La gare ouvrait directement sur une immense place. Autour de celle-ci, beaucoup de taxis stationnaient, probablement en vue de s'accaparer de la clientèle des services ferroviaires. Il était alors tout naturel d'en prendre un, surtout en tenant compte qu'il n'existait aucune différence entre eux remarquable par l'observation. En ouvrant la portière, une odeur d'encens s'échappait, d'une marque indienne si on se fiait au sachet présent à côté du bâtonnet. Une fois assis, on pouvait profiter du confort apporté par les sièges en cuir. Les vitres, teintées en noir, obligeaient à se concentrer sur l'unique source de lumière, le tableau de bord. Dommage, avec le ronronnement apaisant du moteur, le sommeil était inéluctable. Le conducteur se retournait:

"Je suppose direction vers les bureaux de l'Administration?

-Oui

Le conducteur appuyait sur la pédale d'accélération et tournait lentement le volant.

-Vous savez, je suis dans le métier depuis seulement six mois, mais les gens qui sortent exclusivement de cette gare demandent toujours l'Administration.

Très vite, la voiture s'engageait sur l'avenue principale pour se retrouver piégée dans un embouteillage.

-Attendez, j'allume la radio.

De légers grésillements annonçaient la voix claire qui allait suivre.

-Il est le troisième quart de la Lune, on nous annonce une attaque d'un monstre géant non identifié dans le quartier ouest. Cela a pour conséquence de considérablement ralentir le trafic. Selon les services de police, la situation sera réglée dans les quarts qui suivent.

-Encore?! Cela fait déjà le troisième du cycle lunaire! On paye des fortunes dans ces services de cavaliers masqués, mais ils sont quand mêmes incapables d'assurer un cycle sans incident.

La station de radio continuait son bulletin.

-On rappelle également à nos chers auditeurs fidèles à la station Oracle qu'un concours pour gagner deux billets pour le concert de la pop star Kanae Katana se déroule actuellement. Pour ce faire, il suffit de retrouver le Graal et de l'envoyer à l'adresse suivante 36 rue des templiers.

-La dernière fois, c'était la pierre philosophale. Il n'a pas fallu plus de deux cycles pour qu'une personne la trouve. Moi je prédis au maximum trois cycles pour cette fois-ci.

Finalement, le conducteur éteignait la radio.

-J'aimerais assisté au moins une fois dans ma vie à l'un de ses concerts. Imaginez l'extase d'être submergé par la psalmodie divine de Kanae, amplifiée par les enceintes géantes. Rien qu'en pensant à ses titres comme ORDUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUURE! ou Une Kanae déprimée, je ne peux m'empêcher de trembler d'excitation.

Il était le quatrième quart de Lune quand des gens commençaient à sortir des véhicules pour marcher. Des agents de la police, ces fameux cavaliers masqués, patrouillaient dans le secteur pour réguler le flux et empêchaient les éventuelles émeutes.

-Un conseil, vaut mieux attendre, car à voir la densité de la foule, inutile d'espérer gagner du temps de cette manière. Si vous le permettez, je vais régler la radio sur une station de musique.

Une musique à la fois nostalgique et chaleureuse envahissait l'intérieur.

-Il passe toujours Où tu appartiensà cette période. Belle musique, n'est ce pas?

-Non.

-Ah, vous êtes plutôt De chien à cheval, de Berdingo Ertirgam, n'est-ce-pas? Je peux l'accepter, même si je ne comprendrai jamais les raisons qui poussent les gens à l'écouter. C'est vrai, à l'entendre, on pourrait croire que ce vieil Ertirgam est complètement gâteux et qu'il avait pris de la goverine pour l'enregistrer.

-Oui.

-Je dois dire que cela ne me rassure pas vraiment que vous soyez d'accord avec moi sur ce point."

Un son cristallin retentit, les voitures devant commencèrent alors à avancer, ce qui n'était pas le cas de celle où ils se trouvaient.

"Les fous! Je vous conseille de vous accrocher."

Le passager ressentait de légères vibrations qui allèrent en s'intensifiant pour finir un puissant sursaut accompagné d'un flash aussi aveuglant qu'assourdissant. Après avoir repris ses esprits, on ne pouvait que constater les dégâts à l'avant: des voitures accidentées, écrasées contre les murs, certaines étant légèrement noircies ou émettant de la fumée.

"Ils devraient réapprendre à conduire, on ne passe jamais à ce moment là. Bon, de toutes façon, les cavaliers s'occuperont d'eux, ils sont habitués."

Le taxi redémarra calmement. Tandis que les voitures se faisaient de plus en plus rares, la présence des piétons devenait plus importante, si bien que les quelques restantes s'arrêtaient souvent pour les laisser passer.

A un moment, le taxi fut approché par l'un d'entre eux. Le chauffeur l'ayant remarqué, il roula sensiblement plus rapidement, sans pour autant le distancer. Constatant cela, il laissa l'individu l'aborder et ouvrit les fenêtres sur un côté.

Ce dernier ressemblait à une colonne de flammes vertes de la taille d'un adulte, vêtu seulement d'une casquette qui voguait sur les pics les plus hauts de son corps.

Le conducteur passa quant à lui la tête à l'extérieur, dévoilant une sphère noire rugueuse avec un cône de métal pouvant lui faire office de barbe et un bout de corde pour cheveux. Une boule de lumière verte sortit de la première pour s'élever dans les airs, effectuer des spirales autour des flammes et revint dans le pic métallique.

"Bon, qu'est-que tu nous veut?

-... être...

-Je n'ai rien de moins que toi.

-... vous... permettez... avoir... souvenirs... mes... et... taxi... semble... parfait... ce... auriez... amabilité... me... le... du...

-D'accord, mais fais vite. Je n'aimerais pas que tu t'éternises autour de moi."

À cause de l'étranger, le toit du véhicule s'était disloqué en un creux fumant une vapeur verte inexplicable. Cependant, la course recommençait sans accroc. Profitant du carambolage, le conducteur comptait rattraper le retard en traversant à vive allure le labyrinthe de métal, formait à partir des carcasses inertes. Un rapide coup d'oeil, la crispation des muscles en attente de l'ordre, quelques gouttes de sueur, le conducteur se préparait à relâcher toute l'adrénaline pour mener à bien sa mission. Enfermé dans une bulle indifférente du brouhaha extérieur, il attendait le départ. La radio émettait les dernières notes de la musique, le présentateur annonçait une page de publicité, puis venait le silence. Le conducteur déchaînait sa passion en écrasant la pédale, le véhicule lui répondait en se dilatant dans l'espace. Les deux fusionnaient en vue d'incarner ce démon avide de vitesse, dédiant sa vie à s'enflammer sous l'action des frottements de l'air. Ils roulaient, ils prévoyaient l'avenir pour s'y adapter, ils avaient atteint le nirvana. Paf! Une énorme pince de crabe broyait complètement le capot. Pas de blessure mais le conducteur fixait d'un regard vide l'horizon. Du fait de la taille et des anomalies le constituant, il s'agissait d'un membre de monstre géant. L'attention aurait dû se porter sur ce fait si un cri au loin, semblable à une alarme, ne s'était pas immiscé. Avec le temps, on distinguait l'onomatopée MIN. En sortant la tête via la vitre, on se frottait les yeux à force d'essayer de rationaliser le petit point très loin dans le décor. Pourtant, le cri augmentait d'intensité, le point devenait une entité, et avant même de dissiper ses doutes, l'élément perturbateur freinait sec au niveau du véhicule, provoquant une ligne de flammes sur son sillage.