Le ciel ressemblait à un tableau où se répartissait des bandes de peinture: une alternance de bleu clair et de rose à l'avant qui laissait la place à un jaune tendant vers le vert avec un fond de bleu foncé inébranlable s'étendant jusque l'horizon, embrassant les contours d'une ville au loin, reliée à une ligne de train.
Une personne avait accès à ce paysage, marchant entre les arbres jonchant l'une des gares, pouvant compter autour d'elle une cinquantaine d'autres personnes aux apparences variées. Elle attendait comme toutes les autres l'arrivée du transport qui les amèneraient à la prochaine station, ou plus après pour celles qui faisaient partie de ce monde urbain si lointain. On annonça le train, il arriva peu après, des gens sortirent, puis d'autres entrèrent, elle en faisait partie.
Devenant passager, il put s'asseoir sur un siège vert bordant une fenêtre située à gauche. A sa droite se trouvait un autre siège, rouge, inoccupé. En face était posée une boite constituée de planches de bois tenues ensembles par des clous mal enfoncés, avec une étiquette affichant "Pour les langages fourbes existe un pan de courbe" et une autre "Arrivée en Tertzen à 18 heures". Le départ allait être annoncé, mais personne ne semblait vouloir discuter, murmurer, même se faire des signes semblait proscrit, chacun s'asseyait mécaniquement, sans disturber autrui.
Arrivé parmi les derniers, sans pilosité apparente ayant pu masquer sa peau grise, le front légèrement ridé, les yeux complètement blancs affichant une vivacité peu ordinaire, un petit homme s'assit sur la boite. Ce personnage avait une cape touchant le sol sans s'étendre d'avantage, ne permettant de découvrir que sa tête. Lorsqu'il s'était installer, la cape couvrait entièrement la caisse, créant l'illusion d'une cloche noire à bout gris. Celui d'en face s'était quant à lui déplacer sur la place rouge.
Une fois mis en contraste par ce rouge, on remarque que lui aussi était un être particulier dans cet univers. Qui aurait idée de s'habiller avec un costard d'un jaune aussi grotesque? Cela s'opposait complètement à la blancheur de ses os constituant la délicate physionomie de son crâne. Puis sa cravate violette brodée d'icônes d'œil semblait être une blague de mauvais goût vis-à-vis de ses orbites vides. Ce mauvais goût pouvait aussi expliquer le choix d'employer une canne de chêne avec un ornement de diamant d'un tel bling-bling. Pour quelqu'un illuminé en permanence d'une auréole faite sur mesure, il devrait plutôt arpenter le domaine du sobre. Dans un sens, les deux individus symbolisaient presque un genre de combat mythique entre le bien et le mal, si cette dualité intéressait encore des gosses. D'ailleurs, la conversation n'avait pas attendu pour s'imposer, le petit homme était pressé de commencer:
"Alors, ça boom le paradis depuis la crise de l'immobilier? Le vrai jugement dernier c'est celui de votre expert-comptable sur votre fiscalité.
-Imbécile! Continue de pourrir dans tes abysses!
-Eh, faut pas s'énerver Saint machin. Nous, en enfer, on s'est pas fait avoir par les rentiers. Quelle idée d'octroyer la possibilité de louer des parcelles du paradis! Mon coco, c'est ça l'inflation!
-Et comment crois-tu qu'on aurait pu couvrir les frais d'entretien? Les gens refusent de payer sous prétexte qu'ils sont morts! S'il n'y a pas de gain, il n'y a aucune raison de payer.
-Suffit d'imposer des impôts, mon mignon.
-C'est le paradis, crétin de démon. On respecte un certain standing dans la profession. Le paradis, c'est la libération, c'est la récompense, c'est le luxe en gros. C'est bien pour ça que tout le monde met en deuxième choix l'enfer pour sa résidence après la mort.
-Y a des tocards qui mettent le purgatoire des fois.
-C'est pas la question! Pendant que toi tu engranges des bénéfices en proposant des logements à bas coûts, moi je dois me prostituer en suppliant des bourgeois quelconques d'acheter des actions de l'entreprise.
-Pour un mec qui a créé le monde, ton patron est pas très fortiche sur les questions de management et d'économie.
-Dis plutôt qu'il nous a abandonnés! Dès la création du syndicat des anges, il s'est cassé on ne sait où parce que je cite 'personne ne devrait contester ses ordres'.
-Essaye de postuler pour l'enfer, notre patron te traitera comme un esclave, mais lui au moins ne laisse pas couler la boîte.
-Ferme-la, je préfère encore mourir que de subir l'écoute de tes conneries.
-Pas besoin de prendre ce ton, on est tous des pièces interchangeables dans l'horrible machine de la compétition. Puis pourquoi t'a pris ce train dans un premier temps?
-Comme tout le monde, chercher du travail. Je sais pas pour toi, mais moi je la sens la ruine du paradis.
-Toi aussi? Eh bien, je me sens moi seul!
-L'enfer n'est pas une des entreprises les plus cotées en bourse?
-Même les démons ont le droit de rêver du code du travail."
Sur ces mots, les deux se sont mis à rire tout le long du trajet.
Ces sons opposés semblant sortir d'autres dimensions eurent raison du sommeil d'une personne assise sur l'un des sièges derrière la cape. Son voisin était parti peu avant, prétextant avoir affaire ailleurs, et n'était pas encore revenu. Après un petit laps de temps, un petit être s'approcha, vert et vêtu de vert, de forme humanoïde mais dont l'on ne pouvait rien reconnaître tant tout semblait si lisse, si uni. Il s'assit, d'un air on ne peut plus naturel, sur la place laissée vacante. Sans parler, sa voix retentit, semblant s'adresser à l'autre.
"Le chemin s'ouvre à ceux qui voient, à la loi comme à soi.
-Oui.
-Je vois, je vais donc procéder au rite nouveau de décomposition de la chair. Offrez-moi un doigt pour pouvoir voler les vérités!
-Non.
-Pourquoi hésiter? Les soucis de ce type ne sont que passagers. Vous vous..."
Il ne put finir sa phrase, sa tête se détacha de son corps pour en faire apparaître une nouvelle, plus grande, aux cheveux roux longs et lisses, aux oreilles pointues, affichant des lunettes teintées noires ne laissant pas voir ses yeux. Les courbes semblaient plutôt féminines, la voix également.
"Je vous prie de m'excuser pour ce fâcheux contre-temps, ce colis ne vous était pas adressé, nous allons la retirer dès à présent. Veuillez patienter quelques instants...
-Oui.
-Opération terminée. Nous vous souhaitons un agréable cycle et vous recommandons de venir faire vos achats chez GPN, où la livraison est instantanée."
Sur ce, le corps de la créature fut comme aspiré par un trou au sein de lui-même, ne laissant de lui qu'une pierre noire pas plus grande qu'une main. Lorsqu'elle eut touché le siège, elle explosa, remplissant le train d'un agréable mélange de lumières colorées alors qu'était annoncé aux passager un nouvel arrêt.
Le personnage derrière la cape sortit avec quelques autres et se rendit sans attendre à l'extérieur de la gare.
