La jeune femme, ses deux mains sur ses hanches, reprenait progressivement son souffle. Absorbant une dernière bouffée d'air, elle se déplaçait devant le passager et s'inclinait lourdement.
"Désolé, désolé, je pensais pas que son bras s'arracherait aussi facilement. J'ai pas l'habitude de doser ma force quand je termine par mon coup de pied lapin.
Ainsi, cela justifiait son accoutrement. En tant que cavalier masqué, elle portait soit le casque intégral soit le casque à visière, qui dans son cas est rose. Un plastron, une écharpe, des gants et des bottes, tous blancs, recouvraient une tenue intégrale rose en cuir. Deux particularités, une paire d'oreilles de lapin étaient greffées sur le casque et également une queue sur le bas du dos.
-Moi c'est Anna Révolution, inspectrice de la section des arrestations spéciales. Enfin, à titre provisoire, je suis un peu trop… maladroite pour en faire partie. Rien qu'aujourd'hui j'ai oublié ma moto de fonction et du coup je suis arrivé en retard sur les lieux du crime, ce qui a causé… eh bien… vous avez entendu les infos je pense. Pas mal de mes supérieurs voudraient retirer ma ceinture.
Elle tapotait nerveusement sur cette ceinture - sur laquelle est inscrit le logo d'une tête de lapin qui clignotait d'un oeil en tirant la langue - tout en frottant son cou avec sa main.
-Bref, je m'excuse mille fois d'avoir dérangé votre voyage. Sur ce, la future inspectrice Révolution s'en va pour sauver le monde.
Elle partit en courant, ce qui provoqua une importante rafale de vent accompagnée d'une explosion visuelle sous la forme de sphères de différentes couleurs.
Alors qu'elle ne redevenait qu'un point à l'horizon, un type habillé avec un costume noir chic, avec des épaulettes, genouillères, coudières en métal et dont la tête était couverte par un carton troué pour les yeux arriva sur la scène en sautant par-dessus la voiture. Il leva sa tête et la secoua légèrement comme s'il humait l'air, puis posa ses mains au sol en pliant les genoux et attendit dans cette position.
Le conducteur, qui semblait presque paralysé jusque là (ou du moins ne bougeait-il pas vraiment durant ce temps), appuya sur l'un des boutons de son tableau de bord, ce qui eut pour conséquence de rendre le véhicule instable, premièrement car il tremblait puis parce-que sa forme changeait. Quand ce phénomène eut cessé, la voiture était devenu un traîneau de bois brun sombre avec deux rangs de sièges, le chauffeur à le passager à l'arrière et le chauffeur à l'avant. Ce dernier prit ensuite une corde accrochée sur les côtés du traîneau et lança le milieu sur l'individu au carton.
Pendant quelques minutes, rien ne se passa, le silence était total. La pince géante, tombée sur la route, commençait à empester, mais personne n'y fit même allusion; elle semblait comme exclus de ce qui se tramait, tel un observateur qui ne pouvait rien faire lorsqu'il voyait une toile exposée, le moindre effort apporté lui aurait valu un sacrifice bien trop grand pour bien peu de résultat: elle était impuissante.
Soudain, la mystérieuse créature vêtue de noir se releva, une scie à chaîne dans ses mains. Le ronronnement que faisait l'instrument n'était rien comparé au son aiguë, le rire d'un dément, qui s'échappait de son corps tandis qu'il regardait le ciel.
"Chères étoiles, ayez l'humble honneur d'être spectatrices de ma performance en cette sublime révolution lunaire."
A ces mots, il se rua alors tel un quadrupède affamé dans la même direction que le cavalier avait prise plus tôt, entraînant le véhicule dans sa course.
Au-dessus des gratte-ciel voguaient des immenses dirigeables en forme d'orque bleue. Des écrans d'un gabarit similaire, emboîtés sur les côtés, giclaient les citadins d'une même boucle de publicités. Pourtant, en son sein, subsistait une anomalie, une courte annonce affichant la photographie d'une femme au visage enfantin mis en évidence par ses longs cheveux raides et sa blouse tous deux blancs. En dessous de cette photographie, un bandeau servait de support à un message écrit en caractères rouge: "Pour toutes informations relatives à Kyoso Pandémie, veuillez contacter le service d'écoute des cavaliers masqués". Comme pour prévoir l'interrogation, le conducteur se retourne vers le passager.
"Dans les grandes lignes, Kyoso était une mycologue de génie. Le genre d'être prédestiné à entrer dans l'Histoire. Cependant, juste après la fin de son cursus universitaire, elle côtoyait une thanatologue et démonologue du nom de Mukoe Comédie. Ensemble, elles formaient un groupe de recherche assez particulier. Sans que personne ne sache leur objet d'étude, elles se sont aventurées dans les égouts. Oui, les égouts, ce dédale dont on estime son occupation à deux ou trois fois supérieure à la ville et où l'Administration n'en contrôle plus que ses entrées et ses environs. Bref, cette zone n'est absolument pas sûre pour des scientifiques, surtout si l'Administration l'avait permis dans un premier temps. Étant dans l'illégalité, aucune escorte allouée et donc plus aucun signe de vie. L'histoire aurait pu se finir ainsi si la talentueuse équipe ne s'était pas convertis au bioterrorisme. Plusieurs théories existent, mais la plus probable explique qu'au plus profond des égouts se dresse un cimetière de démon, ou du moins un lieu commun pour tous les démons souhaitant mourir tranquillement. À partir de leurs cadavres, Mukoe en a extrait des essences démoniaques dont Kyoso s'est empressée de nourrir ses cultures de champignons avec. Résultat, une espèce de champignons possédés, d'une taille égale à un homme, pourvue de crocs et de tentacules, dispersant des spores explosives, a submergé les égouts et forçait le passage jusqu'aux entrées. Heureusement, les cavaliers masqués ont endigué l'invasion et repoussé les monstres, sans néanmoins pouvoir les neutraliser. Comme les égouts en sont totalement envahis, et c'est toujours le cas d'ailleurs, l'Administration a désigné la section des arrestations spéciales à aller arrêter les deux coupables. Rendons leur hommage, ils ont mis en échec Mukoe, mais Kyoso reste toujours en circulation. Au passage, beaucoup pensent qu'elle se terre encore dans les égouts, attendant son jour pour attaquer. Quand j'y pense, pas un seul n'a réussi à étayer une hypothèse valide sur leurs motivations. Mukoe continue de pourrir silencieusement en prison et Kyoso semble dorénavant être une étrangère dans son cercle familial et amical. Les médias ont bien tenté d'en brosser un portrait caricatural, ce qui est probablement la cause de la fascination qu'elles provoquent auprès des milieux étudiants, seulement ils sont incapables de camoufler l'inaptitude des cavaliers masqués à démêler l'enquête. Au final, cette affaire est passée de mode et aujourd'hui l'Administration se contente de financer ces quelques demandes d'aide. En espérant avoir répondu à vos questions."
Le conducteur se reconcentrait sur la route, laissant la brise du soir reprendre son domaine.
"Je crois que nous y sommes."
Il leva la bride pour rompre le contact avec la créature qui bifurqua bientôt et disparut de vue. Le véhicule quant à lui continua en ligne droite et s'arrêta après quelques fractions de lunes dans un lieu où seuls quelques passants à l'apparence douteuse s'aventuraient. Les immenses tours du quartier semblaient toutes tendre dans une seule et même direction, dont le point au sol se manifestait par une immense cabine téléphonique (environ trois humains de hauteur) semblable à un pavé aux vitres teintées de violet et aux arrêtes dont la couleur argentée contrastait avec un liquide bleu dont des gouttes venus de nulle part descendaient la hauteur pour disparaître une fois le sol atteint. Il y avait également une pancarte dessus avec l'intitulé "Administration" écrite de la même substance.
