Note de l'auteur: Bonjour tout le monde! Voici le troisième chapitre de mon histoire, qui est un grand morceau d'histoire, cette fois. Quelques nouveaux personnages vont bien finir par faire leur apparition! En tout cas, j'espère que cette suite vous plaira autant que les chapitres précédents. Je remercie encore toutes les personnes qui prennent le temps de me lire, et d'autant plus celles qui me laissent des reviews. Elles sont très appréciées et m'encouragent beaucoup.
Sans plus attendre, je vous souhaite bonne lecture.
Chapitre 3 - Dîner de famille
Après une partie de jambes en l'air ma foi assez plaisante entre les deux comparses, nos chers chevaliers d'or décidèrent de s'avachir glués l'un à l'autre sur ce canapé qui avait vu du service.
Au programme… pas grand-chose. Ils avaient, en fait, une semaine devant eux pour ne rien faire s'ils le souhaitaient. Camus se sentait étrangement désœuvré, depuis ce matin-là. Il n'avait pas à sortir de son temple pour s'entraîner, ou reclasser la bibliothèque du Sanctuaire (c'était une tâche qu'Athéna lui avait confiée, car le Verseau semblait savoir tout sur tout, et où chercher n'importe quelle information). Néanmoins, il était heureux de pouvoir se tenir là, sur le canapé usé du Scorpion, et d'avoir près de lui son amant à la stature de dieu grec (on n'en était pas loin, après tout, tant la puissance des chevaliers d'or égalait quasiment le niveau divin). Camus s'était calé au fond du canapé et avait entrepris de se replonger dans le bouquin énorme qu'il avait commencé. Milo, quant à lui, était allongé en travers, sur la longueur, et avait posé sa tête sur les jambes de son amant. Il le contemplait simplement. Camus avait tendance à trouver ce détail assez attendrissant chez le Scorpion – Milo était une personne peu patiente, mais quand il s'agissait de lui, il était capable de rester des heures sans bouger pour savourer sa présence, sans manifester de mécontentement.
Milo fit mentir la pensée de Camus en émettant un grognement irrité.
« Tu vas encore te plonger dans un bouquin rasoir, vraiment ?
- Oui, confirma Camus sur ton distrait (il avait déjà recommencé sa lecture). Tu devrais essayer, de temps à autre, ça ne te ferait pas de mal.
- Eh. Arrête de te moquer de moi. »
Le Verseau ne lui répondit pas, tout attelé à la tâche délicate de tourner sa page. Cela avait le don d'irriter Milo. Il n'aimait pas passer après ces foutues feuilles imprimées. En plus, il savait très bien que Camus en jouait pour l'agacer. C'était assez courant qu'ils se taquinent, tous les deux.
Milo croisa les bras sur son torse et prit un air contrarié. Ils venaient de sortir d'un moment d'intimité fusionnelle intense, et maintenant Camus le jetait cruellement pour un tas de papier relié.
Camus surveillait Milo du coin de l'œil en réprimant une furieuse envie de rire. Milo se comportait parfois vraiment comme un gamin à qui on avait refusé une sucrerie. Il trouvait la moue boudeuse du Scorpion adorable. Mais jamais le Verseau ne l'admettrait tout haut. En plus, Milo, malicieux, trouverait le moyen de l'utiliser à son avantage, et c'en était hors de question.
Cela n'empêcha pas Camus, qui tourna une nouvelle page avec une lenteur provocatrice, de mettre son livre de côté un instant pour se pencher et accorder un baiser approfondi au Scorpion contrarié – qui changea d'humeur immédiatement. Camus reprit néanmoins sa lecture tout de suite, mais avec un Milo qui maintenant souriait béatement, ce qui était un plus. Comme il cherchait à remettre son amant d'aplomb, il admettait qu'il aurait peu de chances de le faire en le mettant en colère.
Milo se sentait en effet un peu rasséréné par le baiser de Camus, et il ferma les yeux un instant. Il pouvait comprendre pourquoi son amant cherchait le calme. Dans ces moments-là, il n'avait pas besoin d'être ce qu'on attendait de lui ; vivre lui suffisait, simplement. Il rouvrit les yeux, et essaya de déchiffrer le titre du livre qu'il avait qualifié d'encyclopédie plus tôt. Mais l'angle dans lequel Camus le tenait ne l'y permit pas.
« Qu'est-ce que tu lis ? » demanda curieusement le Scorpion.
Camus fut plutôt surpris de cette question, qu'il trouva incongrue de la part de Milo.
« Tu t'intéresses à ce que je lis, toi, maintenant ? » émit avec scepticisme le Verseau.
Milo ne se formalisa pas outre mesure de cette question.
« Tout ce que tu fais m'intéresse, » affirma le Scorpion.
Camus leva un sourcil étonné, mais il répondit seulement :
« Le Seigneur des Anneaux, de Tolkien. »
Milo se redressa un peu à la hauteur du livre et posa une main sur les lignes de l'ouvrage pour en déchiffrer la langue.
« Tiens ? C'est en français ?
- Oui. Mais Tolkien est anglais. J'ai une version du livre aussi dans sa langue originale, mais j'aime bien lire dans ma langue natale de temps en temps. »
Milo lui adressa un sourire.
« Je peux comprendre. Même si j'ai toujours parlé grec, ça me manquerait de ne plus le parler du tout. »
Milo revint à sa position initiale en reposant sa tête sur les jambes de Camus.
« Tu m'en lis un petit bout ? » lui demanda ensuite Milo.
C'était décidément la journée des surprises pour le Verseau.
« Milo ? Tu es sûr que tout va bien ?
- Ben oui, répondit Milo avec un doux sourire. J'aime bien t'entendre parler ta langue. Et puis, ça me donnera l'occasion de m'intéresser un peu à ce que tu fais. Tu sais, j'apprécie les nouvelles expériences. »
Camus était stupéfait de l'adaptabilité de Milo. Mais quand il y réfléchissait, il savait que son amant se démenait pour le comprendre et l'accepter. Le Scorpion avait appris le français par amitié pour lui et le maîtrisait presque parfaitement, maintenant que les années avaient passé. Si bien que la quasi-totalité des discussions qu'ils avaient entre eux étaient en français. Camus trouvait le léger accent que conservait malgré tout Milo absolument charmant. Milo, lui, était bien trop content de pouvoir narguer tout le monde en parlant avec Camus une langue que personne d'autre ne connaissait. C'était un peu comme un code secret que Camus et lui partageaient.
Milo se cala plus confortablement sur les cuisses de son amant et ferma une fois de plus les yeux. Il devait avouer qu'il était toujours fatigué, et qu'un moment de calme n'était pas malvenu dans sa journée.
Camus entama son récit, dans la langue de Molière, donc.
Milo écouta l'histoire comme un enfant à qui on lirait son conte du soir. Au fur et à mesure de sa lecture, le Verseau vit les expressions de Milo changer : il souriait aux moments heureux, il fronçait les sourcils sur les moments tristes, et son expression se tendait à chaque retournement de situation. Il passait par tout un panel d'émotions que Camus trouvait terriblement attendrissantes. Il était ravi de partager ce moment avec Milo, car il savait qu'il avait toute son attention. Pour une fois, il pouvait partager le plaisir qu'il avait à lire avec sa moitié, et c'était quelque chose d'essentiel, pour lui.
Milo se délectait quant à lui de la voix grave de Camus qui s'élevait dans la pièce à un volume ténu ; Camus lisait pour Milo, et Milo seul. Ce qui le comblait. Il ne pouvait pas se trouver à un meilleur endroit que dans le giron de son beau prince des glaces. Il aimait entendre cette voix l'emmener ailleurs, loin de sa réalité et de ses souvenirs sombres, et faire un instant partie de l'aventure avec tous les autres personnages. Il aimait cette voix chérie, qui dans son naturel le plus absolu, parlait sa langue natale. C'était une voix dépouillée d'artifices et intime. Il était extatique d'entendre les sonorités douces du français dans la bouche du Verseau. Cette voix le berçait ; en fait, elle l'avait bercé depuis le jour où ils s'étaient rencontrés, quand ils étaient tous les deux des enfants en voie d'acquérir leurs armures d'or. Milo avait aimé Camus dès le premier jour pour sa singularité et son calme à toute épreuve. Parfois, cela lui arrivait de regretter ce temps où Camus n'était pas complètement entraîné à brider ses émotions. Milo se souvint que l'apprenti Verseau laissait montrer beaucoup d'émotions sur son visage, fut une époque. Puis, il y avait eu l'armure d'or… Alors Milo écoutait avec ravissement cette voix qui semblait reprendre des couleurs au rythme de sa lecture, et qui ponctuait chaque action avec légèreté. Camus qui était d'ordinaire le plus inexpressif possible faisait pourtant ressurgir tout un panel d'émotions différentes en lisant – c'était comme si une partie du Verseau bien enfouie se réveillait au contact de la fiction, comme si la véritable âme de Camus était là, entre les lignes, et non plus ensevelie sous un énorme bloc de glace. Milo sentit son affection pour son amant redoubler à ce constat. Il voulait l'embrasser, le cajoler, lui dire encore et encore à quel point il lui était précieux… Mais il ne voulait pas briser la magie du moment ; un calme peu commun pour le temple du Scorpion s'était installé, et Milo était conscient qu'il était en train de vivre un de ces moments de grâce éphémère qu'il fallait garder en mémoire et chérir toute sa vie. Il laissa donc Camus lire son livre, et ce le plus longtemps possible pour que ce temps de sérénité dure.
A cet instant, il aurait aimé aller serrer la main de Tolkien lui-même pour le remercier d'avoir fourni le matériau de cette lecture excitante et envoûtante. Camus l'avait décidément ensorcelé.
D'ailleurs, la voix de son amant avait quelque chose d'assez sensuel, en vint à se dire Milo, qui ressentit un coup de chaud soudain. La tête toujours posée sur les jambes de son amant, il pouvait sentir l'aura de Camus et la chaleur qui émanait de son corps. Milo, qui pourtant avait été satisfait sexuellement il y avait moins d'une heure, sentit le désir remonter en lui. Il n'arrivait plus vraiment à écouter l'histoire pourtant intéressante que lui lisait Camus. Non, il ne se concentrait maintenant plus que sur les sons que faisaient ses cordes vocales et sa bouche. Milo espérait que son trouble ne se fît pas trop remarquer, car il ne voulait pas couper son amant passionné par sa narration.
Ses espoirs étaient infondés, car Camus jetait des coups d'œil assez fréquents vers Milo depuis le début de sa lecture – et le maître des glaces connaissait ses expressions par cœur. Tellement qu'elles étaient comme gravées dans son patrimoine génétique. Milo brûlait de désir pour lui, mais il ne l'interrompait pas par respect. Il trouvait son Scorpion terriblement attachant quand il s'y mettait.
Camus décida de titiller un peu Milo pour savoir jusqu'où il tiendrait à ce jeu-là. Il garda le livre dans sa main gauche, et tout en lisant, il fit glisser sa main droite vers Milo. Il lui caressa distraitement la joue du revers de la main, puis il fit courir ses doigts jusque sur le front du Scorpion. Il les passa ensuite lentement dans les cheveux bleu-violets de son arachnide, de sorte à faire durer la caresse et l'accentuer. Milo frémit mais décida de ne pas bouger. A quoi jouait Camus ?
La main baladeuse se déplaça encore, pour voyager plus bas. Camus effleura du bout des doigts la peau de son cou et ses épaules, puis il retraça le lobe d'une oreille de façon plus appuyée. La main passa entièrement sur son cou, délicatement, pour se poser à plat sur le torse de Milo. Elle glissa un peu de sa poitrine et alla ensuite titiller la taille du grec, de manière plus inquisitrice, pour ensuite poursuivre sa caresse plus loin, un peu plus bas, jusque…
Là, Milo eut une réaction. Il attrapa la main par réflexe dans la sienne avant que Camus ne s'engage totalement jusqu'à un point de non-retour. Le français avait interrompu sa lecture au moment où Milo avait pris sa main. Le Scorpion relâcha la respiration qu'il avait retenue dans sa tentative de contenir son excitation.
Le grec guida ladite main jusqu'à sa bouche et l'embrassa avec adoration. Il entreprit de donner un baiser sur chacun des doigts du Verseau, et il termina princièrement par le dos de sa main. Il fit ce dernier baiser en fixant Camus de son regard bleu. Le Verseau se laissa faire. De toute manière, il n'avait pas initié le mouvement sans raison. Le visage angélique de son vis-à-vis, qui avait bu ses paroles avec insouciance durant toute sa lecture, avait eu son petit effet sur lui.
Milo n'eut pas de mal à le comprendre. Sous lui, il pouvait sentir le désir physique de son amant en train de se réveiller entre ses jambes, là où il avait posé sa tête. Il fit un sourire espiègle. Sans lâcher la main, il se redressa, et passa une de ses jambes au-dessus de celles de Camus, pour s'assoir sur lui et lui faire complètement face. Il était lui-même à peu près dans le même état d'excitation, désormais. Camus avait bien exécuté son travail de sape. Il prit le visage du maître des glaces entre ses mains, puis il les fit courir sur sa peau, doucement, pour aller enserrer ses épaules. Il avança son visage vers celui de son vis-à-vis. Il entrouvrit ensuite sa bouche pour venir effleurer les lèvres du Verseau avec les siennes, entremêlant leurs souffles. Camus répondit à son invitation, et cette fois, il prit l'initiative d'embrasser délicatement les lèvres tentatrices. Il les goûta légèrement d'abord, puis, en approfondissant le baiser, il se perdit dans la passion. Il avait passé ses mains dans le dos de Milo, et il tentait de trouver un accès sous ses vêtements.
« On pourrait peut-être faire ça ailleurs que sur le canapé, cette fois, souffla Milo.
- Où tu veux, tant que je reste dans tes bras sans te lâcher, murmura Camus, qui avait tendance à perdre de son maintien sous les caresses du Scorpion.
- C'est tout à fait possible, » confirma Milo.
Exauçant le vœu de Camus qui ne voulait pas s'éloigner une seule seconde, Milo garda la main sur une des épaules de son amant, et en fit glisser une autre au milieu de son dos. Sans cesser le contact avec le Verseau, il posa ses pieds sur le sol, embrassa Camus avec une lueur joueuse au fond des yeux, et le souleva sans difficulté pour le caler dans ses bras. Camus ne prêta pas attention au fait que Milo le portait comme une jeune mariée. Non : un sourire plaqué sur le visage et les joues rougissantes de désir, il se laissait porter sans opposer la moindre résistance. Dans ce genre de cadre, la fierté entrait rarement en ligne de compte. Milo fit quelques pas dans le temple pour retourner vers la chambre, avec son amant dans ses bras. Une fois arrivé dans la pièce, il posa délicatement le Verseau sur le lit. Et toujours sans cesser le contact, il envoya une impulsion à la porte avec son cosmos, pour qu'elle se ferme d'elle-même derrière eux.
« C'est mieux ici, non ? demanda Milo qui se cala au-dessus son amant dans le lit.
- Franchement, Milo, peu importe l'endroit, pourvu que je sois avec toi. »
Cette déclaration plutôt sentimentale de la part de Camus fut suivie d'un sempiternel baisé langoureux.
Blanc. Tout était blanc. Immaculé. Comme la neige. Ou comme la glace qui recouvrait le temple.
Milo était seul dans une maison du zodiaque un peu éthérée, dont la lumière l'aveuglait pratiquement. La clarté qui se dégageait de la pièce était accentuée par la blancheur de la neige. Milo avait froid, et il se sentait seul au milieu de cette immensité gelée.
Mais il ne l'était pas, et c'est ce qu'il constata quand il remarqua deux formes étendues au sol, l'une en face de l'autre, inertes. Un sentiment de malaise l'envahit. Non, ça ne pouvait pas être…
Ses jambes le portèrent toutes seules à la hauteur des deux personnes qui étaient à terre. Par réflexe, il décida de ne surtout pas s'approcher de celle qui portait une cape et il alla vers l'autre, plus petite, à la chevelure blonde. Milo se pencha sur le corps et découvrit que c'était Hyôga, bien amoché, qui gisait à terre. Du givre se déposait sur ses cheveux et son visage. Il avait les lèvres bleues et la peau toute blanche. Milo frissonna. Non, si c'était Hyôga, cela voulait dire que la personne à côté devait être… Non ! Il ne voulait pas y penser.
Tel un automate, il s'avança vers le deuxième corps. Il savait très bien ce qu'il allait trouver, mais il refusait de se l'admettre. Son regard perçut en premier la chevelure bleu-vert du chevalier, qui tranchait avec le blanc partout autour. Camus. Milo voulut crier, mais sa voix ne lui obéit pas. Le chevalier du Verseau était blanc, d'un blanc anormal, comme un linge. Il était lui aussi recouvert d'une pellicule de neige. Sous le choc, le Scorpion commença à pleurer de désespoir – non, pas ça ! Tu n'as pas le droit, tu ne peux pas me laisser ! Il s'assit par terre à côté de Camus et le souleva pour le serrer fort dans ses bras. Il essaya de brûler son cosmos pour le ramener, mais rien n'y fit. Camus restait pris par le givre.
Milo tenait toujours le corps sans vie de Camus en une étreinte désespérée quand celui-ci, soudainement, bougea. Milo eut à peine le temps d'exprimer sa surprise qu'une bourrasque glacée le projeta en arrière. Le Scorpion s'écrasa sur sol en hurlant de douleur. Camus venait de l'attaquer et de l'immobiliser par terre, pour l'emprisonner dans la glace la plus inhumainement froide qu'il avait pu conjurer. Le Verseau s'était relevé et s'était redressé de toute sa hauteur pour toiser Milo d'un air menaçant. Ses pupilles, normalement bleu foncé, étaient blanches, comme le temple tout autour. Lorsqu'il fit un pas vers Milo, qui tentait de s'échapper de l'emprise de la glace, son armure dorée se teinta de noir. Milo écarquilla les yeux devant le surplis que portait à présent Camus.
« Camus ! » cria-t-il.
« Tais-toi ! » l'attaqua sans pitié Camus, faisant augmenter la glace qui le retenait.
« Camus ! Qu'est-ce que tu fais ?! Arrête ! » hurla Milo en désespoir de cause. Peut-être que le Verseau reviendrait à lui !
Mais Camus ne cilla absolument pas et se fendit d'un sourire ironique.
« Tu veux que j'arrête ? Dis-moi… Devrais-je épargner la personne responsable de ma mort ? »
« Quoi ? cria le Scorpion. Qu'est-ce que tu racontes ?
- Tu m'as bien entendu Milo : tout est de ta faute », articula Camus en insistant sur chacun des mots.
Le Verseau projeta de la glace acérée sur Milo, qui hurla de nouveau.
« Tu n'es qu'un meurtrier. Tu as toujours été comme ça. Pourquoi est-ce que j'ai fait confiance à une enflure comme toi ? »
Il lui donna un coup de pied dans les côtes. Milo en sentit une se briser sous le choc.
« Tu crois que tu agis pour la justice ? Regarde ton beau sens de l'honneur. Tu laisses mon disciple franchir ta maison. Tu savais que ma volonté était qu'il reste à jamais dans son cercueil de glace. Tu as laissé passer la personne qui allait me tuer, alors que tu pouvais l'achever aisément dans ton temple. Tu fais un bien piètre chevalier. Tu assassines, encore et encore, et lorsque tu faiblis à ton devoir, regarde le résultat. J'aurais dû savoir que tu n'étais qu'un meurtrier sans âme. Parce que tu m'as assassiné, Milo, toi qui prétendais m'aimer. Tu es le responsable de tout ceci. Et rien que pour ça, le Cocyte sera trop bon pour toi ! »
Camus engloba Milo dans de la glace vengeresse jusqu'à la poitrine. Milo sentit son cœur geler avec le reste de son corps. Il n'arrivait plus à respirer. Tout était figé.
« Camus ! arriva-t-il à articuler. Je ne voulais pas ! Je ne voulais pas, je te jure ! Je…
- Et ce sont là tes excuses, minable ? A moi, qui t'ai accordé toute ma confiance ? Si j'avais encore des remords à te tuer, je n'en ai plus à présent. Meurs, traître ! »
Milo était au désespoir. Des larmes coulaient sur ses joues, mais se figeaient dans le givre omniprésent. Camus avait raison. Il l'avait tué. Il l'avait tué comme tous les autres. Il ne méritait que sa vengeance. Le Verseau leva les bras et les joignit au-dessus de sa tête, avant de les porter en avant et de crier « Exécution de l'Aurore ! »
Milo se prit de plein fouet cette ultime attaque, et s'époumona de douleur :
« CAMUS ! »
« Milo ! »
Milo s'était subitement redressé dans son lit, en sueur, pour tomber dans les bras familiers d'un Camus inquiet.
Le grec regarda autour de lui d'un air frénétique, et paniqua quand il vit que Camus le tenait dans ses bras. Il essaya de le repousser, mais le français l'agrippait fermement.
« Camus ! Camus ! Pardonne-moi ! Non, pardonne-moi, je te jure que je ne voulais pas, je… Ne me tue pas, je vais, je vais… non, lâche-moi, lâche-moi ! »
- Milo, calme-toi ! tenta le Verseau. Tout va bien. »
Cela ne suffit pas au Scorpion, qui, les yeux ronds de peur et la respiration erratique, regardait de tout côté pour trouver où s'échapper. Il tentait furieusement de se dégager, et il paniquait d'autant plus que Camus ne le lâchait pas.
« Tu as raison, tout est de ma faute, tout est de ma faute, j'aurais dû l'arrêter, je suis le seul responsable ! Tue-moi, tue-moi, je préfère que ce soit toi plutôt qu'un autre ! » criait le Scorpion au regard fou.
Le Verseau écarquilla les yeux en entendant ces paroles.
« Milo ! Tout va bien ! Cesse de te débattre ! Et arrête de dire des choses aussi horribles ! »
Camus avait élevé la voix. Milo arrêta de bouger et à la place, il éclata en sanglots. Il tremblait et il pleurait, et le Verseau se sentit un instant submergé par les émotions volcaniques qu'exprimait son amant. Il attira Milo contre lui. Ses pleurs étaient si intenses qu'ils agitaient son corps de soubresauts. Milo s'abandonna à l'étreinte désespérément comme un naufragé à une bouée de sauvetage. Camus posa ses lèvres sur le front du Scorpion et entreprit de le bercer, en attendant qu'il se calme un peu.
Milo ne dit rien, mais il pleura pendant de longues minutes. Après leurs ébats, tous les deux s'étaient assoupis ensemble dans le lit, pour une sieste improvisée. Du moins jusqu'à ce que Camus entende Milo crier et se débattre dans son sommeil. Il s'était redressé et il avait tenté de le réveiller, en vain. Milo s'était mis à pleurer, toujours endormi, et le hurlement qu'il avait poussé en s'éveillant enfin de son cauchemar avait littéralement été à glacer le sang.
Comme s'il s'était pris l'attaque d'un ennemi particulièrement cruel, se rendit compte Camus. C'est en tirant cette conclusion qu'il essaya de le rassurer :
« Milo. Tu as juste fait un mauvais rêve, marmonna-t-il, la bouche toujours collée sur front de son amant. Personne ne va te faire du mal, personne ne va t'attaquer. Tu es en sécurité, ici. »
Milo tressaillit mais ne répondit pas. Camus sentit tous les muscles de son amant se tendre, alors qu'il espérait l'exact inverse.
« Chhhut, Milo, réessaya Camus. Personne ne va tenter quoi que ce soit contre toi. Et je ne vais pas te faire de mal non plus. Tu n'es pas en danger. »
Camus se décala un petit peu de son étreinte pour tenter d'accrocher le regard de Milo qui s'était un peu calmé, mais pas complètement.
« Regarde-moi, Milo. »
Milo hésita, mais il finit par accorder à Camus le privilège de plonger ses yeux dans son regard azuré. Le Verseau avança sa main vers son visage et d'un geste délicat, il essuya les larmes du Scorpion avec son pouce.
« Voilà. C'est mieux, non ? » fit Camus avec un faible sourire.
Le Scorpion renifla pour toute réponse.
Camus l'embrassa sur la joue en soupirant. Au moins, le gros de l'épisode semblait passé. Décidément, vivre avec Milo n'était pas de tout repos…
« Tu étais mort, parla soudain Milo d'une voix brisée. Et c'est ma faute. Complètement ma faute.
- Qu'est-ce que tu vas chercher là, Milo ? » lui demanda Camus en se reculant un peu, pour scruter son visage.
Milo le regarda d'un air malheureux.
« C'est de ma faute si Hyôga t'a tué.
- Pardon ? »
Camus était très surpris, mais il n'en montra rien. Il ne comprenait pas comment un tel chemin de pensée avait pu se développer dans l'esprit du Scorpion.
« Tu ne comprends pas. J'aurais pu l'arrêter. J'avais le dessus dans la bataille, je l'ai seulement épargné parce que… Parce que mes bons sentiments ont pris le dessus. Parce que j'ai décrété qu'il ne méritait pas de mourir après avoir montré tant de ténacité en subissant mon horrible attaque. Mais je t'ai condamné, Camus. Et je ne me le pardonnerai jamais. »
Camus n'en revenait pas. Milo se blâmait pour une erreur de jugement dont lui seul était vraiment responsable ! C'était lui qui avait choisi de combattre Hyôga et d'y laisser la vie ; Milo n'avait rien à voir là-dedans ! De fait, c'était lui-même qui portait la culpabilité, de son point de vue. Il s'en voulait d'avoir laissé Milo tout seul. Et d'ailleurs, voilà le résultat, se dit-il.
« Mais enfin, Milo ! s'exclama-t-il. Comment peux-tu te blâmer pour une chose pareille ! C'est moi qui ai choisi d'affronter mon élève. J'aurais pu le laisser passer comme ses camarades, mais je ne l'ai pas fait. Tu n'y es pour rien ! Et pour te dire la vérité, je crois que Hyôga serait arrivé en haut même si tu avais essayé de l'achever. C'est bien ce qu'il s'est passé, d'ailleurs, si j'en crois ce que tu m'as raconté. »
Il y eut un silence.
« Dans mon rêve, tu essayais de me tuer pour te venger de l'assassin que j'étais, » avoua Milo d'une voix rauque.
Camus comprit mieux la réaction du Scorpion en sortant de son rêve, mais il n'aimait certainement pas ce que s'imaginait Milo à son sujet.
« Milo, souffla-t-il, éberlué. Mais jamais je ne ferais une chose pareille, tu m'entends ? Jamais ! Dans aucune circonstance ! Et ce, même si je t'en voulais ! C'est plutôt moi qui m'en veux de t'avoir laissé tout seul... Je suis vraiment désolé, et d'autant plus quand je vois l'état dans lequel tu es, maintenant. »
Milo le scruta simplement, comme juger de la véracité de ses propos. Camus le remarqua, et jugea bon d'ajouter, sur un ton uni :
« Jamais je ne porterais la main sur toi, Milo. Et puis, sors-toi de la tête que tu es un assassin. Ce qui s'est passé est passé, et tu n'as fait que suivre des ordres.
- Non, Camus.
- Comment ça, non ?
- Je n'ai pas fait que suivre des ordres. J'aimais ça, à l'époque. C'est ce qui ne me plaît pas, » termina le Scorpion d'une voix sourde.
Camus soupira de lassitude. Parfois, il se disait qu'il aurait aimé que Milo soit resté le garnement jovial et malicieux qu'il avait été, et pas un chevalier d'or au passé sanglant. Et que ni lui ni personne n'ait à devenir chevalier, même si leur rôle était nécessaire pour le bien de la planète. Etre investi d'un cosmos n'était pas vraiment une bénédiction, quand on y regardait bien.
« Camus, j'ai toujours eu des pulsions violentes, et elles me font peur maintenant que je n'ai plus d'ordres d'assassinat. Parfois je me dis que je serais capable de péter un câble et de récidiver. »
Camus n'avait pas de réponse toute faite pour apaiser les doutes de Milo. Il le connaissait et il comprenait sa crainte. Mais il savait que ce que Milo craignait avait très peu de chances de se produire. Parce que malgré tout, Milo était un être droit, qui ne tuait pas sans raison. Camus le savait. Et c'est ce qu'il se disait lui-même quand il contemplait ses propres actes, car il avait aussi dans son passé des missions peu humaines qu'il regrettait d'avoir accompli. Mais il ne pouvait pas se laisser aller à ces souvenirs désagréables.
« Milo, le fait que tu sois capable de faits monstrueux, ou même que tu en aies commis, ne fait pas de toi un monstre, lui dit Camus en le regardant dans les yeux.
- Je trouve quand même que c'est sacrément lié, lui répondit Milo sur un ton cynique.
- Un monstre ne regrette pas ses actes, ni ne se pose de question, Milo, rétorqua Camus d'un ton assuré. Tu n'es pas quelqu'un de mauvais, et ça, j'en suis certain. »
Milo fit une moue sceptique, mais ne trouva pas d'argument à opposer à Camus.
« Tu remettrais ma parole en doute ? fit le Verseau qui haussa un sourcil double.
- Non, capitula Milo. Je te fais confiance, Camus. Merci. Je sais que je t'en fais voir de toutes les couleurs…
- Ça, tu peux le dire, » acquiesça Camus avec un sourire amusé, qu'il ne parvint pas à dissimuler.
Milo eut un petit rire dépité.
« Tu as souvent ce genre de rêves ? lui demanda Camus.
- Je te rappelle que je fais surtout des insomnies, d'habitude, répondit un Scorpion las.
- Tu t'agitais beaucoup dans ton sommeil, constata Camus. J'ai essayé de te réveiller, mais je n'y suis pas arrivé… »
Un deuxième silence s'installa à ces mots.
« Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive, lui confia tristement Milo. Je ne sais pas ce qu'il se passe. Je n'avais aucun problème avant. »
Camus ne jugea pas utile de lui offrir toute son érudition en psychologie – qui était basique, mais tout de même, c'était un début.
« Nous vivons un moment de calme dans notre vie. Peut-être que tu as besoin de faire le point sur ce que tu as vécu avant d'avancer. »
Milo se dit à part lui que c'était une drôle de façon de voir les choses. Il n'avait pas l'impression de faire un point, mais plutôt de se faire rouler dessus par son propre cerveau.
Camus vit l'air peu convaincu de Milo, et voulut le rassurer.
« Ça ira mieux avec le temps, Milo. Tu as déjà une semaine pour te reposer un peu, et ensuite, on verra. Mais je suis certain que viendra un temps où tu ne penseras plus à tout ça. »
Milo acquiesça simplement. Il avait envie de croire son amant, et il se contenterait de ça pour l'instant.
Camus étreignit une dernière fois Milo avant de l'aider à se lever du lit, et de se rendre présentable un minimum. Il choisit une chemise et un pantalon convenables, pour aller ensuite dans la partie séjour de leur appartement. Milo enfila un T-shirt et un jean confortable. Puis il suivit Camus qui réinvestissait les lieux.
Milo, en entrant dans le salon, constata qu'il était dans les vingt heures. Ils n'avaient fait qu'une sieste courte, après tout. Le Scorpion se demanda comment il allait faire pour se rendormir cette nuit-là après ce rythme de sommeil décalé et ce rêve horrible.
Pour l'heure, il chassa cette pensée désagréable de son esprit et il chercha du regard Camus qui s'était assis dans le canapé pour recommencer sa lecture. Décidément, Tolkien le poursuivait. Milo, soulagé plus qu'il ne se l'admettait de voir que tout rentrait dans l'ordre, et que Camus ne risquait effectivement pas de redevenir cette copie démoniaque qui avait hanté son rêve, eut une idée pour s'occuper utilement.
« Il est vingt heures passées. Tu veux que je fasse à manger ? »
Camus tourna vers lui un regard qui avait retrouvé toute sa neutralité.
« Pourquoi pas, si ça te fait plaisir. Mais si tu ne le sens pas, je peux le faire moi-même », offrit Camus.
« Non, non, s'empressa le Scorpion. Tu as fait le goûter tout à l'heure. Et puis, ça me changera les idées. »
Milo lui offrit un sourire conciliant et fit volte-face pour se diriger vers la cuisine.
« Appelle-moi si tu as besoin d'aide, Milo, lui dit Camus d'une voix forte depuis le salon.
- Oui, oui, » acquiesça le Scorpion sur le même ton, depuis la cuisine.
Milo voulait absolument faire un bon repas pour remercier Camus. Après tout, il s'était surpassé pour l'aider, ces vingt-quatre dernières heures. Milo voulait lui témoigner sa gratitude comme il se devait.
Le Scorpion chercha dans les tiroirs de quoi composer un diner vaguement romantique, et surtout un dîner qu'il n'avait que peu de chances de rater.
Il tomba sur un paquet de spaghettis frais que Deathmask lui avait donné – le Cancer s'approvisionnait souvent en très bons produits italiens, et quand il n'était pas trop de mauvaise humeur, cela lui arrivait de partager un peu son butin avec les autres. D'où l'intérêt de faire des matchs amicaux avec lui, se dit Milo, qui rit tout haut à cette pensée, puisqu'il avait justement échappé à cet exercice précis cet après-midi-là.
Camus leva un sourcil interloqué en entendant Milo rire tout seul, et jeta un regard interloqué vers la cuisine. Rien, Milo continuait de s'affairer. Le Verseau haussa les épaules. C'était Milo, en même temps, alors on n'allait pas tout relever… De toute manière, il préférait l'entendre rire que pleurer. Il rebaissa le nez sur son livre.
Parfait, se dit Milo. Un plat de pâtes serait rapide à faire, et surtout, peu compliqué pour lui. Le Scorpion, même s'il se débrouillait en cuisine, n'était pas un chef, comme pouvait l'être Camus. Cependant, il savait faire admirablement bien quelques plats très simples et familiaux, alors que Camus versait plus dans le raffinement et la nourriture saine. Chacun ses points forts, se dit Milo avec un sourire en coin.
Il ouvrit les placards pour attraper une casserole, la remplit d'eau et la mit sur une des plaques à induction devant lui. Il n'oublia pas de saler le tout et d'allumer ladite plaque.
En cherchant dans les autres placards, il tomba sur quelques tomates fraîches qu'il se décida à préparer en sauce pour accompagner – des bonnes pâtes italiennes et de la sauce tomate maison, parfois, il n'y avait que ça de vrai.
Au moment où Milo sortit un couteau dix fois trop grand pour les malheureuses tomates qu'il allait couper, on toqua à la porte de ses appartements.
« Camus ! Tu peux aller ouvrir ? J'ai les mains dans la cuisine ! » lui demanda Milo qui avait justement trouvé la planche à découper.
Camus obtempéra sans un mot et conjura un marque-page en glace fort délicat pour mettre dans son livre. Ceci fait, il se leva du canapé et il fit quelques pas pour aller ouvrir la porte d'entrée des appartements privés de Milo. Qui pouvait bien venir les emmerder à cette heure-ci, se demanda un Camus intérieurement irrité. Il avait expressément demandé à ce qu'on ne les dérange pas de la semaine !
Camus eut la réponse à sa question en ouvrant la porte et en tombant sur son disciple, Hyôga, flanqué de Shun d'Andromède.
Evidemment, se dit Camus. Personne d'autre que son disciple ne pouvait le déranger à cette heure-là.
« Ah, bonsoir, Hyôga, Shun. »
Il dévisagea les nouveaux venus d'un air circonspect.
« Maître ! s'exclama le Cygne. Je vous ai cherché partout, mais je ne vous ai pas vu de la journée.
- Eh bien, c'est fait, indiqua froidement Camus. Tout de même, Hyôga. Je ne suis pas si difficile à trouver. »
En toute franchise, cette affirmation était assez vraie. Le Cygne n'avait pas dû chercher tant que ça. Ou alors si, auquel cas cela avait dû être un peu pathétique.
Pas vexé pour un sou, Hyôga continua.
« J'ai entendu dire que le Grand Pope vous avait mis au repos, maître. Alors je venais simplement vous voir pour savoir si tout allait bien.
- Tout va très bien, Hyôga, déclara le Verseau. Je te remercie de ta sollicitude. Il se trouve que c'est Milo qui…
- Qu'est-ce que qui se passe ici ? »
Le Scorpion avait débarqué derrière Camus avec son immense couteau dans la main, qui pour ne pas arranger son cas, dégoulinait de jus de tomates fraîchement coupées.
Camus haussa les sourcils devant la taille peu adéquate du couteau mais ne fit aucun commentaire. Hyôga eut un mouvement de recul devant un Milo qui prenait tout de même facilement des airs de psychopathe patenté.
« Ah, sourit Milo. Ça va, gamin ? Salut, Shun. »
Milo fit un signe de la main (celle qui était libre) vers le chevalier d'Andromède. Shun, lui, ne semblait pas aussi effrayé que son comparse par l'attitude de Milo.
- Ca va, merci ? Hésita Hyôga. Je venais prendre des nouvelles de Camus. »
Milo rit, puis se tourna vers Camus.
« Waouh. Tu les élèves drôlement bien, tes disciples, Camus. Ils sont tellement polis qu'ils viennent te demander comment tu vas.
- Cesse de te moquer de moi, Milo, siffla Camus entre ses dents.
- Mais je ne me moque pas de toi, fit sincèrement Milo. Je trouve ça plutôt mignon. »
Cette phrase semblait absurde dite dans ce contexte, avec ce couteau en main.
« Milo, c'est pourquoi, le couteau ? » osa s'immiscer Hyôga. Il craignait les utilisations diverses que pourrait en faire le sadique Scorpion.
« Ah, ça ! Oups ! se rendit compte Milo, avant d'éclater de rire. T'inquiète pas, j'étais en train de couper des tomates dans la cuisine ! »
Devant la mine renfrognée de Hyôga, Camus jugea bon de tancer son amant.
« Milo, tu es au courant que tu n'avais pas besoin d'un couteau aussi grand pour couper trois tomates ? Il y en a des plus petits dans le tiroir du bas !
- Oh là là, rouspéta Milo. Ça va, j'ai pris le premier que j'ai trouvé, on ne va pas en faire un drame ! Elles seront coupées pareil, ces fichues tomates !
- Oui, mais tu admettras que ce n'est guère courtois de recevoir les gens avec cet accessoire en main. »
Milo resta silencieux un instant, puis, charmeur, il partit dans un grand rire. Son amant se remettait à fonctionner de manière miloesque, se dit Camus. Il se demandait si le Scorpion n'avait pas tout simplement endossé cette sorte de masque social par habitude.
« C'est vrai, admit Milo, amusé. Tenez, pour me faire pardonner de l'impolitesse, je vous invite à dîner ! Vous aimez les pâtes ? »
Shun opina du chef avec un doux sourire. Honnêtement, il avait tendance à trouver Milo amusant.
Camus ne sembla pas partager l'envie de Milo de recevoir.
« Milo ! Tu dois te reposer ! le contredit le Verseau.
- Oh, Camus, je vais bien. Vois-le comme ça : ton disciple pourra prendre toutes les nouvelles qu'il voudra de toi et tout le monde sera content », fit Milo avec un clin d'œil malicieux envers Hyôga.
Hyôga semblait satisfait du retournement de situation. Quelque part, il considérait que veiller sur son maître était une de ses missions officieuses. Surtout avec cet excité de Milo qu'il s'était choisi comme compagnon. Hyôga devait admettre qu'il ne comprenait pas comment le rationnel Verseau avait pu s'éprendre d'un type sanguin et désorganisé comme le Scorpion.
Camus soupira à part lui. Il savait qu'il aurait du mal à forcer Milo à être raisonnable.
« Bon, très bien, capitula-t-il. Mais seulement pour diner, alors. Je ne veux pas que tu te surmènes, Milo.
- Pourquoi ? s'informa Hyôga. Il a quoi, Milo ?
- Rien de bien grave », répondit l'intéressé sur un ton léger.
Le regard noir de Camus en disait long, cependant.
« Alors ! Rentrez, ne restez pas plantés là ! » sourit Milo à la ronde. Il se déroba rapidement et retourna terminer sa cuisine.
Camus leva les yeux au ciel et fit signe aux deux jeunes chevaliers de les suivre. Il n'avait guère l'habitude de recevoir, ni de tenir des conversations mondaines, mais il s'y prit du mieux qu'il put.
« Entrez, entrez, les invita Camus. Vous pouvez vous installer sur le canapé en attendant. C'est Milo qui fait le repas, ce soir. Attendez, je vais nous chercher un apéritif. »
C'était en fait une excuse déguisée du Verseau pour échapper à une conversation potentiellement plate et sans intérêt. Et pour aller se plaindre un peu à son Milo qui avait regagné la cuisine.
Hyôga et Shun avaient suivi les instructions de Camus et s'étaient installés dans le canapé.
« Tu n'as pas peur de déranger, quand même ? l'interrogea Shun.
- Non, pas vraiment, admit le Cygne. Tu sais, honnêtement, j'ai toujours l'impression de déranger maître Camus, quoi que je fasse, alors… J'ai arrêté de me poser la question, avec le temps. »
En effet, le taciturne Verseau n'était guère accueillant d'ordinaire, mais Hyôga en avait pris l'habitude. Il avait reçu un enseignement plutôt sévère de sa part, même si juste, et il avait appris à passer outre le ton peu avenant de son professeur. Il trouvait même que ça le rendait attachant, avec les années. Et puis, Hyôga avait raison : même si Camus le rabrouait souvent, il était content de voir son disciple. En y regardant bien, le Verseau avait toujours cette lueur d'affection au fond des yeux quand il discutait avec Hyôga. L'entraînement en Sibérie avait tissé des liens entre eux, même s'il ne l'avouerait pas tout haut.
Ledit Verseau avait rejoint Milo dans la cuisine. Il ouvrit les placards du haut, pour y dégoter des chips et une boisson non alcoolisée à servir aux deux jeunes gens assis dans le salon. Milo était quant à lui penché sur une casserole de sauce tomate qui mijotait lentement. Sur une autre plaque, il y avait une grande casserole d'eau bouillante.
« Tu auras assez à manger pour tout le monde ? demanda Camus sur un ton neutre.
- Oh, ne t'inquiète pas, sourit Milo. Deathmask demande toujours de grandes quantités dans les paquets quand il s'approvisionne. Ça lui arrive de donner des pâtes à Aldé, donc il prévoit toujours la dose. »
Camus lui rendit un sourire en coin, avant de le perdre immédiatement.
« Tu n'aurais pas dû accepter qu'ils restent dîner. Hyôga va encore poser tout un tas de questions embarrassantes, et tu vas être fatigué… Et…
- Et ?
- Et je m'inquiète pour toi », avoua Camus à voix basse.
Milo eut un sourire mélancolique. Il se retourna vers Camus et l'enlaça tendrement. Il posa sa tête sur l'épaule de son compagnon.
« Tout va bien » le rassura Milo. Camus voulut répondre un « tu sais très bien que non », mais il n'en eut pas le courage. A la place, il garda le silence. Et il lui rendit l'étreinte avec douceur.
Milo savait très bien qu'il n'avait pas convaincu Camus. Pour tout dire, il n'était pas vraiment convaincu lui-même. Mais il savait que passer la soirée avec Hyôga, Shun et son amant serait tout à fait dans ses cordes. Enfin, si Camus le laissait finir sa cuisine correctement.
« Il faut que je surveille la sauce tomate », déclara Milo en se dégageant à regret de l'étreinte.
Le Verseau le laissa s'éloigner et le contempla un moment, la mine soucieuse.
« Camus, se retourna Milo. Hyôga et Shun vont finir par se demander ce que tu fais. »
Camus sembla hésiter.
« Allez, l'incita Milo. Je ne vais pas disparaître. Et puis, ça te fera du bien de discuter un peu avec ton disciple. Et Shun est une des personnes les plus conciliantes que j'ai jamais rencontrées. A vous trois, vous aurez bien des choses à vous dire, non ? »
Milo lui sourit. Camus n'arriva pas à l'imiter, mais obtempéra.
« Tu as raison, Milo. Mais viens me voir si jamais tu as besoin d'aide ici.
- T'inquiète pas. Tu as vu, je serai sacrément bien armé contre ces tomates, si jamais elles devaient avoir des idées de rébellion. »
Le Scorpion en titre indiqua du regard l'énorme couteau qui avait servi à les couper.
Camus secoua la tête et réprima un rire. Milo était impossible.
« Bon. J'y vais. Mais n'oublie pas de nous rejoindre vite. C'est qu'on s'ennuie, sans toi.
- Je sais » fit Milo avec un clin d'œil.
Camus leva les yeux au ciel devant la modestie du Scorpion, et il retourna au salon avec ses denrées en main.
Hyôga et Shun étaient toujours sur le canapé en train de discuter à voix basse, certainement des derniers racontars entre chevaliers de bronze.
Quand le maître des glaces rentra dans la pièce, Hyôga se redressa un peu, comme s'il était au garde à vous. Camus était un peu mal à l'aise de cette attention que lui réservait son disciple, parfois. Surtout qu'il avait un public (qui se résumait certes à Shun d'Andromède, mais un public quand même). Il posa le plateau contenant les chips et le jus de fruits qu'il avait trouvés sur la table basse.
« Ouah, maître ! s'exclama Hyôga. Je ne savais pas que vous aviez des chips dans vos placards !
- Nous sommes chez Milo, je te rappelle, rétorqua Camus.
- Oui, mais même », fit Hyôga, qui n'avait vu que rarement son maître lui proposer ce genre de nourriture peu conseillée pour la santé.
Camus servit à Shun et Hyôga deux verres de jus de fruits, et il s'assit dans le fauteuil qui faisait face au canapé.
« Alors, maître ? essaya Hyôga. Vous ne nous avez pas dit pourquoi vous étiez à l'arrêt une semaine.
- C'est à cause de Milo, soupira Camus. Disons… qu'il a besoin de repos, et j'ai eu une autorisation pour m'occuper de lui.
- Milo ? s'interrogea Shun. Pourtant, je n'ai rien remarqué de spécial en le voyant.
- A part peut-être le fait qu'il nous a accueillis avec un couteau de boucher, répondit peu charitablement Hyôga.
- Oui, mais bon… C'est Milo », renchérit Shun.
Camus ne réagit même pas pour défendre son amant. En fait, il ne réagit pas à la conversation tout court.
Les deux chevaliers de bronze tournèrent un regard interrogateur vers Camus, qui ne s'était pas prononcé sur le sujet.
« Mais du coup… Qu'est-ce qu'il a ? demanda Hyôga.
- Milo a eu un accident hier, commença le Verseau, qui ne voulait pas trop en dire. Et il est fatigué en ce moment. Il aura besoin que je sois dans les parages pour le tenir en place.
- Un accident ? demanda Shun, surpris que ce genre de choses arrive à un Or. Quel genre d'accident ?
- Est-ce que ça a à voir avec le bandage qu'il porte sur le bras ? demanda Hyôga, perspicace et observateur.
- Oui », consentit à répondre Camus.
Il y eut un moment de silence quelque peu gêné.
« Je ne savais pas que les chevaliers d'or pouvaient avoir des accidents, essaya Shun. Milo s'est fait mal à l'entraînement ?
- Non, répondit sommairement Camus. C'est… Un problème un peu personnel. Je ne suis pas sûr que Milo veuille que j'en parle à sa place, ou que j'en parle tout court. »
Cette déclaration n'admettait que peu d'objection.
« Est-ce qu'on pourra lui demander quand il sera là, alors ? » se risqua Hyôga.
Camus fut surpris d'une telle demande de la part de son disciple.
« Pourquoi ? l'interrogea-t-il.
- Parce que Milo est votre compagnon, et que ce qui lui arrive vous affecte aussi, parla franchement le Cygne. Et puis, j'ai du respect pour Milo, et je serais triste qu'il lui arrive quelque chose de grave.
- En plus, c'est un chevalier d'or, appuya Shun. Ce qui peut lui arriver a le potentiel d'ébranler tout le domaine. »
C'était vrai, mais peu souhaitable, se dit Camus, qui espérait qu'on n'en arrive pas à de telles extrémités. Il voulait juste qu'on laisse Milo un peu tranquille.
« Milo est un grand garçon, se résigna le Verseau. Je n'ai pas à vous dire ce que vous avez le droit de lui demander ou non. Et c'est à lui de déterminer ce qu'il veut vous répondre. En revanche, je ne vous garantis pas qu'il sera ravi que vous lui posiez des questions. »
Cela aurait peu de chances d'arrêter son disciple curieux et son ami.
Sur ces entrefaites, on entendit les pas de Milo qui revenait de la cuisine. Lorsqu'il arriva en vue du petit groupe assis autour de la table basse, il les interpella d'une voix forte, tout sourire :
« J'ai mis les pâtes à cuire ! Ça va durer dans les dix minutes. Vous m'avez laissé des chips, j'espère ? »
Le Scorpion ne manqua pas de venir vérifier rapidement. Il plongea sa main dans le paquet qui descendait tout de même assez rapidement avec les deux chevaliers de bronze dessus (le Cygne était ravi de l'aubaine) pour en tirer une chips et l'avaler. Il alla ensuite vers Camus, qui était assis sur le fauteuil solitaire, en face du canapé.
« Tu me fais une place ? »
Camus soupira et se cala bien au fond de l'assise, pour laisser de la place à son amant, qui s'installa sur ses genoux.
Le Cygne s'étrangla sur une chips en voyant son maître dans cette posture qui reniait absolument tout l'enseignement qu'il lui avait inculqué, c'est-à-dire, de ne pas montrer ses émotions. Et là, le Verseau était… limite guimauve avec Milo, se dit le Cygne, soufflé.
Shun lui tendit charitablement son verre de jus de fruits pour l'aider à faire passer la chips récalcitrante. Hyôga murmura un merci à son camarade attentionné.
« Alors, comment ça va, vous deux ? lança Milo. Ça marche bien, pour vous, la vie au Sanctuaire ? J'ai entendu de ces rumeurs sur Shiryû, je vous raconte pas ! Le bruit court qu'on aurait retrouvé toute sa correspondance sentimentale avec Shunrei !
- Oui, rit Shun de bon cœur. J'ai eu le privilège de jeter un œil. Si vous aimez le romantisme dégoulinant, ses poèmes sont à mourir de rire. J'aime bien Shiryû, mais des fois, il est un peu ringard, surtout en amour !
- Oh, fit Hyôga, un peu amusé mais gêné pour son camarade. C'est vrai que c'est plutôt rigolo, mais ça me fait de la peine que tout le Sanctuaire ait accès à ses lettres. Je ne serais pas très content que ça m'arrive. »
Le Verseau, pour sa part, ne pouvait qu'être d'accord avec son disciple. Il ne voulait certainement pas qu'une telle chose arrive à ses écrits de jeunesse.
« C'est Aphrodite qui a mis la main sur les lettres. Donc si ça vous dit de les lire, il faut sans doute lui demander à lui. »
L'information que Shun venait de donner fit verdir légèrement Camus. Il se jura qu'en rentrant à son temple la prochaine fois, il mettrait sous clef toutes les lettres sentimentales que Milo avait pu lui écrire, mais qu'il n'avait pas eu le courage de faire disparaître. Rien qu'imaginer ça dans les mains d'Aphrodite des Poissons, la commère en chef du sanctuaire… Il en était terrifié.
Comment le Poissons avait-il pu se trouver en possession de ce genre de manuscrits ? s'apeura Camus. C'est forcément quelqu'un de malintentionné qui était de mèche.
Milo formula justement la question de Camus tout haut :
« Comment ça se fait que ce soit Aphro qui ait récupéré sa correspondance ? Je le vois mal risquer de faire des marques sur son vernis à ongles en fouillant les appartements de quelqu'un.
- Je pense que la faute vient de Seiya, à la base, admit peu sportivement le Cygne pour son camarade. Il a dû laisser échapper que Shiryû gardait ses lettres d'amour quelque part, et il est possible qu'il l'ait dit à Kiki du Bélier, ou qu'il l'ait entendu.
- Ouh là, c'est sûr que l'apprenti Bélier est un sacré fouineur ! rit Shun. A peine il a dû entendre ça qu'il a trouvé les documents dans la foulée !
- Je te confirme que Kiki est quelqu'un de très efficace, ajouta Milo, l'œil espiègle.
- Malheureusement pour Shiryû », acquiesça Hyôga.
Il y eut un silence durant lequel Milo se resservit de chips, et Camus en profita pour digérer ces informations déplaisantes. Milo semblait être bien renseigné sur le fait que Kiki était « très efficace ». Le ton qu'il avait employé était étrangement complice. Camus n'en était pas surpris outre mesure. Milo pouvait avoir tendance à aimer jouer des tours aux autres comme un gamin, et vers qui de mieux se tourner que le disciple de Mû ? Camus ne savait pas s'il devait se sentir amusé ou résigné à ce constat.
Milo ré-entama la conversation en embrayant sur d'autres rumeurs du sanctuaire, et il incita les deux chevaliers à raconter leur nouvelle expérience dans le domaine sacré, qui se modernisait beaucoup ces temps-ci. Les deux bronzes avaient aussi de nouvelles fonctions et ils faisaient un peu d'encadrement de groupe des jeunes au sanctuaire. Autant dire que l'ambiance y était bien meilleure que lorsque Milo et Camus avaient subi, eux, leur entraînement, étant enfants. Camus ne les écouta réellement que d'une oreille, focalisé sur cette histoire de lettres retrouvées. Il se rappelait avec effroi que les lettres de Milo, qu'il avait conservées, n'étaient pas si bien cachées que ça, enfin, pour quelqu'un qui saurait chercher un peu.
Au moment où Shun parlait du fait qu'Ikki était un peu récalcitrant à se montrer indulgent envers les apprentis, Milo eut un sursaut.
« Merde ! Mes pâtes ! Je dois vérifier où ça en est, moi !
- Ton langage, Milo », intervint Camus.
Hyôga retint un sourire. Il n'était plus un gamin, mais Camus avait toujours ce genre d'automatismes en sa présence : il reprenait les gens à la moindre vulgarité.
Milo ne fit pas attention à la remontrance, car il avait déjà sauté des genoux de Camus pour courir éviter un désastre quelconque en cuisine. Un éclair de cheveux bleu-violet traversa la pièce pour se ruer sur l'éventuel lieu du drame.
Comme on n'entendit pas de cri de désespoir provenant de ladite cuisine, Camus conclut que rien de catastrophique n'y était arrivé. L'avantage avec Milo, c'était qu'il était exubérant. Il n'était pas difficile d'être fixé tout de suite sur le moindre problème.
Camus se rembrunit à cette pensée. Pas toujours, se dit-il. La preuve. Il ne s'était pas rendu compte du mal-être évident de son amant durant de nombreuses semaines. Et il se détestait pour cela. A force de voir Milo mettre son extraversion en spectacle, il s'était lui aussi perdu dans la fiction qu'il lui proposait. Et cela lui mettait un grand coup dans son amour-propre. Il n'aimait pas l'idée que Milo ait pu l'avoir à ce sujet-là, alors qu'il se targuait d'être observateur et objectif.
Hyôga, qui avait appris à connaître Camus avec les années, décela la lueur mélancolique au fond des yeux de son maître.
« Ça va, Camus ? demanda-t-il. Vous voulez un autre verre de jus de fruits ? »
Camus en sursauta presque. Depuis quand est-ce que son disciple arrivait à le déchiffrer aussi facilement ?
« Ça va, Hyôga, merci, fit-t-il sans montrer son trouble. Je pense que je vais débarrasser le plateau d'apéritif et aider Milo à apporter le repas sur la table. Finissez tranquillement vos verres. »
Camus se leva du fauteuil, rassembla rapidement les affaires sur la table basse, les posa sur le plateau, et partit sans demander son reste.
Effectivement, se dit Hyôga. Quoi qu'il se passe avec Milo, cela affectait suffisamment son maître pour que lui puisse le déceler. D'ordinaire, le Cygne avait quand même beaucoup de mal à cerner l'humeur du Verseau, qui semblait toujours coincé entre la neutralité totale et une vague ironie intellectuelle. Mais ça, c'était avec lui. Qui sait comment il était avec Milo. Imaginer son maître déclamer des paroles tendres et avoir une relation intime avec quiconque était un exercice mental très difficile pour Hyôga. Mais il se rendait à l'évidence de l'affection que son maître portait à Milo. Le Scorpion avait bien de la chance d'avoir réussi à décoincer un peu le maître des glaces, pensa Hyôga avec un sourire.
« Qu'est-ce qui te fait sourire ? demanda Shun qui avait vu l'expression amusée de son ami.
- Oh, rien, répondit l'intéressé. C'est juste… Que ça me dépayse un peu de voir mon maître jouer l'amant affectueux avec Milo. Tu l'aurais vu pendant mon entraînement… Là, on aurait facilement pu le qualifier de sociable, enfin, à son échelle à lui, évidemment.
- C'est vrai qu'ils sont mignons, tous les deux, émit Shun sur un ton rêveur. Et puis, ils ont l'air de bien s'équilibrer. On dirait que Camus calme Milo et que Milo déride un peu Camus.
- C'est sûr que Milo a bien besoin de quelqu'un pour le recadrer un peu, agréa Hyôga, qui même s'il appréciait le Scorpion, était toujours rancunier du combat qu'il avait mené contre lui.
- Hyôga, rit Shun. Moi, je le trouve très fréquentable, tu sais. Bon, c'est vrai, il vient nous accueillir un couteau à la main, mais… Il faut avouer qu'il a la conversation facile !
- Je ne sais pas trop, fit Hyôga. Milo donne l'air d'avoir la conversation facile, c'est vrai, mais gare à celui qui vexera le chevalier d'Or du Scorpion. Il y a probablement des sujets à ne pas aborder avec lui, même s'il peut t'amener à croire que tu as le droit d'en parler au départ.
- Donc, tu n'oserais pas lui demander ce qui lui arrive, comme tu l'as demandé à Camus tout à l'heure ?
- En temps normal, non, admit Hyôga. Seul à seul avec lui, je crois que je ne m'y risquerais pas. Mais il y a maitre Camus qui est impliqué, et puis, il ne laisserait pas Milo m'assassiner de sang-froid sur la table à manger si je devais poser la question.
- En somme, tu considères que Milo du Scorpion est un type dangereux, résuma Andromède.
- Il faudrait être fou pour penser le contraire, Shun, déclara le Cygne d'une voix ferme. Mais cela ne s'applique pas qu'à lui en particulier. Tous les chevaliers d'or sont des personnes dangereuses, et mon maître le premier. »
Le chevalier des glaces avait au moins l'honnêteté de l'admettre.
« Oui, enfin, c'est des chevaliers d'or qu'on a tout de même réussi à battre, donc… quelque part, on est pratiquement aussi dangereux qu'eux.
- Oui, mais quand même, t'es moins soupe au lait, Shun », sourit le Cygne.
Andromède rit de bon cœur devant cette observation très juste.
De son côté, Camus avait regagné la cuisine avec le plateau en main. Milo était en train de vider la grande casserole de pâtes dans une passoire quand Camus posa ce qu'il avait dans les bras sur le plan de travail.
« Les pâtes vont bien, je présume ? »
Milo tourna la tête vers lui, un sourire moqueur aux lèvres.
« Alors comme ça, on ne supporte pas d'être loin de moi plus de trente secondes ? Je dois avouer que je suis flatté ! »
Et honnêtement, Milo l'était.
Il vit d'ailleurs le visage de Camus rougir presque de la même teinte que la fameuse sauce tomate qu'il avait préparée.
« Ce n'est pas ce que tu crois, fit Camus, embarrassé. Je ramenais simplement le plateau d'apéritif à la cuisine.
- Bien sûr, rebondit un Milo taquin. Je suis sûr que Hyôga et Shun ont dû être ravis que tu leur enlève le paquet de chips des mains.
- C'est mauvais pour leur santé, répliqua froidement le onzième gardien.
- Toujours la réponse à tout, hein, mon Camus ? »
Milo secoua la tête, amusé, avant de se remettre à son ouvrage.
« Est-ce que je peux t'aider à quoi que ce soit ? » changea de sujet le maître des glaces.
« Oui, fit le Scorpion. Tu peux me sortir quatre assiettes ? Il faudra les amener sur la table à manger. »
Camus donna son accord en hochant brièvement de la tête et il fouilla dans les placards pour trouver les assiettes en question. Au milieu de sa recherche, il posa une question, derrière laquelle on pouvait déceler une timidité peu coutumière :
« Milo… je me demandais… est-ce que tu… enfin… »
Le Verseau s'interrompit. Il avait peur que Milo se moque de lui.
« Oui ? Tu te demandais ? » l'invita gentiment son amant. Milo le contemplait de ses beaux yeux azur, l'air interrogateur.
« Je me demandais si… Les lettres qu'on s'est écrites… Pendant tout ce temps, où j'étais en Sibérie, et sur des missions ou autre… Je… Est-ce que… Est-ce que tu les as toujours ?
- Hein ? s'étonna le Scorpion, qui était surpris que son amant pose une telle question au milieu de nulle part. Je… Oui, bien sûr que je les ai toutes gardées, Camus. Jamais je n'aurais jeté ça ! »
Evidemment, se dit Camus, qui déglutit. Il était cependant touché par le romantisme de Milo. Soudain, le Scorpion sembla comprendre d'où venait la question.
« Ah ! Tu as peur que ça tombe entre de mauvaises mains, c'est ça, Camus ? fit Milo avec un sourire.
- Oui, admit le Verseau. Je ne voudrais pas que quiconque les lise. Ce qu'on s'est échangé… Ça n'appartient qu'à nous. Et cela ne concerne personne d'autre. Personne d'autre que toi n'a le droit de… je veux dire… tu es le seul qui… »
C'était un classique : Camus s'empêtrait dans ses mots quand il s'agissait de faire une déclaration romantique. Il n'avait pas l'habitude, ou du moins il n'arrivait pas à la prendre, même avec les années. Il était reconnaissant à Milo d'être si patient et compréhensif envers lui sur ce point-là. Mais il essayait tout de même, il se faisait violence. Il souhaitait que Milo sache qu'il tenait à lui, même s'il avait du mal à l'exprimer.
« Ce que j'essaye de te dire, c'est… que je suis à toi, et à personne d'autre. »
Camus avait fini sa phrase dans un murmure, que les oreilles exercées de Milo entendirent parfaitement. Milo était radieux. Camus se surpassait en démonstration d'affection envers lui, ces temps-ci. Cela le comblait de joie. Il franchit les quelques mètres qui le séparaient de son amant pour l'étreindre très fort.
« Je t'aime, Camus », lui dit-il simplement. Il y eut un silence durant lequel ils savourèrent la proximité de l'un l'autre, puis Milo reprit la parole.
« Je ferai attention à nos lettres. Elles sont dans un endroit sûr, mais je peux trouver encore mieux, si tu préfères. Tu as raison : notre relation ne regarde personne. »
Camus était soulagé que Milo ait compris sa requête et qu'il ne se soit pas moqué de lui. Il se l'avouait moins, mais il était aussi très heureux d'être dans ses bras. Il ne se lassait jamais du Scorpion, même avec le temps.
Milo embrassa Camus à la base du cou et se défit doucement des bras de son amant.
« C'est bien dommage qu'il y ait les deux gamins dans le salon juste à côté, parce que j'aurais bien tenté le fantasme de la cuisine. Tu es à peu près aussi appétissant que ce que j'ai cuisiné! »
Camus retint un faible sourire. Il se sentait un peu fragile, parfois, sous le regard intense du Scorpion quémandeur. Milo était si beau, se dit tout simplement Camus. Au fond de son esprit, une voix lui disait qu'il aurait bien tenté lui aussi « le fantasme de la cuisine », mais ce n'était guère le moment.
« Seulement à peu près aussi appétissant ? le taquina Camus, qui recommençait à rougir.
- Non, dit Milo. Excuse-moi. Rien ne peut rivaliser avec toi. Et certainement pas de vulgaires pâtes, aussi fraîches soient-elles.
- Tu me rassures », fit Camus, un sourire en coin.
Milo laissa échapper un léger rire avant de revenir à sa cuisine. Il versa les pâtes dans un plat qu'il souleva ensuite entre ses mains.
« Tu peux attraper les assiettes ? Je prends le plat. On va tout mettre sur la table à manger. »
Camus fit ce que Milo lui avait demandé et ils se dirigèrent vers la table en question, qui se situait dans l'espace juxtaposé à la cuisine. Camus posa méthodiquement les assiettes sur la table, et Milo mit la casserole fumante de pâtes sur un dessous de plat.
Ils revinrent une fois de plus dans la cuisine pour aller chercher le reste. Avant de fouiller les placards pour trouver les verres et les couverts, Camus fit un crochet vers le salon pour y appeler les deux convives restants.
« Hyôga, Shun ? On va pouvoir manger, si vous voulez bien venir. »
Les deux chevaliers de bronze ne se firent pas prier.
« Vous avez besoin d'aide, maître ? lui demanda son disciple attentionné, en arrivant dans la cuisine.
- Euh, oui, pourquoi pas, marmonna Camus. Tiens, prends les couverts dans le tiroir, Hyôga. »
Camus lui indiqua de la main un rangement dans les meubles du bas. Hyôga s'empressa, sous les yeux amusés de Milo qui repassait par là pour saisir la casserole de sauce tomate.
« Shun, appela Milo. Est-ce que tu pourrais prendre la carafe d'eau qui est sur le plan de travail ? Comme ça on ramènera tout sur la table en même temps.
- Oui, bien sûr, Milo. »
Chacun investi d'un objet à ramener sur la table, (Milo avait la sauce tomate, Hyôga les couverts, Shun la carafe d'eau et Camus les verres), le groupe s'achemina vers la salle à manger. Ils posèrent leurs denrées comme il fallait sur la table, et, puisque tout était prêt, tout le monde prit place sur les chaises. Milo s'assit à côté de Camus, et Hyôga s'installa en face de son maître, Shun à ses côtés.
Milo servit généreusement tout le monde en pâtes, et laissa chacun agrémenter librement leur plat de sauce tomate. Hyôga eut une brève hésitation à entamer son assiette ; il craignait que Milo n'ait eu la lubie d'y mettre un poison quelconque. Mais il chassa bien vite cette idée de son esprit : Milo ne servirait jamais un plat dangereux à son maître. Rassuré par cette pensée, Hyôga décida de manger sans crainte ce qu'il avait devant lui, mais pas avant que Camus n'ait souhaité à tout le monde un « bon appétit » gracieux, en français, histoire d'épater un peu la galerie. Il fut imité par Milo, qui n'eut aucun problème à prononcer ces deux mots ; Hyôga le fit avec un accent assez marqué, mais ayant entendu son maître dire cela plusieurs fois, il s'en sortit. Shun tenta une approximation phonétique plutôt comique que personne ne releva.
D'ailleurs, Hyôga était un peu surpris de l'accent presque impeccable de Milo en français. Il n'aurait pas pensé une seule seconde que le Scorpion puisse être doué en langue.
Et en goûtant le plat qu'il avait préparé, il eut une deuxième surprise. Il n'aurait pas pensé non plus que Milo soit doué en cuisine.
« C'est super bon, Milo, le complimenta Shun, qui appréciait particulièrement la sauce tomate.
- Je suis d'accord, appuya le Cygne. Vous êtes très doué, Milo !
- Merci, leur répondit le Scorpion, qui était à la fois soulagé et fier. Mais tu devrais me tutoyer, Hyôga. Tu me donnes l'impression d'avoir cinquante piges ! »
Un rire collectif accueillit cette exclamation.
« Et toi, Camus ? Tu trouves ça bon ? s'inquiéta Milo.
- Bien sûr, répliqua Camus avec neutralité. Merci de nous avoir préparé le repas, Milo. »
Milo sourit à son amant, ravi. Puis Camus reprit la parole :
« D'ailleurs, Hyôga, soit dit en passant, tu peux me tutoyer aussi. Je ne suis plus ton maître, désormais, et nous sommes des égaux. Ce vouvoiement n'est plus de mise. »
Hyôga faillit s'étrangler sur les pâtes pourtant excellentes de Milo.
« Quoi ? hésita Hyôga. Mais… vous êtes sûr ?
- J'ai l'air de plaisanter ? » ironisa le Verseau.
Précisons tout de même que Camus ne plaisantait qu'assez rarement.
« Non, répondit Hyôga, la voix mal assurée. Mais… Je ne suis pas sûr que je m'y ferai vite… Même si nous avons terminé l'entraînement, et que je suis chevalier… Vous serez… Enfin, tu seras toujours mon maître, Camus ».
Camus ne lui répondit pas, mais lui adressa un sourire doux et sincère. Hyôga n'en croyait pas ses yeux. Tutoyer son maître puis le voir lui sourire… Décidément, Milo avait dû provoquer un changement énorme chez le Verseau pour qu'il lui accorde une telle chose. Gloire lui en soit rendue, pensa le Cygne, ravi de voir son cher maître se défaire un peu de son masque froid avec les années.
Le dîner se poursuivit dans la bonne humeur. Milo était assez bavard, une vieille habitude, et entre ses contributions, il en profita pour taquiner un peu Hyôga, Shun et un chouïa son amant. Celui-ci restait assez à l'écart des conversations de manière générale. Causer en groupe le mettait mal à l'aise. Le chevalier des glaces ne savait jamais trop quoi dire, ni pourquoi. Alors, il ne parlait réellement que si on lui demandait son avis, ou pour tancer un peu son disciple et corriger Milo si l'envie lui prenait, mais c'était à peu près tout. Shun, lui, n'avait jamais beaucoup fréquenté les deux chevaliers d'or. Puisqu'il était sociable, cela lui faisait plaisir d'apprendre à connaître mieux deux membres de plus de la garde dorée. Et puis, quelque part, cela pouvait lui permettre d'enfin se faire un peu une idée de qui était réellement ce fameux Camus, que Hyôga admirait à peu près autant que sa chère maman. Le Verseau était taciturne, mais pas pour autant inerte ou inintéressant, se dit Shun. Et il trouvait de plus en plus que la complicité sous-jacente qu'il entretenait avec Milo faisait plaisir à voir.
Milo qui d'ailleurs avait l'air on ne peut plus normal et débordant d'énergie. C'est à se demander ce qu'il se passait vraiment, pensa Andromède.
Au moment où un blanc s'installa dans la conversation, Hyôga en profita pour faire une requête timide.
« Au fait, maître… J'avais une question à vous… pardon, à te poser. »
Camus leva un sourcil, seule indication qu'il avait entendu, et qu'il était prêt à écouter ladite question.
« Je me disais, puisque vous, euh, tu vas avoir du temps libre cette semaine… Je me demandais si c'était possible de s'entraîner ensemble demain ? Comme au bon vieux temps. Ça me ferait plaisir de pouvoir ré-échanger avec v… avec toi sur mes techniques de glace. »
Si Camus était surpris de la requête, son visage resta impassible.
Il semblait cependant hésiter, et ce fut Milo qui prit la parole.
« Il viendra. »
Là, Camus eut une réaction mécontente.
« Milo ! Depuis quand te permets-tu de décider à ma place ? »
Pas décontenancé pour un sou, Milo sourit et confirma.
« Oui, il viendra. »
Camus lui jeta un regard noir.
« Milo, je n'ai pas pris une semaine de repos pour ne pas respecter mes engagements et te laisser tomber !
- Mais enfin, Camus ! s'exaspéra le Scorpion. Je sais que tu en meurs d'envie. Ça te fera du bien de t'entraîner un peu avec ton disciple, et tu le sais. Alors arrête de faire semblant et dis-lui que tu vas venir. En plus, je vais pas m'envoler ! Je trouverai bien à m'occuper, va.
- Mais Milo… et si… »
L'hypothèse de Camus mourut dans sa gorge.
Il plongea son regard dans celui de Hyôga et confirma ce qu'avait dit Milo.
« Bon. Demain après-midi, vers quatorze heures, si tu veux. Je serai là.
- Oh, merci, Camus ! V… Tu ne peux pas savoir comme je suis content ! Je ferai de mon mieux pendant l'entraînement, promis !
- J'espère bien », cingla Camus, néanmoins amusé par l'enthousiasme de son ex-élève.
Shun sourit pour lui-même devant cette scène de ménage. On sentait bien que Camus et Hyôga avaient eu ce genre d'échanges durant des années. Hyôga devait une fière chandelle à Milo, sur ce coup-là. Shun n'était pas sûr que le Cygne aurait eu ce qu'il voulait sans l'intervention du huitième gardien.
« Milo, continua Hyôga, qui décida de s'engager sur un terrain miné. Est-ce que je peux te poser une question aussi ?
- Hein ? s'étonna l'intéressé. Euh, oui, vas-y. Bien que je me doute que tu n'aies pas envie de t'entrainer avec moi à affronter l'Aiguille Ecarlate.
- Non, pouffa Hyôga, ce n'était pas ma question. »
Il y eut un silence.
« En fait, je me demandais ce qu'il se passait pour que tu sois mis à l'arrêt avec maître Camus. Je m'inquiétais un peu, parce que ce genre de choses arrive très rarement. Même si maintenant c'est Shion le Grand Pope… Voilà, on n'arrête pas deux chevaliers d'or à la légère. Alors… Je me demandais ce qu'il vous arrivait, à tous les deux ».
Milo garda le silence. Et Shun grimaça. Le Verseau l'avait prédit, et Hyôga le confirmait : Milo n'avait absolument pas envie de parler de ça.
« Ah. Euh… commença Milo. Camus ne vous en a pas dit la raison ?
- Si, un peu, répondit Hyôga. Il a dit que c'était pour toi qu'il était arrêté une semaine.
- Oui ? Mais encore ? demanda Milo en fronçant les sourcils.
- J'ai remarqué le bandage sur ton bras… avoua Hyôga, qui mordit à l'hameçon. Et Camus nous a dit que tu ne t'étais pas fait ça à l'entraînement…
- Ah bon, il a dit ça, Camus ? » fit un Milo dont les pupilles virèrent soudain du bleu à l'orangé pour toiser son amant.
Oups, pensèrent à la fois le maître et le disciple. Milo qui cligne orange, c'est pas bon, ça. Camus tenta de se dédouaner.
« Qu'est-ce que tu voulais que je dise, au juste ? Evidemment qu'il allait remarquer le bandage sur ton bras.
- Et tu t'es dit, super, on va étaler la vie privée de Milo, il s'en fout, de toute façon ! ragea le grec.
- Mais tu n'avais qu'à mettre des manches longues, aussi, si tu ne voulais pas de questions, s'énerva à son tour Camus. Comme si c'était de ma faute, ce qu'il t'arrive !
- Eh oui, évidemment, c'est entièrement de la mienne ! Tout est toujours de ma faute, alors ! La prochaine fois demande au Grand Pope de raconter l'intégralité de mes symptômes à tout le sanctuaire, tant qu'on y est ! Je suis sûr qu'Aphrodite et Deathmask seront ravis d'avoir les détails ! s'exclama Milo furieux.
- Milo, tu vas trop loin, essaya de temporiser Camus.
- Bien sûr, renchérit Milo dont la colère enflait de manière impressionnante. Tu n'aurais pas pu dire simplement que je m'étais blessé à l'entrainement en tombant sur un caillou tranchant ?! Maintenant, il faut que je me justifie à ton crétin de disciple du canard dansant ! Alors excuse-moi de m'énerver !
- Ah, ça suffit, Milo du Scorpion ! explosa Camus. Je ne te permets pas d'insulter mon disciple ! Il n'y est pour rien ! Ce n'est quand même pas moi qui m'inflige ma propre attaque en pleine nuit et qui oublie, comme par hasard, de me soigner ! »
Camus se rendit compte trop tard de ce qu'il avait laissé échapper. Milo se leva d'un bond et envoya sa chaise s'éclater contre le mur à quelques mètres d'eux, au comble de la colère. Le Scorpion avait enflammé son cosmos et son ongle rouge avait poussé sur sa main droite. Milo menaçait ostensiblement Camus de son attaque mortelle. Hyôga et Shun eurent à peine le temps de se lever de leur chaise pour tenter quoi que ce soit pour le retenir, que Milo, fou de rage à peine contenue, décida, au lieu de lancer son Aiguille Ecarlate sur le onzième gardien, en d'en envoyer trois se ficher dans le mur d'en face. Un énorme bruit d'explosion se fit entendre et trois trous nets se détachèrent dans la paroi fumante. Puis Milo fit volte-face, et il sortit de la pièce d'un pas vif pour aller s'enfermer dans la chambre. La porte claqua violemment.
Il y eut un blanc. Camus n'avait pas bougé. Il était toujours assis droit sur sa chaise. Ses yeux fixaient la direction dans laquelle venait de disparaître Milo. Il avait toujours un air indéchiffrable sur le visage, mais Hyôga imaginait sans peine qu'il devait être un peu remué par la réaction épidermique et inattendue de Milo.
« Maître ? » tenta-t-il.
Camus ne répondit pas. Il ne lui accorda pas un seul regard, en fait. Il semblait emmuré dans ses réflexions.
Il y eut un silence. Au moment où Hyôga se dit que son maître n'avait pas dû l'entendre, Camus tourna la tête vers ses deux convives embarrassés.
« Ne vous en faites pas, déclara le Verseau, qui même s'il parlait sur un ton assuré, ne l'était pas tant que ça lui-même. Milo a tendance à être un peu impressionnant quand il s'emporte. »
Un autre silence suivit cette affirmation. Camus se leva de sa chaise et la rangea sous la table. Un geste futile, puisque sa jumelle était pratiquement en miettes contre le mur à quelques mètres de là, mais peut-être que le Verseau cherchait inconsciemment à remettre de l'ordre au milieu du chaos.
Il regarda ensuite Hyôga dans les yeux.
« Ne t'en veux pas d'avoir posé la question, Hyôga. Comme je te l'ai enseigné, il n'y en a pas de question bête. C'est la responsabilité de Milo s'il ne voulait pas y répondre.
- Oui mais maître… Je suis désolé, j'ai gâché la soirée.
- Ce qui est arrivé est arrivé, Hyôga. Peut-être que ça devait éclater, de toute façon. »
Un autre silence.
« Camus… s'immisça la voix timide de Shun. Ce que tu as dit de Milo… Est-ce que c'est vrai ? »
Camus dévisagea Shun, l'air toujours impassible.
« Oui, murmura-t-il. Tout est vrai. »
Comment auriez-vous voulu que le Verseau invente une telle chose, de toute manière ?
« Mais comment est-ce que Milo aurait pu s'infliger sa propre attaque ? se demanda Hyôga.
- Je ne sais pas vraiment, soupira Camus. J'ignore ce qu'il se passe dans sa tête, en ce moment. Milo n'aime pas être vu en position de faiblesse, et il est difficile de discuter avec lui quand il croit qu'on le regarde comme tel.
- Mais maître… C'est un peu dangereux, ce qu'il s'est fait, non ?
- Ça l'est, assurément », confirma Camus.
Le Verseau réprima un nouveau soupir de défaite.
« Ça va aller, maître ?
- Je suis un grand garçon, Hyôga. Je vais me débrouiller avec Milo.
- C'est normal d'être inquiet, maître. Je le serais à votre… à ta place.
- Je le sais. Je m'inquiète pour Milo, c'est vrai, admit le Verseau, qui admettait d'ailleurs vraiment rarement ce genre de choses. Mais ça ira mieux, avec ce temps de repos.
- Vous viendrez… Tu viendras quand même à l'entrainement, demain ?
- Oui, Hyôga. Je ne reviens pas sur mes engagements, déclara le Verseau.
- Tu vas t'en sortir avec Milo ? voulut s'assurer Shun.
- Oui, les rassura le Verseau. Je vais aller tenter de lui parler. Quant à vous deux… Je suis désolé mais je crois que la soirée s'arrête là. Cependant… Vous pourrez revenir dîner, quand il ira mieux. Quand il sera calmé, je pense que Milo sera content de vous recevoir. Il a juste besoin d'être en meilleure forme. Je peux vous assurer que d'ordinaire, il est meilleur hôte.
- Oh, ne t'inquiète pas Camus, lui dit Shun. Après tout, c'est nous qui sommes venus vous déranger à l'improviste. Milo a été très gentil de nous faire le repas.
- Et il était très bon, en plus, ajouta Hyôga. Remercie-le pour nous, s'il veut bien l'accepter.
- Ce sera transmis. Sur ce… bonne soirée, Shun, Hyôga. »
Camus congédia les deux jeunes gens sur un ton qui laissait définitivement entendre que la conversation était close. Hyôga et Shun offrirent un salut de la tête respectueux à leur aîné et ils quittèrent les lieux discrètement.
Une fois seul dans la salle à manger, Camus poussa un profond soupir, dépité. Il apprendrait à mieux tenir sa langue concernant Milo. Mais il était fâché de la scène que son amant avait provoqué. Il s'était donné en spectacle, alors que le Verseau n'avait pas fait grand-chose d'impardonnable. Il n'aimait pas ce constat : Milo était certes colérique, mais d'habitude pour de bonnes raisons. Il ne savait pas trop ce qu'il devait faire : il pensait qu'essayer de parler avec Milo immédiatement, à chaud, ne donnerait rien de bon, même s'il s'inquiétait de son état. En plus, Camus était lui-même à cran ; il avait à la fois envie de s'excuser et d'engueuler le Scorpion pour sa réaction injuste et exacerbée. Il en conclut qu'il valait peut-être mieux laisser Milo se calmer un moment, et cela lui laisserait le temps de réfléchir un peu lui aussi à ce qu'il devait faire pour aplanir les choses. Et reprendre un peu de contenance personnelle.
