1er Septembre 2007
Quand Drago se réveille, il sent un tourbillon siphonner le fond de son estomac. Quelque chose entre l'appréhension et l'excitation. Il s'extirpe du lit, lentement, se douche, s'habille. Après un long échange avec le miroir, il opte pour les cheveux gominés en arrière.
Les marches grincent sous ses pas. Il a toujours grincé, ce vieil escalier de bois, mais aujourd'hui, il semble grincer différemment. Comme une symphonie d'adieu.
Ses parents l'attendent en bas, souriants, confiants. Sa jauge intérieure bascule brusquement vers l'appréhension, distançant largement l'excitation.
« Tu es prêt ? », demande Lucius, sa voix résonnant jusqu'au plafond du grand hall où il se tient debout, dans son costume noir.
Ses deux valises en main, Drago se contente d'acquiescer. Est-ce qu'il est vraiment prêt ? A vrai dire, il a du mal à savoir. Il y a tant de mystère autour de Poudlard, tant de secrets. Ça fait des mois qu'il interroge ses parents, tente de leur tirer les vers du nez. Sans succès.
Tu verras bien, Drago, ne t'inquiète pas, lui répond systématiquement sa mère. Tu poses trop de questions, le sermonne son père.
Pour le reste, il n'a que son imagination pour tenter d'esquisser les contours de sa future école. Il a eu beau lire et relire l'Histoire de Poudlard, il n'en a rien tiré de plus qu'une photo du château datant du siècle dernier et quelques légendes écossaises.
Narcissa pose une main tendre sur son épaule.
« Tu as pensé à tout ? »
« Oui... je crois. »
« Si tu as oublié quelque chose, on te l'enverra, ne t'en fais pas. Tu nous écriras ? »
Il hoche la tête, la gorge trop serrée pour parler. Il ne rate ni le sourire ému de sa mère, ni les yeux au ciel de son père.
« N'oublie pas, Drago : tu es un Malefoy. Tu portes notre nom sur tes épaules », l'avertit-il en ouvrant la porte du Manoir.
Drago lui jette un regard anxieux, planté sur le seuil, effrayé, tout à coup, de quitter la maison familiale, le petit salon et ses lumières tamisées, la cuisine et ses odeurs de romarin, les lectures devant la cheminée du vendredi soir, les banquets d'été, les chênes du Grand Parc et les paons tout blancs qui lui hurlent à la figure dès qu'il a l'audace de les approcher d'un peu trop près.
« Comment c'est... là-bas ? »
Narcissa et Lucius s'échangent un long regard avant que ce dernier ne prenne la parole :
« Fais les bons choix. C'est maintenant que tout se décide. »
« Lucius, ça suffit », intervient Narcissa en encourageant Drago d'une caresse dans le dos. « Tu sais très bien que tu n'as pas le droit de dire ça. Tu enfreins la Clause. »
Les lèvres pincées, Lucius regarde tour à tour sa femme et son fils avant de hocher la tête, résigné, et de gagner la voiture sans ajouter un mot.
Dans un état de semi-conscience, Drago rejoint son père. Les portières claquent. Il voit vaguement défiler routes et vallées, rivières et forêt, et, en un clin d'œil, il atterrit sur le quai 9 ¾ de la gare de King's Cross. Dans un flou cotonneux, il sent l'étreinte de sa mère, ses baisers noyés de larmes, la main de son père sur son épaule, la pression discrète et le sourire encourageant et puis... et puis, il se retrouve dans le train, ses deux grosses valises en main, perdu dans un tourbillon d'images et de bruits. Des élèves en uniformes, passant devant lui, des bribes de discussions chuchotées, des portes de compartiments, s'ouvrant, se claquant, des rires, des pleurs, des mains secouées par les fenêtres, des promesses de lettres... Il se demande un instant ce qu'il fout là, avec ses bagages et son air de petit aristo, au milieu de tous ces gens qui semblent parfaitement savoir où aller.
« Merde... ma valise. »
Drago tombe sur un grand brun à la peau noire, le nez plaqué à la fenêtre du wagon. Le jeune homme en question tourne la tête vers lui, affligé, avant de poser une main tremblante sur son front.
« J'ai oublié ma valise sur le quai... », ajoute-t-il, blême.
« Quoi ? »
« J'ai oublié ma valise sur le quai. »
« Comment c'est possible d'oublier sa valise sur un quai ? »
« Bah, je sais pas... Je parlai à ma mère, j'étais en train de remonter ma montre, et puis j'ai vu une fille passer, elle tenait un chat dans ses bras, je l'ai suivie du regard, je me suis dit qu'elle avait l'air sympa, en plus j'adore les chats, je me suis dit que je devrais essayer de lui parler, après, je sais pas, si ça se trouve elle est détestable, si ça se trouve même, elle fait cramer des fourmis avec une loupe, je déteste les gens qui font ça... en fait, j'en ai jamais rencontré mais ça m'empêche pas de pas les aimer, bref, là, un mec me bouscule, et fait tomber ma montre par terre alors bon, je sais que de toute façon, elles marchent pas à Poudlard mais ça justifie pas de me l'éclater en mille morceaux, hein ? Du coup, j'ai voulu m'expliquer avec lui et je l'ai suivi dans le train, et puis, avant que j'ai le temps de réaliser ce qu'il se passe, les portes se sont refermées derrière moi et... voilà, j'ai oublié ma valise sur le quai, quoi. »
Submergé par la tonne d'informations qu'il essaye tant bien que mal d'assimiler, Drago dévisage le première année, perplexe, et ne trouve rien d'autre à dire que :
« Je te prêterai des affaires, si tu veux. »
Le garçon lui sourit avant de lui tendre la main :
« C'est sympa, ça. Moi c'est Blaise. »
« Drago. »
« C'est bizarre comme prénom. »
« Pas plus bizarre qu'un mec qui oublie sa valise sur un quai. »
« Un point pour toi. On se trouve une place ? »
Joignant le geste à la parole, il arpente le couloir avant de trouver un compartiment vide dans lequel il s'installe sans gêne, les pieds sur le fauteuil d'en face.
« Tu sais quoi, de Poudlard, toi ? », demande Drago après avoir placé ses deux lourdes valises dans le filet à bagages au-dessus de leur tête.
« Rien. Dis-toi que ma mère n'a même pas voulu me dire dans quelle maison elle avait été, t'y crois, toi ? Et mon père... bah, mon père il parle jamais, de toute façon. Et toi ? »
« Tout ce que je sais, c'est que mes parents ont été à Serpentard. Je sais même pas vraiment ce que ça veut dire. »
« Aucune idée. J'ai entendu une fille dire qu'elle avait visité Poudlard quand sa sœur avait été acceptée. »
« Impossible. »
« Ouais, c'est bien ce que je me disais. »
Drago se laisse aller dans son fauteuil, les yeux rivés sur le paysage par la fenêtre. Le train file dans la campagne, traverse des ponts, surplombe des falaises et des lacs.
Ils passent le reste du trajet à parler, à essayer de réunir les bribes d'informations qu'ils ont réussi à grappiller à droite et à gauche au sujet de leur future école, et à se parler un peu de leur vie respective. Sans trop savoir pourquoi, Drago lui parle de Seth et Ramsès, les deux paons albinos qu'il poursuivait dans le jardin avant de finir les bras couverts par les bleus de leurs morsures, il lui raconte le bureau de son père, toujours fermé à clé, et ses réunions, tard dans la nuit, il lui parle des lettres que sa mère écrivait dans le petit salon, et du solstice d'hiver qu'ils fêtaient toujours dans le Grand Parc. Blaise, lui, évoque sa maison surplombant la Manche, sa mère chanteuse d'opéra, et sa grand-mère italienne qui chassait les huissiers de chez elle à coups de parapluie.
Le train s'arrête brusquement, sans qu'ils aient eu le temps de s'y préparer. Une quarantaine d'adolescents posent le pied en même temps sur le quai, sous un ciel noir.
La lune elle-même se cache derrière les nuages. Leurs seules étoiles, dans l'obscurité, sont les fenêtres illuminées du château de Poudlard qui se dresse sur les falaises, immense, imprenable, le reflet brisé par les eaux du Lac. Absorbé par la contemplation de ce qui sera leur nouveau foyer, pour les sept années à venir, ils n'entendent même pas le train repartir, s'éloigner dans un panache de fumée blanche.
« Bon... et maintenant ? On fait quoi ? », finit par demander Blaise au bout d'une trentaine de minutes.
« Je sais pas. Quelqu'un va bien finir par arriver », répond Malefoy avec un haussement d'épaules qu'il tente de faire passer pour de l'assurance.
« Mes frères m'ont dit qu'une année, ils avaient oublié de venir chercher les élèves et qu'ils avaient fini dévorés par des Sombrals... », explique un garçon roux couvert de taches de rousseur.
Drago le reconnait aussitôt. Avec une dégaine pareille, ça ne peut être qu'un Weasley. Il ne se souvient plus exactement des raisons pour lesquelles son père les méprise, mais Drago sait, en tout cas, qu'ils ne sont pas fréquentables.
« C'est quoi, un Sombral ? », demande un élève joufflu qui tremble de la tête aux pieds.
« C'est un animal légendaire qu'on retrouve dans beaucoup de contes écossais. De vieilles légendes racontent qu'on en trouve aux alentours du château », intervient une fille dont les cheveux ébouriffés créent comme un halo autour de sa tête. « Vous n'avez pas lu l'histoire de Poudlard ou quoi ? »
Les sourcils froncés, elle les accable un à un d'un regard désapprobateur qui pousse Drago à la détester instantanément. Le groupe d'élèves s'est rassemblé en rond dans l'obscurité. Au dessus de leur tête, le vent fait bruisser les feuilles. Drago réprime un frisson en resserrant les pans de son manteau.
« Bon... qu'est-ce qu'on fait ? », demande Zabini.
« Moi, je pense qu'on devrait attendre », déclare une fille à la peau mate en rabattant sa longue tresse noire sur son épaule. « En toute logique, quelqu'un va bien finir par arriver. »
« Je ne sais pas, Padma. J'ai pas envie de mourir de froid ici, moi. »
« Ne sois pas ridicule, Parvati. Personne ne va mourir de froid. »
« Ça c'est ce que tu dis. Je suis sûre d'avoir vu des araignées polaires dans les bois. Et quand elles te piquent, elles te gèlent jusqu'au cœur... »
« Des araignées ? », geint Weasley en jetant un coup d'œil anxieux à la forêt.
« Bref, quelqu'un aurait pas envie de partir en éclaireur, par hasard ? », coupe Drago.
Il n'a vraiment, mais alors vraiment pas envie de partir lui-même et il n'a certainement pas envie d'attendre ici qu'une créature sauvage leur tombe dessus.
« Moi, je veux bien. »
Le garçon qui vient de parler s'avance dans le cercle, le cœur de Drago rate un battement. C'est Harry Potter. Aucun doute possible. Cicatrice éclair. Cheveux noir mal coiffés. Drago se souvient être tombé sur de vieilles coupures de journaux, avoir vu le visage de James Potter, en une. La ressemblance est frappante.
La plupart des élèves arrêtent de parler pour fixer le jeune homme à la cicatrice et il baisse la tête, gêné, se gratte l'arrière du crâne.
« Je te suis, Harry. De toute façon, on va tous mourir, alors autant que ce soit en héros, hein », déclare Weasley dans un haussement d'épaules.
« Moi aussi, je viens », ajoute Parvati en lâchant un soupir résigné. « Padma, tu t'assureras qu'on écrive des chansons à ma gloire, s'il te plaît. Précise bien que j'étais très belle. Belle comme un soleil d'été... non, ça fait trop ? Bon, d'accord. Alors tu diras juste 'la belle Parvati', ça suffira. »
Sa sœur lève les yeux au ciel, exaspérée.
« On ne va rien écrire du tout parce que personne ne va mourir. »
La fille aux cheveux en bataille farfouille dans sa valise pour en sortir un énorme livre qu'elle pose au sol.
« Attendez. Avant de partir en exploration, on devrait consulter le plan de Poudlard. On saura par où partir. Quelqu'un pourrait me faire de la lumière ? », elle relève la tête, sonde ses camarades des yeux. « Au fait, je m'appelle Hermione Granger. »
Une jeune fille brune, les cheveux coupés au carré, soupire longuement avant de sortir un zippo de sa poche. Elle désigne un garçon du menton :
« Toi, tu t'appelles comment ? »
« M... moi ? », bredouille l'intéressé en jetant des regards perdus autour de lui. « Gregory Goyle. »
« Ok, Groyle... »
« Goyle. »
« Je m'en fous. Tiens-lui le briquet. »
Tremblant, le jeune homme doit s'y reprendre à trois fois avant de réussir à allumer le briquet et s'accroupit près de Granger, envoyant un faible halo illuminer le plan de Poudlard.
« Bon, ça ne sert à rien de longer le Lac, il y'a un mur autour du château... », commença Granger en pointant du doigt un trait d'encre marqué enceinte. « Il va falloir le traverser. »
A peine a-t-elle fini sa phrase qu'un concert de protestations et de cris apeurés agitent le groupe. Drago sent l'angoisse le gagner, affolant son cœur, tétanisant ses muscles. Il a envie de faire taire tout le monde, de leur rappeler qu'il est un Malefoy et qu'il ne mérite décemment pas de crever dans l'eau glacée d'une école de malade mentaux, qu'ils ont qu'à le traverser, eux, le Lac, et revenir le chercher quand tout sera réglé. Il a envie de leur crier tout ça, mais tout au fond de sa tête, la voix de son père résonne : « N'oublie pas, Drago, tu es un Malefoy. Tu portes notre nom sur tes épaules. » Il baisse la tête, se contente de garder le silence en espérant que personne ne remarque comme ses mains tremblent.
« J'ai entendu un bruit venir de la forêt ! », hurle une fille en pointant les bois du doigt. « C'est les Sombrals ! Ils arrivent ! »
Des cris fusent dans tous les sens, plusieurs élèves éclatent en sanglots. Dans la panique, Goyle lâche le zippo qui tombe sur l'Histoire de Poudlard et l'enflamme avant que Granger n'ait le temps de réagir. Dans un glapissement, elle jette le livre qui prend feu dans une gerbe de flammes rougeoyantes. Le cœur de Drago s'emballe, il veut partir, partir en courant, rattraper le train, rentrer au Manoir et tout oublier de Poudlard. Un sifflement aigu retentit.
« Calmez-vous ! », s'exclame le grand brun qui vient de siffler en levant les mains au ciel. « Calmez-vous ! Il n'y a pas de Sombrals, c'est une légende, d'accord ? On va trouver une solution, mais il faut qu'on réfléchisse tous ensemble. »
Un calme relatif retombe sur le petit groupe, toujours illuminé par le livre en flammes. Tous les regards se braquent sur le pacificateur. Drago le déteste d'être aussi courageux, mais plus encore, il se déteste d'être aussi lâche.
« Et c'est quoi ta solution, Finch-Fetchey ? Traverser le Lac à la nage, c'est ça ? », demande la blonde qui a lancé l'alerte.
« J'en sais rien, Lavande. J'ai pas dit que j'avais une solution, mais en tout cas, ça sert à rien de paniquer. »
« Et pourquoi on resterait pas ici ? Je ne vois pas pourquoi on devrait risquer notre vie alors que quelqu'un va forcément venir nous chercher », argue Tracey Davis en s'asseyant au sol.
« Je pense que c'est un test. »
Silence. Tout le monde se tourne vers Granger qui vient de parler, dans l'espoir qu'elle leur apporte une solution, les tire de là par un tour de passe-passe. Destabilisée, elle pique un fard, ouvre la bouche mais aucun mot ne vient.
« Je crois qu'elle a raison », intervient Padma.
Tracey claqua sa langue contre son palais avec agacement.
« Comment ça, un test ? »
Padma la dévisage avec sérieux.
« T'as pas remarqué que personne n'a le droit de parler de Poudlard ? Il y'a cette Clause ou je ne sais pas trop quoi. Je parie que personne ne vous a jamais raconté sa rentrée à Poudlard. J'ai cherché partout, partout ! Dans des livres, dans de vieux journaux, j'ai même tenté le coup avec mon grand-père sénile : personne ne parle jamais de Poudlard. Il doit bien y avoir une raison. Je pense qu'Hermione a raison : ils testent notre mérite. »
Elle hausse les épaules et ajoute :
« Vous pouvez rester ici, si vous voulez, mais personne ne viendra vous chercher. »
Furieuse, Tracey bondit sur ses pieds, tend un doigt menaçant vers Padma.
« Tu racontes n'importe quoi. Je vois pas pourquoi tu mériterais plus Poudlard que moi parce que tu décides de te taper un petit bain de minuit dans le Lac. Tu veux juste embobiner les autres pour qu'ils t'accompagnent dans ta mission suicide. Tu dois avoir une vie tellement ennuyeuse que tu serais prête à tout pour un peu d'action. Demande à Papa-Chéri de t'acheter un poney ou un cabriolet, et arrête de venir nous emmerder pour un peu d'attention. »
Padma veut riposter mais elle est brusquement repoussée en arrière par sa sœur qui s'interpose entre elle et Tracey. Elle bat des cils avec emphase, lui adresse un sourire doucereux.
« T'as pas tort, Davis. On s'ennuyait tellement, à tourner en rond dans notre château avec tous ces poneys à coiffer, que Papa-Chéri nous a inscrite au sport. Devine lequel. Non, pas équitation. Krav-Maga. Padma chérie, je crois que Tracey veut une petite démo... »
« Arrêtez, ça... ça suffit... c'est pas le moment de se disputer... », intervient le garçon joufflu en fixant ses chaussures, regrettant déjà d'avoir ouvert la bouche.
Tracey Davis clôt le sujet d'un vague geste de la main avant de croiser les bras et de retourner dans le cercle.
« On a qu'à voter », propose Finch-Fetchey. « Qui veut rester ici ? »
Tracey Davis et trois autres élèves lèvent la main. Les bras croisés, Drago observe attentivement la scène. Hors de question de voter, il suivra la majorité. Meilleure chance de survie.
« Et qui veut essayer de traverser le Lac ? »
Une vingtaine de mains se lèvent. Dont celles de Granger, Potter et Weasley. Sans surprise.
« Bon, je crois que c'est assez clair. Maintenant, reste plus qu'à trouver une solution pour traverser le Lac. »
Un garçon blond s'avance.
« Anthony Goldstein », se présente-t-il. « Je pense que j'ai une idée. J'ai lu dans l'histoire de Poudlard que les délégations islandaises arrivaient toujours à Poudlard par le Lac. Il doit y avoir des bateaux ou des barques quelque part. »
« Très bien, on n'a plus qu'à aller vérifier les berges du Lac. Qui sait naviguer ? », demande Hermione en sondant des yeux ses camarades.
Goldstein, une fille du nom de Hannah Abbot et un certain Seamus lèvent timidement la main. Drago hésite un instant. Oui, il sait naviguer. Il a tant sillonné le lac du Manoir qu'il pourrait désigner les yeux fermés chaque plante aquatique qui y prend racine. Mais il n'a pas envie de partir en expédition, pas envie de risquer sa vie pour des débilités pareilles. Il sent le regard de Granger peser sur lui. Trop tard. Elle sait, elle l'a vu hésiter. Résigné, il lève la main à son tour.
« Parfait, on se répartit en quatre équipes et on cherche ces barques, d'accord ? »
Sans dire un mot, Drago suit son groupe, passe quinze minutes à longer le Lac, cherchant le moindre indice d'une embarcation. Dans le silence de la nuit, ses pas résonnent contre les galets qui bordent la rive, et les vaguelettes qui s'échouent à ses pieds, lui sussurent de ne pas s'aventurer sur les eaux du Lac. Il ne comprend toujours pas l'intérêt de risquer la noyade pour prouver qu'il mérite son inscription à Poudlard. Il a de bonnes notes, une bonne éducation, de l'argent et une place toute réservée dans l'entreprise paternelle. Il est, ni plus, ni moins, un élément prometteur. Il ne voit pas pourquoi il devrait se taper cette course d'orientation débile. Au contraire, Poudlard devrait le remercier de poser le pied dans son château miteux.
Des appels interrompent ses réflexions, il jette un regard las à Blaise et suit le reste de son groupe qui s'empresse de rejoindre la bande de Goldstein. Quand tous les élèves sont à nouveau réunis, Goldstein explique :
« On a trouvé six barques. Mais de toute façon, il n'y a que quatre navigateurs. On se répartit en équipes de quatre. Les navigateurs, vous êtes prêts ? »
Sans trop avoir le choix, Drago hoche la tête et s'avance près de Goldstein, Seamus et Abbot. Michael Corner, un grand brun aux cheveux longs, tend une branche à Granger.
« J'ai enroulé un morceau de tissu autour que j'ai aspergé d'alcool à 90°C. Ma mère m'avait fait une trousse à pharmacie d'urgence. Avec le briquet, vous pourrez en faire une torche. Histoire qu'on puisse se repérer, dans le noir. »
Weasley farfouille un instant sa valise avant de leur fourrer un cône en carton dans les mains.
« C'est des fusées que mes frères ont fabriqué. Ils m'ont expliqué qu'ils avaient de grands projets avec ça, mais qu'en attendant je pouvais en utiliser quelques unes pour faire rire Rusard. Je sais pas qui c'est, mais j'ai l'intuition que c'est un mauvais plan. En tout cas, ça pourra toujours vous servir s'il vous arrive un truc. Comme ça, les autres équipes pourront venir vous aider. »
Pour se donner contenance, Drago se concentre sur la petite fusée multicolore qu'il tient entre ses doigts. Il prie intérieurement pour ne pas en avoir besoin, et rejoint son équipe qui est déjà en train de tirer une barque jusqu'au bord de l'eau. Il met un pied dans l'embarcation, puis l'autre, lentement, le temps de trouver son équilibre. Une fois ses appuis stabilisés, il aide ses équipiers à monter, un par un. Quand il saisit la main de Granger, il la sent trembler et un vif sentiment de satisfaction le ragaillardit. Eux aussi, ils sont morts de trouille. Même elle, la tête d'ampoule. Seulement eux, ils ne savent pas naviguer. C'est lui qui a les cartes en main, maintenant. C'est le moment de s'illustrer.
Il déploit la voile qui se gonfle aussitôt et les entraîne dans les eaux noires du Lac. La barre en main, Malefoy jauge les alentours. Ils naviguent dans une obscurité sans contour ; du ciel jusqu'aux profondeurs : tout est noir. Il se focalise sur le château de Poudlard, tout au bout du Lac. Il parait si loin, tout à coup. En réprimant un soupir angoissé, il se tourne vers les autres. A la lueur de la torche que Granger tient, le visage de ses camarades est strié d'ombres et de lumières. Hermione lui adresse un sourire rassurant qu'il se contente d'ignorer.
La lueur diffuse éclaire tout juste à un mètre autour d'eux, mais Drago connait trop le bruit des remous pour se laisser avoir. Tenant fermement la barre, il glisse vers la gauche pour éviter un amas de roches à peine visible. Il plisse les yeux, tente d'apercevoir les trois autres embarcations. Trois points lumineux, dans l'obscurité, lui confirment que les autres équipes voguent toujours vers le château.
Il tente d'estimer la distance qui le sépare de la falaise de Poudlard. A leur vitesse, ils l'atteindront d'ici vingt minutes. Après, il faudra accoster. Il plisse un peu plus les yeux, cherchant à discerner une crique, une plage, n'importe quoi leur permettant d'éviter les roches meurtrières qui jaillissent de l'eau comme des lames de couteaux.
Un mouvement dans les profondeurs secoue la barque. Dans son dos, il entend les cris de ses camarades, la torche vacille une seconde mais Granger la stabilise en se cramponnant au rebord de l'embarcation.
« C'était quoi, ça ? », murmure Neville, le teint blême.
« Je sais pas. »
Dans le doute, Drago tire d'un coup sec la barre, braquant vers la droite. Il n'a pas la moindre idée de ce qui a failli faire chavirer le bateau mais il a le sentiment qu'il vaut mieux s'en éloigner le plus vite possible.
Son cœur bat, ses mains moites tremblent sur la barre. Il regarde l'eau noire, tout autour de lui. Pas une ridule. Tout est calme.
Un grésillement leur parvient en écho presque dissipé par le bruit du vent dans la voile, et soudain une lueur rouge éclate dans l'obscurité, puis une deuxième, et enfin une troisième qui s'éteint dans un crépitement.
« C'est le signal d'alarme ! », s'exclame Hermione en pointant du doigt le ciel encore brumé par la fumée des fusées. « Une... deux... Il n'y a plus que deux torches ! A gauche, tourne à gauche. »
« Non, je ne peux pas. »
Granger le dévisage un instant sans comprendre, les sourcils froncés, puis soudain, ça la frappe : Drago ne compte pas les aider. La bouche de la jeune fille forme un O parfait, ses yeux s'écarquillent. La lumière de la torche accentue les ombres sur son visage, accentuant ses airs dramatiques. On dirait l'acte final d'une tragédie grecque.
« Fais demi-tour immédiatement. Il faut qu'on aille les chercher. »
« Si je t'ai dit que je ne pouvais pas, c'est que je ne peux pas, ok ? Il y'a une barrière de rochers entre nous. Tu vois les vagues, là ? C'est le mouvement de l'eau contre des récifs. Si je tourne, on coule. »
Une rafale de vent emmène avec elle des échos de cris. De sa main libre, Granger agrippe la manche de Drago, lève la torche au-dessus de leur deux visages, les isolant du reste du monde.
« Trouve un autre chemin, fais quelque chose ! »
Ils s'affrontent du regard trois longues secondes.
« Je t'ai dit que je ne pouvais pas. Les autres s'en occuperont. »
« Arrête ! On est peut-être les seuls à avoir vu le signal ! Tu réalises qu'en ce moment, il y'a peut-être dix de nos camarades en train de se noyer ? FAIS-DEMI-TOUR ! »
« Non. Je vais pas risquer ma vie pour eux. »
« Fais demi-tour ou je mets le feu à cette foutue voile. »
D'un geste sec, Drago dégage sa manche de l'emprise de Granger, lui jette un regard noir.
« Essaye, pour voir. »
Il la dévisage avec tout le mépris dont il est capable. Elle regarde la voile, s'avance. Il déglutit difficilement : cette folle serait vraiment capable de cramer le bateau. Il devrait la pousser, se débarrasser d'elle, histoire de ne pas prendre de risque. Il fait un pas vers elle, elle lève le bras, la torche est tout près de la voile, mais deux mains fermes tirent brusquement Granger en arrière.
« Hermione, regarde ! Je crois que les autres équipes sont allées les chercher », souffle Dean en désignant du menton l'obscurité.
A l'endroit où la fusée a jailli, deux torches brillent dans le noir. Hermione pousse un long soupir de soulagement avant de se rasseoir. Elle n'adresse pas un regard de plus à Drago. Tant mieux. Il se passera volontiers de ses jugements de valeurs.
Le bateau tangue et reprend sa route dans un silence pesant. La concentration fait perler des gouttes de sueurs froides sur les tempes et Drago : il n'a jamais vu de lac comme celui-là, remué par des courants contraires, animé par sa volonté propre. On le croirait vivant, tentant de les ensevelir dans ses profondeurs.
La pression qui comprime sa cage thoracique se relâche légèrement quand il discerne les contours d'une plage de galets blancs, dans l'obscurité. Le bateau accoste en crissant. Titubant, Drago descend de la barque, les jambes flageolantes, rassuré par la solidité du sol sous ses semelles. Plus d'eau. Plus de courants, de vents contraires.
Il leur faut trente minutes et le lancer de leur fusée de détresse pour que les élèves réussissent à les rejoindre, frigorifiés, trempés, tétanisés. Ils se serrent dans les bras, se réconfortent. Personne n'évoque le fait que l'équipe de Drago ne soit pas venu les sauver.
Ils repèrent un chemin qui longe la falaise et l'arpentent dans un silence exténué. A chaque morceau de roche qui se détache sous ses pieds pour dégringoler dans le vide, Drago se voit connaître le même sort, partir à la renverse et chuter, chuter jusqu'à rencontrer la froideur mortelle des eaux du Lac.
Marcher lentement. Regarder le sol. Le sol, jamais le vide. Marcher. Marcher. Avec, dans les oreilles, le rythme sourd de sa propre respiration. Marcher. Mar...
« On y est ! »
Potter, en tête de file, pointe le château du doigt. Lorsqu'il arrive à sa hauteur, Drago s'arrête net, le souffle coupé. Perché à quelques mètres au-dessus d'eux, le château s'élève vers les cieux, majestueux, immense. Quatre tours percent le ciel de leur toits pointus, et les fenêtres, par centaines, illuminent leur chemin comme les feux d'un phare. Toute sa colère, sa déception et sa frustration s'envolent : à cet instant, il comprend pourquoi il faut mériter Poudlard.
Le reste de l'ascension passe dans une brume d'émerveillement. Tout ce dont il se rappelle, des années après, c'est d'être arrivé dans un Hall vide, éclairé par des bougies dont les chandelles brûlaient déjà depuis des heures. De l'angoisse sournoise qui avait lentement fait son chemin. Des craquement, des grincements, des crissements, de tous ces bruits qui animaient le château d'un requiem effrayant. Il se souvient du visage de Diane Deauclair, essoufflée, de la sentence qui tombe :
« C'est désert. Il n'y a personne. Nulle part. On a cherché partout où on a pu. Personne. Même pas un mot, une consigne. Rien. Juste... Juste nous. »
C'est un cauchemar, avait-il pensé, en voyant une quarantaine d'adolescents affolés courir dans chaque pièce, ouvrir chaque porte, examiner chaque recoin dans l'espoir de trouver quelqu'un. C'est un cauchemar et je vais me réveiller.
~o~
22 Mars 2017.
Quand il ouvre les yeux, Drago sent le monde tourbillonner. Il les referme aussitôt, tâtonne de sa main droite son visage, puis son cœur, toujours battant dans sa poitrine. Il est en vie, toujours entier. Il se redresse péniblement, se passe une main sur le visage en étouffant un gémissement. Des centaines de marteaux lui cognent la boîte crânienne. Il fait humide, froid, et il a la chair de poule. Il tire sur la poignée de la portière et manque de dégringoler à l'extérieur de la voiture.
Dehors, la brume a tout recouvert. Le ciel est d'un blanc aveuglant et la bruine perle dans l'air. La terre semble tanguer sous ses pieds, il plisse les yeux, aperçoit la silhouette de Granger, debout au bout du champ, face à la route. Chancelant, il la rejoint, se plante à côté d'elle. Elle tourne le visage, les yeux brillants, sans rien dire.
La route est déserte, avalée par le brouillard. Il regarde à gauche, à droite, perdu. Comment il s'est retrouvé là, la voiture en vrac au milieu d'un champ, la tête aussi lourde qu'après un abus de mauvais whisky ? Des images lui reviennent, floues, saccadées. La fumée d'un café et Granger, appuyée contre lui. Dans un effort douloureux, il creuse dans les archives déclassées de sa mémoire. La nuit, les phares de la voiture, les arbres qui dansent et se dédoublent sur la chaussée. Il ferme les yeux, aveuglé par la pâleur du ciel. Un flingue sur la tempe. Granger contre son épaule. Merde. Les souvenirs se reconstituent, se désagrègent de nouveau, éclatent en mille petits morceaux. Le bruit d'une tasse qui se brise et celui d'un aérosol qu'on écoule.
Il ouvre de nouveau les yeux. Granger a détourné le regard. Elle pleure, les joues couvertes de larmes. Merde. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Des chatons en porcelaine, une déchirure au poignet, une main glissée dans la sienne. Gala. Oh. Oh...
Il rabat sa manche. Je ne dois pas dire de mensonges, gravé dans son poignet en lettres minuscules, encore rouges et luisantes. Un malaise désagréable le submerge tout entier comme une couche de crasse. Il tend la main, saisit le bras de Granger. Il la sent frissonner au contact de sa peau, elle ne se débat pas, ne retire pas sa main. Un instant, leurs regards se croisent. De l'index, il relève sa manche. Je ne dois pas dire de mensonges. Son corps se raidit, il relève le regard.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
Elle fait non de la tête, muette. Il lâche le bras de Granger, tapote frénétiquement les poches de son manteau. Fumer. Il faut qu'il fume. Remette de l'ordre dans ses idées. Il sort son paquet, cale une cigarette au coin de ses lèvres. Cherche son briquet. Pas de briquet. Non. Nerveusement, il retourne les poches de son pantalon. Rien.
Fumer, il n'a plus que ça en tête.
Sans se tourner, Granger lui tend son zippo. Il marmonne un mot de remerciement, allume sa cigarette. La première inspiration lui fait un bien fou, calme les frissons qui le remuent de la tête aux pieds. Arrivé au filtre, il retrouve sa capacité à réfléchir. Problème numéro un : Granger pleure. Le reste, il verra après.
Il écrase sa cigarette au sol, se penche vers elle.
« Ça va ? »
Il ne trouve rien de mieux à dire. Elle le dévisage en silence quelques secondes, secoue la tête avant d'articuler, des sanglots dans la voix :
« J'ai raté mon train. »
« Ah. »
Cette fois, elle fond en larmes, le visage dans les mains. Il se contente de la regarder, mal à l'aise, sans savoir comment réagir. Il n'a jamais été bon pour consoler, Pansy lui faisait souvent la remarque.
« Il doit bien avoir y avoir un autre train », tente-t-il.
Elle secoue la tête, ses boucles volant sur ses épaules.
« Non... non... le prochain... pour ce trajet-là, le prochain part dans une semaine... Tu ne comprends pas... une semaine, c'est trop... ce sera trop tard... »
Drago est épuisé, exténué, le crâne disloqué en morceaux de puzzle qui ne semblent plus vouloir coïncider. La dernière chose dont il a envie, là, tout de suite, c'est de devoir gérer une situation de crise. Il prend une longue inspiration.
« Arrête de pleurer, Granger. Tu vas trouver une solution. Tu trouves toujours une solution. C'est ton truc à toi. »
Elle abaisse ses mains, le dévisage d'un drôle d'air. Ils se tiennent en silence, elle, le visage noyé de larmes, et lui, une nouvelle cigarette aux lèvres. Du revers de la main, elle essuie ses larmes. Elle a le nez rouge, les yeux gonflés, la respiration saccadé, mais d'une certaine façon, il la trouve jolie. Plus jolie que barricadée derrière ses airs sérieux.
« Prends le temps qu'il te faut. Je t'attends dans la voiture, Gala. »
Il lui adresse un sourire en coin et tourne les talons.
~o~
La portière s'ouvre et Granger se glisse sur le siège passager. Elle a relevé ses cheveux, les a noués en un chignon approximatif. Le visage sérieux, elle regarde droit devant elle, évite son regard.
« C'est bon. On peut y aller. »
Il fait jouer les clés dans le contact. La voiture patine une brève seconde avant de démarrer, creusant dans l'herbe, des sillons de boue. Fendant le brouillard mètre par mètre, ils roulent dans un silence tout juste haché par le bruit des essuie-glaces chassant la pluie du pare-brise.
~o~
Le ciel a viré à l'indigo. La route trace une ligne noire, infinie, hachuré par les lueurs des réverbères et l'éclat des feux tricolores. La voiture file à toute allure, avalant les lignes discontinues sur son passage.
La joue contre son poing, Granger regarde défiler le paysage en silence.
Lorsqu'il se gare sur le parking d'une station service, elle relève le visage vers lui.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
« Je vais acheter quelque chose à manger. Je meurs de faim. »
Elle hoche la tête, sans rien ajouter. Malefoy sort de la voiture, la contourne pour venir frapper à sa vitre. D'un geste las, elle la fait coulisser.
« Tu veux un truc ? », lui demande-t-il.
« Non, merci. »
« Et tu veux pas prendre l'air ? »
« Non plus. »
Drago lève les yeux au ciel. Il n'a pas l'énergie de se coltiner une Granger respirant autant la joie de vivre qu'un condamné sur l'échafaud. Il s'accoude à la fenêtre, un sourire en coin.
« Et si je me fais agresser par un gang de geeks qui me demandent la racine carrée de 324 et qui menacent de me caillasser à coups de pièces d'échec si j'ai pas la réponse, comment je fais, sans toi ? »
Enfin, elle lui lâche un sourire avant de le repousser d'une pichenette dans le bras.
« Dix huit », répond-elle en s'accoudant à son tour à la vitre.
« Quoi ? »
« Dix-huit. La racine carré de 324, c'est dix-huit. »
« J'espère que tu bluffes. Sinon, je vais commencer à croire que tu fais partie d'une secte bizarre qui sacrifie des calculettes en offrande les soirs de pleine lune. »
Elle hésite avant de hausser les épaules, un sourire malicieux aux lèvres.
« Je vais laisser planer le doute », et après un soupir, elle ajoute : « Je t'accompagne, mais juste parce que j'ai très envie de te voir te battre avec une bande de geeks de la loge des Inconditionnels-de-la-Racine-Carré. »
« Et pour ta sollicitude, je t'offre le meilleur repas de ta vie. Sandwich triangle et soda bas de gamme... qui dit mieux ? »
« Je t'offre le dessert ? »
Elle fouille ses poches, en extirpe une petite pochette en velours dont elle examine le contenu avec fierté.
« Trois biscuits en petits morceaux et un abricot sec à moitié mangé. Partant ? »
« Tu me sors le grand jeu, Granger. »
Avec un sourire, elle ouvre la portière et se glisse à l'extérieur de la voiture, plongeant dans le froid polaire de la nuit. La lumières des néons éclaire le bitume noir, clignotant par endroit, donnant à l'endroit un air de hangar désaffecté. Elle resserre son caban autour d'elle, peste quand sa chaussure s'accroche à un vieux chewing-gum abandonné au sol. Elle essuie sa semelle sur le rebord du trottoir avant de pousser la porte de la supérette.
Une odeur de pétrole et de mauvais café flotte dans l'air. Après s'être acheté de quoi se ravitailler, il s'assoient devant une petite table ronde, y étalent leur festin.
« Je me suis toujours demandé... », commence Drago en croquant dans son sandwich. « … comment tu avais été sélectionnée pour Poudlard. »
Elle relève les yeux de son sandwich, le dévisage sans rien dire quelques secondes, surprise.
« Pourquoi ? », demande-t-elle d'un ton sec.
« Aucun de tes parents n'y a été. Je me demande juste comment ça se passe pour les gens comme toi. »
« Pour les gens comme moi ? Tu veux dire, ceux qui ne font pas partie de la petite communauté privilégiée qui ont leur passe-droit pour Poudlard le jour de leur naissance ? »
« Oui, c'est ça », approuve-t-il avec une pointe de provocation dans la voix.
« Je te ferais remarquer que trois pour cent des enfants dont les parents sont allés à Poudlard n'y entrent pas à leur tour. »
Elle débite ça avec le ton de celle qui a fait des recherches sur le sujet. Il l'imagine se plonger dans ses bouquins pour trouver statistiques et témoignages à rétorquer à ceux qui douteraient de sa légitimité à être acceptée à Poudlard. Il boit une gorgée de limonade qu'il manque de recracher. Écartant la bouteille – bleue fluo, couverte d'écritures japonaises et de pandas multicolores – pour pouvoir lire la composition, à moitié étonné de ne pas y trouver du citron radioactif, il hausse les épaules et boit une autre gorgée.
« Je sais. Ça ne répond pas à ma question. Toi, comment tu as été choisie ? »
Elle soupire, fait tourner sa petite cuillère en plastique dans sa tasse de café et boit une gorgée.
« Des précepteurs passent dans toutes les écoles d'Angleterre, pour trouver les enfants qui pensent différemment, les enfants qui apprennent différemment, et leur proposer de rejoindre Poudlard. »
Il lui adresse un sourire moqueur, incline la tête.
« Alors comme ça, Granger, tu penses différemment ? », se moque-t-il.
Elle soupire, les yeux au ciel.
« Faut croire. »
« Intéressant. » Il se laisse aller contre le dossier de sa chaise. « Tu te souviens de notre premier jour à Poudlard ? »
« La traversée en barque ? Oui, je m'en souviens très bien. Pourquoi ? »
« C'est à ce moment que je t'ai détestée, tu sais. »
Elle sourit en se saisissant d'un journal qui traîne sur une table voisine.
« Je sais, moi aussi. J'ai bien cru que j'allais t'étrangler au moment où tu as ouvert la bouche. »
« Tout ce temps passé sans savoir qu'on avait cet incroyable point commun. C'est dommage, quand même. »
« Terrible, même », confirme-t-elle en dépliant le journal. Sortant un stylo d'une poche intérieure, elle s'attaque aux mots croisés.
Il se penche par dessus la table, l'observe noircir les grilles.
« Le 8 horizontal, c'est puritain », il tapote la ligne en question. « P, U, R, I, T... »
« C'est bon, je sais comment on écrit puritain », répond-elle, vexée. « Et laisse-moi faire mes mots croisés toute seule. »
« Relax, Grangie. Je vérifie juste que tu ne te trompes pas. »
Elle relève les yeux, le considère avec sérieux :
« Je te ferais remarquer que j'ai fini première à un concours d'orthographe en CP. »
« Impressionnant. J'espère que tu le marques dans ton CV. »
« Oui, juste à côté de grande gagnante du concours de corde à sauter contre Millicent Bullstrode. Crois-moi, ça fait toujours son petit effet auprès des employeurs. »
« Tu m'étonnes », acquiesce-t-il avec emphase. « Millicent Bullstrode. Je l'avais oubliée, elle. »
« Pas moi. Elle m'a rendu la vie infernale, en primaire », soupire-t-elle en raturant le 2, horizontal, avant de prendre une gorgée d'eau.
« Comment on peut rendre la vie infernale en primaire ? », s'enquit Malefoy, sceptique.
« En petite section, elle m'a coupé les cheveux pendant la sieste. »
Devant la moue faussement outrée de Drago, elle poursuit :
« Tu comprends mon indignation, hein ? En moyenne section, elle a caché mes chaussures dans le bac à sable, en CP elle m'a volé mon collier de pâtes pour la fête des mères – mais je l'ai battu au concours de corde à sauter donc disons qu'on est quittes pour cette année-là. Et en CM2, elle m'a piqué Jamie Fischer, mon grand amour de primaire. Alors je sais, ça a l'air de rien, comme ça, mais Jamie et moi, on était promis à de grandes choses. Je lui avait offert une bague de mariage Haribo, quand même. »
Drago hoche la tête, l'air dépité, avant de se pencher vers elle.
« Si ça peut te faire plaisir, Pansy lui a teint les cheveux en vert pendant qu'elle dormait, parce que Bullstrode avait eu le malheur de lui faire remarquer que sa jupe était un peu trop courte. »
Hermione relève le nez de son journal, un sourire aux lèvres.
« Crois-le ou non, ça me fait extrêmement plaisir. Ma reconnaissance éternelle à Pansy. »
« Si elle savait que quelque part, dans une station service au fin fond de la France, Hermione Granger agite le drapeau blanc, elle ne s'en remettrait pas. »
Son regard se perd par la fenêtre de la station service, il boit machinalement une autre gorgée de son infecte limonade pour tromper sa tristesse.
« Je suis désolée. »
Il hausse les épaules, se tourne vers elle.
« T'y peux rien. »
« Elle doit te manquer. »
Il hausse de nouveau les épaules.
« Je me demande juste... Je me demande ce qu'il s'est passé entre notre premier jour à Poudlard, et aujourd'hui. Avec tout ce qu'on a laissé derrière nous. Je me demande comment on a pu en arriver là. »
Elle croise son regard et il la sent vibrer d'un chagrin similaire, d'une douleur lancinante, toujours présente, clignotant en arrière plan. Pour la première fois de leur vie, ils se comprennent tout à fait.
« Je me demande aussi... comment on en est arrivé là », répond-elle. « Je donnerai tout ce que j'ai pour rembobiner, retourner à Poudlard. Je sais que c'est impossible, mais je donnerai tout. Même pour une seule journée. »
~o~
Lorsque Drago sort de la station essence, une heure plus tard, un vent frais lui ébouriffe les cheveux. Il frissonne, resserre le col de son manteau autour de son cou et sort une cigarette. Aussitôt, la main d'Hermione la lui arrache des lèvres. Il la regarde, effaré, cligne deux fois des yeux avant de demander :
« Je peux savoir ce qui te prend ? Si tu veux une clope, tu peux juste faire comme les gens normaux et demander poliment. »
« Je ne fume pas, tu le sais très bien. Mais par contre, j'aimerais ne pas finir en barbecue, si possible », s'exaspère-t-elle en pointant du menton les pompes à essence, quelques mètres plus loin.
« Grangie, tu te rends compte que t'as plus de chance de crever en buvant une gorgée de ce truc... », commence-t-il en agitant sa bouteille de limonade sous son nez. « … que parce qu'une de mes braises s'envolerait sur cinq mètres pour aller se foutre dans le réservoir de la pompe à essence ? »
« Dans le doute, je ne vais ni boire de ta limonade ni te laisser allumer ta cigarette ici. »
Il veut protester, mais après un rapide calcul, estime que la bataille qui s'ensuivrait ne vaut définitivement pas le coup. Avec un bref haussement d'épaules et un regard las, il contourne la station essence pour se retrouver près du local poubelle en se maudissant d'avoir cédé. Allumant sa cigarette, il s'adosse au mur sale de la station service. Il reste là quelques secondes, à savourer chaque inspiration de nicotine, écoutant le bruit des voitures passant sur la route, le clapotis de la pluie sur le bitume et le vent dans les feuilles du bouleau qui s'extirpe douloureusement du béton, encadré par un tuteur en métal. Le son des pas de Granger vient perturber sa quiétude. Le nez enfoncé dans son écharpe, elle tire de sa poche un papier froissé.
« J'ai récupéré une carte. C'est un routier qui me l'a donnée », explique-t-elle en la dépliant. « On est à 90 kilomètres de la frontière. »
Du bout de l'index, elle longe une voie rapide qui mène droit à Nueva Lorca.
« A partir de là, je trouverai un moyen de rejoindre l'Andalousie et... »
« Je t'arrête tout de suite : ta route, là, tu oublies. »
Il place un doigt sur la ville dans laquelle ils se trouvent, trace un autre chemin, sinuant entre les montagnes.
« On passe par là. »
Les yeux écarquillés, elle analyse son itinéraire, le dévisage, baisse les yeux sur la carte, avant de le regarder de nouveau, sidérée.
« Par les montagnes ? Mais... t'es malade ou quoi ? Avec ce temps, les routes vont être couvertes de verglas. »
Il hausse les épaules, imperméable à ses arguments.
« On fera avec. »
Elle lui jette un regard incrédule qu'il pare d'un haussement de sourcil indifférent.
« C'est trop dangereux », plaide-t-elle en lui attrapant la manche. « On n'est pas obligé de passer par la voie rapide, si tu veux pas, mais on peut trouver un autre moyen de contourner les montagnes. »
Elle s'accroupit, étale la carte sur ses genoux. Ses pupilles virevoltent, de gauche à droite, analysant chaque route, chaque carrefour, chaque chemin.
« Là ! », s'exclame-t-elle en pointant victorieusement un enchevêtrement de petites routes biscornues. « Regarde, on peut passer par ici, si on revient sur nos pas de quelques kilomètres », elle tourne la carte, les sourcils froncés par la concentration. « Il suffit juste qu'on traverse ces deux villages-là, et apr... »
« Te fatigue pas, Grangie. On passe par la montagne. »
« Mais... »
« C'est pas toi qui décides, de toute façon », la coupe-t-il sèchement. Il jette sa cigarette au sol, l'écrase d'un brusque coup de semelle. « Si ça te va pas, je t'invite à prendre tes affaires et à faire du stop jusqu'en Espagne. Ou mieux, fais ami-ami avec un routier et embarque avec lui, ça me fera de l'air. »
Elle se remet debout d'un bond, le regard noir.
« Génial ! Alors, on en revient là ? Retour à la case départ : menace et chantage ? »
« Je te fais pas chanter, je te laisse le choix : ou tu me suis dans les montagnes, ou tu te démerdes. Tu vois, c'est simple. »
Elle semble sur le point d'exploser mais se ravise au dernier moment. Une main sur le front, l'air désemparé, elle finit par demander, dans un murmure :
« Mais pourquoi ? Je veux bien risquer ma vie sur des routes verglacées mais pas sans raison. Explique-moi », prie-t-elle en faisant un pas dans sa direction. « Dis-moi ce qu'on fuit. »
Il lui jette le regard le plus méprisant qu'il a en stock.
« Mêle-toi de ce qui te regarde, ça vaut mieux pour tout le monde. »
« Écoute... Je vais pas faire comme si de rien n'était. J'ai vu ta Marque. Dis-moi ce qu'il se passe. C'est à cause des... », elle baisse le ton : « Ça a un rapport avec les Mangemorts ? »
Il se fend d'un ricanement amer, se rapproche d'elle, la surplombant de toute sa hauteur, menaçant.
« Tu veux vraiment t'aventurer sur ce terrain-là, Granger ? »
Elle soutient son regard sans répondre. Elle est si près de lui, qu'il aperçoit le soulèvement de ses épaules à chaque respiration, son grain de beauté sur le menton, la chair de poule dans son cou.
« Très bien, alors allons-y, jouons au jeu des devinettes. Qu'est-ce qui a bien pu arriver à la Granger qui avait le tout Londres à ses pieds ? La petite favorite du Chicaneur, la fiancée de Weasley, la si prisée Granger, dans les petits papiers de tous les beaux partis ? Qu'est-ce qui a bien pu se passer entre la dernière fois où je t'ai vue, aux portes du Manoir, et aujourd'hui ? Qu'est-ce qui lui est arrivée, à la Granger qui est partie sur son vélo en me traitant de connard ? Qu'est-ce qui a bien pu te démolir à ce point ? Parce que je t'assure, c'est pas beau à voir. »
Il la toise des pieds à la tête et la sent se tasser sur elle-même. Quelque chose change dans son regard, se brise, crée une ouverture béante sur un chagrin si brusque, si violent, qu'il recule malgré lui.
Des larmes s'amoncèlent à la lisière de ses paupières, elle ouvre la bouche mais la referme, l'air blessé. Il fourre les mains dans ses poche avant d'ajouter :
« Tu vois, on n'est pas plus avancés. Gardons ces portes bien fermées. T'as pas envie de t'aventurer par ici. T'as pas envie de vivre avec mes secrets. »
« T'es vraiment con. »
Les mains tremblantes, elle froisse la carte jusqu'à en obtenir une petite boule de papier compacte qu'elle jette de toutes ses forces. Quelques mètres plus loin, la carte rebondit sur le sol, se gorge d'eau.
« T'as gagné, Malefoy. T'as prouvé qu'au jeu du parfait connard, c'était toujours toi le meilleur. »
Il l'observe tourner les talons, furieuse, puis courir jusqu'à la voiture. Elle ouvre le coffre d'une main, récupère sa valise, et le claque de toutes ses forces. Les jambes tremblantes, elle le rejoint, lui plaque un billet de cinquante euros dans la main.
« Tiens. Pour l'essence, pour t'avoir imposé ma présence. Pour que j'ai plus jamais à te revoir. »
Elle retient ses larmes, les yeux grand écarquillés, les lèvres pincées, le menton tremblant.
« C'est pas... c'est pas parce que je suis dans cette... dans cette situation que je dois supporter la façon dont tu me traites. J'ai mes limites et merci... merci de m'avoir rappelé qui tu étais Malefoy. Dire que j'ai failli... que je comptais sur toi. Merde, je suis vraiment conne. »
Un agacement sourd monte en lui, se mue en colère, ses verrous sautent et tout à coup, il a envie de lui renvoyer l'ascenseur, de la faire taire, de la blesser, lui aussi.
« Tu sais ce que tu devrais faire, Grangie ? », s'énerve-t-il en lui rendant son billet. « Tu devrais retourner à ta petite vie bien rangée. Ça te va pas de courir les chemins, comme ça. Je sais ce que t'essayes de faire, en t'aventurant comme ça, mais tu trompes personne. Retourne chez toi, le monde est un peu trop dangereux pour une fille comme toi. »
La main de Granger se referme en un poing tremblant, chiffonnant le billet.
« Tu sais quoi, je t'emmerde. Les filles comme moi emmerdent les mecs comme toi, Malefoy. J'irai jusqu'à la frontière sans toi. SANS TOI. J'ai pas besoin de toi. Ey j'irai jusqu'en Espagne même si c'est la dernière chose que je dois faire de ma petite vie bien rangée. »
« Parfait, je me casse. »
« C'est ça, casse-toi. Personne te retient. »
Ils se dévisagent quelques secondes, dans un silence aussi aiguisé qu'une lame de rasoir. Il a envie de l'insulter, de lui dire à quel point il la méprise avec ses convictions, ses envies de bien faire, avec sa certitude que tout va s'arranger. Il la sonde de la tête aux pieds avant de hausser les sourcils avec dédain et de la contourner pour rejoindre la voiture. Il s'assoit place conducteur, donne un coup de poing rageur dans le volant et démarre la voiture.
Sur la route, il conduit à toute allure, la pluie battante s'écrasant contre la vitre, les lueurs des phares de voitures diluées, se mêlant aux lumières des réverbères, qui passent et filent, comme des milliers de soleil dans la nuit. Le silence l'entoure, le happe. Il pense à Narcissa, toute seule, là-bas, livrée aux chiens Mangemorts. A Pansy, perdue dans les rues brumeuses de Londres. Il accélère, la vitre n'est plus qu'un mur d'eau, noyant le reste du paysage. Il pense à son père, effrayé, le teint blême, sursautant à chaque grincement de porte. A Zabini, planqué en Italie. A cause de lui. Les lumières, dehors, ne forment plus qu'un fil continu, brouillé. Et il imagine Granger, assise sur le banc de la station service, sa valise à ses pieds.
« Putain. »
Il braque brusquement sur la route, rencontre un terre-plein qui manque de faire voler la voiture dans le décor, repart dans l'autre sens, le compteur frôlant les 110 kilomètres heures. Plus vite, plus vite. Avant qu'elle ne se soit embarquée avec un taré de routier dans son camion réfrigéré où il planquera son corps après en avoir terminé avec elle. Il se gare sur le parking de la station service en hâte, sort de la Simca. Personne sur le parking. Il presse le pas jusqu'à la supérette. Personne. Merde. Elle est déjà partie. A l'heure qu'il est, elle est peut-être même déjà morte. Enterrée quelque part. A cause de lui.
Il tourne sur lui-même, parcourant des yeux chaque recoin. Là. Il pousse un soupir de soulagement en l'apercevant. Adossée à la vitre du fond, assise toute seule à une table, sa valise sur les genoux, Granger contemple de vieux polaroïds.
Il fouille son porte-monnaie, extirpe une pièce d'un euro qu'il glisse dans une machine à café, presse le bouton. Le temps que le gobelet se remplisse, il ne la lâche pas des yeux, de peur qu'elle décide brusquement de s'embarquer avec un inconnu de passage. La tasse en plastique dans les mains, il s'avance à son niveau, la fait glisser jusqu'à elle. Elle relève les yeux, perplexe, lui adresse un sourire en demi-ton avant de ranger précipitamment les polaroïds. Il a tout juste le temps d'apercevoir une crique bordée d'une mer turquoise avant que le cliché ne disparaisse dans la poche d'Hermione.
Il s'assoit en face d'elle, les mains en coupe autour de sa tasse de café.
« Je voulais pas... »
« Je sais », le coupe-t-elle avec un sourire un peu plus assuré. « Et moi, je pensais pas... »
« Je sais », l'interrompt-il à son tour.
« Trève ? »
« Trève », acquiesce-t-il.
Elle lui offre une moue contrite. En silence, ils sirotent leur boisson, troublé par l'étrange changement qui s'opère entre eux. Son café fini, Malefoy se lève :
« Granger, que ce soit clair, ça ne change pas ma décision : je passerai par les montagnes. Tu me suis tu restes ici, c'est comme tu veux. »
Elle se frotte les mains, nerveusement, avant de pousser un long soupir.
« Je te suis. »
« Très bien. On y va ? »
« Oui. Je vais juste essayer de récupérer la carte. Enfin, ce qu'il en reste », annonce-t-elle, embarrassée d'avoir perdu son sang-froid et d'avoir jeté le plan par terre, quelque part sur le parking. « Je te rejoins à la voiture. »
Il acquiesce, se dirige vers la caisse de la supérette, achète un paquet de cigarette et des provisions. Épuisé, il se frotte les yeux, sort sur le parking, avise la voiture. Pas de Granger. Il pousse un soupir fatigué, regrette déjà d'avoir fait demi-tour pour elle. Il la trouve près du local poubelle, une main soulevant le couvercle de la benne, l'autre ballante, les yeux rivés sur quelque chose à l'intérieur.
« Granger ? Qu'est-ce que tu fabriques ? », demande-t-il en s'approchant d'elle.
« La carte était fichue, j'ai voulu la mettre à la poubelle et... et regarde ce que j'ai trouvé. »
Il se penche par dessus son épaule. Au milieu des détritus, une petite boule de poils, rousse et efflanquée, souffle en montrant les canines. Malefoy tend la main, se reçoit un coup de griffe accompagné d'un grognement hostile. Il retire promptement sa main, la secoue avec une grimace.
« Foutu chat », se plaint-il en massant sa main endolorie.
« Arrête ! Tu vois pas qu'il est effrayé ? »
Drago lui jette un regard incrédule.
« Je rêve, ça va être ma faute, en plus », il roule des yeux avant de hausser les épaules : « Bon, quand tu auras fini d'admirer la poubelle, rejoins-moi à la voiture. »
Se contentant de hocher imperceptiblement la tête, elle murmure :
« J'arrive. »
Il tourne les talons pour rejoindre la voiture, fait volte-face, soudain suspicieux, scrute attentivement Granger. La lueur qui brille un instant dans ses yeux attise ses doutes. Il lui attrape le bras, les sourcils froncés.
« Oublie tout de suite, Granger. »
« Quoi ? »
« C'est ça, oui. Fais pas l'innocente. J'ai vu ton regard », argue-t-il en la pointant du doigt. « Il est hors de question que tu embarques ce chat. »
« Je sais. »
« On passera jamais la frontière avec un chat sauvage. »
« Je sais. »
« De toute façon, on n'a même pas de quoi le nourrir. »
« Je sais. »
Il plisse les yeux, la dévisage, soupçonneux.
« Tu as cinq minutes pour lui dire au revoir. Je t'attends dans la voiture. »
Sans rien ajouter, elle hoche la tête, le regard toujours vissé sur le petit félin qui grogne dans la poubelle. Il lui jette un dernier regard, fourre ses mains dans ses poches et retourne à la voiture. Emmitouflé dans son manteau, il observe quelques minutes sa respiration s'enrouler en buée, avant de se résigner à allumer le chauffage. La voiture vrombit avant d'envoyer un air chaud poussiéreux qui lui arrache une quinte de toux. Ajustant le rétroviseur, il aperçoit la silhouette de Granger le rejoindre à petits pas pressés. Dieu merci, à part sa valise, elle a les mains vides. Elle ouvre la porte, jette sa malle sur les sièges arrières et s'assoit à côté de lui.
« C'est bon. On peut y aller. »
Il démarre la voiture, passe le bras sur le fauteuil de Granger pour faire marche arrière, pile brusquement en jetant un regard furieux à sa camarade.
« Granger... », gronde-t-il alors qu'elle lui adresse un sourire ingénu. « … tu peux m'expliquer pourquoi ton manteau miaule ? »
Dans un soupir, elle dézippe son caban, dévoilant un chaton encore plus laid que ce qu'il avait aperçu dans la poubelle.
« J'ai pas pu me résoudre à l'abandonner », plaide-t-elle en caressant le chat qui répond en donnant un coup de patte dont Granger ne sembla pas s'offusquer. « Il pleut et il fait froid et si on le laisse là-bas, il va mourir de faim. »
« Mais bon sang, si tu voulais ouvrir un refuge, fallait rester à Londres, Granger. Il est hors de question, hors-de-question qu'on se trimballe un chat avec nous. »
« Écoute, je te promets que je m'en occuperai et que je te demanderai rien... rien du tout. »
« Tu m'en demandes déjà trop. Comment on va passer la frontière avec... avec ça ? », s'énerve-t-il en pointant vaguement le chat roulé en boule sur les genoux de Granger.
« Déjà, il a un nom, il s'appelle Pattenrond. Et puis... et puis on pourra toujours le cacher. »
« Le cacher ? », répète-t-il incrédule. « Le cacher ? Dis-moi que tu fais exprès parce que je commence vraiment à me demander si t'es pas devenue folle. »
Elle se penche brusquement vers lui, baissant le ton :
« Et comment on est censé passer la frontière avec ton flingue, hein ? »
« Mais ça, Granger, c'est mon problème. »
Avec un calme olympien, elle se recule, pose sa main sur celle du blond. Le contact de sa peau brûlante contre la sienne lui provoque une sensation étrange.
« On a qu'à faire un marché. Si jamais... si jamais on nous arrête à la frontière à cause de Pattenrond, je descends et je te laisse partir sans moi. »
Il plonge son visage dans ses mains, poussa un soupir las.
« Mais pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que je te laisse monter dans ma voiture ? »
Abaissant ses mains, il ajoute :
« S'il miaule, je le fous dehors. »
Avec un glapissement excité, elle dépose le chaton sur son siège, sort de la voiture.
« Je vais acheter de quoi le nourrir ! Merci, merci, merci ! »
Il lui coule un regard dépité alors qu'elle sprinte déjà vers la supérette.
« Et Pattenrond, c'est un nom de merde ! », lui crie-t-il par sa fenêtre ouverte.
La seule réponse qui lui parvient, c'est son éclat de rire avant qu'elle ne disparaisse par la porte coulissante du magasin. Il jette un œil au petit animal lové dans le fauteuil, et il regrette presque sa décision. Presque.
~o~
Au fur et à mesure de leur progression à travers les routes sinueuses des montagnes, l'air se fait glacial, tranchant, recouvrant d'une couche de givre brillant la vitre arrière de la Simca. En passant devant la lune, les nuages deviennent laiteux, obscurcissant la route. Le chat sur les genoux, bercée par le ronron du chauffage de la voiture, Hermione sent ses paupières devenir lourdes. Bientôt, ils atteindraient le col de montagnes.
A voir ces pics s'élever si haut, à sentir le froid qui cogne aux vitres de la Simca, Granger sent la nostalgie la submerger. Elle se souvient de sa mère, au volant de leur Ford Anglia, serpentant entre les montagnes, et de son père, avec sa glacière pleine de sandwich au cresson, leurs préférés à tous les trois. Elle se souvient de leurs hivers dans les Pyrénées, des pistes de ski et des concours de cabanes en neige. Elle se revoit encore dans sa combinaison bleue fluo, tirant sa petite luge rouge derrière elle. C'est étrange, même ces souvenirs-là sont douloureux. Elle ressent comme une pression, au niveau du cœur. Elle se sent dépossédée de tout, même de son enfance.
Elle regarde par la vitre : elle connait ces montagnes, ces grands pics Pyrénéens. Elle en connait les pièges derrière leur apparence tranquille : les éboulements, les virages en tête d'épingle et les routes verglacées. La tête basculée en arrière contre l'appuie-tête, elle ferme les yeux. Dormir. Dormir jusqu'à ce qu'ils soient sortis de là. C'est ça ou ouvrir la portière et s'enfuir en courant.
~o~
Une secousse la tire de son sommeil. Elle sent aussitôt tout son corps gémir de douleur ; son cou est raide, ses muscles ankylosés, et la fatigue semble lui coller à la peau. Ses paupières papillonnent, et péniblement, elle réussit à ouvrir les yeux. Aussitôt, elle s'agrippe à la portière de la voiture. Devant elle, à quelques mètres à peine, le vide. Le vide béant. Le brouillard enveloppe tout, jusqu'au moindre arbre qui a le malheur de pousser à sa portée. Les phares de la Simca scintillent un instant avant d'être happée par la brume. Avalant tout sur son passage, l'épais nuage qui rampe autour d'eux menace d'engloutir la montagne toute entière. Malgré le manque de visibilité, elle devine le bord de la falaise, à leur gauche, éboulé, qui se donne au vide, à moins de deux mètres de leur véhicule.
« Malefoy, mais qu'est-ce que tu fabriques ? », s'alarme-t-elle dans un souffle. « Arrête la voiture avant qu'on ne finisse dans le ravin. »
« Pour l'amour du Ciel, Granger, tais-toi. »
Les mains du jeune homme se crispent sur le volant, dévoilant ses jointures blanchies par la pression. A ses mâchoires serrées, ses yeux plissés par la concentration, ses sourcils froncés, elle devine sa peur et ça ne fait qu'accroître la sienne. A sa droite, elle sent l'immense montagne dont le pic se perd dans le ciel, à sa gauche, la bordure des falaises escarpées qui se jettent dans le ravin et devant, la route, sinueuse, tout en virages assassins qui s'effacent dans la brume. Dans le théâtre de son esprit, une dizaine de scénarios d'accidents ensanglantés se jouent à toute vitesse. Elle se voit encastrée dans le front affilé de l'ubac, bringuebalée jusqu'au fond du précipice, impactée dans une voiture dont les phares, comme deux yeux jaunes, auraient brillé un instant avant le noir total.
Les doigts agrippés aux accoudoirs, le dos plaqué contre le dossier, Hermione suit des yeux la lente progression de la Simca dans la purée de pois qui dévore le flanc de la montagne. Ils ne voient toujours pas à plus d'un mètre devant eux. Le décor se forme peu à peu, comme si un peintre en manque d'inspiration se contentait d'esquisser le paysage au fur et à mesure de leur progression.
Je ne veux pas mourir comme ça, se répéte-elle en pensée, comme une prière, je ne veux pas mourir comme ça. Pas comme ça. Pas comme ça. Pitié, pas comme ça.
Elle peut sentir, jusque dans les tréfonds de son estomac, les virages, les bosses, les lézardes dans le goudron. Et les roues, patinant sur les plaques de verglas. Le temps parait s'allonger, une seconde durer des heures, les yeux rivés sur la route noire, scintillante sous le givre. Son souffle se cristallise en buée blanchâtre qui s'accroche aux vitres. Tout un magma de sentiments tourbillonne dans son crâne : la peur, le froid qui glace ses os, la nausée, le regret, la peine et le chagrin. Se laissant aller en arrière dans le siège, elle ferme les yeux et murmure, comme si les mots s'extirpaient à contrecœur de sa bouche :
« Malefoy, je te fais confiance. S'il te plaît, ne nous tue pas. »
Il lui jette un regard de biais, ses doigts se crispent un peu plus sur le volant.
« Pour cette fois, tes intérêts sont les miens, Granger. »
D'une étrange manière, l'idée que Malefoy estime tant sa survie la rassure. Les roues ripent sur des gravillons qui gisent sur la route, arrachant un glapissement effrayé à Hermione. La voiture avance au hasard dans le brouillard, comme un vaisseau fantôme perdu au beau milieu de la tempête, sans contours ni fin.
« Si on croise une voiture... », commence Hermione.
« Rassemble ce que tu peux trouver de spiritualité en toi et prie pour qu'on n'en croise pas », la coupe-t-il sèchement.
Un instant, elle croit discerner le sommet de la montagne, entre les nappes de nuages, puis le noir d'un tunnel les happe brusquement. La sensation de confinement lui fait perdre son souffle, elle se sent aussi minuscule qu'une fourmi piégée dans les détours étouffant de ses galeries souterraines. Elle n'a plus aucune notion de l'endroit où elle se trouve. Est-ce qu'ils ont dépassé l'entrelacs des cols et vont déboucher sur une vallée dégagée ? Ou est-ce qu'au contraire, ils se sont tant enfoncés dans la montagne qu'ils en sont prisonniers à jamais ? La peur exacerbe chaque sensation, chaque angoisse, elle se sent lentement glisser vers une paranoïa claustrophobique accentuée par l'obscurité, le brouillard et l'enfermement dans le minuscule habitacle de la Simca.
La lumière de la lune la prend par surprise, s'engouffrant dans l'embouchure du passage souterrain. Elle plante sa main en visière au-dessus de ses yeux, juste à temps pour apercevoir une harde de chevreuil bondir de la montagne et atterrir sur la route en leur coupant le chemin. Malefoy pile brusquement, Hermione enveloppe son visage de ses bras dans une brusque expiration. Pattenrond feule, bondit de ses genoux. Les pneus de la voiture crissent sur le goudron, la Simca s'écorche contre la paroi affutée de la montagne dans une longue balafre.
Sa respiration saccadée. Elle n'entend plus que ça, en écho dans ses oreilles. Sortir. De l'air. Sortir. Titubante, la jeune fille escalade le siège passager pour quitter la voiture par les portes arrières. Elle pose lentement un pied après l'autre, chancelle dans l'opacité de la brume, plaque ses deux paumes contre la carrosserie glacée du coffre de la voiture. De grosses gouttes de sueur froide dévalent sa nuque, son coeur bat dans ses tempes. Elle a cru, un instant, elle a cru qu'elle allait y passer. Elle s'est vu dégringoler tête la première dans le précipice, a entendu les vitres exploser, imaginé la douleur, l'atroce, l'insoutenable douleur, l'écarteler, l'ouvrir en deux comme un fruit trop mûr.
Du fin fond de ses souvenirs, elle entend les cris. Encore et encore. Les siens. Les mains sur ses oreilles, elle veut les endiguer, les arrêter, les faire taire à tout jamais. Les cris. Les pleurs. Une voix qui s'extirpe du blizzard : Mademoiselle Granger, il y a quelqu'un au téléphone pour vous.
L'obscurité l'engloutit et elle perd connaissance.
~o~
« Granger ? Mais bon sang, qu'est-ce que tu fous ? »
Allongée sur le flanc, derrière la Simca, la tête reposant à même le sol, ses cheveux cachant son visage, Granger ne bouge pas. L'idée qu'elle soit morte effleure un instant Drago. Il hésite à la pousser du bout du pied, histoire de vérifier, mais elle ouvre les yeux, battant lentement des cils.
« Je rêve où tu tapais un petit somme tranquille ? », raille le blond en croisant les bras.
Tremblante, elle pose ses deux paumes sur le sol, se remet tant bien que mal debout, s'appuyant contre le coffre de la voiture pour retrouver un semblant d'équilibre.
« On va... Il faut... », commence-t-elle, le visage blême. D'une main, elle essuie son front moite. « On va pas pouvoir continuer avec cette brume. On va avoir un accident. Il faut... Il faut qu'on descende dans la vallée... le temps que le brouillard se lève. »
Il lève les yeux au ciel, claque sa langue contre son palais avec exaspération.
« Commence pas, Granger. Regarde autour de toi », argue-t-il en étendant les bras. « On ne voit pas à un mètre devant nous, comment tu veux qu'on redescende dans la vallée ? »
« Les chevreuils... Il faut suivre les chevreuils.. »
Il la dévisage avec attention, cherchant à déceler le moindre signe indiquant qu'elle est toujours saine d'esprit. Peut-être que dans le carambolage, sa tête a heurté la vitre et que le choc lui a provoqué une sénilité précoce. Lui accordant le bénéfice du doute, il hausse un sourcil et demanda d'une voix lasse :
« Quoi, les chevreuils ? »
« Les cerfs ne vivent pas dans les hauteurs. Ils doit forcément y avoir un chemin pas loin qui mène à la vallée. »
« Non mais là on touche le fond. C'est quoi ton prochain délire scout, on se laisse guider par le chant des oiseaux ? »
« Ecoute-moi, c'est... les chevreuils qui nous ont coupé la route... ils sont forcément allés quelque part... Ils ne se sont pas juste jetés dans le précipice, ça n'a aucun sens. Donne-moi cinq minutes, je vais trouver par où ils sont passés. Juste cinq minutes... »
« Cinq minutes ? Et on fait quoi, si une voiture sort du tunnel ? Je vais pas rester planté là pendant que tu invoques l'esprit de la nature pour nous guider, Granger », s'exaspéra-t-il. « Et au passage, ton chat de gouttière est accroché à l'appuie-tête qu'il ne veut plus lâcher. Tu serais gentille de t'occuper de ça avant que je le jette par la fenêtre. »
« Laisse-moi cinq minutes ! Cinq minutes et je m'en occupe ! »
Elle s'éloigne prudemment, tâtonnant la route du bout de sa chaussure pour en esquisser les limites. Il la voit disparaître dans la brume, n'entend plus que sa voix : juste cinq minutes !
Se penchant pour apercevoir l'intérieur de la voiture, à travers la vitre embuée, il discerne la silhouette de Pattenrond, toujours agrippé au cuir du fauteuil. Drago serre les dents, étouffe un soupir. Sans Granger, il serait prêt à parier qu'il aurait déjà passé la frontière depuis bien longtemps, sirotant un cocktail sur un paquebot à destination de Naples.
Une décharge glacée sur le dos de sa main le tire de ses rêveries nautiques. Il observe une petite tâche blanche se transformer en goutte, au contact de sa peau. Il leve les yeux : de la neige. Des flocons, tourbillonnant, pleuvent du ciel.
Merde, on va se retrouver bloqués.
A travers la brume, la silhouette de Granger se dessine. Elle revient en courant vers lui.
« Il neige ! », s'exclame-t-elle, en proie à une panique incontrôlable.
« Merci, Miss Météo, j'avais remarqué. C'est bon, tu t'es calmée ? On peut reprendre la route avant d'être bloqués par la neige ? »
Elle inspire profondément, tentant de garder son calme.
« Sur la gauche, à trente mètres, il y a un chemin. Je crois... je crois qu'il y'a un refuge. Le temps que la météo soit plus clémente, on pourrait attendre là. »
« Si je comprends bien, tu me demandes de prendre un chemin de montagne, dans la brume et la neige, sans savoir où il mène ? »
Elle croise les bras, relève le menton en signe de défi.
« Oui », du revers de la main, elle dégage la neige qui avait commencé à s'amonceler sur ses épaules. « Malefoy, est-ce que t'as seulement idée du nombre de kilomètres qui nous sépare de la frontière ? »
Avant même qu'il n'ait pu formuler sa réponse, elle poursuit :
« Ne mens pas, je sais très bien que t'en as aucune idée. Le col s'étend peut-être sur des kilomètres et on va se retrouver piégés par la neige et le brouillard... C'est ça que tu veux ? »
« Honnêtement ? Ça me parait un peu plus jouable que ta solution à la limite du suicide. »
Elle lève les mains au ciel, en signe de reddition, et secoue la tête, envoyant une nuée de flocons se balader dans l'air glacial.
« Très bien. Nos chemins se séparent maintenant, dans ce cas. Je prendrai mon sentier à pieds et je me ferai un plaisir de garder un œil sur les journaux en espérant y lire qu'un touriste anglais s'est retrouvé bloqué dans la montagne et a dû manger le cuir de ses chaussures hors-de-prix pour survivre. »
Il doit bien reconnaître qu'elle n'a pas tort. Il ne sait pas exactement combien de kilomètres ils ont parcourus et combien ils leur restent avant d'atteindre la frontière. Il plisse les yeux, évaluant le pour et le contre : se débarrasser d'elle une bonne fois pour toute mais risquer sa peau face aux sauvages intempéries alpines ou céder à ses caprices.
« Tu vas me tuer, à l'usure », grommelle-t-il avant de rentrer dans la voiture.
Elle hoche la tête, satisfaite et se glisse sur le siège passager après avoir décroché, griffe par griffe, Pattenrond de son appuie-tête. D'une main douce, elle caresse le petit chat tremblant qui ne tarde pas à se blottir contre elle.
La neige crisse sous les pneus lorsque la Simca redémarre, la carrosserie geint contre les griffes de la falaise, et enfin Malefoy s'engage sur le sentier menant à la vallée. Chahutée par les craquelures, les branches tombées sur la route et les flaques de boue, la voiture descend mètre par mètre le chemin. La neige tombe toujours tout autour d'eux et le froid s'infiltre jusque dans l'habitacle, s'insinuant entre ses fauteuils capitonnés. Hermione refait un tour d'écharpe et enroule ses bras autour de sa poitrine, guettant la brume qui semble se dissiper au fur et à mesure qu'ils descendent.
Drago se gare dans un renfoncement de la falaise. S'enfoncer plus loin sur le chemin risquerait de les conduire tout droit dans un précipice. Il sort de la voiture, attrape sa valise, vérifie que Granger est sur ses talons et s'avance prudemment, les yeux rivés sur ses pieds. Après quinze minutes de marche tâtonnante, il doit bien admettre que Granger a raison : en contre bas, le toit de bois d'un refuge forme une tache brune au milieu de la brume.
Lorsqu'ils en poussent la porte, la neige a déjà recouvert le sol d'un manteau cotonneux, partout dehors. Dans le refuge, trois lits de camp sont disposés dans un coin de la pièce, à l'opposé d'une cheminée encombrée de cendres. Il flotte dans l'air, une odeur de feu de bois et de poussière qui rappelle à Drago les lectures dans le Petit Salon, les soirs d'hiver.
Le Serpentard pose sa valise avant de se laisser tomber sur un lit. Tout compte fait, il n'est pas contre un peu de sommeil. Il se garde bien d'admettre que Granger a bien fait d'insister pour qu'ils s'arrêtent. Granger dépose au sol le chaton et s'affaire à allumer un feu de bois qui crépite dans l'âtre en envoyant des lueurs orangées chatoyer sur les murs de leur refuge. Fouillant dans les tiroirs et les étagères, elle dégote une carte et un crayon, s'assoit en tailleur à même le sol et commence à griffonner des itinéraires, les yeux plissés par la concentration.
Toujours allongé sur le lit, il roule sur le côté pour mieux la voir.
« Je ne te demande pas les raisons, mais je peux au moins savoir jusqu'où tu vas ? »
Elle ne relève pas le visage, toujours absorbée par ses plans.
« Je vais à Cabo de Gata. En Andalousie. »
« Pourquoi ? »
Cette fois, elle se tourne vers lui, une amorce de sourire aux lèvres.
« Je croyais que tu ne devais pas me demander les raisons. »
« C'est vrai. Mais pour ma défense, les Malefoy ne tiennent jamais leurs promesses. C'est une maladie héréditaire. »
Elle sourit, rebouche son stylo avant de se laisser aller contre le mur. Pattenrond la rejoint en ronronnant, se love au creux de ses jambes.
« Et toi, tu vas où ? »
Il se laisse tomber sur le dos, extirpe une cigarette de ses poches avant de l'allumer.
« Naples. »
Il observe la fumée de sa cigarette s'envoler en formes abstraites, bercé par la chaleur du feu et le bruit de la pluie martelant le plafond, au-dessus de sa tête.
« Tu vas faire quoi, à Naples ? »
Il rit en soufflant sa fumée.
« C'est pas parce que tu formules la question différemment et que tu la poses d'un ton innocent que je vais te répondre, Granger. »
« Ça valait le coup d'essayer, non ? »
Il acquiesce imperceptiblement.
« Tu sais que tu aurais fait une bonne Serpentard, toi ? »
« J'en doute. Je suis un peu trop impulsive pour être une bonne maniganceuse. »
« Mais tu reconnais que tu as quand même un sacré caractère de merde ? »
« C'est pas ce que j'ai dit », fait-elle mine de s'offusquer. « J'ai tendance à... me laisser submerger par mes émotions. Parfois... souvent. »
Il penche la tête pour l'avoir dans son champ de vision, un sourire en coin.
« Formule ça comme tu veux, pour le commun des mortels, ça s'appelle avoir un caractère de merde. »
Elle rit, ses boucles brunes tressautant sur ses épaules. Il se demande sérieusement si c'est la première fois qu'il la voit rire. Quelque chose dans son visage se détend, s'adoucit. Pour la deuxième fois de la journée, il se dit qu'elle est presque jolie. Elle pousse un bref soupir, son regard dérive jusqu'à Drago. Ils se dévisagent un instant sans rien dire, le reflet des flammes ondoyant sur leur figure. Toute une déclinaison d'orange et de rouge, voguant entre les grains de beauté de Granger. Elle esquisse un sourire qui se perd dans les ombres. Il se lève, sans un mot, jette sa cigarette au feu, sans la quitter des yeux. Une sensation, électrique, lui traversa le corps en décharges magnétiques.
Pour s'occuper l'esprit, il s'allume une nouvelle cigarette, dissipant le trouble. En prenant soin de décaler Pattenrond – qui se réveille en grognant – Granger se relève, ouvre un tiroir.
« Ça te dit, un jeu de cartes ? », demande-t-elle en extirpant un paquet du tiroir.
« Pourquoi pas. »
Il s'assoit en face d'elle pendant qu'elle distribue les cartes, Pattenrond couché à côté d'eux. Alors qu'elle lui explique les règles incompréhensibles de la bataille explosive, il songe qu'ici, à jouer aux cartes près du feu, à se moquer de la mauvaise foi de Granger, étonnament mauvaise joueuse, qu'ici, loin de tout, il est plus heureux qu'il ne l'a été depuis bien longtemps.
~o~
Un miaulement sourd le tire de son sommeil. Il se réveille en sursaut, rejette les couvertures. Les braises, dans la cheminée, éclairent la cabane d'une lumière diffuse. Il se lève, aux aguets. Pattenrond, sur le rebord de la fenêtre, gronde, le poil hérissé. Quelque chose a changé, il le sent, dans les frissons qui lui parcourent l'échine, quelque chose a changé.
Il ouvre sa valise d'un geste rapide, attrape son revolver sans quitter la porte des yeux. A pas lents, le pistolet tendu devant lui, il gagne la fenêtre devant laquelle Pattenrond est posté comme une sentinelle. La lumière de la lune balaye la montagne. Il scrute les alentours. Rien. Personne.
Il prend une brève inspiration, les doigts crispés sur le manche de son revolver, ouvre la porte d'un geste sec. Le silence. A ses pieds, un mégot encore fumant crépite sous la pluie. Il fait volte-face, retourne en courant dans le refuge, referme sa valise. Range en hâte les affaires de Granger dans son sac. Elle bondit de son lit, alarmée par le bruit.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? », s'écrie-t-elle en voyant briller le reflet du canon, dans la main de Drago. « Malefoy, qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Prends tes affaires, on part. Maintenant. »
« Quoi ? Mais pourqu... »
« Discute pas », la coupe-t-il en lui tendant sa valise. « Prends le chat et cours. »
En panique, elle enfile ses chaussures, attrape son bagage dans une main, Pattenrond sous l'autre bras et s'élance dans le noir, à la suite de Drago. Courir. Courir. La pluie leur fouette le visage, la brume leur masque le paysage. Son souffle désordonné lui brûle la gorge. Courir. Il se retourne, Granger est toujours là. Courir, le flingue pointé droit devant. Sous ses pieds, les gravats crissent, la boue éclabousse, lui détrempant les habits. Courir.
Ils l'ont retrouvé. Ils vont le tuer. Les tuer.
Hello mes petites terreurs !
Alors, avant tout pardon pour le retard. J'ai eu énormément de travail, et très peu de temps pour écrire la suite. Voilà un looooong chapitre qui compense - un peu ? - le fait d'être en retard, j'espère.
Sinon, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais je suis passée au présent plutôt qu'au passé. J'ai le sentiment que ça correspond plus à ma façon d'écrire, d'une part, et puis que ça colle bien à cette histoire. Ne m'en voulez pas, s'il vous plaît ! Au début, je comptais d'abord corriger les autres chapitres, les passer au présent (haha), mais je me suis rendue compte que ça prenait un temps fou et j'avais pas envie de vous faire attendre encore plus. Donc voilà, me connaissant, on va estimer que les travaux seront finis dans deux à quatre-vingt-treize mois.
Bref, concernant ce chapitre, j'ai pas grand chose à dire si ce n'est qu'il m'a donné du fil à retordre. Pas le passage concernant Poudlard, celui-là, je l'avais en tête depuis longtemps. Je ne sais pas si j'aurais l'occasion de tout détailler, d'expliquer tous les rouages de ce Poudlard UA (parce que je me suis un peu emballée dans ma tête et j'ai carrément leurs emplois du temps, leurs matières, tout, tout, touuuut) donc si vous avez des questions, n'hésitez pas. Mais comme je disais, le reste du chapitre a été plus problématique. Mais enfin, voilà, on arrive enfin au vrai commencement de l'histoire, et j'espère que ça vous plaît toujours.
Et puis... et puis, je vous souhaite une jolie, jolie année 2018. Je crois que de manière générale, 2017, c'était pas la quintessence de la joie, alors j'espère que 2018 fera des efforts pour rectifier le tir.
Love to all of you,
LM.
