Chapitre trente-huit
La porte secrète
Proposition d'écoute : Before I leave this world de Ivan Torrent
Harry entendit une voix l'appeler et des mains le relevèrent. Il reconnut la poigne de Ron, mais rien ne le détournait de ce parfum, de cette voix dans sa tête. Les yeux hagards, il s'appuya sur Ron pour ne pas tomber, les jambes flageolantes. Crispé, il agrippa son bras.
— …vu Malfoy passer dans l'autre sens… l'avait l'air en vrac… tu lui as fait ? entendit-il son meilleur ami dire.
Harry émit un ricanement hystérique.
— Chais pas… Peut-être que je suis un sorcier… ninja… Il a flippé…, ahana-t-il.
Ron rit faiblement, mais Harry perçut son trouble, malgré son malaise persistant.
Cet état ne le quitta plus et les vertiges se firent plus fréquents. Il se battit contre le flou, tentant de se souvenir alors que tous les autres se taisaient. Il n'arrivait même pas à leur en vouloir. Il se levait systématiquement épuisé, mais les nausées refluaient peu à peu. Pourtant son teint empruntait plus au cadavre qu'au rayon de soleil et il percevait l'attention inquiète qui se concentrait sur lui.
La présence et les effluves capiteux devenaient obsédants, l'empêchant même de dormir. Il surprenait parfois, en observant trop vite un miroir, l'éclat d'un regard perçant, aussi brillant que l'argent. Un regard qu'on ne pouvait pas aisément oublier. Tout comme ce parfum. Tout comme cette porte dans son esprit qui se dérobait à ses pensées dès qu'il se concentrait un peu trop dessus.
Il tentait encore d'en saisir les infinis contours lorsqu'il se coucha ce soir-là. Toussotant encore, il se blottit dans sa couette, plus faible que jamais. Malgré la chaleur du dortoir, il grelotta et marmonna un juron discret. Les autres sombrent un à un dans le sommeil tandis que Morphée lui refusait ses bras. Une somnolence bienvenue finit par le saisir alors qu'il observait le ciel à travers la fenêtre, fasciné par l'épais corps nuageux dont les formes envoûtantes se faisaient et se défaisaient au gré des vents.
Mais quelques minutes plus tard, il rouvrit soudain les yeux, attiré par une petite lumière incroyablement douce. Il se redressa sur ses coudes et ses paupières papillonnèrent pour concentrer son regard sur la sphère qui flottait à hauteur de son visage. Il s'en échappait d'incompréhensibles murmures qui s'atténuèrent dès qu'elle fila vers la porte du dortoir. Harry ignorait la raison qui le décida à la suivre : s'agissait-il de la sensation de chaleur qui l'avait envahi à sa vue ? Ou était-ce la familiarité de la présence étrange que cette sphère charriait avec elle ?
Discrètement, il descendit de son lit, posant ses pieds nus sur la pierre froide. Il gagna la salle commune juste à temps pour voir la petite lumière s'échapper dans le couloir. Il se hâta de la suivre, entourant ses épaules de sa fine couverture. Il pria pour ne tomber ni sur Rusard, ni sur Miss Teigne, ni sur n'importe qui à vrai dire. Mais il avait le sentiment que ça n'arriverait pas. Il ne devait pas être plus de deux heures du matin et la sphère le guidait à travers les couloirs les moins empruntés jusqu'à une tapisserie. Elle disparut derrière celle-ci et Harry s'en approcha. D'une main, il en souleva un pan et resta figé en découvrant le passage dissimulé par le lourd tissu. Inconnu. Pas répertorié sur la carte du Maraudeur. Un sentiment familier grimpa pourtant en lui sans qu'il n'arrive à le définir.
Il refusait de s'appesantir sur cette sensation qui nouait son estomac d'une angoisse à peine gérable. Il se traversa le passage et déboucha sur un couloir moins entretenu, à l'odeur vieillie, parsemé de bibelots anciens. Une aile secrète ? Il adora immédiatement l'idée et continua à marcher, ses pas soulevant un fin tapis de poussière.
La sphère s'enfonça soudain dans un mur et Harry s'immobilisa devant lui. Il était marqué par une arcade qui donnait l'impression d'un passage condamné.
— Étrange… murmura-t-il en effleurant la pierre des doigts.
Celle-ci chauffa et quelques mots apparurent. Familiers, encore. Il plissa les yeux : il ne s'agissait en aucun cas d'anglais. Cependant, il parvint parfaitement à lire les symboles.
— « Je suis l'enfant du printemps qui naît, moins qu'un rêve… », prononça-t-il.
Le mur ne bougea pas. Il soupira de dépit, et voulut faire galoper ses doigts sur la surface imperturbable. Pourtant sa main traversa aussitôt la pierre. Il sursauta et recula. Voilà qui était étrange. Vraiment très étrange. Et excitant.
Son cerveau, habitué à faire ce calcul depuis toujours, mesura rapidement à quel point son goût du risque dépassait sa prudence. Sans l'ombre d'une hésitation, il emprunta le passage tout entier. La sphère semblait l'avoir attendu et lui laissa à peine le temps de se remettre de sa surprise et disparut derrière une étagère. Pourtant, la pièce chaleureuse dans laquelle il venait d'arriver était un véritable cocon de confort improbable.
Harry se précipita sur le meuble qui avait avalé son minuscule guide et tâtonna à la recherche de quoi que ce soit pour le suivre. Il jeta un coup d'œil autour de lui, étonné de l'aspect rangé et vivant de la pièce. Quelqu'un habitait-il ici ? Pourquoi personne ne semblait connaître l'endroit ? Pourquoi le cacher avec tant de soin ?
Tout à coup, il s'immobilisa et afficha un sourire victorieux, la main posée sur un livre mouvant de l'étagère. Il le bascula vers lui et un mécanisme s'enclencha. Incapable de songer à ce qui l'attendait de l'autre côté, il trépigna d'impatience. Malgré la certitude de découvrir tout cela pour la première fois, une intense sensation de déjà-vu ne le quittait pas.
Il lâcha sa couverture au sol et s'avança dans un couloir faiblement éclairé. Quelque peu effrayant, le lieu semblait absolument désert. Il sentait pourtant l'empreinte de présences récentes, appartenant à différentes personnes qui avaient dû fouler ces dalles avant lui. Les chandelles s'allumèrent sur son passage et il chercha la sphère sans la trouver, désorienté.
— Flippant…, murmura-t-il au silence.
Au bout du couloir, il entrouvrit une porte. Un salon se dévoila à son regard. Le mobilier ancien était fichu en l'air par une machine à café moldue placée contre un mur. Il haussa un sourcil et fit quelques pas, méfiant. Les chandelles s'allumèrent, éclairant davantage la pièce.
Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'ils accrochèrent un pull posé sur une chaise. Un pull qui lui avait appartenu. Il s'approcha et saisit l'étoffe familière qu'il porta à son nez. Il reconnaissait son propre parfum, cadeau d'Hermione… Mais alors… Qu'aurait-il bien pu venir faire là ? Avait-il vécu ici pendant ses quelques mois de convalescence ? Pourquoi n'en avait-il aucun souvenir ?
Le sentiment de panique l'étreignit à nouveau, bien vite interrompu par une lueur émanant du couloir. Toutes les chandelles s'éteignirent lorsqu'il chuchota un sort pour mieux suivre cette lumière bleutée. La baguette brandie, il sortit du salon. La sphère flottait dans le corridor, porteuse d'infinis murmures. Harry se sentit de nouveau proche du malaise et dut s'appuyer à un mur pour reprendre sa respiration.
L'orbe se transforma soudain en une silhouette évanescente qui lui tourna le dos et avança dans le couloir. La forme fantomatique perdit en luminosité et il put l'observer sans plisser les yeux.
— Attends, souffla Harry.
La silhouette se figea et pivota vers lui, sans même toucher le sol. Harry distingua un jeune homme, mais demeurait trop éloigné pour détailler son visage.
— Papa ? s'éleva la voix, trouvant un écho dans le couloir presque désert.
Harry émit un rire nerveux, son cœur manquant un battement.
— Qui… ? Qu'est-ce que tu es ?
La silhouette perdit encore de son éclat jusqu'à prendre l'apparence ternie d'un véritable fantôme. Celui-ci observa ses mains et fronça les sourcils, rappelant à Harry quelqu'un sans qu'il parvienne à saisir qui. Le Gryffindor s'avança encore un peu.
— J-je… Je ne sais pas. Je crois que je ne suis pas réel. Je crois que… que je suis l'émanation d'un futur potentiel qui s'effondre en ce moment même. Je n'existe pas… Ou peut-être que si… mais… aide-moi, s'il te plaît, lui dit-il en relevant un regard suppliant sur lui.
Harry avait le visage fixé sur l'inconnu, tentant de discerner pourquoi il lui semblait si familier. Il observa ses cheveux qui devaient être d'un brun très foncé, portés mi-longs et noués rapidement. Puis il pencha la tête sur le côté et eut un hoquet de surprise en reconnaissant la même tâche de naissance que la sienne, à la base de la nuque.
— Aide-moi, répéta le jeune homme dont la silhouette ternissait de seconde en seconde. Je crois que… Je crois que je suis en train de mourir. Juste… aide-moi. J'ai peur. J'ai vraiment peur. S'il te plaît… !
Harry se ressaisit et alors que l'apparition s'évanouissait vers une porte étrange, finement décorée d'écritures incompréhensibles. Il passa son index dessus et le bois chauffa. À cet endroit précis, il se sentait bien… et paniqué. Quelque chose lui tordait les entrailles sans qu'il ne saisisse pourquoi.
Réduite de nouveau à une sphère bien moins éclatante, la silhouette fondit sur la porte et disparut derrière. Les doigts du sorcier se refermèrent sur la poignée qu'il tourna.
Sitôt la porte ouverte, il fut surpris d'être inondé par la lumière d'un soleil factice, comme s'il venait de faire un pas dans un autre monde. Un microcosme, battant de sa vie propre. Un tout petit jardin, entouré de plantes bigarrées se développait là, dans le plus grand secret. Harry pivota, fixa le couloir puis de nouveau le clos verdoyant. Il referma la porte, se gardant de rejoindre l'obscurité des appartements, à laquelle il préféra la lumière qui brillait ici.
Un fort parfum de camomille régnait et un arbre immense semblait être le centre de l'endroit. Un saule pleureur dont Harry écarta les branchages étrangement mal en point. Il s'amusa du petit ruisseau qu'il dut enjamber. Malgré la présence d'eau, l'herbe était ternie, tout comme quelques fleurs qui semblaient être sur le point de mourir, la tête inclinée. Il s'avança sur l'arbre au tronc imposant, noueux, et se figea.
Un battement de cœur et son souffle se coupa. Un second et il tomba à genoux. Un troisième et un gémissement de tristesse viscéral franchit ses lèvres.
Là, entre les racines, protégé dans une sorte de bulle, un minuscule bébé entamait son voyage vers son dernier sommeil. Il flottait paisiblement dans un liquide bleuté, son petit pouce coincé dans sa bouche. Mais ses battements de cœurs, perceptibles au milieu des sons feutrés du jardin, perdaient en vigueur de seconde en seconde.
Harry sentit les larmes lui monter aux yeux sans pouvoir lutter, incapable de détourner le regard de l'être bien trop fragile pour être propulsé dans le monde, protégé pour encore quelques heures — quelques minutes, peut-être —, au creux de cet arbre en train de dépérir.
Il resta immobile et perdit la notion du temps, accaparé par un chagrin muet. Ses larmes ne tarissaient pas, mais la lumière s'était faite un peu plus vive. Les quelques fleurs fanées avaient relevé la tête. L'herbe paraissait moins terne. Le cœur de l'enfant semblait s'accorder au rythme du sien qui le faisait pourtant souffrir. Comme s'il voulait s'échapper de lui, saigner dans l'herbe jusqu'à être avalé par ce minuscule monde qui abritait une vie bien plus précieuse que la sienne.
Alors, Harry se redressa et recula, silencieux. Il quitta le jardin et étouffa la lumière en refermant le battant. Puis, il fit machine arrière et s'effondra contre le mur d'en face. Il fixa la porte jusqu'à apercevoir celle qu'il avait déjà surprise dans son esprit à plusieurs reprises, titanesque et verrouillée. Elle lui échappait toujours, mais il la rattrapa inlassablement. Plus aucun recoin de son esprit ne devait servir à la dissimuler.
Lorsqu'il la trouva enfin, au beau milieu d'une obscurité terrifiante, il la percuta de toutes ses forces. Il avait le sentiment que les réponses se cachaient là. Derrière. Il attaqua le verrou et frappa de plus belle. Avec la puissance de tout ce qu'il ressentait et n'expliquait pas. La porte craqua soudain lorsqu'il se souvint de ce simple mot qu'il avait déjà entendu, de cette voix qui l'avait hanté : « langage ! » Un flot d'informations se déversa tout à coup dans sa tête et il écarquilla les yeux de douleur. Ses mains se perdirent dans ses cheveux, enserrèrent son crâne. Cloué au sol par la douleur, un hurlement d'animal blessé lui échappa. Rauque, brut, sauvage.
De plein fouet, il récupéra ces mois qui lui manquaient. Il se rappelait absolument tout : du tableau, de Salazar, de l'entraînement, de Salazar, des Horcruxes, de Salazar, du poison, de Salazar, des mains de Salazar, de sa voix, de son odeur, de son sourire, de ses yeux, de ses ailes, de son rire, de ses mots doux, fermes, affectueux, de sa présence enivrante…
Pantelant, mais hors de lui, il se redressa et sentit ses pouvoirs bouillir. Il frappa un grand coup dans le mur, focalisant toutes ses pensées et sa magie sur l'objet de sa colère… qui atterrit en vrac dans le couloir, catapulté au sol.
Harry se tourna vers lui, ahuri.
— Harry ? murmura Salazar en se redressant sur ses coudes, l'arcade sourcilière en sang.
Le fondateur scruta les larmes du jeune homme, les résidus de douleur dans la tension de son corps et la colère dans son regard. Harry tenta de ne ressentir que de la fureur, il tenta vraiment, mais réussit juste à s'effondrer une fois de plus. Salazar se releva en catastrophe et se précipita sur lui avant qu'il ne touche le sol. Il ne put que basculer son épaule contre lui pour l'empêcher de tomber avant de le stabiliser de ses bras.
Harry sentit ses défenses éclater dès lors que ses mains furent sur lui, presque brûlantes de lui avoir tant manqué. Il se nicha contre la chaleur du sorcier, balada ses doigts pour vérifier que chaque centimètre de lui était réel, inspirant son odeur jusqu'à ce qu'il crût que ses poumons allaient exploser s'il prenait une bouffée de plus. Salazar procédait au même type d'examen, semblant à peine réaliser être revenu.
— C-comment est-ce que tu as pu… ?! s'indigna Harry, sa rage soudaine contrastant avec la douceur de sa main dans les cheveux de Salazar.
— Je ne sais pas, Harry, je ne sais pas…, murmura le fondateur en resserrant encore ses bras autour de lui.
— Des mois ! Et mes souvenirs… mais comment tu as pu me faire ça ? insista-t-il, contrôlant difficilement les soulèvements anarchiques de ses épaules.
— Il le fallait, je suis navré. C'était un risque que je devais prendre…
Harry éclata d'un rire hystérique et, Salazar, inquiet, l'éloigna quelque peu de lui.
— Ouvre cette porte et dis-moi que le risque en valait la peine ! rugit-il en repoussant les mains de Salazar, se faisant violence pour ne plus les accepter sur lui tant qu'il n'aurait pas décoléré.
Il s'assit contre le mur et ramena ses jambes contre son torse, le cœur au bord des lèvres, chaque cellule de son corps plongée dans un état de panique.
Salazar lui lança un regard scrutateur et, voyant qu'il n'obtiendrait rien de plus en termes d'explications, il se releva. Il s'avança sur la porte et sembla surpris de parvenir à l'ouvrir. Puis, il y entra et ramena le battant derrière lui. Harry attendit dans l'obscurité du couloir. Il patienta un long moment, une éternité, mais il s'en fichait. Les tremblements qui l'avaient saisi ne refluaient pas.
Plusieurs minutes plus tard, la porte s'ouvrit à nouveau et Salazar apparut dans un large rayon de soleil, pâle comme un linge. Il tâtonna, se raccrochant tant bien que mal au chambranle. Puis il referma et prit appui sur le mur pour s'asseoir au sol, face à Harry. Tout à coup, il enfouit son visage entre ses mains, l'air complètement dépassé. Une première, songea Harry.
Il rejeta la tête en arrière, les doigts enfoncés dans ses cheveux, les traits si mobiles qu'il semblait enfin refléter sa folie. Son expression se décomposa et Harry crut un instant qu'il allait pleurer. Mais il ne le fit pas. Il ouvrit la bouche pour parler et la referma. Il n'y avait pas grand-chose à dire.
Harry se leva le premier et gagna le salon, claquant violemment la porte derrière lui. Il entendit un choc dans le couloir et devina que Salazar avait trouvé son propre moyen d'extérioriser tout ce qui l'avait laissé, sans doute pour la première fois, à court de mots. Harry se blottit dans le canapé. Il caressa doucement sa lèvre de son pouce dans un geste rassurant. Il n'arrivait pas à éloigner ses pensées du bébé, de l'expression désemparée de Salazar. Il ne lui avait jamais connu une telle émotion. C'était… du rejet. Et c'était douloureux.
Quelques minutes plus tard, il tomba d'épuisement et ne se réveilla qu'après avoir fait un tour d'horloge complet. La nuit s'était installée. Le salon était désert. Il se leva en sursaut. Il craignit que Salazar ne soit reparti. Mais bien vite, il sentit sa présence dans les appartements. Sans le chercher particulièrement, se figurant qu'il avait dû s'enfermer quelque part, il se dégagea rageusement de la couverture que le fondateur avait dû déposer sur lui et ignora les milliers de questions qui semblaient vouloir sortir de lui en perçant ses tripes.
Harry prit une douche, manquant de se tuer plusieurs fois en chutant, encore affaibli. Avoir ramené de force Salazar ici l'avait complètement épuisé. Mais il avait été essentiel qu'il revienne. Qu'il entre dans cette… pièce, si c'en était une. Il ne comprenait pas la moitié des choses qui se passaient. Il savait juste qu'il y avait un bébé là-bas. Réel ou non ? Il l'ignorait. Celui de qui ? Salazar devait y être mêlé… Et lui aussi.
De nouveau, il s'installa dans le salon, mais ne tint pas en place. Il se leva et se posta près d'une fenêtre, caressant du regard l'horizon orageux, les mains croisées dans le dos. Quand il se retourna, mû par un instinct indescriptible, Salazar était assis dans un fauteuil, l'air plus sombre que le ciel nocturne. Il avait le teint pâle et des cernes immenses. Il paraissait mal en point.
Ils restèrent silencieux un instant le calme avant la tempête qui ne manquerait pas de survenir. Salazar se passa une main sur la bouche, l'air catastrophé.
— Comment as-tu pu te souvenir ? lança-t-il.
— Comment as-tu pu me retirer mes souvenirs ?
— Ne rends pas les choses plus compliquées, réponds à ma question.
— Tu les as rendues compliquées, Salazar, récolte ce que tu as semé, répliqua Harry plus calmement qu'il ne l'aurait cru.
— Très bien…, consentit le fondateur après une moue coléreuse presque inquiétante. Si tu as recouvré la mémoire alors, tu le sais.
— Oh, je le sais ! Reléguer le manque engendré par l'Armonia et notre lien au subconscient afin que je ne sombre pas dans la folie ! s'emporta soudain Harry. Raté, je suis presque devenu dingue de manquer de quelque chose sans savoir de quoi. Est-ce que tu as une seule idée de ce que c'était… ?
Il eut un geste de colère avorté, et s'interrompit, la voix cassée. Salazar se releva. Pendant un instant, Harry crut qu'il allait approcher, mais son mouvement de recul sembla l'en dissuader.
— Je suis débutant, comme toi, Harry ! J'ai fait une supposition et oui, tu as souffert, mais tu es sain. Je le sens ! Ça a marché !
— Je ne suis pas un sujet d'expérience ! rugit-il. Et tu n'as aucun droit, Salazar, aucun droit sur moi ! Tu aurais dû au moins me consulter avant ! Contrôle ta vie comme tu l'entends, mais ne te permets plus jamais de prendre l'aval sur la mienne ! Je ne peux pas le supporter ! Ça me rend malade de songer que tu l'as fait sans la moindre…
— Ne termine pas cette phrase ! Tu ne sais pas ce que ça m'a coûté ! Le Mal Invisible marche dans les deux sens et je ne pouvais PAS t'oublier !
— Oh ne me fais pas croire que c'est toi le sacrifié de l'histoire ! Des mois, Salazar ! Des mois à ne pas comprendre ce qui m'arrivait et… Tu aurais pu mourir sans que je n'en sache jamais rien ! Tu aurais pu être blessé, et même pire, et…
Il se tut, étouffant ses mots dans un autre mouvement de colère. Il saisit sa tête entre ses mains, le visage levé vers le plafond. Puis, il serra les dents quelques secondes et s'appliqua à respirer plus calmement.
— Ce bébé…, souffla-t-il, au bord de l'hystérie. C'est le nôtre, n'est-ce pas ?
Salazar se figea et Harry crut un instant qu'il allait s'effondrer. C'était la première fois qu'il voyait une telle peur dans le regard du fondateur.
— Réponds ! hurla-t-il, le souffle court.
Cependant, le sylphe était comme pétrifié, incapable d'articuler le moindre mot.
— Mais parle ! Par Merlin, Laz, parle ou je ne réponds plus de moi !
Le jeune homme s'avança vers lui et le gifla violemment. Le fondateur réagit à peine, portant une main à sa lèvre fendue.
— Merde, je n'en peux plus ! Je ne comprends rien ! Comment est-ce que c'est possible ? Parle-moi ! J'ai l'impression de devenir dingue, je…
Salazar fronça les sourcils et Harry crut de nouveau qu'il allait flancher.
— J'ai commis une erreur.
— Une erreur ? Plusieurs, tu veux dire !
Harry se détourna, passant une main tremblante sur son visage, en proie à une panique incontrôlable.
— Salazar, comment est-ce que notre bébé peut se retrouver dans cette salle ? articula-t-il, la voix rauque. Comment nous, deux hommes, pouvons avoir un bébé dans une salle bizarre ?! Explique-toi !
— Je suis désolé, murmura-t-il.
— Désolé ? Tu es désolé ?! Parce que tu crois qu'être désolé va arranger les choses ? Mais que tu sois désolé ne m'avance à rien ! Je veux des réponses avant la moindre excuse !
— J-je… J'ai… Je ne pensais pas que c'était aussi possible de cette manière… Tu te souviens quand je t'ai dit que ma mère avait failli mourir pendant sa grossesse ?
Harry hocha sèchement la tête.
— C'est parce qu'aucun sorcier ou humain ne peut porter une créature aussi puissante qu'un sylphe. Ce n'est que son sang sorcier extrêmement ancien et puissant qui lui a permis d'en réchapper.
— Viens-en au fait, Salazar.
— J'y viens. Tu ne t'es alors jamais demandé comment les sylphes se reproduisaient avec leur Anamchara ?
Non. Non, il ne se l'était pas demandé, étant un homme et Salazar aussi. Son air pincé parla pour lui.
— La magie des sylphes est puissante, insondable et demeure ce qu'ils ont de plus particulier. Et il existe cette… cette légende. Les sylphes naîtraient directement de la nature, ce sont des enfants liés à la magie élémentaire la plus pure. Ils grandissent hors d'une quelconque matrice humaine, la magie leur créant une matrice qui leur est propre afin qu'ils viennent au monde sans danger. Un petit univers de poche, fragile, mais protégé.
— Ce bébé est presque à terme, Laz. Je ne m'y connais pas beaucoup, mais il est bien trop développé. Et nous sommes des hommes.
— Mais… Je… Ah, mais tu ne comprends pas… ! Un bébé sylphe ne naît pas d'une union charnelle. Il naît d'une union… à un tout autre niveau. L'union charnelle permet de l'atteindre, mais se… fondre en l'autre, corps et âme, permet la conception d'un enfant sylphe. Je pensais que ce n'était valable que pour les hommes et les femmes, j'ai été idiot. Les âmes ne sont pas sexuées, la magie n'en a rien à faire que nous soyons des hommes. L'enfant a tiré sur nos gênes, sur notre magie, sur nos âmes, pour se créer de lui-même. Regarde-toi, tu sembles plus fragile qu'un oisillon et je ne savais pas à quoi était dû mon épuisement des derniers mois, maintenant je…
— Tu veux dire que nous avons vécu les symptômes d'une sorte de grossesse à cause de notre lien à l'enfant ? Les nausées, les vertiges, les fluctuations d'appétit, la fatigue…
— C'est exactement ce que je veux dire.
Harry pâlit et s'appuya contre le mur pour ne pas s'écrouler.
— Ça ne peut pas être en train d'arriver, marmonna Salazar, le visage entre les mains, effondré dans un fauteuil.
Harry hocha la tête. Il se retint de ne pas partir en claquant la porte. Mais il savait qu'agir ainsi, c'était condamner ce bébé et il ne pouvait pas s'y résoudre. C'était sauvage, instinctif et ça dépassait de loin toute la colère qu'il abritait pourtant en quantité industrielle en ce moment même.
— Je suis désolé, dit Salazar, honnêtement.
Harry secoua la tête avec un rire blessé.
— Je suis vraiment désolé.
Cette fois le jeune homme se figea, observant le fondateur avant de soupirer :
— Non, toujours pas.
— Toujours pas ?
— Je n'arrive toujours pas à t'entendre t'excuser sans avoir envie de te sauter à la gorge.
Salazar émit un son agacé et changea de sujet :
— Comment as-tu retrouvé tes souvenirs ?
Le jeune homme laissa échapper un rire hystérique et se redressa, entamant les cent pas.
— J'ai suivi une émanation du futur, figure-toi.
— Une émanation du…, répéta Salazar avant de se taire. Tu l'as vu, n'est-ce pas ?! Il est venu te chercher parce que nous étions restés trop loin pour qu'il survive. C'est l'urgence qui t'a poussé à te souvenir. C'était la seule manière de faire céder le verrou, je m'en étais assuré !
— Il m'a… il m'a dit qu'il était en train de mourir.
— « Il »… Bien, parfait, absolument parfait…, marmonna-t-il. Donc, la matrice a projeté un futur hypothétique qui pourrait communiquer avec toi afin de sauver l'enfant. Il était impératif que nous soyons près de lui parce qu'il va bientôt arriver à terme et qu'il a besoin de notre présence. C'est… incroyablement effrayant.
— C'est un enfant, Salazar. Ça n'a rien d'effrayant, le reprit-il.
— Bien sûr que si ! Tu ne comprends pas… Je ne veux pas de cet enfant, je n'en veux vraiment pas !
Harry se figea comme si Salazar venait de le frapper.
— Je comprends que ce soit brutal et, crois-moi, ce n'est pas la seule chose brutale de l'année, mais… Comment est-ce que tu peux dire une chose pareille ?
Salazar se releva, le visage dur, et Harry sentit un élan de rage l'étreindre de nouveau.
— D'accord, on n'a pas choisi, mais il est là ce bébé, tu ne peux pas juste fermer les yeux et faire semblant de ne rien voir ! La technique de l'autruche, tu peux te la carrer là où…
Il s'interrompit, inspira profondément et poursuivit :
— Merde, Laz, tu as cinquante ans de plus que moi et tu n'es même pas fichu d'assimiler que ce qui arrive est la réalité ?
Salazar faillit répliquer. Il ouvrit la bouche, la referma et prit la direction du couloir. Mais Harry lui emboîta aussitôt le pas.
— Est-ce que tu pourrais au moins me regarder ?!
Salazar tourna un peu la tête, lui jetant à peine un coup d'œil.
— Oh je vois, comprit soudain Harry et le fondateur s'immobilisa, la main sur la poignée. C'est ce que tu m'avais dit. Si un enfant est de ton sang alors les descendants de Mordred seront après lui. Est-ce que c'est de cela qu'il s'agit ?
Il se mordit la lèvre en observant la tension qui saisit le dos de l'homme, comme s'il était prêt à lui bondir dessus.
— Tu ne sais rien, cracha soudain le fondateur en Fourchelang. Ne parle pas de ce dont tu ignores tout. Ne franchis pas mes limites.
Harry plissa les yeux et avança. Il délogea les doigts de Salazar de la poignée, tordue par sa prise dessus et atrocement brûlante. Il n'en fit pas cas et ouvrit la porte, puis lui passa devant.
— Parce que, toi, tu as respecté les miennes ? siffla-t-il dans la même langue avant de partir à pas vifs dans le couloir.
A suivre...
Blabla de J' :
Et voilà, vous avez choisi en masse le numéro 3, qui correspondait au 14, mais je poste un jour en avance parce que vous avez pas eu de bol xD Merci à tous pour tous vos commentaires sur le chapitre précédent ! Je remonte peu à peu mon retard niveau réponse, mais c'est pas encore gagné haha !
Chapitre un peu particulier aujourd'hui, et un poil plus long que d'habitude ! J'avais dit qu'il ne s'agissait pas d'un mpreg, je n'ai pas menti ! Mais je ne pouvais pas non plus spoiler cette partie de l'histoire : il y a bien un enfant en jeu, mais aucun d'eux ne le porte ! :) So, pas de mpreg ! J'ai essayé de contourner ça de manière un peu originale, j'ai fait ce que j'ai pu ! Il ne me seeeeemble pas que ça ait déjà été fait, mais voilà !
Je suis curieuse d'avoir votre avis ! :D On entre dans le dernier arc de l'histoire si je puis dire, pusiqu'il reste 7 chapitres + un épilogue + un looong bonus ! Meeeh, ça me rend tristoune quand même !
Je vous embrasse et vous envoie un max de bonnes ondes !
A très bientôt,
Votre dévouée Jelly
