Note de l'auteur: Bonjour tout le monde! Voici donc mon chapitre 10, déjà, de cette histoire. Vous allez avoir droit à une petite pause de nos deux tourtereaux, même s'ils restent évidemment au centre de l'histoire.

Je tiens à vous avertir d'une chose, même si je vous spoile un peu le texte avant même que vous ne le lisiez (j'en suis désolée). Dans ce chapitre, le thème du suicide est abordé, et pas qu'évoqué légèrement. Etant donné que cela peut être un sujet vraiment sensible et difficile, je préfère prévenir avant pour éviter de vous heurter.

Si cela ne vous décourage pas pour autant de lire cette suite, je vous en souhaite bonne lecture.

Merci de me lire et de me commenter depuis le début!


Chapitre 10 - Le secret du Taureau

Comme une traînée de poudre, la rumeur se répandit dans tout le Sanctuaire aux aurores. Aphrodite, inquiet de la santé du huitième gardien, qui semblait s'automutiler, avait décidé d'en parler à Kanon, qui était de passage dans son temple, et ami de Milo. En l'occurrence, il ne lui rendait pas tellement service en se livrant à un tel commérage, mais que voulez-vous. Deathmask, qui s'était joint à la discussion, sous-entendit que Camus menait Milo à la baguette et que potentiellement, il encourageait ce genre de pratiques dangereuses. Le Gémeau numéro deux ne le crut pas vraiment. Tous savaient que Milo n'avait pas besoin de suggestions pour avoir des idées tordues. Kanon, en rentrant à son temple, en parla à son frère, Saga, qui avait été témoin de la scène du jour précédent. Il lui en raconta les détails en retour. Ainsi, de bouche à oreille, tous les chevaliers se firent passer le mot : Milo essayait son attaque mortelle sur lui-même, et Camus était capable, étonnamment, d'attraper froid.

Beaucoup des douze ors furent assez surpris d'entendre la nouvelle concernant Milo. Ils connaissaient le Scorpion comme un être jovial. Même s'ils ne l'avaient pas vu beaucoup ces temps-ci, depuis que le Grand Pope l'avait mis à l'arrêt, ils s'imaginaient un coup de mou quelconque, pas de genre de tendances. Toujours est-il que vers les dix heures et demie du matin, tous les chevaliers d'or connaissaient, grâce au Poissons, la rumeur sur Milo.

Mais il y a avait un chevalier d'or qui avait été plus ébranlé que les autres en entendant cette nouvelle. Et une personne qui extérieurement, ne semblait en aucun cas avoir plus de raisons que les autres de se sentir concerné par ce qui arrivait à Milo. Mais toujours est-il qu'après avoir pris connaissance de ces racontars, le chevalier fut pris d'une inquiétude vive et il décida, immédiatement, d'aller demander audience au Grand Pope.

Et cette personne qui remontait les temples en direction du tout dernier, c'était Aldébaran du Taureau. Il avait appris la triste nouvelle ce matin-là en croisant Kanon, et depuis, il se sentait très angoissé pour son confrère. Pourquoi donc ? Il allait le révéler au Grand Pope, quand il atteindrait le temple d'Athéna.

Shion, au treizième temple, lorgnait sur des papiers divers lorsqu'une main lourde frappa à la porte de la salle de son bureau. Ça y est, se dit-il. Les ennuis commencent. Mais après tout, il était déjà dans les onze heures et personne n'était venu l'embêter encore, un record, pratiquement. Il n'allait pas jeter la pierre à son visiteur.

« Entrez », appela-t-il d'une voix forte, sans lever les yeux de sa paperasse.

Aldébaran fit son apparition dans la pièce et s'agenouilla devant l'ancien chevalier d'or du Bélier, qui leva la tête de ses documents.

« Aldébaran, l'accueillit-il. Que me vaut le plaisir ? »

On sentait déjà la lassitude dans la voix d'un homme, qui ayant retrouvé un corps de jeune, se savait coincé dans son rôle de Grand Pope pour au moins un centenaire de plus, si ce n'était le suivant également. Le Taureau se releva.

« Grand Pope, j'ai une requête à vous adresser.

- Je t'écoute ? l'invita patiemment Shion.

- Je me demandais si c'était possible de demander à Athéna de collecter des fonds pour engager un psychologue, au Sanctuaire. »

Shion fronça ses points de vie.

« Un psychologue ? Mais pourquoi diable ?

- Beaucoup de chevaliers en auraient besoin, Grand Pope. Vous savez, il y en a qui sont passés par des moments difficiles, et… Ça peut avoir un impact sur leur santé, quand même.

- Tu viens demander ça pour toi ?

- Non, fit Aldébaran. Je le fais pour quelqu'un d'autre. »

Shion soupira.

« Tu sais que ce que tu me demandes est très délicat, et un psychologue ici n'en aurait jamais fini…

- Justement, renchérit le Taureau.

- Je doute qu'Athéna soit bien sensible à cette demande, le toisa Shion de ses yeux violacés.

- Même si la vie de ses chevaliers est potentiellement en jeu ? »

Shion fronça une nouvelle fois ses points de vie.

« Je ne saisis pas ce que tu me dis, Aldébaran. D'abord, tu viens me voir pour me demander de mettre en place un cabinet de psychologie au Sanctuaire. Et maintenant, tu t'inquiètes de la vie tes frères d'armes. Tu as conscience que ces deux choses ne sont pas au même niveau ?

- Si, elles le sont. Regardez : peut-être qu'un psychologue aurait pu empêcher Saga des Gémeaux de prendre le contrôle du Sanctuaire ! »

Ce n'était pas vraiment la chose à dire devant Shion, victime d'un assassinat sordide de la part de ce cher Gémeau.

« Aldébaran du Taureau, j'ai du travail, se renfrogna Shion. Si tu n'as rien d'autre à faire que venir me rappeler le jour de ma mort, tu peux disposer.

- Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! tenta de se rattraper le Taureau.

- Ça me semblait plutôt clair.

- Je ne viens pas vous parler de vous. Je veux juste aider quelqu'un que j'estime, et qui aurait bien besoin d'un psychologue. En tout cas, Mû m'a parlé de ça, et je pense que ça peut être utile.

- Mû te parle de psychologie ?

- Oui, c'est un sujet qu'il aime bien », l'informa Aldébaran.

Shion eut un sourire attendri à l'évocation de son disciple.

« Tu dis que tu veux aider quelqu'un. C'est parce que tu crois cette personne en danger ?

- Oui, appuya le Taureau fermement.

- Je peux te demander qui c'est ? »

Il y eut un silence.

« Milo du Scorpion. »

En entendant ce nom, Shion se prit la tête entre les mains et soupira bruyamment.

« Aldébaran… Tu es vraiment en train de me dire que tu viens me voir parce que tu as entendu une rumeur douteuse venant d'Aphrodite des Poissons ?

- Grand Pope, si vous connaissez la rumeur, vous voyez bien que Milo a besoin d'aide !

- Mais enfin ! s'emporta Shion, à bout de patience. Tu ne peux pas venir ici parce que tu t'inquiètes d'un racontar lancé par Aphrodite ! C'est le roi des commères ! Il ferait tout pour déclencher une tempête dans un verre d'eau !

- Mais Grand Pope, je pense que cette rumeur est vraie !

- Eh bien, je suis désolé de l'apprendre ! s'exclama Shion. Je te croyais plus raisonnable et pondéré, Aldébaran du Taureau.

- Mais vous savez, pourtant, que quelque chose cloche ! Vous avez arrêté Camus et Milo une semaine ! »

Shion se pinça l'arête du nez.

« Je l'ai juste fait pour que Camus me laisse tranquille. Tu ne peux pas savoir comme le Verseau est insupportable dès qu'il vient pleurer chez moi. Il me sort sa rhétorique, là, et il m'exaspère. Alors, je ne dis pas qu'il ne se passe rien avec Milo. Mais si j'ai accordé ce délai, c'est bien pour que le onzième gardien règle le problème. Ça ne sert à rien de venir pleurer sur le compte du chevalier d'or du Scorpion, alors que j'ai déjà fait le nécessaire.

- Mais Camus est tombé malade, vous n'êtes pas au courant ?

- Si, admit le Bélier. Mais et puis d'abord, pourquoi est-ce que tu viens me parler de Milo ? Vous n'êtes même pas proches, à ce que je sache !

- Non, effectivement, agréa le Taureau.

- Alors quoi ?

- C'est juste que j'ai mes raisons de m'inquiéter pour lui », éluda le brésilien.

Shion prit une grande inspiration et décida de prendre le problème plus posément.

« Bon, Aldébaran. Si tu veux que j'accède à ta requête et que j'en touche éventuellement un mot à la déesse, il va falloir que tu m'expliques tes motivations. Je ne peux pas engager un psychologue sur du vent. Quel est le problème, véritablement ?

- Ce serait un peu long à raconter, répondit timidement Aldébaran.

- Eh bien, assieds-toi, et explique-toi. Maintenant que tu m'as dérangé, autant y aller jusqu'au bout. »

Aldébaran prit place sur une des chaises devant le bureau du Grand Pope, dans un craquement peu rassurant de cette dernière. Shion croisa ses bras sur sa poitrine, attendant que le Taureau prenne la parole.

« Il y a quelque chose qu'il faut que je vous raconte sur Milo, commença Aldébaran. C'était cinq ans après la bataille du Sanctuaire, peut-être un mois avant que vous ne reveniez à la vie par les soins d'Hadès… »


La nuit était tombée sur le Sanctuaire depuis de nombreuses heures, déjà. La plupart des chevaliers d'or, à cette heure très tardive, étaient retranchés dans leurs temples. A part Shaka, qui méditait souvent la nuit, personne n'était encore debout. Personne… sauf Aldébaran. Le Taureau était réveillé, et il avait entrepris de faire une ronde sur les hauteurs du domaine pendant la nuit. Après tout, les temples qui suivaient ceux du Scorpion n'étaient plus gardés, et c'était bien d'aller y faire un tour de temps en temps pour vérifier que tout y était en ordre.

C'était une heure qui pouvait sembler incongrue pour un tel tour de garde, mais Aldébaran n'était pas tranquille, en ce moment. Il avait un mauvais pressentiment, depuis quelques temps. Il sentait qu'une présence maléfique était sur le point de s'éveiller et de s'abattre sur le domaine, et le nombre réduit de gardes dorés n'était pas pour le rassurer. Alors cette nuit-là, il avait entrepris de faire un tour en montant d'abord chez Athéna, pour s'assurer qu'elle allait bien, et il avait redescendu ensuite tranquillement les temples en traquant la moindre anomalie dans chacun d'eux. Il avait fait les temples tous plus vides et sinistres les uns que les autres des Poissons, du Verseau, du Capricorne et du Sagittaire, et il se sentit un peu rasséréné en arrivant en vue du temple du Scorpion, le premier lieu enfin habité depuis le début de sa descente.

Il ne comptait néanmoins pas s'y attarder. Il devait être dans les trois heures et demie du matin, et il ne voulait absolument pas déranger Milo, surtout qu'il n'était réellement que de passage. En fait, il avait hâte de rentrer à son temple, parce qu'après cette longue ballade, il commençait à se sentir un peu fatigué. Il serait bien mieux dans son propre temple. Sa maison était dans une zone du domaine qu'il apprécierait d'autant plus après cette succession d'édifices vides qu'il avait inspectés. Il était assez heureux d'avoir la présence de Mû à proximité, il devait bien se l'avouer.

Aldébaran pénétra dans le hall du temple du Scorpion, qui était plongé dans la pénombre. Seul le bruit de ses pas venait troubler le silence de la nuit. Il portait son armure d'or, et ses bottes en métal résonnaient entre les colonnes du bâtiment, à mesure qu'il le traversa. Il allait en atteindre la sortie quand il entendit un bruit de chute sourd, provenant de la partie habitable du temple. Aldébaran tourna la tête en direction du son qu'il venait d'entendre. Qu'est-ce que c'était que ça ?

Le Taureau se tâta un instant à reprendre sa route en faisant fi de ce bruit étrange. Après tout, ce temple-là était gardé, et il n'avait aucune raison d'y rester outre mesure. Au moindre problème, Milo était là pour se défendre. Seulement… Seulement voilà, son instinct lui criait que ce bruit était quand même louche, et qu'il ne perdrait rien à vérifier ce qu'il se passait. En plus, le Scorpion avait dû l'entendre aussi et devait déjà se demander quelle en était la source du problème. Le Taureau frapperait à sa porte poliment, et il serait vite fixé. Ce n'était sûrement rien, raisonna-t-il. Mais s'il demandait à Milo, il aurait la conscience tranquille. Qu'est-ce que cela lui coûtait de faire une petite vérification, après tout ?

C'est en sortant de cette réflexion qu'il fit un crochet vers les profondeurs du temple, jusqu'à arriver devant la porte des appartements privés du Chevalier d'Or du Scorpion. Il prit une inspiration et toqua à la porte. Il avait tendance à avoir la main lourde, alors il se doutait que même si Milo dormait, il ne pourrait que s'éveiller en l'entendant.

Seulement, après quelques secondes d'attente, le Taureau dut se rendre à l'évidence : personne n'allait venir lui ouvrir. Il insista.

Le Taureau n'entendait plus rien, derrière le battant en bois lourd. Il en vint même à se demander si la fatigue lui avait joué un tour, et s'il n'avait pas rêvé ce bruit sourd qu'il avait entendu. Mais il s'inquiétait maintenant plus du fait que Milo ne lui ouvrait pas, alors qu'il faisait un sacré raffut à la porte en tapant dessus. Il savait qu'il se ferait probablement engueuler lorsque le Scorpion ouvrirait, mais il s'en fichait : la sécurité avant tout.

Néanmoins, le Taureau eut beau attendre, rien ne se passa. Tout de même inquiet pour son frère d'armes, qui avait là un comportement inattendu, il décida d'essayer la poignée de porte. Sans succès, évidemment. Depuis quand est-ce que Milo s'enfermait chez lui ? Il avait toujours eu le sentiment que le temple du Scorpion était un endroit ouvert.

« Milo ! C'est Aldébaran ! J'ai entendu un bruit bizarre qui venait de chez toi. Je veux juste savoir si tout va bien ! »

Là encore, le silence se prolongea.

« Milo ! s'exclama le brésilien. Si tu n'ouvres pas, je vais avoir recours à la force, je te préviens ! »

Peut-être cela ferait-il bouger un peu le propriétaire du temple, pensa le deuxième gardien.

Mais une minute de plus à attendre dans l'obscurité vint définitivement à bout de sa patience.

« Très bien, tu l'auras voulu, » gronda Aldébaran.

Le Taureau s'écarta un peu de la porte et il chargea dessus pour l'enfoncer d'un coup sec. Sous l'impact énorme de la corpulence massive du Taureau, la porte en bois céda très facilement.

Bon, c'est vrai, le deuxième gardien devrait s'excuser d'avoir défoncé sa porte d'entrée, mais Milo l'avait cherché. Il n'avait qu'à ouvrir aux gens, aussi ! Après tout, il était censé garder son temple, et ça s'appliquait de nuit comme de jour.

Le Taureau s'avança un peu dans la pièce à vivre du Scorpion, s'attendant à tout moment à ce que Milo débarque pour lui exprimer son mécontentement. Il s'enfonça un peu plus dans les appartements sans croiser personne, pourtant, jusqu'à arriver dans la cuisine.

C'est là qu'il trouva Milo. Et en le découvrant par terre, et très pâle, Aldébaran comprit tout de suite pourquoi il avait entendu ce choc sourd – c'était probablement le bruit qu'avait fait Milo en tombant au sol, emportant dans sa chute une bouteille vide, dont les restes étaient éparpillés autour de lui. Le Scorpion avait de profondes entailles au niveau des poignets, qui dégoulinaient de sang, et Aldébaran constata qu'un couteau rougeoyant trônait par terre, près de la main droite du Scorpion.

Aldébaran se figea devant ce sinistre spectacle. Un « Milo » un peu étouffé se fraya un chemin entre ses cordes vocales. Le Taureau s'approcha de lui prestement pour vérifier son pouls et sa respiration. Le cœur de Milo battait de manière erratique. Mais il respirait toujours.

Aldébaran ne prit pas le temps de réfléchir. Il se saisit de la cape qu'il avait dans le dos et en déchira plusieurs pans pour faire un bandage improvisé à appliquer sur les poignets ouverts du Scorpion. Il n'était pas très soigneux, mais le temps pressait. Il réalisa un garrot du mieux qu'il put pour stopper l'écoulement de sang. Il enflamma ensuite son cosmos pour essayer de ramener le Scorpion.

Au bout d'une dizaine de minutes, Aldébaran, très inquiet, constata que Milo avait fini par reprendre un peu des couleurs. C'est à ce moment-là qu'il décida de soulever le Scorpion pour le porter jusqu'à son lit. Lorsqu'il se redressa, avec Milo dans les bras, son regard se posa sur une note que le Scorpion avait laissée sur la table. Il déchiffra les mots irréguliers qu'avait écrits Milo, probablement peu de temps auparavant – « Pardonnez-moi ».

Mais qu'est-ce qu'il lui avait pris ? se demanda Aldébaran. Heureusement qu'il avait entendu le bruit de sa chute ! S'il n'avait pas eu l'idée de venir vérifier, la garde dorée aurait certainement diminué d'un chevalier important de manière inattendue. Aldébaran bénit son idée d'aller faire ce tour de garde. Il venait bel et bien de sauver la vie de Milo, dont le comportement l'étonnait au plus haut point. Depuis quand le chevalier d'or du Scorpion était-il aussi inconscient ? Une nouvelle guerre se préparait, et Milo était un des éléments les plus importants de l'armée d'Athéna. Il ne pouvait pas se permettre de partir de manière prématurée.

Nous ne sommes que des hommes, en vint à se dire le Taureau, qui posa Milo sur son lit. Même quelqu'un d'aussi terrifiant et doué que le Scorpion avait ses faiblesses. Mais cela n'excusait en rien son acte. Qu'un chevalier se mette minable en soirée, soit. Mais ça… Vraiment, c'était trop.

En plus, il avait croisé son confrère, ce jour-là, et il n'avait pas remarqué quoi que ce soit d'inhabituel dans son comportement. Le Scorpion avait affronté Aiolia en combat amical – Milo avait quelques bleus qui en attestaient – et il avait ensuite pris le temps de discuter un peu avec lui, brièvement, mais toujours avec bonne humeur. Et douze heures plus tard, Aldébaran le retrouvait dans cet état. Il n'osait comprendre ce qu'avait voulu accomplir Milo. Voulait-il mourir ? Ou était-ce un accident induit par l'alcool ? Parce que Milo était vraisemblablement un peu ivre, si l'on en croyait la bouteille vide éclatée au sol qui avait trôné à côté de lui.

Aldébaran ne savait pas s'il devait s'emporter ou se sentir très triste pour Milo. De toute manière, ce qu'il avait vu n'augurait rien de bon – pour lui, il y avait alcool, et alcool. Il avait lui-même quelques bouteilles chez lui, mais il préférait les ouvrir quand il avait de la compagnie, ou pour agrémenter un repas. Ce n'était pas la même chose de s'enfermer dans son temple et de boire une bouteille entière en pleine nuit, tout seul. Mais depuis combien de temps Milo faisait-il cela ? Etait-ce quelque chose de régulier, ou l'avait-il attrapé dans un moment de malchance ?

Tout de même, frissonna Aldébaran. Il y avait le couteau, la note qu'il avait écrite… Non, cela ressemblait beaucoup… A une tentative de suicide. Il n'y avait pas d'autre mot.

Aldébaran trouva une chaise pour s'asseoir près du lit où il avait étendu Milo. Il vérifia à nouveau l'état de son frère d'armes. Son cœur battait de manière régulière, à présent. Et sa respiration était profonde. Milo l'avait échappé belle. Et manifestement, Aldébaran était arrivé peu de temps après qu'il se soit entaillé les poignets, ce qui lui avait évité de se retrouver dans un état plus grave encore.

Le Taureau bannit toute idée de rentrer à son temple pour cette nuit-là. Il devait rester jusqu'à ce que Milo reprenne conscience. Il ne pouvait pas le laisser là, et en plus, il avait trop peur qu'il récidive. Le Taureau n'était pas si proche que ça du Scorpion, mais il voulait savoir ce qu'il se passait. C'était grave, tout de même, ce qu'il avait découvert. Tellement grave qu'il ne savait pas trop quelle était la marche à suivre. Qu'allait-il faire, maintenant qu'il avait vu Milo de cette manière ? Devait-il en avertir la princesse Athéna ? Et s'il le faisait, qu'allait faire la déesse ?

Le Taureau retira son casque à une corne, et le posa par terre, près de lui. Il ne savait pas quand Milo allait revenir à lui, alors, autant qu'il se mette à l'aise. Au moins, il pourrait reposer un peu ses jambes, à défaut de reposer son esprit.

Ce fut une quinzaine de minutes plus tard que Milo choisit de rouvrir les yeux péniblement. Aldébaran remarqua tout de suite le changement et posa sa main sur une de des épaules de son vis-à-vis.

Milo ramena son regard sur lui, un regard perplexe.

« Qu'est-ce que je fais là ? » marmonna-t-il.

Ses yeux prirent le temps de détailler le visage grave (et mécontent ?) d'Aldébaran au-dessus de lui.

« C'est une bonne question ! » gronda un peu le Taureau.

Milo fronça les sourcils.

« Qu'est-ce que… Comment… »

Le regard du Scorpion tomba sur un de ses poignets.

« Ça n'a pas marché » constata-t-il platement.

Le regard du brésilien se durcit en entendant ces paroles.

« Et ça aurait bien pu ! s'exclama-t-il, contenant à grand-peine sa colère. Je peux savoir ce que tu essayais de faire, Milo ?

- Je… »

Mais Milo ne termina pas sa phrase. A la place, une larme roula sur sa joue.

« Tu es complètement inconscient, ma parole ! s'emporta encore le Taureau. Tu as bien de la chance que je suis passé par là cette nuit ! Que dirait Athéna en voyant un membre d'élite de sa garde se mettre dans cet état ! »

Le Scorpion ne répondit rien, et continua de pleurer silencieusement.

« Qu'est-ce qui justifie que tu veuilles te faire autant de mal ? » l'interrogea Aldébaran, qui se calma un peu.

Milo le toisa de ses orbes bleu ciel, l'air profondément perdu.

« Me faire du mal ? Mais je… Je ne cherchais pas à me faire du mal ! déclara-t-il à travers ses larmes.

- Et donc, tu choisis de t'entailler les veines en pleine nuit ! Moi, j'appelle ça te faire du mal, Milo ! s'énerva le brésilien.

- Je veux juste… Je veux simplement être en paix », avoua le Scorpion d'une voix sourde.

Aldébaran poussa un profond soupir. La nuit allait vraiment être longue.

« Depuis quand est-ce que tu bois comme ça, aussi ? lui demanda-t-il encore.

- Je sais pas… Je sais plus.

- Milo… Tu es un chevalier d'or. Ton comportement est inqualifiable. Tu en as conscience, j'espère ?! »

A ces mots, les pleurs de Milo redoublèrent.

« Tu as raison… Je rate tout… Je suis trop idiot. »

Aldébaran se dérida un peu devant le spectacle qu'il avait provoqué, en partie. La détresse du Scorpion le touchait. Il ressentait sa peine de manière hyperbolique. C'était comme si tout le corps de Milo dégageait son désarroi.

« Milo… Tu peux m'expliquer ton acte ? »

Le Scorpion ne se départit pas de son air malheureux, mais on sentit la résolution dans sa voix quand il répondit.

« Je suis désolé, Aldébaran. Mais je ne peux pas te dire.

- Pourquoi ?

- C'est personnel. J'honore une promesse. Je ne peux pas t'en dire plus. »

Aldébaran prit une grande inspiration.

« Très bien, Milo. Je respecte ce choix. Mais dans ce cas, il va falloir que j'informe la déesse de ce qu'il s'est passé. Après ce que j'ai vu, on ne peut décemment pas te laisser seul dans ce temple. Surtout si tu ne veux donner aucune explication. »

A ces mots, Milo s'alarma totalement.

« Non ! Cria-t-il presque. Tu ne diras rien ! »

Aldébaran fronça les sourcils.

« Tu crois que tu vas m'en empêcher ?!

- Je t'en supplie, Aldébaran ! Personne ne doit rien savoir !

- Pourquoi ? Tu es clairement en danger ! Je viens de te sauver la vie ! »

Milo secoua la tête.

« Personne ne doit savoir, s'entêta-t-il. Personne. Je… C'était une erreur, c'est tout.

- Mais comment tu peux dire ça, Milo ? Tu essayes de te tuer et tu veux me faire avaler que c'est arrivé à ton insu ? »

Exactement, pensa très fort le Scorpion.

« Milo, continua Aldébaran. Ta sécurité est en jeu. Et quand ta sécurité est en jeu, la sécurité du domaine entier est en jeu. Tu ne peux pas faiblir. Nous avons tous besoin de toi ici.

- Mais personne n'a besoin de savoir ce que j'ai fait !

- Milo, c'est pour ton bien ! Tu ne comprends pas ?

- Aldébaran… Je ne pourrais pas le supporter. Je préférerais perdre mon titre de chevalier d'or plutôt que de penser que tout le Sanctuaire est au courant de mon déshonneur. »

Voilà qui est bien extrême, pensa le Taureau. Il passa une main sur son visage.

« Ecoute, Milo. Peu m'importe comment, mais je veux te savoir en sécurité et en vie. Et pour moi, la seule façon de te maintenir ici, avec nous, tes frères d'armes qui t'estimons au plus haut point, c'est d'aller informer la déesse de ce qu'il se passe. Milo, nous allons bientôt être en guerre, je le sens. Tu es un chevalier d'Athéna. Tu ne peux pas abandonner. Tu représentes un exemple de puissance et d'espoir. Nous ne pouvons pas nous passer de ta présence ! Tu es bien trop précieux ! »

Milo ferma les yeux brièvement. Il cessa de pleurer un instant, et il sa mine devint grave.

« Aldébaran… J'ai un compromis à te proposer.

- Je t'écoute ?

- Tu me promets de te taire… Et en échange, je te promets de ne plus jamais faire quoi que ce soit qui mettrait ma vie en danger de manière délibérée.

- Tu me promettrais ça ? s'étonna Aldébaran. Et comment je peux être sûr que tu tiendras parole ?

- Je te le promets… En sachant que si je faillis à ma promesse, tu aurais le droit de faillir à la tienne et d'aller parler de ce que tu as vu à qui bon te semble. C'est ma condition. »

Aldébaran prit un temps pour considérer le marché.

« Dans ce cas-là, laisse-moi ajouter la mienne. »

Milo déglutit péniblement.

« Je ne sais pas ce que tu fais avec l'alcool, mais tu arrêtes. Tu peux boire de l'alcool, mais de manière raisonnable. Là, tu fais n'importe quoi. Je suis prêt à parier que tu as voulu accomplir cet acte en partie parce que tu étais ivre. J'ai raison, non ? »

Milo ne répondit rien, mais ses yeux s'embuèrent une nouvelle fois.

« Tu as combien de caisses d'alcool dans ce temple ?

- Je sais pas. Peut-être… Cinq ou six, admit Milo d'une voix rauque.

- Fais-les disparaître. Pendant un mois. Tu feras ce que tu veux ensuite. C'est tout ce que je te demande. »

Milo essuya ses yeux d'un revers de main.

« D'accord, agréa-t-il entre ses larmes. C'est un marché. Je ne me ferai plus de mal, et je ne boirai pas d'alcool pendant un mois. Mais toi… Je t'en supplie… N'en parle à personne. »

Aldébaran lui offrit son assentiment muet en un hochement de tête. Il n'arriverait pas à savoir ce qui mettait Milo dans cet état, et quelle était la raison de ses pleurs, mais au moins, il venait d'avoir la garantie de sa sécurité.

« Milo, je ne sais pas pourquoi tu te sens aussi mal, mais sache que nous tous ici, nous t'apprécions et t'estimons énormément. Te perdre est une pensée insupportable. Alors au nom d'Athéna et de tous nos frères d'armes… Il faut que tu te battes. On ne se connaît pas bien, c'est vrai, mais je sais que tu en as le courage. C'est ta force, sers-toi en ! »

Le Scorpion renifla.

« Merci, Aldé » prononça-t-il avec un maigre sourire à travers ses larmes.


« Et ensuite ? lui demanda Shion, à la fin de ce récit.

- Ensuite, j'ai veillé sur lui le restant de la nuit, mais je n'ai rien pu en tirer de plus. Et les jours qui ont suivi, je l'ai bien surveillé. Il avait l'air de s'être débarrassé de l'alcool, c'est vrai. Mais… Grand Pope, c'est trop dangereux de ne pas l'aider. Je considère qu'il trahit sa parole en s'infligeant sa propre attaque, et je viens vers vous. S'il vous plait. Il faut aider Milo. »

Shion ressentit une vive lassitude à ces paroles. Le cas de Milo semblait plus compliqué que ce qu'il avait pensé.

« Et tu dis qu'il n'y avait pas de signes de ce qu'il allait faire avant ? Tu en es sûr ?

- Pas vraiment, réfléchit le Taureau. A vrai dire, je ne connaissais pas Milo si bien que ça. Comme je vous l'ai dit, je lui ai sauvé la vie complètement par hasard. Je ne pense pas qu'il aurait survécu si je n'étais pas passé dans le coin. »

Shion le regarda, pensif.

« Est-ce que tu vas lui dire, Aldébaran ?

- Lui dire quoi ?

- Que tu m'as mis au courant de ce que tu as vu ce jour-là ?

- Je ne sais pas si c'est une bonne idée, avoua le brésilien.

- Ce serait peut-être une bonne chose, pourtant, appuya Shion.

- Pourquoi ?

- Ça ferait de toi quelqu'un d'honnête à ses yeux, et d'après ce que je comprends, c'était son souhait que tu ne divulgues jamais cet égarement. Maintenant que c'est chose faite, tu comprends bien que rien ne m'empêche, moi, d'en parler à qui bon me semble. Ça ne lui fera pas plaisir de savoir que son secret n'en est plus un, mais c'est peut-être mieux pour lui qu'il en soit informé par toi plutôt que quelqu'un d'autre.

- Mais vous allez rester discret, hein, Grand Pope ? Je vous en ai parlé, c'est vrai, mais je pense que ce n'est pas non plus une information à dire à n'importe qui.

- Assurément, le rassura l'ancien Bélier. Mais il faut que tu saches que si je le juge nécessaire, j'irai relayer cette information aux personnes que je souhaiterai. Mais à part ça, le domaine sacré n'a pas besoin d'être mis au courant de l'intimité de l'un de ses membres d'élite. Vous êtes des chevaliers d'or, et représentez un exemple, et je ne veux en aucun cas entacher ce tableau. »

Aldébaran soupira. Effectivement, il valait peut-être mieux qu'il aille parler à Milo lui-même, quitte à risquer de se prendre une Aiguille Écarlate mal placée. De toute manière, il pensait que c'était une bonne chose qu'il aille s'enquérir poliment de son état.

« Aldébaran, j'ai une question à te poser, ajouta le Grand Pope après un silence. Est-ce que tu connais un peu Camus ?

- Pas vraiment, non. A vrai dire, je le connais encore moins que Milo. Je sais seulement qu'il est discret, froid, et qu'il est en couple avec le chevalier du Scorpion. Il faut dire qu'au Sanctuaire, il n'adresse la parole qu'à peu de monde, à part son amant, son disciple, et éventuellement, Saga et Shura.

- Donc tu ne saurais pas me dire si Camus est au courant de ce qu'il se passe vraiment ?

- Non, je ne saurais pas dire, désolé.

- D'accord, tant pis. »

Aldébaran le regarda, interdit.

« Alors, vous allez le faire ?

- Quoi donc ?

- Eh bien, engager un psychologue, comme je vous l'ai demandé.

- Je ne sais pas, Aldébaran. Il faut que tu comprennes que la situation n'est pas simple. Je ne crois pas qu'un psychologue venant de l'extérieur de nos terres et qui découvrirait nos coutumes serait bien sensible à nos problèmes et notre mode de vie. Sans même parler du risque d'exposer notre existence au monde extérieur. En plus, Aldébaran, on ne sait pas dans quel état est Milo, réellement.

- Mais Grand Pope !

- Laisse-moi terminer, lui demanda calmement l'Ancien Bélier. Je n'ai pas dit que je n'allais rien faire pour l'aider s'il en a besoin. Je dois y réfléchir et peut-être m'entretenir avec la déesse. D'autres chevaliers pourraient avoir besoin des services de quelqu'un de doué en psychologie, mais je pense qu'il serait mieux de former quelqu'un de l'intérieur, si cette personne est d'accord. De toute manière, rien n'est fait.

- Je comprends, capitula Aldébaran.

- Pour ce qui est de Milo, je mènerai mon enquête, sois-en sûr. Je pense que la priorité est que j'évalue la situation avant que de décider quoi que ce soit.

- Merci, Grand Pope. »

Shion continua de le toiser de ses yeux améthyste.

« Est-ce que c'est tout ce dont tu voulais me faire part ?

- Je crois, oui.

- Très bien. Dans ce cas, je te remercie de m'avoir mis au courant de ces éléments nouveaux. Mais il faut que je retourne à mon travail. Tu peux disposer, Aldébaran. »

Le ton définitif sur lequel avait été prononcé cette dernière phrase n'admettait aucune objection, aussi, le Taureau se leva de sa chaise, fit un signe de tête déférent à son supérieur, et s'en fut tranquillement.

Une fois Aldébaran hors de sa vue, Shion poussa un soupir dépité. Ce que lui avait conté le brésilien était inquiétant, et très délicat. Ce n'était pas parce que le Scorpion avait fait une bêtise par le passé qu'il allait forcément la répéter. Cela ne servait à rien d'être alarmiste. En tant que chef du domaine sacré, il ne pouvait pas se le permettre. Mais il sentait que sur cette question particulière, il allait avoir besoin d'un avis extérieur.

« Dôhko, choisit-il d'appeler son frère d'armes télépathiquement. Viens au temple d'Athéna, s'il te plaît. J'aurais besoin de toi. »