Le passager descendit et se retourna pour voir le "taxi" s'éloigner avec ni son dû, ni un quelconque moyen d'avancer. C'est plus comme si la route s'était éloignée et que la zone du trottoir s'agrandissait. Cependant, il faisait toujours face à la cabine et, au bout d'une décimale de lune, marcha dans sa direction. La vitre de devant coulissa automatiquement vers le haut tandis que l'on pouvait apercevoir à l'intérieur un étroit corridor gris menant à un bureau, le tout bien trop gigantesque pour s'y trouver. La personne continua d'avancer pour passer dedans et atteindre le bureau: une table, une étagère et une chaise, la dernière transpercée par une épée en or la pointe vers le sol. Un tonderalgien était assis nonchalamment sur l'étagère, avalant les mouches qui recouvrent sa tête en vrombissant.
Le tonderalgien actionna un bouton, le bouton d'un mécanisme voilé derrière les murs dont sa seule existence est révélée par les chaînes d'anneaux en bronze qui se rétractaient pour soulever un pan du mur, laissant apparaître un vaste couloir enténébré. Le tonderalgien, sans en dire mot, pointait le visiteur et déplaçait son doigt vers ce couloir, il insistait sur l'indication en effectuant des mouvements de va-et-vient avec son index. Dès le passage emprunté, la partie du mur tombait violemment, empêchant tout retour en arrière. La noirceur du lieu se dissipait par l'embrasement de torches de style gothique en onyx, éclairant le corridor de lueurs violettes. Avec cet éclairage, on se rendait compte du gigantisme de la salle. À part un pont en quartz blanc d'une largeur à peine suffisante pour aligner un pas devant l'autre, des abîmes sans fin absorbaient les lumières, qui étaient donc insuffisantes pour pénétrer dans leur totalité les profondeurs de ces vides. Le pont, reliant l'entrée et la sortie, ressemblait à l'une de ces courbes tracées sur une calculatrice à l'aide d'une fonction chaotique, elle n'avait ni sens ni cohérence, on affublait cette chose du nom de pont car elle respectait la condition de pouvoir se rendre d'un point A à un point B en supprimant l'obstacle du gouffre. Vers le moitié du chemin, d'énormes trombes de flammes rouges surgissaient du fond des abysses, noyant les ombres d'une ardeur infernales. Les colonnes de flammes s'éteignaient, faisait place à des géants d'une même échelle, constitués de cristaux virevoltant aux éclats rouges sanguins. Ces golems, projetant une odeur de rigidité cadavérique avancée, exhalaient, en ouvrant les pores de leur peau, une brume verte, une brume se fixant dans la partie supérieure du corridor, se diffusant lentement, habillant la pièce d'un filtre émeraude. Cette brume, une fois installée, commençait à stagner pour former des figures humaines, ou plutôt des apparitions spectrales, des fantômes aux visages exprimant une douleur inimaginable, des esprits volant selon quelques lois abstraites. Peu à peu, la substance volatile se condensait de manière exponentielle, terminant ce phénomène sur quatre spectres, parfaitement détaillés, sans la moindre erreur de conception. Ces quatre spectres entouraient le visiteur, puis, en dégainant leurs épées pour réunir les pointes au-dessus de celui-ci, fusionnaient en effectuant un mouvement rotatif, proche d'une tornade, où la vitesse de rotation se stabilisait quand on ne voyait plus qu'un flux centrifuge. Après un moment, ce flux montait, et, en se situant très haut dans le ciel uniforme, elle prenait l'apparence d'une boule bleue, une sphère qui pulsait d'un rythme binaire, suant des larmes solides blanches. Finalement, elle se fendait en deux, comme un œuf, et il s'écoulait un amas de paillettes jaunes, qui atterrissait devant le visiteur. Ce mélange se conceptualisait en une entité féminine, quelque peu féline, aux cheveux violets longs et ondulés. Elle se tenait dorénavant droite, le nez somptueux, la morphologie proche d'une statue grecque, le visage à la beauté impossible à retranscrire sur papier, regardant le visiteur d'un air arrogant et curieux, le même regard que porte un enfant sur un jouet. Elle se décidait à parler.
"Je suis la responsable de la section des lignes telluriques, maritimes et aériennes de l'Administration, Akyuri Macaron. Je suis ton chef, bleusaille."
Elle pointa son doigt droit devant elle, c'est-à-dire dans la direction du visiteur.
"Si tu continues par là, tu trouveras ton mentor. Il t'enseignera les bases pour les activités qui te seront demandées à l'avenir. Il est lui-même devenu une légende vivante dans les rangs au vu de l'immensité du travail qu'il a accompli. Seulement, c'est quelqu'un d'assez..."
Elle s'arrêtait un instant tandis que ses lèvres se disposaient en un rictus carnassier et que ses pupilles s'agrandissaient en reflétant une lueur écarlate, son expression faisant penser à un cruel prédateur tout en gardant une certaine innocence.
"… spécial. Quoi qu'il en soit, si tu ne te dépêche pas, tu retomberas dans la fosse dont on t'a sorti pour le restant de tes jours. A toi de voir qui de la chute ou de l'ascension est la plus douloureuse."
La personne concernée se retourna et repartit en marchant. Au fil des pas, le pont devenait plus droit et pentu (vers le bas), de même que le gouffre se remplissait des mêmes paillettes qui étaient tombées lors de l'apparition de la responsable; si bien que le visiteur fut rapidement submergé dans ces flots jaunes. Ce dernier, malgré sa mobilité réduite et sa vision inexistante, ne semblait avoir aucun mal à respirer. Il ressortit sa tête peu après, pouvant ainsi apercevoir qu'il était inexorablement entraîné dans un tourbillon dont les spirales plongeaient lentement vers une lumière d'émeraude avec laquelle la personne entra bientôt en contact.
L'être était alors debout sur ce qui ressemblait fortement à de la terre et des brins d'herbe, entouré de verdure dont l'image seule se frayait directement un chemin dans l'esprit pour faire évoquer un lieu, un concept étranger et couramment utilisé dans ce contexte urbain: la jungle, un chaos végétal. Tout y était désordonné, démesuré, poussant de toute part et en tout sens.
Mais même ainsi, dans cette distorsion aberrante, la logique restait immuable. Par exemple, l'attraction entre le sol et la tête restait inévitable, comme le montra ce nouvel individu qui vint d'atterrir. Il était vêtu d'une culotte courte kaki et d'une chemise grise fluo, de cylindres rouges au bout triangulaire comme chaussures. Sa peau était légèrement tannée, sa taille était d'environ cinq bâtons, le poids qu'on pouvait lui donner serait de cent cinquante os. De ce qu'il était possible de voir de la tête, lorsqu'elle fut relevée, c'est qu'elle se composait de grands yeux d'un bleu profond, d'un nez légèrement pointu, d'une bouche fermée tressaillante et de longs cheveux lisses verts foncés avec une pointe au sommet du crâne. Lorsque sa bouche eut fini de bouger, il l'ouvrit entièrement, laissant sortir un son admirablement cristallin.
"Haaaaaaaaaaaahahahahahaaaaaaaah! Pffffffffffouahaaahaahahaha! Alors c'est toi qui, qui... hihihihaahaaahaaaaaaaaaaaah... Ce que tu cherches... Pffffffpffffhfffhffhaah... Moi, moi c'est Pagtuu... Hohohoooooooohihihi... Je te laisse ça... Hahahahaaaaaaaaaaa... Bonne chance... Kiiiiaaaaaaaahahahihihiiii!"
Il ne put que se tenir le ventre avec ses mains tandis que son torse se tordait de maintes façons et que sa symphonie continuait en se répercutait aux alentours, il courut et fut vite englouti dans ce paysage confondant.
