais ce n'était pas non plus de sa faute si les cours étaient si soporifiques.

La conséquence de tout ça, c'était que Mal était de mauvaise humeur à la fois à cause de la fatigue et à cause de l'injustice dont elle était la victime. Et elle était plus que déterminée à s'en plaindre auprès de ses amis lorsqu'elle ouvrit la porte de la chambre des garçons sans prendre la peine de frapper.

Le spectacle qui l'accueillit lui fit immédiatement ravaler ses plaintes, parce que la chambre était sens dessus-dessous. Et cette pièce n'était jamais en désordre, parce que Carlos y vivait, et que Carlos était maniaque à l'extrême, merci à son horrible mère et aux corvées qu'elle lui avait infligé tout au long de sa vie.

Mais à cet instant précis, Carlos ne rangeait rien du tout. Il était trop occupé à fouiller frénétiquement au milieu d'un entassement chaotique de feuilles de papier. L'intégralité de ses affaires était répandue autour de lui dans un désordre incroyable alors qu'à ses côtés, Evie semblait au bord de la crise de nerfs.

— Ne me dis pas que tu l'as perdu ! s'exclama-t-elle d'une voix beaucoup trop aiguë. Carlos, je te jure que si tu l'as perdu... Ce n'est pas possible, comment tu as pu le perdre !?

Mal haussa un sourcil, parce que Evie paraissait toujours si calme et maîtresse d'elle-même. Elle gérait habituellement son stress et sa panique en l'enfouissant sous des couches de sourires et de faux semblants, et ce n'était pas du tout son genre de paniquer aussi ouvertement. Et encore moins de s'en prendre à Carlos.

— Je vais le retrouver ! s'écria le garçon en jetant sa pile de papiers sur le sol, n'y ayant visiblement pas trouvé ce qu'il cherchait. Il est forcément quelque part !

— Qu'est-ce qu'il se passe ? se risqua à demander Mal, son regard voyageant entre ses deux amis qui l'ignorèrent totalement, bien trop occupés par leurs recherches.

— Ils ont perdu le plan de la ville qu'Evie a emprunté à la bibliothèque.

Mal sursauta presque à la voix de Jay. Elle avait été tellement intriguée par les deux autres qu'elle ne l'avait pas vu, allongé sur son lit, un jeu vidéo entre les mains. Puisqu'il semblait être le seul à se comporter normalement dans cette pièce, elle s'approcha de lui, les bras croisés et l'expression toujours perplexe.

— C'est si grave ? Elle ne peut pas juste demander un délai pour le rendre plus tard ou je ne sais quoi ?

La bibliothèque de l'école était l'endroit préféré d'Evie et de Carlos. Calme, immense, remplie d'écrits et de connaissances. Ils y passaient l'essentiel de leur temps libre, dévorant des livres dont ils avaient été privés bien trop longtemps. Mal, elle, pouvait compter sur une seule main le nombre de fois où elle s'y était rendue, qui était presque égal au nombre de fois où elle s'en était fait éjecter – une fois par Evie en personne, parce qu'elle avait eu le malheur d'ouvrir un paquet de biscuits et de faire tomber des miettes sur un livre – et ne connaissait donc pas vraiment le règlement.

— Ce n'est pas ça le problème, répondit Jay sans décrocher l'attention de son jeu vidéo. Ils sont en panique parce qu'ils se sont inscrits à une sortie scolaire ce week-end, et ils ont peur de se perdre.

— Sortie scolaire ? répéta Mal comme si cette expression lui était complètement inconnue.

— Ouais tu sais, la Bonne Fée a passé un cours entier à essayer de nous convaincre d'y aller. Tu n'as pas arrêté de dire que tu te sentais harcelée.

Mal fronça les sourcils, fouillant dans sa mémoire. Elle se sentait harcelée par Marraine la Bonne Fée sur beaucoup de sujets, et ça lui prit un instant avant de comprendre de quoi Jay parlait.

— Le truc aberrant pour lequel il fallait se lever à six heures un samedi pour aller se balader dans la ville ?

Jay esquissa un sourire moqueur, sachant très bien que le sommeil de Mal était un point sensible aujourd'hui.

— Exactement.

— Ces deux idiots s'y sont inscrits ?

Mal ne parvint pas à dissimuler son indignation à cette découverte, ouvrant la bouche de stupéfaction alors que son attention se posait à nouveau sur Evie et Carlos, désormais tous les deux à genoux par terre, fouillant une boîte pleine de feuilles et de fascicules en tout genre.

— Bon sang Carlos tu ne jettes jamais rien ? s'agaça Evie. La moitié de ces trucs sont complètement inutiles.

— Ça peut toujours être utile un jour, marmonna le garçon, les joues colorées d'embarras.

Alors qu'elle sortait un carton de chocolat vide, Evie lui adressa un regard sévère. Mal, elle, ne put retenir un sourire amusé. Ce n'était pas très étonnant que Carlos, qui n'avait jamais rien possédé de sa vie, se retrouve incapable de jeter quoique ce soit à la poubelle. Elle était même curieuse de voir à quoi ressemblait l'espace sous son lit, où des semaines de possession futiles devaient être soigneusement entassées et rangées dans des boîtes en carton.

— La semaine prochaine je viendrai t'aider à trier tout ça, promit Evie d'un ton indiscutable, et Carlos ne put rien faire de plus que laisser échapper un petit couinement de protestation.

— Tu sais bien qu'ils seraient prêts à tout pour des points supplémentaires, commenta Jay en suivant le regard de Mal.

Celle-ci grogna, parce qu'effectivement, elle savait. Si le côté studieux et appliqué d'Evie et Carlos était adorable la plupart du temps, il y avait des fois où c'était juste trop.

— Et donc ? Je ne comprends pas en quoi la perte du plan est un problème. Ils vont être en groupe avec un prof, non ?

Jay haussa les épaules, indiquant sa propre incompréhension.

— Je sais pas, ils ont parlé d'être livrés à eux-mêmes pour explorer ou je ne sais quoi.

— Et quoi, ils ont peur de se perdre ?

Le ton de Mal était moqueur, presque méprisant, parce que se perdre et ne pas retrouver son chemin était une peur qui lui était inconnue, qui lui avait toujours été inconnue. Elle avait grandi sur une île dont elle connaissait les moindres recoins, et même lorsqu'elle s'aventurait sur un territoire méconnu, elle savait qu'il appartenait à sa mère d'une manière ou d'une autre. Mais sa remarque ne plut pas à Evie qui se retourna brusquement, ses beaux cheveux retombant avec élégance alors qu'elle lui adressait un regard ardent d'exaspération.

— Oui Mal, exactement. Excuse-nous de ne pas tous être aussi assuré et désinvolte que toi et de préférer anticiper les problèmes plutôt que les provoquer.

Normalement, lorsque quelqu'un lui parlait avec ce genre d'agressivité, Mal se mettait immédiatement sur la défensive et répondait sur le même ton. Mais cette fois, elle ne le fit pas. Déjà parce que c'était Evie, et que Evie ne lui parlait jamais comme ça. Ensuite parce que Evie et Carlos se tenaient maintenant debout face à elle, côte à côte, et elle réalisa pour la première fois à quel point ils semblaient épuisés, misérables et terrifiés.

Immobile, elle les étudia plus attentivement, notant leurs cheveux désordonnés d'avoir trop fouillé, leurs yeux cernés et la manière dont leurs regards étaient fuyants, instables, presque absents, déjà partis sur d'autres pensées.

Evie et Carlos n'allaient visiblement pas bien et Mal ne savait pas pourquoi et elle détestait ça.

— Je ne comprends toujours pas, répondit-elle calmement, presque gentiment, cherchant à croiser le regard d'Evie pour avoir son attention entière. Qu'est-ce ça peut faire si vous vous perdez ? Ce n'est pas comme si vous étiez stupides et incapables, vous retrouverez forcément votre chemin.

Evie la regarda et un voile de tristesse passa sur son visage alors que Carlos se collait à elle, comme si rien que les paroles de Mal avaient suffi à faire se matérialiser un danger.

— C'est plus compliqué que ça, murmura Evie doucement, presque avec réticence, terrifiée à l'idée de formuler ses peurs. Ce n'est pas comme sur l'île où on pouvait rentrer n'importe quand chez nous, et juste prétendre qu'on l'avait décidé ainsi. On a des consignes, un planning et un parcours à suivre. On va devoir le respecter, sinon notre absence va se remarquer et...

La suite de la phrase était lisible dans ses yeux. Et ils allaient les juger, les réprimander, leur retirer des points, les punir peut-être. Pas le genre de punition qui avait lieu sur l'île de l'Oubli, bien sûr, mais une punition quand même, qui allait les pointer du doigt et rappeler leurs conditions, leurs différences. Evie et Carlos travaillaient si dur pour se fondre dans la masse, pour faire oublier qui ils étaient, d'où ils venaient. Ils voulaient juste s'intégrer à Auradon, et étaient persuadés qu'ils allaient y parvenir en se constituant un dossier scolaire irréprochable, sans la moindre faute.

— On est toujours les enfants de l'Ile, ajouta Carlos d'une voix triste. Si on fait un truc de travers, ils nous le rappelleront forcément. Mais ils ne sont jamais capables de s'en rappeler pour nous aider, nous fournir un plan de la ville ou des consignes plus claires. On doit se débrouiller par nous-mêmes.

Evie émit un petit rire ironique.

— Les professeurs ont insisté pour qu'on participe, raconta-t-elle. Ils nous ont promis des points bonus qui sont supposés nous valoriser. Mais pas un seul d'entre eux ne s'est rappelé que nous n'avons jamais mis les pieds en ville, pas comme tous les autres qui y vont régulièrement depuis qu'ils sont tout petits. On va se perdre, Mal. C'est une certitude absolue. La vraie question c'est à quel point, et ce qu'il va se passer.

Les doigts de Carlos s'agrippèrent au bras d'Evie alors que toutes les situations possibles se succédaient chaotiquement dans sa tête.

— Est-ce qu'ils vont nous attendre si on est en retard à un lieu de rendez-vous ? Nous chercher ? Combien de temps est-ce qu'on va avoir pour retrouver notre chemin ?

— Qu'est-ce que les gens de la ville pensent de nous ? On a réussi à se faire accepter au sein de l'école, mais dehors ? Est-ce que les passants vont nous reconnaître ? Nous insulter ? Nous agresser ?

— Et les commerçants, ils vont accepter de nous vendre des trucs ? Combien coûtent les choses là-bas ?

— Si on se perd et qu'on demande notre chemin, est-ce qu'ils vont nous aider ? Nous envoyer balader ?

— Profiter de nous ?

— Il y a tellement d'incertitudes.

Mal les fixait à présent avec des yeux écarquillés de stupéfaction. Elle savait que derrière elle, Jay avait délaissé son jeu vidéo pour les regarder avec exactement la même expression. Les questions avaient fusé des bouches de leurs amis en cascade, s'enchaînant et s'emmêlant tellement vite qu'il avait été impossible de dire qui les prononçait à quel moment. A présent, Carlos tremblait, gémissant doucement alors que son visage était enfoui contre Evie, qui se tenait droite, assumant ce qu'elle venait dire mais incapable de dissimuler le léger tremblement de ses mains, l'accélération de sa respiration et ses yeux qui hurlaient à l'aide.

Ils étaient tous les deux en train de se noyer dans leurs peurs et leurs interrogations. Mal se maudit de n'avoir rien vu plus tôt.

— Vous êtes tellement chiants tous les deux, grogna-t-elle avec mécontentement. Depuis combien de temps exactement vous vous torturez avec ça ? Pourquoi vous n'en avez pas parlé plus tôt ? Maintenant je vais devoir sacrifier ma grasse matinée de samedi sans avoir pu m'y préparer !

La peur laissa place à la surprise dans les yeux d'Evie alors que le visage de Carlos refaisait surface, la bouche ouverte d'étonnement.

— De quoi parles-tu ? Tu...viens ?

— Bien sûr que je viens. Et Jay aussi. Il n'y a aucune chance pour qu'on vous laisse partir tous les deux sans protection et sans assurance. On sera tous les quatre, comme on l'a toujours été, et quoiqu'il arrive on s'en sortira. N'est-ce pas, Jay ?

Celui-ci se leva du lit, un grand sourire sur le visage, et donna une tape amicale sur l'épaule de Mal avant d'adresser un clin d'œil aux deux autres.

— Bien sûr ! Et à côté de nous deux, vous allez avoir l'air de vrais petits anges.