Chapitre 2

La mer vivante. Les falaises crayeuses. Le cri des mouettes qui riaient de voir les hommes à la merci de l'eau. Rien n'avait changé en huit ans. Assise dans une barque qui aurait pu être celle qui l'avait déjà portée jusqu'à ces plages claires, Marianne s'accrochait au rebord pour ne pas être emportée par les flots mouvants. Elle n'avait pas eu à se questionner longtemps quant à la nécessité de revenir. Bien sûr, cela réveillait déjà en elle de douloureuses lames de fond, des sensations viscérales qui l'avaient profondément empreintée. Mais elle croyait en ce qui l'incitait à venir, et ne passerait pas à côté de cet appel sorti de nulle part.

Enfin un pied à terre, les souvenirs se firent plus forts encore. Les hommes repartis sur leur barque, Marianne laissa retomber son sac et ses genoux dans le sable. Il n'était ni chaud ni froid, ni accueillant ni hostile. Mais il avait toujours cette odeur, ce goût sous les doigts qui lui rappelaient ce temps où elle avait aimé comme jamais plus elle ne pensait aimer un jour. Elle se souvint s'être juré de ne pas revenir, de ne plus y penser, de ne plus rien sentir. Mais tout était encore là, tel qu'elle l'avait laissé, et ses larmes devinrent bientôt trop lourdes à retenir. Elle éclata en sanglots, après huit ans de mutisme. Les mains sur son visage, elle ne put réprimer la violence des émotions qui la secouaient, saccadant sa respiration, arrachant l'intense douleur de ses yeux. Elle voulut même crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle devait se soumettre à ses ouragans intérieurs pour parvenir à les laisser passer. Après quelques minutes, quand son souffle commença à s'apaiser, des doutes vinrent immiscer en silence dans son esprit : au fond, était-ce vraiment une bonne idée de revenir ? Ne s'agissait-t-il pas d'une erreur de plus, d'un enfantillage qui cesserait sitôt qu'elle reprendrait la mer ? Son cœur cria un Non transfixiant pour faire taire ses turbulences. Elle était là parce qu'elle ne pouvait être ailleurs. Il n'était pas question de faire demi tour. Sécher ses larmes, se relever et avancer. Cela marchait pour toutes les situations de la vie qui vous en veulent au point de vous mettre à terre.

La houle lui intima dans un souffle de se remettre sur ses pieds; elle obtempéra. Reprenant son sac et ses esprits, elle poursuivit le chemin tantôt ensablé, tantôt tortueux jusqu'à la demeure qu'il l'avait accueillie auparavant. Dans les jardins, les mêmes courbes voûtaient encore les chênes centenaires. Les hortensias ornaient les mêmes murs de leurs reflets violacés, le lierre courait sur les mêmes pierres. Seul le lichen avait poursuivi sa progression sur les toits d'ardoise, les teintant de plus en plus jaune à mesure du temps.

Arrivée sous le porche, elle marqua un instant d'hésitation avant de frapper timidement à la porte de bois. Elle n'entendit personne lui demander de se présenter; on ouvrit de suite et fondit sur elle sans qu'elle n'ait le temps de comprendre quoi que ce soit.

- Marianne ! Vous êtes venue ! échappa la domestique en la serrant contre elle.

- S-Sophie ? N'étiez vous pas censée quitter la Bretagne après le départ d'Héloïse ?

Relâchant son étreinte, Sophie répondit :

- Elle m'a suppliée de rester. Pour les rares fois où elle revient ici. Je suis seule la plupart du temps, je m'occupe de la maison.

- C'est elle qui vous a dit que je venais ?

- … Non. Entrez, je dois vous parler.

Passant la porte, Marianne sentit remonter en elle les tourments qui l'avaient saisie un peu plus tôt. L'espace d'une seconde, elle se revit faisant le chemin inverse pour la dernière fois. Elle pouvait encore entendre Héloïse lui dire de se retourner, encore percevoir le fracas de son cœur se déchirant le même instant. Une boule se forma dans sa gorge, son corps entier voulut fondre sur le sol froid de l'entrée. Cuisine. Va à la cuisine. C'est tout ce que tu dois faire, c'est là, maintenant.

Les deux femmes atteignirent la cuisine et Sophie laissa la peintre s'asseoir le temps d'aller chercher de quoi boire. Elle revint avec une bouteille de vin et en servit à Marianne. Celle ci demanda :

- Vous m'inquiétez Sophie. Allez vous m'expliquer ce que je fais ici ?

- Ma maîtresse ne sait pas que vous êtes là, répondit-elle la mine grave. C'est moi qui vous ai fait venir.

- Je vous demande pardon ? Marianne manqua de s'étouffer dans son verre.

- J'ai retourné la question mille fois dans ma tête mais cela s'est révélé être la seule solution. Vous devez la voir. J'ai peur pour elle.

- Que se passe-t-il ? Où est-elle ?

- Elle est revenue de Milan la semaine dernière, dans un état que je ne lui connaissais pas. Elle n'a pas prononcé un mot depuis son arrivée, et mange à peine. J'en suis sérieusement inquiète.

- Vous m'avez fait venir parce qu'elle est muette ? Est-ce une plaisanterie ? N'a-t-elle pas une mère pour s'occuper de ces choses là ?

- C'est tout à fait sérieux, il faut que vous la voyiez pour comprendre. Je vous en prie, vous êtes mon dernier recours. Je n'aurais pas fait appel à vous si le cas n'était pas si important.

Ce fut en croisant le regard de Sophie que Marianne saisit la gravité de la situation. La servante n'avait pas pour habitude de traduire son angoisse, même dans les moments difficiles. Mais en cet instant, ses yeux semblaient emplis d'une réelle inquiétude.

La peintre posa ses mains sur les siennes, comme pour témoigner de sa compréhension, et reprit :

- Où est elle ?

- Elle est partie peu avant que vous n'arriviez. Allez voir près de la plage, sans doute la trouverez-vous là bas.