Chapitre 3
A peine arrivée, Marianne avait déjà refait le chemin en arrière pour rejoindre la mer. Elle ne savait à quoi s'attendre, ni même quoi penser. Allait-elle trouver Héloïse ? Et que dirait-elle ? Comment fallait-il qu'elle réagisse si elle la voyait ? La peur se mêlait à l'anxiété et tordait son estomac. Les mots de Sophie l'avaient effrayée, tant et si bien qu'elle ne pouvait que s'imaginer le pire. Peut être aussi serait-elle repoussée. Un nouveau rejet la tuerait sûrement, mais elle voulait en avoir le coeur net. Tenter le tout pour le tout, et voir de quoi il s'agissait vraiment.
Après une vingtaine de minutes, elle atteignit la plage qui l'avait vue débarquer. Elle se mit alors à la recherche du moindre bruit, de la moindre couleur mouvante qui aurait pu la mener à une trace de vie humaine. Le rythme de son coeur s'accélérait à mesure que ses pas marquaient le sable, perdue entre doute et appréhension. Elle ne savait pas s'il fallait qu'elle appelle Héloïse, hésitait quant à la direction à prendre. Le vent parut alors se faire plus fort, gonflant sa robe telle une voile, manquant presque de l'emporter avec lui. Il l'obligea à le suivre dans une bourrasque irrésistible, et la mena en direction d'un repli de falaise, à l'abri des folies de la mer. Les mains serrant le châle qu'elle portait sur la tête, Marianne avançait péniblement sur le sable lourd. Elle reconnaissait les recoins que lui montrait le vent, l'entendait presque lui demander si elle se souvenait de tout. Quand enfin, arrivée près de la grotte, elle discerna une flamme rouge sombre qui semblait marcher en sa direction. Son coeur s'arrêta net dans sa course, ses jambes manquèrent de se dérober. Le brasier vivant arborait un costume de femme de plus en plus précis à mesure qu'il s'approchait d'elle, attirée comme un aimant en dépit de la faiblesse de ses jambes apeurées. La distance entre les deux âmes se résumait à une trentaine de mètres, quand l'incandescence cessa d'avancer. Marianne l'imita, tenta de dompter sa respiration devenue folle. Et la vit tomber à genoux.
Elle reprit sa course pour la rejoindre, mais fut à nouveau interrompue par une injonction glaçante.
- Non ! Ne t'approche pas ! cria la flamme en la contrant d'une main.
Marianne obéit. Elle maintint un espace suffisamment proche pour la voir avec clarté, assez loin pour ne pas la troubler. Ses yeux inspirèrent jusqu'au plus petit détail qu'ils pouvaient observer, se grisèrent sans retenue de la vision qu'ils avaient espéré tant de temps dans le silence. Héloïse, enfin. Héloïse à terre, Héloïse fuyante. Mais Héloïse toujours.
La tête baissée, elle lança :
- Que faites vous ici ?
- Je ne le sais pas plus que vous. On m'a fait venir. On m'a dit de vous trouver. J'attends la suite.
- On ?
- Sophie.
A nouveau, un silence. Héloïse finit par élever le regard et percuta celui de la peintre. Un fracas imperceptible sembla cogner leurs oreilles, dans un instant suspendu que seul le vent faisait mouvoir. Sans savoir si elle l'avait vraiment décidé, Marianne se remit à avancer. Ses pas se firent moins laborieux, attirés toujours plus par la chaleur du foyer qu'ils rejoignaient. Elle l'atteignit enfin, et s'agenouilla face à elle. Ses mots se perdirent avant de n'oser sortir de sa bouche, la laissant muette face à Héloïse, qui elle même peinait à ouvrir les traits de son visage. Les deux femmes se regardèrent un temps sans penser, sans faire aucune observation mentale quant aux années qui auraient pu vieillir leurs expressions ou faner leur fraîcheur. Peut être que rien n'avait changé, finalement. Peut être qu'elles s'étaient endormies une longue nuit qui avait paru durer huit ans, pour se réveiller en face de la même personne, poussée par les mêmes vagues de passion.
Perdue entre les réalités supposées ou réelles, Héloïse se surprit à diriger sa main doucement pour venir effleurer la joue de Marianne. Celle ci échappa un soupir, avant de laisser un léger baiser sur la paume qui la caressait. Elle était morte mille fois en s'imaginant ce contact.
D'un accord tacite, leurs corps succombèrent à l'attraction qui les soumettait, pour qu'elles s'enlacent enfin. La tête dans le creu du cou d'Héloïse, un éclair frappa Marianne, qui se revit la serrer pour la dernière fois, dans un geste désespéré, tentant l'espace d'une seconde de graver le goût de sa peau dans sa mémoire. Tout était intact, fidèle à ses souvenirs. Mais cette fois là, une sensation plus agréable vint remplacer la saveur du déchirement qu'elle avait ressenti. L'odeur enivrante d'Héloïse lui parut plus femme encore que lors de leur première rencontre, il devint difficile de retenir ses forces qui l'étreignaient tout contre elle.
Les deux femmes pleuraient. Soulagement, souffrance; tout se mélangeait. Leurs mains parcouraient leurs dos, leurs coeurs battaient à tout rompre. Enfin, elles permirent à leurs lèvres de se reconnaître. Un baiser doux, chaud, tendre, scella leurs retrouvailles parmi les larmes. Jamais elles n'auraient imaginé revivre tout cela. L'excitation au creu du ventre. L'ardeur au bout de la langue. L'incohérence du souffle. Et l'amour, qui ne s'était manifestement pas avoué vaincu.
Le visage de Marianne entre les mains, Héloïse murmura :
- Dites moi que cela est réel. Dites moi que ce n'est pas un rêve de plus.
- Je le sens plus vrai que tout ce que j'ai pu vivre tout ce temps. Si c'est un songe je souhaite ne jamais devoir me réveiller.
A nouveau, un baiser. En elles, cette urgence de se rassurer que la scène était palpable. Marianne perçu les frissons qui parcouraient la peau d'Héloïse, qui bientôt se mit à trembler face au vent qui sévissait toujours, malgré la chaleur qui s'établissait entre elles.
-Rentrons, glissa-t-elle alors. Vous tremblez comme une feuille. Nous serons mieux au chaud pour rêver ensemble.
