Chapitre 42
Pleurer plus tard


Salazar avait disparu depuis un moment et Harry profita de son filleul, projetant immanquablement l'image de son fils à naître sur lui, l'angoisse lui saisissant le ventre jusqu'à ce qu'il soit contraint de partir avant de faire une crise. Il descendit en vitesse et ne trouva Salazar nulle part. Il comprit que son compagnon avait dû ressentir le besoin de s'isoler et respecta cela. Aussi regagna-t-il le dortoir des Gryffindor, devenu bien plus grand pour l'occasion. L'ambiance était nerveuse, fébrile. Tout le monde savait que le siège allait durer un certain temps. Assez pour qu'ils soient tous prêts à combattre. Assez pour que Voldemort affaiblisse leur moral à coup de journées moroses, passées à attendre la mort. Dean et Ginny étaient blottis sur un fauteuil dans la salle commune, les mains entrelacées. Hermione et Ron chuchotaient dans un coin. D'autres jouaient aux cartes, prétendant que rien n'arrivait. Mais l'ambiance était sombre, pâteuse, poisseuse.

On lui lançait des regards appuyés, tous s'attendant à ce qu'il leur présente un miracle. Qu'il claque des doigts et que Voldemort meure. Or, il en était bien incapable. Mais il se sentait prêt, à l'aise dans ce corps entraîné depuis des mois. Il espérait juste un coup de pouce du destin et un certain effet de surprise lié à la destruction prochaine des Horcruxes. Il se coucha sur cette pensée.

Le lendemain, il rejoignit de nouveau son petit groupe d'élèves et leur renseigna toute la journée. Sortilèges de défense, d'attaque, les faisant grimper de plusieurs niveaux en quelques heures. Impitoyable, il comprit ce que Salazar avait fait avec lui pendant cette période où il avait cru se retrouver face à un tyran. Il était juste, mais dur. Les encourageant autant qu'il les forçait à se dépasser, malgré la fatigue, malgré la peur.

À vingt heures, il redescendit dans la Grande Salle bondée. Tous les parents et les élèves y mangeaient dans une ambiance feutrée par endroit, plus vive dans d'autres. Il évolua au milieu des petits groupes, installés aléatoirement, et rejoignit les autres. Le ciel était déjà sombre. Depuis hier, depuis l'arrivée de cette armée, c'était comme si le soleil ne s'était jamais levé de nouveau, l'orage obscurcissant l'horizon.

Harry sourit en apercevant Molly Weasley qui se précipita sur lui pour l'étreindre.

— Harry, mon chéri, est-ce que tout va bien ? lui demanda-t-elle.

Il se força à articuler un « oui » convaincant et lui rendit son étreinte. Puis il serra la main d'Arthur Weasley qui avait le visage plus sombre que d'habitude. Ils s'assirent et Harry se fit énergiquement saluer par les jumeaux.

— Alors, Harry…, lui dit George avec un haussement de sourcil suggestif.

— On a entendu de drôle de choses…, continua Fred.

— Sur toi et un certain descendant de Slytherin !

Harry les dévisagea et se servit un verre de jus de citrouille, tentant de faire fi de l'air intrigué que Molly Weasley tentait tant bien que mal de dissimuler. Hermione se racla la gorge et Ginny sourit.

Avant même qu'il ne puisse répondre, il sentit deux mains se poser sur ses épaules.

— Aurais-je entendu parler de moi ?

Il reconnut la voix de Salazar et celui-ci s'installa à côté de lui en souriant. Ils échangèrent un regard, remettant à plus tard une quelconque explication concernant ce que l'autre avait fait hier soir. Harry baissa les yeux sur son assiette pour dissimuler son sourire.

— Eleazar Althea, enchanté, prononça le fondateur en tendant sa main à Fred qui la serra sans un mot, avant de serrer celle de George.

— Il n'est pas aussi snob qu'il en a l'air, leur confia Harry en se penchant par-dessus la table, comme pour leur faire une confidence.

— Oh non, il l'est juste bien plus, ajouta Ron à côté de lui.

Ils éclatèrent de rire, Salazar secoua la tête et ne répliqua rien, bon joueur. Les jumeaux se détendirent et commencèrent à l'inonder de questions. Ils partirent dans une discussion animée à propos des propriétés du venin de manticore, que les jumeaux voulaient exploiter pour leur boutique. Les conversations s'élevèrent peu à peu et l'ambiance du soir, alors qu'il ne restait plus que la plupart des adultes, se fit plus chaleureuse. Chacun cherchait à oublier que dehors une armée attendait. Des bougies et des lanternes éclairaient les tables et quelques restes du dîner trônaient encore par endroit. On buvait de la bière au beurre et quelques bonnes bouteilles d'hydromel furent sorties. Monsieur Weasley avait rejoint la conversation des jumeaux et de Salazar, orientée désormais sur le bidouillage dangereux d'objets moldus.

Molly les écoutait d'une oreille distraite, préférant discuter avec Bill et Fleur tout en lançant un regard insistant au petit Teddy qui dormait contre son père. Les cheveux de Tonks avaient retrouvé des couleurs plus vives et Harry se fit un plaisir de signer les papiers faisant de lui le parrain officiel du petit. Papiers qui disparurent immédiatement, direction la banque, seul bastion du chemin de Traverse grâce aux Gobelins.

Salazar resta debout presque toute la nuit alors qu'Harry souhaitait une bonne soirée à ceux qui restaient. Il gagna les appartements et se coucha, épuisé.

Le lendemain fut sensiblement la même journée. Il quitta ses élèves à dix-neuf heures et l'orage grondait, faisant trembler les fondations mêmes du château. Il sortit la carte du Maraudeur et la déploya, pour veiller un peu à l'activité du château. Il sonda les couloirs et fonça les sourcils en voyant Draco disparaître dans la salle sur demande. Ce dernier s'était tenu à carreau les derniers jours, semblant plus morne que jamais. C'était son premier mouvement. Harry allait s'empresser de l'y suivre quand il vit un autre nom apparaître près du septième étage. Dumbledore. Il comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas.

Harry referma la carte en vitesse et se précipita au septième étage. Il croisa Hilda et son ami Hufflepuff, Diego.

— Hilda, trouve Sa… Éléazar, trouve Remus, les membres de l'Ordre et dis-leur de me rejoindre dans la salle sur demande, c'est capital. Cours ! lui hurla-t-il en leur passant devant.

Il ne vérifia même pas qu'elle le faisait et accéléra encore sa course. Il arriva juste à temps pour voir la porte commencer à disparaître, aussi fondit-il dessus à toute vitesse. Il l'ouvrit et s'étala de tout son long dans l'entrée, au milieu de cet endroit où il était venu chercher le diadème avec Salazar, Ginny, Hermione et Ron. Il se releva, essoufflé, sa baguette brandie.

Lumos, murmura-t-il en sondant les alentours.

Des tas de sons étouffés lui parvenaient. Les tic-tac désaccordés de plusieurs horloges, les rouages de machines étranges, des bruissements d'ailes, des craquements inquiétants. Les montagnes d'objets lui semblaient menaçantes, comme animées de leur vie propre. Il avança prudemment, brandissant sa baguette à chaque recoin. Il entendit soudain une voix, lointaine dans le labyrinthe.

— … pas le choix ! Il me tuera si je ne le fais pas ! Il tuera mes parents !

Harry se précipita en direction du son, restant alerte.

— Draco, on a toujours le choix, répondit la voix fatiguée de Dumbledore. Je suis venu à toi pour t'en offrir un. Je ne te veux aucun mal, tu viens même de me désarmer. Je ne vais pas te piéger.

Un silence s'étendit et Harry tendit l'oreille, incapable de savoir exactement où les deux autres se trouvaient.

— Voldemort ne tuera pas tes parents si tu nous rejoins. Il ne supprimera aucun de ses soldats.

— Vous n'en savez rien !

— J'en sais plus que toi, je le crains. Laisse-moi t'aider, Draco…, le supplia presque Albus.

Harry continua à avancer, suivant les voix. Il s'en approchait. Quand soudain un grincement se fit entendre, trouvant un écho dans la salle.

— Tiens, tiens…

Le sang d'Harry se glaça et un sentiment de haine naquit dans son ventre pour lentement envahir son torse puis sa tête. Il resserra les doigts sur sa baguette et chercha frénétiquement l'origine des voix qui se répercutaient partout, s'enfonçant davantage dans les méandres du labyrinthe qu'était cette salle. Il s'en fichait d'être repéré, il voulait la tuer.

— Bellatrix, salua Dumbledore.

— Bien joué, Draco, Le Maître sera fier de toi. Tue-le. Maintenant.

Un silence s'étendit et plus de grincements se firent entendre.

— Tue-le ! hurla soudain Bellatrix.

Il entendit un gémissement et un bruit de corps tombé au sol. Le jeune homme accéléra, tourna à un angle, juste à temps pour entendre :

— Avada Kedavra !

Il écarquilla les yeux et le souffle du sortilège souleva ses cheveux alors qu'il percutait la silhouette droite de Dumbledore. Comme au ralenti, horrifié, Harry le regarda tomber au sol, les bras en croix. Le souffle coupé, il releva le regard sur Bellatrix qui se délectait de la vision du cadavre de Dumbledore à terre. Elle sembla se réjouir davantage quand son regard fou croisa celui d'Harry, aussi sain que le sien.

Il serra les dents et lui lança un sortilège qu'elle contra avec un rire dément. D'autres Mangemorts sortirent de l'ombre et plusieurs autres surgirent à tour de rôle d'une immense armoire.

— Draco, tu choisis maintenant ! hurla-t-il à Malfoy, allongé au sol, qui fixait Dumbledore. Son offre tient toujours et je ne serais pas contre un peu d'aide ! Voldemort te tuera de toute manière ! Elle l'a tué, pas toi !

Draco sembla revenir à lui et il se releva à temps pour former un bouclier qui encaissa un sortilège d'Amycus Carrow.

Harry, toujours aux prises avec Bellatrix, recula contre une étagère. Il tâtonna sur une table, peinant à se défendre contre les trois autres Mangemorts qui s'étaient joints à elle. Sa main rencontra le poignard qu'il avait aperçu du coin de l'œil et il referma ses doigts dessus. Au moment où il envoyait un « stupéfix », de son autre main, il lança le couteau qui se ficha dans le cœur de Goyle senior. Celui-ci s'effondra et Harry profita de l'effet de surprise pour en désarmer un autre. Mais ils étaient trop nombreux, une quinzaine, et d'autres arrivaient. Draco et lui étaient encerclés.

Soudain un éclat de lumière l'aveugla et il se couvrit les yeux de son avant-bras, juste à temps pour voir Salazar briser le cou d'un Mangemort du tranchant de la main. Sa baguette dans l'autre, il en repoussa trois. Ron et Hermione arrivèrent dans son sillage, suivis par Remus, Tonks, Kingsley, et quelques autres qu'Harry ne connaissait pas. Les combats reprirent et Salazar hurla :

— Harry ! L'armoire ! Tu dois la détruire maintenant !

Le jeune homme hocha la tête, profitant de la percée que Salazar lui offrait. Le voir combattre était… inquiétant. Plus qu'inquiétant. Cinq Mangemorts ne parvenaient pas un instant à le mettre en déroute tant sa maîtrise était visible.

Harry tenta de s'en approcher, mais Alecto Carrow lui barra la route. Bellatrix, comprenant qu'ils perdaient l'avantage, se replia vers l'armoire.

— NON ! hurla Harry en la voyant s'enfermer dedans.

Il se jeta sur Alecto et lui tordit sèchement le cou. Il brandit sa baguette et hurla :

— Incendio !

L'armoire prit feu, mais trop tard. Aucun hurlement ne lui parvint de l'intérieur. Il émit un cri de rage et acheva un Mangemort que Ron venait d'assommer. Bientôt, tous furent hors d'état de nuire. Les combattants échangèrent des regards catastrophés tandis que Salazar circulait et mettait fin aux jours des Mangemorts inconscients. Chaque fois qu'il en tuait un, il fermait les yeux et murmurait quelques mots en vieil anglais et d'autres dans une langue qu'Harry associa à une langue nordique.

Tous le regardèrent faire, horrifiés, sursautant à chaque cou qui craquait, à chaque tressaillement suivi d'une mort subite, aux supplications vaines... Harry suivit son manège morbide du regard, sans réagir outre mesure. Il savait qu'il ne s'était pas lié à un enfant de chœur et Salazar le lui confirmait juste aujourd'hui. Un Mangemort se redressa quelque peu et Harry reconnut cette ordure de Dolohov. Celui-ci ahana une supplication à l'intention de Salazar qui avançait sur lui.

— S'il vous plaît… Non…

Il tendit sa main vers le fondateur qui posa ses doigts sur son visage, dans une caresse presque affectueuse, rassurante, avant de plonger son épée dans la jugulaire du Mangemort qui émit un gargouillement indistinct avant de s'effondrer.

Quand il eut fini son macabre travail, le fondateur se releva. Il fit un large mouvement de son épée pour la débarrasser du fluide vital, répandant une traînée de sang sur le sol, avant de la ranger.

Il leva un regard sur l'armoire qui continuait de brûler puis baissa les yeux sur Draco, debout près d'Harry.

— Non, Laz, lui dit le jeune homme. Je lui ai promis… Il est avec nous maintenant. Il vient de m'aider à sauver ma peau, j'ai une dette envers lui.

Il se tourna vers les autres et leur mentit délibérément, cachant l'implication de Draco :

— Une armoire à disparaître, leur indiqua-t-il. Voldemort devait savoir qu'il y en avait une ici, c'est comme ça qu'ils sont entrés. Dumbledore a dû s'en souvenir également, dit-il.

Des regards d'incompréhension le fixèrent et il sentit des larmes affluer dans ses yeux. Il les retint et soudain Tonks hurla. Tous se tournèrent vers elle, agenouillée devant le cadavre du directeur.

— NON !

La voix de Remus s'était élevée, déchirante. Hermione pleurait silencieusement et Ginny semblait trop choquée pour réagir.

Salazar ferma les yeux brièvement et murmura ce qui ressemblait à une prière. Harry se rapprocha de lui et se fondit dans l'étreinte qu'il lui offrit sans hésiter, sans dire un mot.

On évacua sa dépouille dans une salle de classe, dans une aile paisible du château. Harry la débarrassa des pupitres, tableaux et autres éléments à travers ses larmes et Remus étendit un drap blanc sur le large bureau professoral, élevé sur une petite estrade. Salazar y déposa doucement le corps du directeur, pâli par la mort. Il lança quelques sorts sur lui et Harry n'osa pas demande ce dont il s'agissait. Il s'en doutait. Sortir du château pour l'enterrer était impensable pour le moment et le corps devait demeurer en bon état jusqu'à la fin de la guerre. Quand les survivants pourraient enterrer dignement leurs morts. Et Harry y croyait de toutes ses forces : il y aurait des survivants. De son camp. Pas de l'autre.

Salazar abaissa les rideaux de la salle, noirs. L'obscurité s'abattit jusqu'à ce qu'il allume plusieurs bougies sur d'imposants chandeliers répartis aux quatre coins de la salle. Harry eut l'impression de se retrouver dans un tombeau, au cœur d'une nécropole, tant l'ambiance chuta tout à coup pour n'être plus qu'un silence lourd.

Tonks fut la première à se recueillir près de son corps, murmurant des adieux difficiles. Harry la suivit, saisissant la main du vieil homme. De son autre main, il écarta les mèches de cheveux argentés tombées devant ses yeux clos. Salazar resta en retrait et son compagnon savait qu'il y viendrait plus tard, quand il aurait le temps de se recueillir selon ses propres croyances. Après que les autres eurent formulé leurs adieux de manière différente ou se soient abstenus, baissant respectueusement la tête, Salazar abattit un drap sur le corps, le recouvrant entièrement et ils sortirent. Le fondateur referma la porte et la lumière des couloirs leur fit du bien. La mort était trop présente dans l'autre pièce, pesante.

Remus était appuyé contre un mur, Ron effondré non loin de lui, la tête d'Hermione sur son épaule. Certains partaient déjà et Tonks s'éclipsa, consciente qu'elle ne pourrait pas plus aider son mari tant que son chagrin serait si vif.

Harry s'éloigna et s'assit contre le mur, face à Ron et Hermione, triturant sa baguette entre ses doigts. Il le pleurerait plus tard. Après la guerre, quand tout serait fini. Salazar respecta sa décision et comprit son désir d'être seul, aussi préféra-t-il rejoindre Ginny, toujours sous le choc, un peu à l'écart.

— Ginevra ? l'appela-t-il doucement.

Il lui offrit un sourire tendre en voyant son visage défait. L'invitation muette à lâcher prise fut si intense qu'elle fondit en larme, brisant le silence du couloir. Salazar l'attira à lui, sa joue contre ses cheveux lui murmurant des paroles rassurantes. Elle hocha la tête en hoquetant et il la berça un long moment contre lui. Harry sourit tristement, devinant sans peine le soulagement de Ginny de se laisser porter par son étreinte. Il connaissait ces bras, il connaissait cette voix et ces mots, souvent porteurs d'une sagesse qu'il laissait pourtant à peine transparaître au quotidien. Celle d'un homme solide, campé sur ses pieds en toutes circonstances.

Remus finit par s'asseoir près d'Harry, sans dire un mot. Il posa juste sa main sur son genou.

— Survis Remus, je ne veux pas vivre ça encore une fois, lui murmura-t-il.

— Je ferai tout pour, Harry, si tu me promets d'en faire autant.

Il hocha la tête, le regard fixé sur ses deux meilleurs amis effondrés.