Chapitre 2 :
Jet combattait une masse d'ennemis sans visages avec des uniformes de soldats du feu. Ses amis l'entouraient, fidèles et efficaces. Pesticide tranchait les silhouettes rouges de son poignard, Longue Flèche tirait flèche sur flèche, sans jamais rater sa cible, et le nouvel allié tenait leurs adversaires à distance avec ses épées. Tout allait bien...
Et puis la nouvelle recrue lâcha ses armes. Jet se tourna vers lui et fit un pas en avant, attiré et étonné par l'expression insondable qui habitait ses beaux yeux couleur miel.
Le visage de Lee se tordit soudain en un sourire pervers. Il plongea un bras dans la masse grouillante des ennemis et en retira un petit homme âgé dont l'apparente bonhomie contrastait avec les habits rouges sinistres.
Le vieil homme ouvrit les mains sur une gerbe de flamme et tout devint rouge, noir et jaune. Pesticide et Longue Flèche avaient disparus, mais deux silhouettes hurlaient dans les flammes. A mesure que les cris enflaient, le sourire de Lee grandissait. Jet reconnut ses parents au moment où ils disparaissaient dans un nuage de cendre.
Tout n'était que fumées, sang et flammes…
Jet se réveilla en sursaut.
Il mit quelques secondes à se rappeler qu'il était à Ba Sing Se, dans la maison miteuse que ses amis et lui louaient dans les quartiers pauvres de la ville. A côté de lui, étendus chacun sur un tapis de sol, Pesticide et Longue Flèche dormaient. Le ciel, entre les planches en bois, était noir.
Le jeune homme se leva et sortit de la maison. Il était rare qu'il soit le premier levé. Généralement, c'était Pesticide qui le tirait du lit à grand coups de pieds, passé midi. Sauf que depuis qu'il avait surpris le vieil homme en train de chauffer son thé, il dormait mal. Le soir, la pensée qu'un maître du feu avait réussi à infiltrer la capitale du royaume de la Terre le tenait éveillé, et lorsque enfin il sombrait, les cauchemars sur la mort de ses parents s'enchaînaient.
Il s'était donc donné comme mission de démasquer les deux espions et passait le plus clair de son temps à filer les deux faux réfugiés. Il les suivait comme une ombre dans leurs déplacements, surveillant leurs moindres gestes, aussi bien dans la petite maison qu'ils louaient que dans le salon de thé où ils travaillaient en journée. Mais jusque là, il n'avait rien vu qui confirmait leur appartenance à la nation ennemie.
Longue Flèche pensait qu'il avait rêvé l'épisode du thé chauffé et Pesticide râlait qu'il ferait mieux de trouver un job pour les aider à payer le loyer. Ils répétaient sans cesse qu'il leur avait promis de profiter de ce nouveau départ pour oublier la nation du feu.
Mais ils ne comprenaient pas. Jet ne pouvait pas oublier. Le mensonge de Lee et de son oncle l'avait emplit d'une rage noire, semblable à celle qu'il avait sentie lorsque la nation du feu lui avait pris ses parents et son enfance. Ce mensonge, c'était une trahison, une attaque personnelle. Comme si Lee avait amené un maître du feu dans la ville juste pour le narguer, pour le blesser.
Jet jeta un dernier regard vers la maison de fortune où dormaient paisiblement ses compagnons puis partit dans la nuit. Il avait une autre maison de fortune à surveiller…
Jet enjamba la fenêtre et s'engouffra sans un bruit dans le séjour. Il devait faire vite : le soleil n'allait pas tarder à se lever, et avec lui le maître du feu.
Le jeune homme avança de sa démarche féline jusqu'au petit coin cuisine et commença à fouiller. Ses gestes étaient rapides, mais silencieux. Il ouvrait chaque placard et tiroir et passait leur contenu en revue d'un geste méthodique. Ne restait plus que le tiroir sous le lavabo. Jet tendit sa main vers la poignée et…
Un grincement de porte annonça l'arrivée du vieil homme bedonnant. Jet ouvrit la porte d'une armoire et glissa à l'intérieur. La porte se referma avec un léger grincement une fraction de seconde avant que le maître du feu pénètre dans la pièce.
Jet, le coeur battant et les mains sur la poignée de ses crochets, regarda par la fente de la porte le vieil homme traverser le séjour jusqu'à l'espace cuisine. Il ouvrit tranquillement le tiroir sous le lavabo, farfouilla dedans en chantonnant puis sortit des pierres d'étincelles. Jet dut retenir un grognement de frustration lorsque le maître du feu alluma les flammes sous sa théière avec les deux pierres.
Comme chaque matin, une fois le thé chaud, le vieil homme alla chercher son neveu avec un sourire heureux. Une odeur de thé au jasmin embaumait l'air. Jet détestait le fait que les deux espions avaient l'air de mener une vie si paisible, si inoffensive. Ça ne cadrait tellement pas avec l'image qu'il avait de la vie quotidienne d'un maître du feu et de son neveu qu'il avait fini par se convaincre que c'était une ruse, qu'ils jouaient la comédie au cas où quelqu'un les espionnerait.
Mais il faut dire qu'ils jouaient bien la comédie. Lee arriva en grommelant, jouant parfaitement bien le jeune homme de mauvaise humeur, tandis que son oncle lui offrait des gâteaux et du thé en babillant avec un air de papa poule très réaliste.
Jet fut soulagé lorsqu'ils quittèrent enfin l'appartement pour le salon de thé où ils travaillaient. Il jaillit hors de l'armoire et déroba les pierres d'étincelles puis leur emboîta le pas discrètement.
Leur journée de travail se déroula sans incident. Le vieil homme servait le thé avec enthousiasme, séduisant tous les clients, et tout particulièrement une grosse dame aux habits trop délicats pour habiter dans les quartiers pauvres de la ville, tandis que son neveu faisait son travail avec des gestes tellement brusques qu'il versait autant de thé dans les tasses que sur la table et les clients.
Jet observait tout cela par une fenêtre, depuis l'ombre d'une ruelle voisine. Parfois, il se juchait sur un toit pour avoir vue sur les cuisines. Il savait se faire discret...
Contrairement aux deux autres personnes qui surveillaient ses proies...
La première était une jeune fille brune aux traits doux et à l'air naïf. Elle venait presque tous les jours devant le salon de thé, mais ne rentrait qu'une fois sur deux. Lorsque c'était le cas, elle ressortait toujours avec un sourire béat. Sinon, elle sautillait sur place devant l'entrée quelques minutes, puis repartait avec un air un peu triste. Elle n'avait pas l'air très maline, mais au moins, elle ne semblait pas dangereuse.
Ce qui n'était pas le cas de l'autre. Avec son chapeau pointu et son rond vert sur la poitrine, cet homme était incontestablement un Dai Li, un membre de cette police culturelle d'élite qui faisait trembler beaucoup de gens dans le cercle inférieur de Ba Sing Se. On murmurait que chaque fois que l'un d'entre eux apparaissait, une personne disparaissait. Sa présence signifiait surement que les deux traîtres étaient découverts, ou au moins surveillés. Il ne savait pas bien si cette idée le soulageait ou le dérangeait…
La nuit commençait à tomber lorsque le salon de thé ferma et que Lee et son oncle sortirent. Jet les suivit jusqu'à leur maison, la main serrant les pierres d'étincelles avec anticipation. Il se posta sur le toit de la maison d'en face et attendit, excité par la perspective de la victoire imminente.
La nuit tomba tout à fait, entourant Jet de sa noirceur. La lune, pleine, éclairait le séjour des deux espions. Dans la lumière blanche de l'astre, la peau de Lee prenait une teinte diaphane qui lui donnait un air surnaturel. Jet avait du mal à détourner le regard. Il remplissait d'eau une bassine en bois et Jet était tellement happé par le mouvement de ses mains translucides qu'il faillit ne pas remarquer que le vieil homme se dirigeait vers l'espace cuisine.
Jet arracha son regard de Lee et vit son oncle fouiller le tiroir à la recherche des pierres d'étincelles. Un sourire étira les lèvres de l'observateur. Le maître du feu était acculé, il allait devoir recourir à son feu, comme il avait fait à la gare...
Mais le vieil homme quitta le séjour sans avoir utilisé sa maîtrise. Jet allait le suivre pour voir où il se rendait lorsqu'un mouvement au coin de sa vision l'arrêta.
Lee avait fini de remplir la bassine d'eau et de savon, et il se déshabillait. Les vêtements tombèrent sur le sol un à un, dévoilant chaque fois un peu plus. Au milieu de toute cette blancheur, une tache noire, deux gouttes dorées et une fleur rose ressortaient : une chevelure en bataille, des yeux intenses et une cicatrice troublante.
Jet se rendit compte qu'il avait retenu son souffle quand le jeune homme entra dans la bassine, créant une onde sur la surface de l'eau qui se propagea autour de ses jambes nues. Puis Lee s'accroupit, et un frisson traversa Jet lorsque ses fesses rondes entrèrent dans l'eau.
Avec des gestes lents, le jeune homme commença à se laver. Ses mains entraient et sortaient de la bassine, ramenant des filets d'eau sur son corps nu. Hypnotisé, Jet regardait toute cette eau couler sur ses cheveux, dégouliner sur son visage, puis rouler sur son torse, redessinant les muscles et caressant les tétons roses.
Les mains disparurent sous l'eau, s'attaquant à la partie immergée. Les bras s'agitaient, l'eau de la bassine faisait des vagues, et de petites gouttelettes pleuvaient sur son visage. Lorsque Lee écarta ses longues jambes aux genoux rosis et glissa sa main entre ses cuisses, Jet sentit une chaleur dérangeante dans le bas de son corps. Il détourna le regard.
Il entendit un bruit de porte, puis la voix familière du vieil homme. Il inspira profondément pour se calmer avant de tourner à nouveau son visage vers la fenêtre en contrebas. Il se concentra sur la silhouette replète du maître du feu, ignorant au mieux la silhouette tout en angles et en courbes dans la bassine.
Le vieil homme alla vers l'espace cuisine, sortit des pierres d'étincelles et alluma un feu avec. Jet se leva brusquement, en proie à un mélange de colère et de déception.
Et puis il vit du coin de l'œil que Lee sortait de l'eau. Sa peau, entre la caresse de l'eau et le baiser de la lune, scintillait doucement. Il eut soudain envie de passer ses doigts sur ce corps étincelant, de le sentir et le goûter. Mû par ce désir brûlant, il s'avança...
Un profond sentiment de malaise balaya sa colère et sa déception.
Il partit, fuyant cette vision perturbante et les sentiments inavouables qu'elle suscitait...
