28 janvier 2017.

Sur la grande horloge suspendue au-dessus du bar, la trotteuse exécutait un énième tour. Hermione avait cessé de compter à partir du dix-huitième. Ses doigts pianotaient sur le tableau de la table en bois, ses yeux faisaient l'aller-retour entre l'horloge et la porte d'entrée du café dans lequel elle attendait depuis plus de trente minutes.

Elle laissa passer dix autres minutes, les mains en coupe autour d'une tasse de thé fumant, observant la vapeur s'enrouler au plafond, s'accrocher aux rideaux. Dans la rue, des passants emmitouflés dans des manteaux de laine, le nez plongé dans leur écharpe, passaient devant la vitre à pas pressés pour finir par s'effacer dans l'anonymat de la foule.

Un pincement au cœur, lancinant, lui fit reposer sa tasse sans même en avoir bu une gorgée. Elle enfila son caban tartan, noua son foulard, et quitta le café sans se retourner. Son souffle s'échappait en nuages de buée dans son sillage. Autour d'elle, les arbres se dressaient contre le ciel blanc, et un vent froid faisait frissonner leurs branches noueuses. La nuit qui approchait jetait un voile d'obscurité sur la ville, allumait une à une les lumières des lampadaires qui accompagnaient sa course.

Elle pressa le pas, sans savoir pourquoi, laissant l'écho de ses foulées résonner dans le silence de l'hiver. Des insignes clignotantes jetaient des lueurs rouges, roses et vertes sur les trottoirs détrempés de pluie. Quand elle arriva enfin sur Deerwood Drive, un couvercle de nuages, noirs et denses, était tombé sur le ciel, cachant les étoiles.

Au fond de son ventre, elle sentait un fil, aiguisé comme un rasoir, se tordre dans tous les sens, lui coudre l'estomac en un millier de nœuds bien serrés. Elle remonta la petite rue balayée par la lueur des réverbères qui découpaient l'obscurité en lamelles dorées, se retrouva devant le portail d'une demeure cossue aux vitres sales et à la peinture écaillée.

Elle poussa le portail qui s'ouvrit dans un grincement et se fraya un chemin entre les ronces et les herbes hautes qui grappillaient peu à peu ce qu'il restait de la petite allée menant aux portes de la maison. La porte en question n'était pas fermée et à peine Hermione l'eut-elle effleurée, qu'elle s'ouvrit, béante. L'entrée était sombre, et on ne distinguait, dans l'obscurité, que le blanc du carrelage damier.

Le souffle court, Hermione monta une à une les marches du grand escalier, parcourut le couloir menant à la chambre. Sans pudeur, elle entra. La lueur des lampadaire s'infiltrait entre les épais rideaux, traçant le contour de la vieille coiffeuse et du porte-manteaux effondré contre le mur.

Clic, Hermione actionna l'interrupteur. L'ampoule grésilla, avant d'illuminer la pièce. Sur le sol, un amas de vêtements s'empilaient en monticules désordonnés. Les tiroirs étaient grand ouverts, le lit défait. A reculons, Hermione quitta la chambre avant de se mettre à courir, ouvrant à la volée chacune des portes de la maison, inspectant chaque recoin, chaque millimètre carré, du sol au plafond. Rien ne lui échappa. Les enveloppes encore cachetées, traînant négligemment sur le sol, les cadres, éventrées de leurs photos, les coulées d'eau sous les fenêtres entrouvertes. Dans le silence glaçant, la litanie de ses murmures résonnait en orchestre fantôme : Non, non, pitié, non... Lorsqu'elle atteignit la cuisine, elle tenait à peine sur ses jambes. Elle vacilla, se rattrapa au dossier d'une chaise. L'évier était sale, la vaisselle débordait sur le plan de travail et l'eau qui gouttait entre les plats martelait le silence comme une horloge détraquée. Ploc, ploc, ploc. Et ploc, ploc, ploc, encore. Et encore. Et encore, encore, encore.

Un vertige l'assaillit, et elle sentit une peur grondante cogner contre son crâne. Elle se laissa glisser au sol, les jambes tremblantes. Le visage enfoui dans les mains, elle éclata en sanglots. Elle était seule. Et elle avait tout perdu.

~o~

21 mars 2017.

Accablée de chagrin, Hermione quitta l'auberge sans même savoir où elle allait. Elle avait besoin de marcher, de sentir le vent sur sa peau, de noyer son chagrin dans des averses diluviennes. Elle descendit une ruelle pavée, longea un ruisseau jusqu'à ce que l'auberge disparaisse du paysage.

A chaque pas, elle sentait la tristesse, la douleur intense, cruelle, cogner contre sa cage thoracique comme un souffle au cœur. Elle détestait cette vie, cette foutue vie tout en peines et en chagrins. Elle détestait ce qu'elle était devenue, à compter les jours comme un prisonnier sur les murs de sa cellule. Elle détestait le monde et ses déceptions, ses coups bas, ses coups du sort. Elle détestait Malefoy, sa nonchalance, son égoïsme. Elle détestait ce village, ces gens, cette auberge, ces rues désertes...

Stop. Prenant appui contre un muret, elle s'arrêta pour reprendre son souffle. Stop. Non. Elle savait pourquoi elle était là. Se rendre à Nueva Lorca, réussir à prendre ce foutu train. C'est tout ce qui comptait, maintenant. Le reste... le reste, c'était de l'arrière-plan. Les autres, des figurants.

Elle leva la tête. Le ciel avait viré au noir. Quelques gouttes de pluie tâchaient déjà le sol. Bientôt, ce serait le déluge. Elle se remit en marche, les yeux rivés droit devant elle. Une fois de plus, elle repensa à l'étouffante moiteur de Londres, à ses trottoirs détrempés de pluie. A l'ancien théâtre où avaient élu domicile les quartiers du Chicaneur. Au feu tricolore cassé, au coin de la rue, qui s'allumait bleu au lieu de vert. A la vieille Rosmerta, dans le bar d'en face, qui servait toujours des boissons qui n'avaient aucun rapport avec la commande initiale. Et au jour où Ron avait demandé une bière mais s'était retrouvé avec une Vodka-cannelle-anis qu'il avait recraché sur les pieds d'Hermione. Elle avait tellement ri qu'elle avait renversé la table. Ses cheveux avaient senti l'anis pendant trois jours.

Non. Pas ces pensées-là. Non. Stop. Hermione pila, le cœur au bord des lèvres. Non. Inspirer par le nez, expirer par la bouche, inspirer, expirer, inspirer, expirer. Son rythme cardiaque s'apaisa, les fils barbelés criblés dans le fond de son ventre se desserrèrent légèrement. Elle regarda autour d'elle : elle avait dérivé jusqu'à la petite place aux trois pommiers qu'elle avait traversé le matin même avec Malefoy. Cette fois, elle emprunta la rue de droite.

Autour d'elle, le vent faisait bruisser les feuilles, agitait des ombres sur le sol. La pluie s'intensifia, un frisson lui parcourut l'échine. Son cœur battit jusque dans son crâne. Elle jeta un coup d'œil par dessus son épaule. Personne. Elle accéléra le pas avec le sentiment dérangeant d'être épiée. Se retourna de nouveau. Toujours personne. Il fallait qu'elle parte d'ici. Elle ne savait pas comment, encore, mais il fallait qu'elle mette les voiles avant de devenir folle. Elle farfouilla la poche de son duffle-coat, en tira son portefeuille qu'elle ouvrit pour consulter sa maigre fortune. Deux billets de cinquante euros, trois pièces d'un euros, trois bracelets en or, cinq polaroïds. C'est tout ce qu'il lui restait pour survivre les prochaines semaines.

Un bruit dans son dos la fit sursauter. Cette fois, elle ne se retourna pas. Sans réfléchir, elle se mit à courir. Le cœur battant, le souffle haché. Tournant dans des impasses, rebroussant chemin, acculée dans des ruelles trop étroites pour passer, elle crut un instant qu'elle n'en sortirait pas. La possibilité de rester prisonnière de ce village jusqu'à la fin de sa vie lui sembla soudain si réelle qu'elle prit le pas sur toute autre pensée cohérente. Dans un accès de panique, elle courut plus vite, enjambant des rambardes, piétinant des bosquets de fleurs, la respiration erratique.

Je deviens folle, je deviens folle, se répétait-elle, la phrase cognant contre les parois de son cerveau. Je deviens folle.

Une peur irrationnelle s'était emparée d'elle, gommant ce qu'il lui restait de raison. L'angoisse lui vrillait le crâne, serpentait en elle comme du poison, tétanisant un à un chacun de ses muscles. Le souffle court, elle escalada un muret de pierre, atterrit Rue de la Mer. Ses yeux rencontrèrent un éclat métallique. Elle courut à en perdre haleine jusqu'à la cabine téléphonique, décrocha le combiné d'une main tremblante.

Tant pis, tant pis. Elle prendrait un taxi qui l'emmènerait à la prochaine gare. Tant pis, elle dépenserait ses derniers euros. Et elle prendrait le train, n'importe où, elle se rapprocherait de Nueva Lorca. Tant pis. Elle ferait le reste à pieds s'il le fallait. Tant pis. Tout plutôt que rester ici.

Dans la fente prévue à cet effet, elle glissa deux pièces d'un euros qui dégringolèrent dans la machine avec un cling ! métallique. Tremblante, elle colla le combiné à son oreille. D'abord, elle n'entendit que son souffle irrégulier. Puis... rien. Pas de tonalité. Rien. Juste le silence.

« Non, non, non ! », s'énerva-t-elle en donnant un coup dans la cabine téléphonique. « Non ! »

Affolée, elle glissa sa dernière pièce dans la machine. Cling ! Un bruit de métal et le silence. Toujours aucune tonalité.

De rage, elle cogna le téléphone contre le machine en hurlant, frappa, frappa, frappa, la vision obscurcie de frustration et de terreur. Choquée, essoufflée, elle s'arrêta subitement, baissa les yeux sur le téléphone, explosé, et le fil arraché qui pendait de sa main droite. Dans une expiration, elle lâcha le combiné qui tomba au sol dans une explosion de débris métalliques. Au ralenti, elle observa ses mains, sonnée, puis le téléphone, en miettes, par terre. Elle devenait folle.

Une goutte de sueur froide dévala sa nuque. En face d'elle, un portail en fer forgé donnait sur une cour déserte. Une ancienne école. Peut-être... peut-être qu'elle y trouverait un téléphone. Elle courut de nouveau, poussa le portail dans un grincement, ses pieds battant le béton de la cour. Des arbres noueux faisaient siffler leurs feuilles dans le vent. Elle poussa la porte de l'école qui demeura close. Jurant, elle observa le bâtiment, discerna une fenêtre qu'elle essaya d'ouvrir. Fermée. Elle fit volte-face. La rue était toujours déserte. Pourtant elle avait l'impression... l'impression que quelqu'un rodait, elle pouvait sentir son ombre dans son dos.

Elle enroula sa main dans la fourrure de son duffle-coat et donna un coup de poing dans la vitre qui vola en éclats dans un long écho qui résonna dans la cour déserte. Prudemment, elle passa la main entre les carreaux coupant, déverrouilla la fenêtre de l'intérieur et se faufila par l'ouverture. La pièce était sombre et sentait la lavande. De petites chaises accrochées à de vieux pupitres étaient alignées devant un grand tableau noir. Pas de téléphone. Hermione serpenta entre les rangées, les sens en alerte, ses yeux sondant chaque centimètre de la pièce, la fenêtre, la cour dehors. Elle poussa une porte. Des cartons de cerceaux, de quilles et de cordes à sauter. Elle fit demi-tour, ouvrit une autre porte. Des dizaines de boîtes empilées. Elle ouvrit la première. Des vieux cahiers, griffonnés à l'encre bleue, des prénoms presque effacés. Elle en feuilleta un. En petite lettres nerveuses, la même phrase, encore et encore : je ne dois pas dire de mensonges. Furieusement, elle survola les autres. Des lignes, encore et encore, je ne dois pas dire de mensonges. La boîte s'écroula au sol, elle en ouvrit une autre. Je ne dois pas dire de mensonges, je ne dois pas dire de mensonges. Partout. Des milliers de mensonges contenus dans des centaines de cahiers. Je ne dois pas dire de mensonges, je ne dois pas dire de mensonges. En bleu, en noir, en rouge. Au feutre. A l'encre délavée.

Son souffle s'accéléra, résonna dans sa tête. Elle s'entendait respirer, fort. Il n'y avait plus que ça. Ses inspirations chaotiques par dessus le silence. Et une odeur insoutenable. Une odeur de lavande.

Tremblante, elle quitta le cagibi, actionna la poignée de la dernière porte.

Sa main retomba lourdement contre sa cuisse, son cœur manqua un battement. Un frisson d'horreur remonta lentement le long de sa colonne. La pièce était exigüe, terminée par un unique banc en bois, collé au mur. Au sol, une dizaine de petites croix composaient un cimetière de fortune, couvert de fleurs de lavande. Des croix en bois, en fer, sur les murs, par terre.

A reculons, Hermione sortit de la pièce. La peau moite. Les mains tremblantes. Le froid, s'insinuant dans son corps. Elle fit volte-face, courut à en perdre haleine, renversant chaises et bureaux sur son passage, grimpa par la fenêtre, martela le pavé de ses pas. Il fallait qu'elle retrouve Malefoy. Qu'elle l'avertisse, qu'elle lui raconte. Ce village, cette folie. Le danger. Les cahiers. Les mensonges. Les croix.

Une pointe de côté lui vrilla le flanc mais elle ne ralentit pas, tirant sur ses muscles. Il faisait chaud et froid en même temps, le ciel pesait lourd, assombrissait le décor. Elle dévala les rues, déboula devant l'auberge, poussa la porte et grimpa les escaliers quatre à quatre. Son poing tambourina contre la porte de la chambre de Malefoy. Pas de réponse. Ses mains agrippèrent la poignée, la laissèrent s'échapper. Une fois, deux fois. Enfin, la porte s'ouvrit. D'un coup de poing, elle appuya sur l'interrupteur.

Allongé sur le lit, Malefoy fixait le plafond en riant. Elle sut immédiatement que quelque chose n'allait pas. Elle se précipita à son chevet, toucha son front, moite. Pas de fièvre. Il tourna le visage vers elle, la fixa, le regard absent. Ses yeux gris grand écarquillés et les cheveux en bataille.

« Grangie, Grangie chérie », murmura-t-il avec un sourire béat. « Ton thé s'est renversé partout. Sur les marches de l'escalier, partout... Partout sur mes chaussures, sur les... »

« Malefoy, écoute-moi », l'interrompit-elle. « Est-ce que tu peux te lever ? »

Il la dévisagea un instant avec sérieux, semblant évaluer sa requête, avant d'éclater de rire.

Merde, merde, merde, jura-t-elle intérieurement. C'est le café. Elle l'a drogué. Merde.

Elle saisit le visage du blond, le forçant à se focaliser sur elle.

« Malefoy, s'il te plaît, concentre-toi. Il faut que tu te lèves. »

« Mais je suis debout ! », s'énerva-t-il dans un soupir, alors qu'il gisait toujours les bras en croix sur le lit.

Elle regarda la porte, paniquée, consciente de manquer de temps. La tenancière pouvait arriver d'un instant à l'autre, passer la porte, et après...

« Bon sang, mais lève-toi ! »

Elle le tira pas le bras de toutes ses forces mais n'arriva qu'à lui arracher un rire étranglé. La main de Malefoy glissa le long du coude de Granger et il l'attira à lui d'une poigne de fer. Elle tenta de se débattre, mais il la maintint contre elle, une main passée dans le creux de son dos, l'autre derrière sa nuque. Ses yeux gris la détaillèrent attentivement, observant chaque centimètre de son visage.

« Tes grains de beauté... partout. On peut même pas les compter. C'est la carte du ciel. T'es comme... t'es une galaxie à toi toute seule. Gala la galaxie. Gala. Gala. »

Abasourdie, elle cessa de se débattre un instant. Il rapprocha son visage du sien, tout près. Elle poussa un glapissement, détourna le visage pour le mordre de toutes ses forces dans l'épaule. Avec un nouveau rire, il ouvrit ses bras et elle roula du lit pour tomber sur le sol. Les côtes douloureuses, elle se releva péniblement. Malefoy la fixait toujours avec un sourire. Se passant une main dans les cheveux, elle hésita un instant, regarda Malefoy, puis la porte, et se décida enfin.

« Je reviendrai te chercher après. »

Elle fit un pas vers la porte mais il l'interpela :

« Pars pas, Gala. Reste avec moi. Me laisse pas. »

La main sur le front, le cœur cognant comme un dément, elle regarda de nouveau la porte puis Malefoy.

« Et merde... », elle rebroussa chemin, tira sur sa manche avec toute la force qu'elle avait en réserve. « Debout, lève-toi. »

Croisant son regard perdu, elle rajusta, plus doucement : « Drago, il faut vraiment qu'on parte, tout va bien se passer mais il faut que tu te lèves. »

Il pesa le pour et le contre une seconde avant de hocher la tête, consentit à exécuter les ordres de Granger. Il s'extirpa du lit, titubant. Fit trois pas, s'appuya contre le mur, le souffle court.

« Le plafond tourne. »

Dans un soupir, elle lui attrapa la main.

« Concentre-toi sur moi. »

Il la dévisagea, déboussolé, avant de regarder autour de lui. Ses yeux passèrent en revue la chambre, s'arrêtant sur le lit.

« Où est-ce qu'on est ? »

« T'occupes. Suis-moi. »

La main serrée autour de ses doigts tremblants, elle le guida dans le couloir sombre, récupéra sa propre valise, descendit les marches pas à pas, guidée par la rambarde d'une main, soutenant Malefoy de l'autre. Le silence était lourd, insoutenable, elle pouvait entendre chaque marche grincer. Elle aurait voulut courir, s'enfermer à double-tour dans la voiture, s'endormir, se réveiller loin, très loin. Mais elle était bloquée ici, étouffée par l'odeur de la lavande, nauséeuse, le cœur balançant dans sa cage thoracique comme un pendule. La dernière marche. Le silence, toujours. Malefoy s'arrêtant, vacilla, elle le retint de justesse, un bras dans le dos.

« On y est presque », murmura-t-elle, en sondant le couloir nu des yeux.

« Je peux pas, Gala. Y'a des murs partout. »

« Arrête de m'appeler Gala. Avance. »

Elle voulut faire un pas mais il la tira en arrière.

« Je vais mourir », souffla-t-il, le visage blême. « Je me suis fait mordre pas un serpent. Tout à l'heure. Dans la chambre. Je vais mourir. »

Elle sentit la panique monter en flèche, une fièvre brûlante lui monter aux tempes. Elle regarda par dessus son épaule. Le couloir sans fenêtre, sans porte, semblait s'étendre s'allonger, d'un bout à l'autre.

« Malefoy, on n'a pas le temps, putain. Tu ne t'es pas fait mordre par un serpent. »

« J'ai mal au bras. J'ai du venin dans les yeux et dans le bras. Je vois plus rien. »

La mâchoire contractée, elle lâcha un juron avant de remonter brusquement la manche du blond, découvrant un poignet intact.

« Tu vois, y'a rien, pas de morsure, rien. »

Elle releva l'autre manche, perdit le souffle, le fil de ses pensées. Sur sa peau pâle, une tête de mort traversée d'un serpent la fixait de ses orbites vides. Au-dessous, une inscription encore saignante avertissait : je ne dois pas dire de mensonges.

« Merde. »

Un sanglot, brusque et haché, venu de la porte dans leur dos, explosa en échos dans le couloir. Les rouages s'activèrent dans son cerveau, dans un sens, dans l'autre, ne sachant plus à quelle partie de son corps se vouer. Ses yeux, bloqués, sur le bras de Malefoy. Ses jambes, tétanisées. Son souffle, trop court, trop rapide. Son cœur tambourinant, prêt à lâcher. Ses oreilles assourdies par les sanglots, déformés, inhumains.

Elle se sentit perdre le contrôle, dissipant ses dernières miettes de bon sens. Son regard remonta lentement jusqu'au visage de Malefoy. Dans ses yeux grand écarquillé, elle décela une terreur sourde, plus dense encore que la sienne, il ouvrit la bouche :

« Je peux pas. Je crois... Pars devant, Gala. Je vais fumer une cigarette. »

Tâtonnant, il sortit son zippo de sa poche qu'elle lui arracha aussitôt. Elle secoua la tête, retrouvant ses esprits.

« Arrête de parler. Marche », ordonna-t-elle.

Un pas devant l'autre, elle tira Malefoy. Ignorant les pleurs, qui s'étaient transformés en cris, elle ouvrit la porte de l'accueil. Désert. Accélérant la cadence, elle sortit sur le parking, traîna le blond jusqu'à la voiture, ployant sous l'effort. Fouilla ses poches. Les clés. Les mains tremblantes, elle tenta d'ouvrir la porte. La pointe de la clé ripa contre la carrosserie. Deuxième tentative. Clic. Arrachant presque la portière de la charnière, elle poussa Malefoy sans ménagement sur les sièges arrières. Au pas de course, elle fit le tour, s'installa côté conducteur. Clés dans le contact. Le moteur vrombit, toussota, s'arrêta. Une fois, deux fois, trois fois.

« Merde, merde, merde. »

Elle passa une main sur son front trempé avant de bondir hors de la voiture, releva le capot. Ses mains plongèrent au milieu des fils et rouages. Réservoir à essence. Plein. Moteur. A priori, fonctionnel. Courroie. Intacte. Bougie. Putain. Plus de bougie. Elle avait raison depuis le début, la voiture avait été sabotée. Elle sentit toutes ses forces la quitter. Plus de bougie. Impossible de redémarrer. Bloqués. Captifs.

Elle se força à prendre une longue inspiration, passant en revue ses vieux souvenirs de mécanique. Bougie, bougie, bougie. Quelque chose à propos de la bougie. Non, rien. Les mains sur le visage pour essayer de contenir ses tremblements, de refouler les images sordides qui s'imposaient à elle, la vieille dame et son sourire dérangé prête à les tuer, elle sentit l'odeur d'essence se répandre de ses doigts jusqu'à son nez. Une vieille odeur, le garage de son grand-père. Son bleu de travail. La Ford Anglia.

Réfléchis, réfléchis, réfléchis. Bon sang, rappelle-toi. Pas de bougie. Rappelle-toi.

Elle faillit défaillir. Oui, elle se souvenait. La voiture qui refuse de démarrer, son grand-père derrière le capot, un long pssshhhhh, la voiture qui s'active. Son grand-père, victorieux, un objet dans la main. Un tube ? Non, plus grand. Un bruit de pression, un pssshhhh. De la laque. Oui, de la laque.

Elle déglutit difficilement, jeta un coup d'œil à l'auberge. Pas le temps de réfléchir. La vision floue, elle se rua vers la porte d'entrée, se précipita derrière le comptoir, ouvrant les placards à la volée. Rien. Des papiers, des cahiers. Des figurines de porcelaine qu'elle dégagea d'un geste de la main, les envoyant se fracasser au sol. Rien. La détresse monta, monta lentement, le long de son corps, comme de l'eau, lentement, lentement, jusqu'à son cou, lentement. Elle suffoqua. Fit volte-face, repartit dans le couloir. Les sanglots s'étaient éteints. Elle fonça vers la porte du fond, les mains sur le mur pour se guider. Elle sentit des craquelures sous ses doigts. Merde. C'était pas un mur. Des portes obstruées, rebouchées. Dissimulées. Tout un pan de l'auberge condamné. Elle accéléra, poussa la porte du fond. Une pièce sombre. Des icônes, du sol au plafond, et des croix, partout. Une armoire acculée contre un mur. Sans prendre le temps de réfléchir, elle ouvrit les portes à la volée, fouillant, éjectant draps et produits ménagers au passage. Sa main se referma autour du métal glacé d'une bombe insecticide. Oui. Oui, ça ferait l'affaire.

Elle se releva, fiévreuse. Son sang se glaça dans ses veines. La dame qu'ils avaient vue le premier soir se tenait droite devant elle, la main sur la poignée de la porte. Les yeux rouges et gonflés.

« Ma sœur déteste les sales petites menteuses dans ton genre. Et c'est moi qu'elle punit. Moi je dis toujours la vérité. »

Hermione leva les mains en signe d'apaisement.

« Je vais sortir, et je vais partir d'ici. Je vais tout oublier. Vous n'entendrez plus jamais parler de moi... de nous. »

« Non, ça, tu ne peux pas. Non, sinon ma sœur va se fâcher. »

« S'il vous plaît. S'il vous plaît, laissez-nous partir... »

« Non, je ne peux pas. Des comme vous, on en a eu. Ils ont fini avec des petites croix sur la tête. »

Avec lenteur, sans lâcher des yeux la tenancière, la main d'Hermione glissa jusque dans sa poche, en tira le zippo de Malefoy. D'un geste du pouce, elle ouvrit le clapet, le brandit sous sa bombe, comme une arme.

« Laissez-moi passer, maintenant. Je ne veux pas vous blesser mais vous ne me laissez pas le choix. »

La vieille dame ne cilla pas.

« Ma sœur n'aime pas les éléments dissipés. Elle les laisse réfléchir. Après, elle les punit. »

Elle comprit une fraction trop tard ce que ça signifiait. La porte se referma, puis, le bruit d'un verrou qu'on actionne.

« Non ! », Hermione se jeta sur la porte, tambourina à la faire trembler sur ses gonds. « Laissez-moi sortir ! Laissez-moi sortir ! »

D'un coup d'épaule, elle tenta de défoncer le battant. Toute la structure de la pièce sembla vibrer mais la porte tint bon. Une deuxième fois. L'épaule engourdie, elle continua de marteler de ses poings jusqu'à ne plus sentir ses mains. Essoufflée, elle recula, sonda la pièce du regard. Pas d'autre sortie, pas de fenêtre. Elle donna un coup de pied contre la porte, le choc la projeta en arrière. Elle roula sur elle-même, sentit l'aérosol grincer sous son poids. A l'aveuglette, elle le ramassa, se releva. Prit une longue inspiration. Ouvrit le clapet du zippo, appuya sur la détente de la bombe, fit rouler la pierre du briquet sous son pouce. Dans une gerbe d'étincelle, le spray s'enflamma, elle le dirigea vers la poignée de la porte, l'avalant dans un torrent incandescent. L'odeur, la chaleur, l'étourdirent un instant. Quelques secondes encore, quelques secondes, et elle arrêta le zippo. Elle donna un coup de coude sur la poignée calcinée qui s'arracha de la porte et tomba au sol en laissant un trou craquelé dans le battant.

Prudemment, Hermione passa sa main dans l'interstice, se criblant d'échardes, tâtonna jusqu'à rencontrer la dureté du métal. Clac. Elle tourna le verrou, la porte s'ouvrit. Elle bondit dans le couloir. Ses yeux mirent deux secondes à s'habituer à l'obscurité. Elle fonça vers la porte, le regard rivé sur la poignée. Plus que quelques mètres, quelques mètres, quelques centimètres. L'instant où elle posa la main sur la poignée, une douleur lui ouvrit le crâne en deux, l'envoyant au sol. Des tâches sombres dansèrent devant ses yeux. Entre les trous noirs, elle aperçut la silhouette de la vieille dame, un tisonnier entre les mains. Elle claqua sa langue contre son palais, un goût de fer dans la bouche. Ses cils battirent lentement. Elle roula sur elle-même, se releva, chancelante, courut dans l'autre sens, au hasard. Les murs valsaient, des formes lumineuses enneigeaient son champ de vision. Elle crut que son crâne allait se briser en mille petits morceaux, s'éparpiller au sol. Les mains tendues, elle trouva la rambarde de l'escalier, monta la première marche. Un coup sourd dans les tibias. Elle dégringola au sol, pliée par la douleur. Elle ne voyait plus rien. Poussée par l'adrénaline, l'instinct de survie pulsant dans tout son corps, elle se mit à quatre pattes, voulut se relever.

« Attrape-la ! », cingla une voix.

Deux mains décharnées s'abattirent sur ses épaules, la plaquant au sol. Elle se débattit, hurlant, donnant des coups au hasard. La douleur était si aigüe, lui sciant le cuir chevelu, que chaque geste était une torture. Le plafond tourbillonnait, se dévorant lui-même. Ses bras retombèrent au sol. Elle eut envie de fermer les yeux, de s'endormir pour oublier combien elle avait mal. Ses paupières clignèrent une dernière fois, trop lourdes pour se rouvrir. Des griffes se refermèrent sur son bras.

« Tu es une sale petite menteuse. Tu sais ce qu'on fait aux sales petites menteuses ? »

Elle sentit quelque chose lui fendre la peau du bras, elle rouvrit brusquement les yeux, essayant de se dégager, mais ses muscles engourdis étaient trop faibles.

« Tiens-la bien. »

Une main glacée resserra un peu plus la pression sur son bras. Une lame lui écorcha la peau.

« Lâchez-moi, lâchez-moi, lâchez-moi, s'il vous plaît, lâchez-moi », murmura-t-elle, la voix rauque, la langue lourde, la bouche pâteuse.

« Je déteste les menteuses. Et toi, tu es une menteuse, une sale petite fouine qui essaye de s'échapper. Je veux t'entendre le dire. »

La tête pleine de coton et de barbelé, Hermione ouvrit la bouche. La referma. Le monde tournait, tournait, tournait. Elle voulait juste dormir. Fermer les yeux et dormir. Faire taire les sifflements, la souffrance, la peine. Juste dormir. Réunissant le peu de force qu'il lui restait, elle ouvrit les yeux. Le visage de la vieille femme au-dessus du sien semblait déformé, étiré, monstrueux. Un sourire comme une cicatrice, traçant sur ses joues une lézarde rouge, immense.

« Dis-le. Dis-le que tu es une sale petite garce de menteuse. »

Une voix venue des tréfonds de sa gorge répondit à sa place :

« Non. »

Elle lâcha un hurlement quand elle sentit le froid du métal lui déchirer une nouvelle fois la peau.

« Dis-le. Après, tout ira mieux. »

La douleur dans son bras occupa tout l'espace de ses pensées, elle voulut s'arracher à cet étau mais ne réussit qu'à accentuer la souffrance.

« Je suis une menteuse ! Pardon, pardon, pardon ! Je suis une menteuse... pardon... arrêtez, s'il vous plaît... »

« C'est mieux. Ça ne sera pas long, après... Après tout ira mieux. »

L'intenable douleur la transperça de nouveau de part en part. Elle allait mourir. Tout son corps le sentait, lui envoyait des signaux d'alarme, la conjurant de faire quelque chose. Mais elle en était incapable, son esprit embrumé tournait en rond dans sa tête. Elle vit Ron, dans le salon, le visage tourné vers la fenêtre. Elle courut vers lui, essaya de l'appeler mais il ne l'entendait pas. Elle lui attrapa la main, il ne bougea pas. Ron ! Ron !, l'appela-t-elle. Aide-moi, je t'en supplie, aide-moi ! Il ne tourna pas la tête. Je ne peux pas, tu sais que je ne peux pas, murmura-t-il. Elle eut envie de pleurer. Elle avait mal, atrocement mal, et le cœur en morceaux.

Clic. Un bruit métallique et tout s'arrêta. La pression se relâcha, la douleur s'évapora légèrement. Elle rouvrit les yeux, aperçut Malefoy en contre-plongée, le canon d'un revolver pointée sur la tempe d'une des deux femmes.

« Vous la lâchez ou je vous explose la cervelle. »

La dame recula, apeurée, et le bras de Malefoy s'enroula sous les épaules de Granger. Elle tâtonna pour retrouver la bombe insecticide, se releva, titubante, appuyée contre Drago.

« Vous mériteriez que je vous tue mais je ne veux pas gâcher de balle », cracha-t-il.

Faisant face aux deux vieilles dames, le flingue toujours dressé devant lui, il marcha à reculons, chercha à l'aveuglette la poignée, l'abaissa, ouvrit la porte d'un coup de pied et entraîna Hermione à sa suite. La porte se referma d'elle-même et ils se mirent à courir jusqu'au parking, sans s'adresser un mot, elle toujours pendue à sa manche, et lui, vérifiant que la voie était libre.

Encore sonnée, elle eut du mal à se rappeler quoi faire. Il lui ouvrit le capot, légèrement chancelant, lui aussi. Elle extirpa les clés de sa poche, s'en servit comme d'un tournevis pour ouvrir le tube d'admission d'air. Les clés lui tombèrent des mains deux fois avant qu'elle ne réussisse à arracher le bouchon, puis elle les tendit à Drago.

« Essaye... », la douleur était insoutenable, lui fracassant le crâne. « Essaye de démarrer », articula-t-elle finalement.

La vision trouble, elle ne vit pas Malefoy s'approcher mais sentit les clés s'arracher d'elles-mêmes à ses doigts. Tant bien que mal, elle plaça l'extrémité de la bombe dans le tube.

« Vas-y. »

Elle pressa le bouton. Le moteur gronda en toussant une fumée âcre. Elle se couvrit le nez de son bras mais ne relâcha pas le bouton. Le moteur grogna une nouvelle fois, pétarada, la voiture trembla et démarra. Vacillante, elle fit un pas en arrière, sentit ses jambes flageoler, un bras la rattrapa de justesse, la guida jusque dans la voiture. Appuyée contre la vitre, ses yeux s'arrêtèrent un dernier instant sur l'auberge, elle crut apercevoir les deux sœurs les regarder derrière les rideaux ouverts d'une fenêtre, puis la voiture fila en faisant crisser les graviers et elle sombra.

~o~

Quand elle se réveilla, il faisait sombre dehors. La pluie martelait la carrosserie de la voiture, arrêtée au beau milieu d'un champ. L'orage grondait en fracturant le ciel d'éclairs lumineux. A côté d'elle, Malefoy dormait. La tête douloureuse, l'esprit gourd, elle se rapprocha, se blottissant contre lui. Il ouvrit un œil, juste un, puis, avec lenteur, passa un bras autour de ses épaules. Et elle s'endormit.


Hello, les beautés !

Pas de long mot, juste un petit message pour vous remercier pour toutes vos merveilleuses reviews qui me donnent toujours envie de danser le French cancan de la joie !

Et je rajoute aussi qu'à partir du prochain chapitre, les flashbacks repartent loin en arrière !

N'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de ce chapitre, j'ai particulièrement hâte d'avoir vos retours.

Mil besos,

LM.