Chapitre 7 :

Jet se battait contre le mélange pesant d'eau et de brume pour garder la tête hors de l'eau. Il frappait de ses poings et de ses pieds l'eau noire, lançait rageusement son corps contre le brouillard blanc, et pourtant il avait l'impression de sombrer, de se noyer. Des lumières jaunes filaient devant ses yeux, à l'horizon, mais elles ressemblaient plus à des feux follets déterminés à le perdre qu'à des phares destinés à le guider vers la berge.

D'un violent coup de pieds, il réussit à s'extirper du liquide noirâtre et à dégager son torse. Il aperçut du coin de l'œil son reflet sur la surface sombre, avec ses longs sourcils tordus, ses yeux chocolat hébétés et cette bouche qui lui semblait vide. La brume se referma autour de son torse nu, étouffante. Il était pris au piège...

Une main pâle creva soudain le nuage opaque et se posa sur sa joue. Le coeur de Jet s'accéléra et son souffle se suspendit.

La brume s'estompa peu à peu, révélant la silhouette de Lee. Lui aussi était nu et à demi enfoncé dans le lac, mais la brume s'écartait devant lui et l'eau noire restait liquide autour de son corps, caressant sa peau sans l'emprisonner.

La main blanche descendit le long de la joue de Jet en une course lente et sensuelle. Autour de Jet, l'eau noire se réchauffait. Lorsque les doigts pâles glissèrent sur son cou et arrivèrent sur le haut de sa poitrine, de grosses bulles chaudes commencèrent à se former dans le lac et à remonter à la surface…


Jet se réveilla en sursaut. Sa tête, subitement levée, rentra dans quelque chose de dur.

Quelques secondes après, une lame était pressée contre sa gorge et il était plaqué contre le matelas par une main de fer. Au dessus de sa tête, deux yeux dorés le transperçaient. Sous les cheveux noirs en bataille, un bleu commençait à apparaître sur le front de l'autre.

Jet se fendit d'un sourire séducteur et dit :

« Moi aussi je suis content de te voir Lee. Par contre tu me fais mal. »

Le jeune homme pâle plissa les yeux, l'air méfiant. Il finit par lâcher le torse de Jet et écarter son épée, mais il resta assis sur le blessé, ses longues jambes serrées autour de sa taille pour l'empêcher de bouger.

« Pourquoi tu t'es levé si brusquement ? Tu voulais nous attaquer ? Fuir ?

- Qui voudrait fuir deux hôtes si charmants ? Rigola Jet. Mushi fait un thé délicieux, et tu es encore plus délicieux. »

Comme prévu, cette dernière remarque fit rosir la joue intacte du jeune homme.

« Et si je me suis levé brusquement, c'est que j'ai senti qu'on me touchait. Cela dit, si j'avais su qui me touchait, je n'aurais pas bougé et aurais juste profité... »

Il y eut un instant de silence, puis Lee s'écarta vivement de Jet.

« Je te mettais ton foutu baume, bougonna le jeune homme, visiblement mal à l'aise. Mon oncle n'est pas là et il m'a demandé de le faire à sa place. J'aurais pas du, après tout c'est pas mes affaires ce qu'il t'arrive. Je comprends pas pourquoi il s'obstine à te soigner. »

Jet hésita à rétorquer qu'il ne comprenait pas plus pourquoi le jeune homme s'était obstiné à le sauver puis à le ramener chez lui, mais il commençait à suffisamment connaître Lee pour savoir qu'il se braquerait encore plus. Autant profiter de l'absence de Mushi pour approcher ce jeune homme attirant et fuyant comme une flamme.

« Aide moi à me lever, j'en ai marre de rester couché, demanda l'ancien chef des Combattants de la Liberté.

- Tu n'es pas en état.

- Ca fait trois jours que je suis bloqué sur ce matelas, j'ai besoin de bouger. »

Cette fois, Lee hésita un instant avant de grommeler :

« C'est pas mon problème.

- S'il te plait Lee. »

Jet emprisonna le regard du jeune homme dans le sien et essaya d'y mettre toute sa puissance de séduction.

Quelques minutes après, il était debout contre Lee. Malgré ses sourcils froncés, le jeune homme le soutenait d'un bras ferme, sûr. Enthousiasmé par ce retour à la verticalité, Jet décida de parcourir le séjour et entraîna avec lui le jeune homme bougon. Après tout ce temps à comater, retrouver possession de son corps était incroyablement jouissif. Il était fait pour la vie à l'extérieur, non pour le confinement. Jet lâcha soudain Lee et s'avança vers la fenêtre, désireux d'aller respirer l'air frais du dehors.

Malheureusement, il avait présumé de ses forces. Juste avant qu'il n'atteigne la fenêtre, ses jambes lui firent faux bond et il tomba tête la première vers le rebord. Juste avant l'impact, deux bras forts s'enroulèrent autour de son ventre et le tirèrent en arrière, le faisant basculer en arrière. Au lieu de s'écraser contre la fenêtre, il écrasa donc Lee. Il eut juste le temps de s'étonner du battement rapide du coeur de son sauveur, contre son dos, avant que la voix de ce dernier ne s'élève dans sa nuque, furieuse :

« Je t'avais dit que tu n'étais pas prêt ! Pourquoi tu n'écoutes jamais ? Tu aurais pu te faire mal ! »

Jet ne résista pas à la tentation. Il tourna sur lui même jusqu'à ce que leurs deux visages se fassent face et répliqua :

« Je croyais que c'étaient pas tes affaires ? On dirait presque que tu t'inquiètes pour moi. »

Les yeux jaunes de Lee le fixaient d'un air furieux, mais Jet s'étonna d'y lire quelque chose d'autre : une once d'amusement mêlée à de l'agacement et de… l'affection ?

Le Combattant de la Liberté prit alors conscience qu'il était couché sur celui dont il rêvait avec tant d'intensité, et soudain il ne sentit plus que ce corps pressé contre le sien, ce souffle chaud contre son visage et ces lèvres roses dont il devinait la douceur rien qu'en les voyant. Le regard du jeune homme sous lui se voila légèrement et ses lèvres s'entrouvrirent, invitantes…

La porte s'ouvrit avec fracas et Mushi déboula avec un sac de courses énorme. Il fit une pause devant la scène compromettante puis adressa un grand sourire attendri à son neveu et son invité avant d'aller ranger les courses en chantonnant.


Après l'incident, Lee resta à une distance prudente de Jet. Il le surveillait depuis le coin le plus éloigné de la pièce lorsque Mushi le soignait et posait la main sur les poignées de ses lames quand il faisait mine de se lever. Mais Jet surprit plusieurs fois une expression inquiète lorsqu'il tombait, un rapide sourire lorsqu'il faisait une blague ou un regard insistant lorsque Mushi lavait ses plaies. Il semblait encore mal à l'aise quand Jet lui faisait des avances frontales, mais il semblait l'avoir apprivoisé. Et plus Jet sentait ce jeune homme ténébreux s'ouvrir, plus il avait soif de le découvrir.

Ce fut Mushi qui lui fournit l'occasion de réduire encore la distance. Au bout d'une semaine de soins, le vieil homme décréta qu'il pouvait à nouveau marcher seul et que se promener tous les jours dans le quartier l'aiderait à retrouver ses marques. Puis, prétextant qu'il était trop vieux et trop gros pour s'acquitter de cette tâche, il bombarda son neveu « responsable promenade » et catapulta les deux garçons hors de la maison avec la consigne de ne pas revenir trop tard.

Au début de la promenade, Jet essaya de faire parler son compagnon sur son enfance. Mais le silence borné de ce dernier finit par le dissuader et ils sombra dans le silence, d'autant plus que marcher lui demandait plus d'efforts que prévu et mobilisa bientôt l'essentiel de son attention. Pourtant, la promenade fut plaisante. Si Lee ne parlait pas, il était attentif aux moindres signes de fatigue de son compagnon et proposait une pause ou un bras aidant dés que Jet en avait besoin. Le silence qui les entourait n'était ni pesant, ni gênant, juste confortable.

Lorsqu'ils rentrèrent, Jet se sentait exténué, mais apaisé. Il se roula dans son matelas avec bonheur et contempla le plafond en silence, un petit sourire collé aux lèvres. La promenade avait également du faire du bien à Lee car il traversa la soirée sans râler une seule fois, ce qui relevait de l'exploit. Et Mushi garda un sourire satisfait jusqu'au lendemain matin...

Une routine s'instaura. Tous les jours, une fois Lee revenu du salon de thé où il travaillait avec son oncle, Jet et lui allaient marchaient dans les rues des quartiers pauvres de la ville jusqu'à ce que le soleil se couche et qu'ils rentrent dîner. Jet se mit à chérir ces moments hors du temps, calmes, complices. Parfois, le jeune homme aux yeux dorés esquissait un sourire ou fronçait légèrement les sourcils, et Jet finit par savoir retracer l'origine de chacun de ces mouvements d'humeur : un enfant sur les épaules de sa mère, des gardes de Ba Sing Se qui contrôlaient sans ménagement des réfugiés, un coucher de soleil rouge, une jeune fille qui criait au loin…

Les deux jeunes hommes apprenaient à se connaître, à se comprendre, sans qu'un mot soit échangé. Et Jet trouvait cela magique.