Chapitre 48 - Agatha Greengrass
L'attaque de l'hôpital de Sainte Mangouste marqua les esprits et pendant un temps, les sorciers furent plus prudents, certains guérisseurs ne réapparurent pas pendant quelques jours, voire quelques semaines pour les plus traumatisés. D'autres avaient été sévèrement blessés et cela redonna encore plus de travail aux médicomages valides. L'hôpital avait bien demandé de l'aide à ses confrères étrangers les plus proches comme l'Irlande, la France ou encore la Belgique mais les guérisseurs des autres pays avaient peur de Voldemort et de ses Mangemorts. Rares étaient ceux qui avaient traversé la Manche ou la Mer d'Irlande pour venir les aider.
Cela entraîna la tenue d'une réunion d'urgence avec les hauts fonctionnaires de l'hôpital ainsi que son comité de direction. La mère de Rosie, Agatha Greengrass, en sa qualité de présidente des Soeurs de la Charité de l'hôpital de Sainte Mangouste, fut invitée ainsi que sa grande amie Walburga Black qui, comme par un hasard, faisait partie du comité de direction.
Le jour de la réunion, Rosie avait du mal à tenir en place dans la salle de repos des guérisseurs, qui avait été une des premières salles à être reconstruite après l'attaque des Mangemorts. Ses amis Christopher et Wyrma l'observaient faire les cent pas, revenir à sa place, reprendre un thé ou encore plonger sa tête dans ses bras.
- Tu vas te calmer, Rosie ! Pourquoi es-tu autant sur les nerfs ? lui demanda Wyrma, après avoir échangé un dernier regard inquiet avec Christopher.
- Depuis ce matin, je n'arrive pas à me détendre, lui répondit-elle. Je ne sais pas pourquoi mais cette réunion me stresse.
- Pourquoi ? Tu n'as rien à voir dedans.
- Mais vous ne vous rendez pas compte !
Rosie regarda autour d'elle. Ils n'étaient pas les seuls médicomages. Elle se rapprocha de ses amis pour que personne ne l'entende et chuchota :
- Que vient faire Walburga Black ici ? Vous savez tous comme moi ses idées…
- Mais Rosie, intervint Christopher, que sous-entends-tu par-là ? Que Mrs Black est affiliée aux Mangemorts ?
- Oui, bien sûr !
- Tu dis n'importe quoi ! lança Wyrma. Elle a été lavée de tous soupçons il y a longtemps.
- Oui, mais je ne lui fais pas confiance. Je ne vois pas d'un bon oeil qu'elle vienne se mêler aux affaires de l'hôpital. Pourquoi est-elle là aujourd'hui ?
- C'est en sa qualité de secrétaire du comité de direction…
- C'est ça, je ne l'ai jamais vue venir à une telle réunion auparavant. Elle trame quelque chose, c'est sûr.
- C'est ridicule, s'écria son amie. Elle a créé avec ta mère une association d'aide aux familles des victimes de Tu-Sais-Qui et participe activement à la reconstruction de l'hôpital depuis l'attaque. Elle a également fait des dons conséquents. Tu devrais plutôt lui en être reconnaissante.
Rosie la regarda d'un air dubitatif. Quoiqu'on puisse lui dire, elle n'avait pas confiance en la mère de Sirius. Celle-ci réalisait ces actions certainement pour obtenir quelque chose en retour. Rosie ne la pensait pas aussi altruiste.
Elle soupira. Cela ne servait à rien de discuter de ce sujet avec ses amis. D'ailleurs, personne ne voulait l'écouter sur ce sujet, son frère Alex, le premier. Quant à Sirius, elle ne voulait surtout pas lui en parler. Sa mère était un sujet tabou chez eux.
Elle décida d'aller se dégourdir les jambes car elle avait besoin de prendre l'air. Elle avait encore une demi-heure de pause devant elle avant de reprendre le travail. Elle se leva en s'excusant auprès de ses amis et sortit de la salle de repos. Christopher et Wyrma l'observèrent jusqu'à ce qu'elle parte avant de discuter de son cas entre eux.
Rosie marcha sans faire attention où elle allait. Elle n'avait pas le temps de sortir de l'hôpital pour respirer l'air printanier et devait rester à errer dans les couloirs.
Une semaine seulement avait passé depuis l'attaque des Mangemorts et l'hôpital gardait encore les marques de l'assaut : les chambres des patients n'avaient pas encore été totalement reconstruites. La priorité avait été de guérir au plus vite les médicomages ainsi que les blessés les plus graves. L'hôpital avait dû faire appel à une équipe d'enchanteur du Ministère pour les réparations mais cela coûtait de l'argent. En ces temps de guerre, le moindre service coûtait cher. Même la nourriture commençait à manquer. Heureusement, Rosie cultivait des légumes et des fruits dans sa serre, sinon, elle aurait dû payer des fortunes pour des pommes de terre et des radis.
Combien de temps l'hôpital allait-il pouvoir continuer comme cela ? Déjà, le salaire de Rosie avait été quelque peu diminué pour aider à l'effort de guerre. Tous les guérisseurs avaient vu d'un mauvais oeil cette décision drastique mais le directeur de l'hôpital, Charles Bonham, avait été clair : chacun devait participer à son niveau. Une collecte de fonds avait également été lancée pour tous ceux qui n'avaient pas les moyens de payer des frais hospitaliers. La crise était grave et Rosie se demanda comment une telle réunion d'urgence n'avait pas été organisée plus tôt. Avec amertume, elle pensa qu'il avait fallu une attaque pour qu'enfin les hauts fonctionnaires réagissent.
Perdue dans ses pensées, elle marchait sans regarder où elle allait et finalement, arriva devant la grande porte qui menait vers la salle de réunion. Pourquoi ses pas l'avaient menée jusque là ? Elle voulut rebrousser chemin mais brusquement, la porte s'ouvrit et le comité de direction ainsi que les hauts cadres de l'hôpital se déversèrent dans le couloir. Rosie se mit sur le côté et les regarda passer. La plupart étaient plutôt âgés, ils avaient au minimum 40 voire 50 ans. Elle remarqua que très peu de femmes étaient présentes, seulement deux ou trois parmi la dizaine de sorciers. Le comité de direction était composé du directeur de l'hôpital, de sa secretaire, des guérisseurs en chef de chaque service ainsi que des sorciers qui avaient gagné leur place à cause de leurs dons conséquents pour l'hôpital ou encore de leur affiliation au fondateur original, Mangouste Bonham.
Rosie se demanda si elle allait apercevoir sa mère. Elle ne l'avait jamais rencontrée une seule fois dans l'hôpital et appréhendait une rencontre avec elle. Elle ne lui avait plus parlé depuis deux ans maintenant. Finalement, plus personne ne sortit de la salle. Rosie fut surprise car elle n'avait vu ni sa mère, ni Walburga Black. Curieuse, elle alla jeter un oeil dans la salle de réunion lorsqu'elle se retrouva nez à nez avec la mère de Sirius. Elle recula d'un pas.
- Ah… fit-elle simplement.
Mrs Black était aussi étonnée mais se reprit rapidement et lui lança un regard à la limite du mépris.
- Bonjour, Mrs Black ! dit-elle avec un léger sourire narquois.
Rosie vit les traits de son mari se dessiner sur ceux de sa mère, ils se ressemblaient tellement. Elle chassa très vite cette pensée de son esprit, ne voulant surtout pas penser à Walburga Black la prochaine fois qu'elle verrait Sirius.
- Bonjour, lança Rosie en reculant de quelques pas pour la laisser passer.
La mère de Sirius avança tout en la regardant de ces yeux gris perçants. Puis, elle partit dans le couloir sans ajouter quoique ce soit. La jeune femme décida de partir au plus vite afin de ne pas rencontrer sa mère. Elle ne savait pas pourquoi mais elle n'avait pas envie de la rencontrer maintenant.
Mais cette dernière sortit de la salle avant même que Rosie n'ait pu s'enfuir. Elle l'interpella.
- Rosamund Black ! s'écria-t-elle à son attention.
Rosie se figea. Sa mère n'avait pas voulu l'appeler simplement par son prénom mais avait bien accentué sur son nouveau nom de famille afin de lui montrer le fossé qui existait entre les deux femmes. Elle se retourna et releva la tête vers sa mère. Elle n'avait pas l'intention de se laisser intimider. Elle avança donc vers elle d'un air fier.
Sa mère la regardait d'un air neutre, sans montrer un seul de ses sentiments. Agatha Greengrass était très forte à garder ses propres émotions pour elle : elle savait pleurer quand il fallait pleurer, rire quand il fallait rire ou être méprisante quand il fallait mépriser, peu importaient ses propres sentiments. Tout était dans l'apparence. Elle avait été bien éduquée et avait tenté d'inculquer cette même attitude à sa fille. Rosie maîtrisait bien sûr l'art de l'apparence depuis sa pré-adolescence mais depuis qu'elle était avec Sirius, elle était redevenue un peu plus elle-même et n'avait plus honte de montrer ses propres sentiments.
Sa mère ne fit pas mine d'avancer. C'était à sa fille de venir vers elle. Selon elle, elle était une reine, sa fille, juste une traîtresse qui avait déshonoré sa famille, une moins que rien. Rosie n'était pas dupe devant l'air neutre que sa mère affichait, elle savait très bien ce qu'elle pensait pour l'avoir côtoyée pendant des années. A part son mari, Rosie était celle qui la connaissait le mieux. Elle savait tout de sa réelle personnalité, de ses travers, de ses colères qui l'avaient traumatisée enfant, de ses nombreux doutes, de son besoin d'être reconnue à tout prix, de ses antidépresseurs qu'elle prenait chaque matin, de son amour éperdu pour son père qui le lui rendait à peine et qui préférait les bras chaleureux de sa maîtresse plutôt que les siens. Non, Rosie savait qui était Agatha Greengrass et il était hors de question qu'elle se rabaisse devant elle. Avant, elle avait peur, plus maintenant.
Elle se posta devant elle et d'un air hautain, la détailla du regard. Sa mère n'avait que peu changé. Rosie remarqua les quelque rides supplémentaires qui étaient apparues au coin de ses lèvres. Ses cheveux châtains étaient blancs par endroit. Malgré tout, Agatha Greengrass était toujours aussi belle.
- Vous souhaitiez me parler, Mrs Greengrass ? lui demanda Rosie, en omettant de l'appeler "mère" et en prenant son air le plus innocent possible.
Agatha Greengrass eut un léger sourire, comme si cette situation l'amusait.
- Je souhaiterais discuter d'un sujet important avec vous. Auriez-vous quelques minutes à m'accorder ?
- Mais bien sûr !
Sa mère lui enjoignit d'aller dans la salle de réunion qui était désormais vacante. Elle s'assit sur une chaise à quelques mètres de l'entrée. Rosie choisit de s'asseoir trois mètres plus loin pour lui faire face.
- Je ne vais pas y aller par quatre chemins, dit Mrs Greengrass, toujours de cet air nonchalant comme si se retrouver en face de sa fille ne lui faisait ni chaud ni froid. Cessez immédiatement tous contacts avec mon fils !
Rosie se redressa sur son siège. Elle ne s'attendait pas à ce que sa mère évoque son frère Alex, qu'elle le nomme comme étant son "fils" pour bien marquer leur différence et encore moins qu'elle lui parle de ses relations avec lui. Depuis la mort d'Archi, Rosie entretenait une correspondance secrète avec son autre frère Alex. Ils utilisaient des codes pour leurs noms et des mots de passe pour ouvrir leurs courriers respectifs. Comment se faisait-il que sa mère soit au courant ? Et puis, brusquement, Rosie se douta de la personne qui les avait trahis.
- Annabelle, c'est ça ? demanda Rosie, en prononçant le prénom de sa belle-soeur.
Agatha Greengrass haussa un sourcil.
- Vous n'avez pas besoin de le savoir.
- Cela ne m'étonne pas, vous savez ! continua Rosie sans faire attention à la remarque de sa mère. Je sais que vous avez forcé Alex à se marier avec cette femme qui convenait parfaitement à vos critères : belle, riche, sang-pur, femme au foyer. Une Mrs Greengrass bis, tout simplement.
- Je ne discuterai pas avec vous de mes choix, ni ceux d'Alexander. Si ce dernier n'avait pas envie de se marier, il aurait très bien pu refuser.
- Vous parlez de choix ? renifla Rosie. Comme moi, qui aie eu le choix, n'est-ce pas ?
- Vous l'avez fait votre choix, non ?
- Et pour mon plus grand bonheur.
- Soit ! trancha sa mère, voulant écourter la discussion qui lui faisait perdre son temps.
Rosie le voyait bien : la petite ride qu'elle vit sur son front, le rictus sur un coin de ses lèvres… Sa mère était irritée et la jeune femme s'en délecta.
- Je veux que vous cessiez toute correspondance avec Alexander.
- Et pourquoi donc ?
- Car vous le perdrez, à force de continuer comme cela. Pensez à sa position… si vous l'aimez un tant soit peu.
- Et c'est vous qui me parlez d'amour ? Je pense rêver ! Vous qui n'avez jamais montré une seule once d'amour à mon encontre.
Sa mère la regarda dans les yeux. Elle avait repris son visage de marbre et sondait Rosie du regard.
- Vous êtes mariés avec Sirius Black, un traître à son sang. Savez-vous ce que les Mangemorts font aux personnes comme lui ? J'imagine que oui, vous lisez les journaux. Vous vous sentez protégée, peut-être pensez-vous que cela ne vous touchera pas. Mais sachez que vous êtes tout aussi exposée. Vous avez donné votre allégeance à une personne hautement subversive. Malheureusement, vous ne vous rendez pas compte qu'en gardant contact avec mon fils, vous l'exposez autant que vous. Alexander a maintenant des responsabilités. Il est père de famille et ne peut décemment s'acoquiner avec des gens comme vous. Si cela se savait, les conséquences pourraient être terribles. Vous souvenez-vous d'Archibald ?
- Ne me parlez pas d'Archi… s'exclama Rosie en commençant à s'énerver.
- Mais vous savez, n'est-ce pas ?
Rosie se tut. Elle savait pour quelles raisons son frère avait été tué. Elle ne souhaitait surtout pas que son second frère Alex subisse la même chose… Et elle pourrait en être la cause ? Brusquement, elle se sentit moins confiante et perdit un peu de son assurance. Les mots restèrent coincés dans sa gorge, elle ne sut plus quoi dire.
- Je pense que vous m'avez maintenant compris, dit sa mère d'un air entendu. Alors, cessez maintenant vos enfantillages, laissez Alexander tranquille et ne vous approchez plus de près ou de loin de sa famille ou de la mienne.
Agatha Greengrass se leva, toujours avec sa posture de Reine et sortit de la salle sans un dernier regard pour sa fille.
