14 novembre 2007 – 1ère année
Affalé sur un fauteuil, les jambes sur les accoudoirs, Drago farfouille dans le sachet de dragées surprise qui repose sur son ventre, en extirpe une d'un rose douteux et la lance en l'air. La friandise fait un bond de plusieurs centimètres en tournant sur elle-même avant de retomber, avec une précision parfaite, dans la bouche ouverte du Serpentard.
« Seize », commente Drago, avec un sourire qui se fane presque aussitôt : « Goût saumon avarié. »
Zabini, plongé dans son manuel de Synergologie, ne relève même pas les yeux. Dans son carnet posé sur la table devant lui, il griffonne frénétiquement à chaque nouvelle page tournée.
Drago saisit une nouvelle dragée, l'envoie pirouetter en l'air et finir sa course dans sa bouche.
« Dix-sept », il mâchonne, se concentre, avant de donner son verdict : « Carotte. »
« Ouais, en gros, tu bouffes des croquettes pour chat, quoi. »
Malefoy écarte le paquet de dragées, vérifie la liste des goûts d'un air suspicieux. Des saveurs étonnantes, pour des soirées surprenantes !, vante l'étiquette, en grandes lettres multicolores. Drago hausse les épaules, extirpe un nouveau bonbon qu'il lance en l'air.
« Dix-huit. Paprika. »
Il fronce les sourcils repose le paquet sur la table basse et pousse un long soupir.
« Je m'ennuie, Zabini. Trouve-moi un truc à faire. »
« Réviser la Synergologie, par exemple ? Au cas où tu l'aurais oublié, on a exam demain. »
Drago lui jette un regard moqueur.
« Parce que t'y crois, toi ? Les gestes qui trahissent notre inconscient et toutes ces conneries... »
« La prof y croit et c'est coefficient quatre dans notre moyenne, donc ouais, ça me suffit à croire en n'importe quoi. »
Malefoy se tourne sur le fauteuil pour faire face à Blaise, prend un air anxieux.
« Aide-moi, Zabini, je bâille en pensant à la Synergologie. Tu crois que ça veut dire quoi ? Par pitié, il faut que tu m'aides à comprendre ce que mon subconscient essaye de me dire ! »
Blaise lève enfin le regard, dévisage Malefoy avec un sourire en coin.
« Ton subconscient essaye de te dire que tu vas avoir zéro à l'exam. »
Malefoy se fend d'un petit rire, récupère le paquet de dragées, s'affale de nouveau dans le fauteuil et recommence son petit jeu.
« Dix-neuf. Goût fruit de la passion. »
Il s'interrompt, pensif, en mâchant sa dragée. Repose le paquet sur la table.
« Je me demande quels cours ils ont, les Gryffondor. Tu penses que c'est aussi chiant que nous ? »
« Je sais pas. On a l'arithmétique en commun, alors j'imagine que oui. »
« Tu trouves pas que c'est bizarre quand même ? »
« De quoi ? »
Zabini ne saura jamais de quoi il était question, puisque à ce moment précis, la porte du cachot se claque en faisant trembler le château sur ses fondations. Ils n'ont même pas le temps de relever les yeux que la table basse est violemment retournée, les cahiers et les livres volent en tout sens, les dragées roulent partout au sol. La responsable de ce carnage se tient debout devant Drago, les mains sur les hanches.
« Oh, Parkinson ! C'est quoi ton problème ? », s'énerve Zabini en réunissant ses affaires expulsées aux quatre coins de la pièce.
Elle ne lui adresse même pas un regard, pointe un doigt accusateur sur Malefoy.
« Mon problème c'est toi, sale petit bourge. »
Drago hausse un sourcil.
« Je t'ai vu regarder ma copie en exam de Droit. »
Elle fait un pas vers lui, écrase du talon son sachet de dragées. Les confiseries s'écrasent au sol dans une purée multicolore.
« La prochaine fois que tu essayes de copier, je t'arrache les yeux avec une cuillère et je te les fais bouffer. »
Elle quitte la pièce sans rajouter un mot. Abasourdi, Drago se tourne vers Zabini qui éclate de rire.
« Cette fille est folle », conclut Drago en laissant aller sa tête en arrière contre l'accoudoir.
Zabini redresse la table, se rassoit dans le canapé en secouant la tête, hilare.
« Les poings serrés, les yeux plissés, les joues rouges... elle est amoureuse de toi, ou je ne m'y connais pas en Synergologie. »
16 janvier 2008 – 1ère année
Pansy est dans la petite cour de la Tour. L'horloge sonne quinze heures, elle relève à peine les yeux, concentrée sur la boule argentée qui brille à quelques mètres d'elle. Malefoy l'observe, adossé contre un pilier à moitié effondré. Les yeux de la Serpentard se plisse, son bras exécute un mouvement de balancier précis, et la boule argentée quitte sa main, accomplit un arc de cercle parfait avant de décaniller la boule argentée adverse.
Les lèvres de Pansy s'étirent en un sourire victorieux.
« J'ai gagné, balance le fric. »
Goldstein regarde longuement l'impact laissé par la boule de Pansy, puis sa boule à lui, qui a été envoyé valser quelques mètres plus loin. Il tape du pied sur le sol, hors de lui.
« Tu triches, Parkinson ! »
Pansy lève les yeux au ciel.
« Tu comptes me refaire la même scène à chaque fois ? Pour un Serdaigle, t'es pas une flèche, toi. »
Goldstein lui jette un regard noir, mais consent à payer son dû. Il part en maugréant quelque chose à base de foutus Serpentard et de sales tricheurs. Sans s'en préoccuper, Pansy empoche le billet, range son attirail. Malefoy n'en croit pas ses yeux. Il reste stoïque, frappé par la scène surréaliste qui vient de se dérouler sous ses yeux. Pansy Parkinson joue à la pétanque. Pansy Parkinson. Pétanque. Il a beau se répéter ces trois mots une bonne dizaine de fois, la connexion ne semble pas opérer dans son cerveau.
Il se ressaisit, s'avance dans la cour. Si elle l'entend arriver, elle ne prend la peine de relever sa présence. Il lui met un petit paquet emballé de kraft sous le nez. Elle ne le regarde pas, ramasse le cochonnet.
« Qu'est-ce que c'est ? », demande-t-elle simplement.
« Des gommes à la violette. »
Elle relève les yeux, le dévisage, et malgré tout le mal qu'elle se donne pour cacher ses émotions, il voit un éclair de surprise traverser son regard.
« Pourquoi tu me donnes ça ? »
« Appelle ça un armistice. J'ai pas vraiment envie de me faire arracher les yeux à la petite cuillère dans mon sommeil. »
Elle se permet un bref sourire. C'est la toute première fois qu'il la voit sourire sincèrement et c'est effrayant. Elle saisit le paquet kraft, le soupèse, le fourre dans sa poche avant de se réintéresser à Malefoy.
« Comment tu sais ? Que j'aime la violette ? »
« Les cuisines ont été dévalisé de leur stock de violettes deux fois. Y'a que toi pour faire un truc aussi taré. »
Elle sourit de nouveau. C'est toujours aussi dérangeant. Sa petite valise de pétanque sous le bras, elle le regarde avec intensité.
« Pour un fils-à-papa, t'es pas si désagréable que ça. »
Puis elle tourne les talons. Malefoy se laisse aller à sourire à son tour. Il lève les yeux au ciel, secoue la tête.
« Cette fille est folle », conclut-il une nouvelle fois, en regagnant le château.
Septembre 2008 – 2ème année
« Tiens. »
Drago relève les yeux vers Pansy qui vient de plaquer une feuille sur la table, à côté du bol de porridge qu'il est en train d'entamer avec réticence. Il est sept heures du matin, Drago a mal dormi, il a mal au crâne, les yeux encore embués de sommeil, et la mauvaise humeur plane comme un nuage d'orage au-dessus de sa tête.
« C'est quoi ? », maugrée-t-il en jetant un regard de biais sur la feuille griffonnée par l'écriture en pattes de mouche de Pansy.
« Mes notes de révision. Pour le Droit. »
L'information s'écrase mollement dans la tête embrumée de Drago, rebondit avec léthargie avant d'atterrir enfin contre une sonnette d'alarme. Ting ! Les informations se regroupent, forment une pensée cohérente. Aujourd'hui. Neuf heures. Examen de Droit.
« Merde ! J'avais oublié ! Put... », dans la panique, son coude heurte son bol de porridge qui se répand sur son uniforme, lui arrachant un nouveau juron.
Il attrape une serviette en papier, essaye d'éponger les dégâts. Pansy le regarde faire sans effectuer le moindre mouvement pour lui venir en aide. C'est à peine si elle décale la feuille de note qui était à deux doigts de finir détrempée de lait tiède.
« J'ai résumé tout le cours sur le recto et au verso, je t'ai détaillé le sujet sur lequel on a le plus de chance de tomber. Il te reste deux heures. Bonne chance. »
Elle pose la feuille sur le banc et tourne les talons pour partir.
« Merci Pansy. Je te revaudrai ça. »
« Pas la peine. Disons qu'on arrête de compter les points. »
Il relève les yeux, bouche-bée, la serviette en suspend au dessus de la table, observe la jeune fille quitter la Grande Salle. Il regarde la feuille de note, puis la porte qu'elle vient de franchir, et il se rend enfin à l'évidence : Pansy Parkinson vient officiellement de les promouvoir amis.
8 Mai 2010 – 3ème année.
Accoudés à la rambarde du Pont-Suspendu, Blaise et Drago attendent en silence. Des pas résonnent dans la cour, se rapprochent. Ils relèvent la tête d'un même geste, aperçoivent la silhouette de Théodore. En quelques enjambées, il les rejoint, s'accoude à son tour.
« Alors ? », demande Blaise.
« Alors, c'est bon. »
Drago plisse les yeux.
« Comment ça ? »
« C'est bon, Gemma nous couvre. »
Blaise et Drago lâchent un même soupir soulagé.
« Mais c'est la dernière fois. »
Drago lève les yeux au ciel.
« C'est bon, faut pas exagérer, on n'a pas tué quelqu'un, non plus. »
« Drago », le rappelle à l'ordre Nott. « On a mis un somnifère dans le verre du garde-de-dortoir, on lui a volé ses clés, on a emprunté le Passage Interdit et on a passé notre soirée à Pré-Au-Lard. Tu sais qu'on aurait pu être renvoyé de l'école pour chacun de ces faits séparément ? »
Malefoy hausse les épaules.
« Cette école, c'est vraiment une prison », il se tourne vers Nott, lui adresse un sourire en coin. « Et puis, il faut bien que ta relation avec la Préfète nous serve à quelque chose. »
« Si on continue comme ça, Gemma va me plaquer et nous faire renvoyer par la même occasion. »
« Tiens. Je t'ai ramené ça pour te remercier. C'est mon père qui me l'a envoyé pour mon anniversaire. »
Il extirpe de son manteau une boîte de velours noir, l'ouvre. Dans son écrin sombre, un cigare hors-de-prix dégage une odeur acre. Avec des gestes qui trahissent son impatience, Drago l'extirpe de sa boîte et l'allume. Il est bien trop habitué à sentir cette fumée lourde, roulant sous la porte du Cabinet de son père, pour y être encore sensible. A sa première bouffée, Zabini, lui, tousse et crache ses poumons, les yeux larmoyants.
« C'est dégueulasse ! », proteste-t-il.
Drago oublie parfois que Blaise n'est pas habitué aux cigares, aux Whisky Pur-Feu, aux rivières de diamants et autres mondanités.
« Va falloir t'y faire », le raille Nott.
Un silence brusque tombe entre eux. Zabini lui tend le cigare et s'appuie un peu plus sur la rambarde. Il fait presque nuit, mais le ciel écossais leur offre un beau dégradé de bleu et de mauve.
« Ecoute. Je ne sais pas si c'est une bonne idée, Drago. »
Drago récupère le cigare que Nott lui propose, inspire une bouffée âcre, avant de tourner la tête vers Zabini, le dévisageant avec intensité.
« De quoi tu parles ? »
« Le Banquet d'Été. Je ne sais pas si c'est une bonne idée d'inviter mes parents. »
« Ton père cherche du travail, non ? »
« Ouais. Mais c'est quoi le travail que ton père veut lui proposer ? »
« Ça, ça nous regarde pas. C'est entre ton père et le mien. Mais crois-moi, il sera payé comme il faut. »
« Et en plus, on pourra traîner ensemble encore plus souvent », ajoute Nott, en réceptionnant le cigare. « Entre les banquets, les réceptions, les réunions, ce sera presque comme si on habitait ensemble. »
Zabini laisse les paroles de Nott flotter dans l'air un instant, enrobées dans la fumée du cigare qui lui picote les yeux. Il regarde le Parc, au loin, et les montagnes.
« Je le sens pas, ce plan. »
« C'est pas nous qui décidons, de toute façon », explique Malefoy en haussant les épaules. « Si mon père veut embaucher ton père, il obtiendra ce qu'il veut. Mon père obtient toujours ce qu'il veut. »
« Je sais. C'est ça qui m'inquiète. Drago... t'as pas l'impression que ton père trempe dans des affaires pas nettes ? »
Il voit du coin de l'œil Drago et Théodore s'échanger un regard. Ils s'accoudent de nouveau au pont, chacun d'un côté de Blaise.
« Ce que tu nous dis, là... Ne le dis jamais devant personne d'autre », l'avertit Drago.
« N'en parle plus jamais. Ni à ton père, ni à ta mère, ni à personne d'autre. »
Zabini ne répond pas. Il observe la nuit se déployer une bonne fois pour toute sur la forêt, les montagnes et le château de Poudlard.
Mars 2011 – 4ème année
Face au Lac, emmitouflée dans son éternel perfecto en cuir, Pansy jette des cailloux de toutes ses forces. La nuit est en train de tomber, un vent glacial venu des montagnes décoiffe ses cheveux. Une nuée de corneilles décollent d'un arbre, au fond de la forêt. Mais ni la brise glacée, ni le cri rauque des oiseaux ne détourne Pansy de sa tâche.
Drago la rejoint, se poste à côté d'elle, les mains dans les poches, bien capitonné dans sa Canadienne trop grande pour lui. Des galets plein les mains, Pansy continue de mitrailler les eaux noires du Lac, essoufflée.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
« Tu vois le piquet, là ? L'ancienne attache à bateaux ? Je jette un galet en souhaitant du mal à quelqu'un. Si ça touche, mon souhait se réalise. »
« C'est une activité très saine, si tu veux mon avis. »
Pansy ne relève pas le sarcasme. Elle arme son bras, jette le galet le plus loin possible. La pierre s'écrase contre les rochers sans toucher le piquet.
« Merde. Trelawney ne perdra pas ses cheveux. »
« Dommage, j'aurais aimé voir ça. »
Pansy se concentre, soupèse le caillou, étudie le trajet entre sa main et l'attache à bateaux.
« Maintenant on joue pour que Goyle s'étouffe avec son repas de ce soir. »
Elle lance le galet, rate de nouveau sa cible, enchaîne :
« Et là, on tente la mort par électrocution pour Bullstrode. »
Une fois de plus, la pierre s'échoue contre les rochers sans toucher le piquet.
« Ok, alors pour que Potter-le-binoclard chute dans les Grands Escaliers. »
Nouvel échec.
« Et maintenant... », elle est essoufflée, ses cheveux volent dans tous les sens. « Maintenant, on prie pour que ma mère soit malheureuse et seule et que tout le monde la haïsse, où qu'elle soit partie se planquer. »
Le galet plonge dans l'eau avec un bruit sinistre, à quelques mètres du piquet.
« Ok, alors, qu'elle passe ses journées à penser à nous et qu'elle en crève de chagrin », le galet manque le piquet. « Alors qu'on lui manque, qu'on lui manque tellement que ça brise son foutu cœur... », le caillou tombe à côté. « Alors qu'elle nous supplie à genoux de lui pardonner et qu'on lui claque la porte au nez... », elle a les joues striées de larmes, elle suffoque. « Non, qu'elle crève. », le galet tombe à l'eau. « Qu'elle crève, putain, qu'elle crève ! »
Drago lui saisit la main alors qu'elle s'apprête de nouveau à lancer. Il dégage les mèches qui se collent à ses joues trempées, passe son bras autour de ses épaules.
« Ça va aller, Pansy. Je te promets, ça va aller. »
Elle éclate en sanglots, hoquette, le corps secoué de saccades. Ils restent là, face au Lac alors que la nuit tombe, avale tout sur son passage. Et tout ce qu'il peut faire, pour apaiser son chagrin, c'est de lui répéter, encore et encore : ça va aller, Pansy, ça va aller.
Mai 2011 – 4ème année.
« Lisez ça. »
L'enveloppe atterrit sur la table de nuit de Drago. Il referme le livre qu'il était en train de lire, jette un regard de biais à la lettre, puis à Nott. Sur le lit du haut, Blaise se redresse, s'assoit sur le rebord.
« C'est quoi ? », demande-t-il.
Nott jette un regard autour de lui, s'assure qu'aucune oreille indiscrète ne soit venue s'aventurer jusqu'ici. Par la fenêtre en demi-lune percée dans le mur du fond, les profondeurs du Lac s'agitent. Nott se rapproche d'eux, fait signe à Zabini de descendre du lit.
« C'est une lettre. Ça vient de là-haut », il baisse tant la voix que Drago peine à l'entendre. « C'est un ordre de Jedusor, apparemment. La lettre est codée, bien sûr. Ils nous demandent d'intercepter le courrier de plusieurs élèves. On a une liste de noms. »
Blaise secoue la tête, incrédule.
« Quoi ? Mais c'est du délire... On va pas... pas ici, pas à Poudlard... »
« Et c'est quoi la solution ? », s'énerve Nott. « Dire non à Jedusor ? C'est vrai que c'est vraiment le genre de gars qui adore qu'on lui refuse quoi que ce soit. »
La porte du dortoir s'ouvre, les trois garçons s'arrêtent subitement de parler, dévisage le première année qui vient de rentrer, ses livres entre les bras.
« Pa... Pardon. Je me suis trompé de chambre, je voulais... »
« On s'en fout. Dégage », crache Théodore. « Trompe-toi de chambre encore une fois et tu finis dans le Lac. »
Tétanisé, le petit garçon pivote sur ses talons, quitte la chambre sans demander son reste. Zabini se passe une main sur le front, tremblant.
« Qu'est-ce qu'on fait ? »
« On s'exécute. On doit se séparer la liste des noms, recopier le courrier et tout envoyer à mon père », ordonne Nott.
Drago essaye de garder son sang-froid. Il avait toujours su que ça arriverait. Qu'un jour ou l'autre, il serait sommé d'exécuter les basses besognes des Mangemorts. Mais il ne se sent pas encore prêt, pas encore prêt à rentrer dans ce cercle-là.
« Fais voir ça », grince-t-il en arrachant le papier que Théodore agite sous leur nez.
Il jette un œil à la dizaine de noms qu'ils doivent surveiller. Son regard glisse, dévale la liste, s'arrête brusquement. Ron Weasley, Harry Potter, Hermione Granger.
« Putain. »
« Non mais on peut pas faire ça ! », s'offusque Blaise, penché par dessus l'épaule de Drago.
« On n'a pas le choix, Zabini. Alors tu la boucles et tu fais ce qu'on te demande », le recadre Malefoy.
Blaise pâlit mais n'ajoute rien, se contente d'hocher la tête. Drago analyse une nouvelle fois la liste, relève un visage grave vers Nott.
« Théo. Y'a Gemma dans la liste. »
Nott détourne les yeux.
« Je sais. »
Un long silence s'étire, entrecoupé par les remous venus du Lac.
Octobre 2011 – 5ème année
« J'aimerais comprendre comment c'est possible de faire de la bouffe aussi immangeable. »
Nott regarde le buffet de la Grande Salle, l'air désespéré. Avec toute la mauvaise volonté du monde, il soulève une cuillerée de purée au potimarron, la laisse mollement retomber dans le plat.
« C'est quoi ton problème, Nott ? Tu t'attendais à du caviar ? »
« J'irais pas jusque là, mais un minimum de présentation, ça fait de mal à personne. »
Il repousse son assiette comme un enfant capricieux, la moue dégoûtée, prend un morceau de pain dans la panière.
« Tu vois, c'est ça le problème », murmure-t-il en se penchant vers Drago. « Poudlard ouvre ses portes à des familles qui n'ont ni notre rang, ni notre éducation. Et on finit par devoir se taper de la bouffe de prolo à tous les repas... »
Drago lève les yeux au ciel, las de s'entendre rabâcher le même discours à chaque pause déjeuner. A l'autre bout de la salle, il entend les pas de Pansy qui se répercutent contre le toit voûté de la Grande Salle. Il reconnaîtrait sa façon de marcher entre mille : un pas militaire, décidé, qui claque et résonne dans tous les couloirs.
Elle s'approche d'eux, placarde une photo grand format sur la table.
« Tiens, Nott. La photo de ton père que tu m'as demandé d'imprimer parce qu'il te manquait trop. C'est un bon petit fils-à-papa, ça, un bon petit fils-à-papa », dit-elle en lui tapotant la tête comme s'il s'agissait d'un chien.
Théodore ouvre la bouche, abasourdi, fixe la photo, puis le sourire narquois de Pansy.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Je t'ai jamais demandé ça ! », se défend-il en tapant du poing sur la table.
Le silence est tombé sur la table et tous les Serpentard observent la scène avec intérêt. Nott croisent les regards de ses camarades de maison, tour à tour, et il sent que la vague de moqueries n'est pas loin, qu'elle va déferler, s'abattre sur lui d'un instant à l'autre. Il connaît les règles d'usage chez les Serpentard : s'il laisse passer cette provocation, Pansy gagne. Et il sera la risée du groupe.
Il ouvre de nouveau la bouche, la referme. Attrape la photo, fronce les sourcils.
« Arrête tout de suite tes conneries, Parkinson. C'est même pas mon père, en plus. »
« Ton papa, ton Sugar Daddy, qu'est-ce que j'en sais moi ? Je me mêle pas de tes fantasmes délurés, Nott », elle lui adresse un sourire doucereux, mais au fond des yeux, il discerne un éclat de joie sadique.
Pansy fait un clin d'œil à Drago, souffle un baiser à Nott.
« Bye bye, Sugar Baby. »
Il veut l'insulter, lui crier quelque chose. Mais trop tard. Les rires ont éclaté autour de la table, les railleries fusent. Nott regarde à droite, à gauche, essaye de se défendre mais personne ne l'écoute. Sugar baby ! Sugar baby ! Sugar baby !, scandent les Serpentard en cœur.
Août 2012 – 5ème année.
Installée sur le toit de la maison de Zabini surplombant la Manche, Pansy observe le crachin des vagues éclabousser les falaises pâles de Birch Bay. Une brise estivale s'emmêle à ses cheveux. Elle sourit, boit une gorgée de Vodka, fait passer la bouteille à Drago.
« Lequel de nous trois finira le plus riche, vous pensez ? »
Zabini s'allonge sur le toit, les mains nouées derrières la tête.
« Pas moi. Clairement pas moi. Déjà si j'arrive à survivre jusqu'à trente ans, ce sera un exploit. »
Drago éclate d'un rire imbibé d'alcool, tend la bouteille à son ami.
« T'as toujours été beaucoup trop ambitieux, Blaise, c'est ça ton problème », ironise-t-il.
« Non, mais on va pas se mentir. C'est clairement Pansy qui va finir la plus riche. »
« Clairement », confirme Pansy en hochant la tête avant de tendre la main pour récupérer la bouteille. « Cassius Warrington m'a passé commande pour deux faux bulletins, ce semestre. Il m'a payée cent balles. Rien de mieux que ces petits bourges qui savent plus quoi faire de leur thune. »
« Elle va devenir multi-milliardaire », conclut Drago en buvant une gorgée de Vodka.
« Tu nous payeras des vacances aux Bahamas, hein ? »
« Non, mieux, offre-nous une baraque en Grèce. »
« Non, en Italie. A Naples. Jolis paysages, jolies filles... que demander de plus ? »
« Bon ok, alors une maison en Grèce et une en Italie. »
Pansy éclate de rire, son étrange rire de crécelle qui semble érailler sa gorge.
« Ça va, je vous dérange pas trop, les mecs ? Non parce que je peux aller chercher un papier et un stylo pour que vous rédigiez mon testament, sinon. Ça nous fera gagner du temps. »
« Non, j'ai une meilleure idée. On va t'écrire un contrat de travail. Parce que bon, les faux bulletins, c'est bien beau tout ça, mais nous on va te transformer en Impératrice de la Pègre », explique Drago en appuyant ses propos de hochements de tête convaincus. « Réfléchis pas trop, répète après moi : Je, soussignée Pansy Parkinson, m'engage à reverser 50% de mes bénéfices à Drago Malefoy et 20% à Blaise Zabini pour services rendus. »
« Et aussi parce qu'on est une compagnie agréable. Ça mérite salaire, ne l'oublions pas. »
Pansy les observe tour à tour alors qu'ils dissertent sur la façon de se séparer équitablement l'argent qu'elle va gagner. Blaise s'est relevé, négocie une augmentation à grand renforts de mouvements excessifs. Drago l'écoute, le sourire en coin, se contente de rejeter ses propositions d'un rire sonore. A la lumière d'une fin de journée, tout là haut, perchée sur un toit, Pansy se sent bien. Elle boit une nouvelle gorgée de Vodka. Un bruit de moteur la tire de ses pensées.
« Quelqu'un arrive ? », demande-t-elle, méfiante.
Drago et Blaise s'échangent un regard hésitant.
« C'est... », commence Zabini.
« C'est Nott », tranche Malefoy.
Pansy se relève d'un bond.
« C'est bon, je me tire. »
« Pansy, arrête. Si tu faisais un effort, tu t'entendrais bien avec lui », argue Drago.
Elle lui jette un regard noir.
« Je crois pas, non. Premièrement, parce que c'est un connard. Et deuxièmement... non, y'a pas de deuxièmement. C'est un connard, c'est tout. »
Elle n'attend pas que Drago plaide la cause de son ami. Elle connaît déjà les arguments, ils ont eu cette discussion un millier de fois. Mais elle connaît Nott, elle connaît ce type de mecs. Rongé jusqu'à la moelle par l'ambition et l'attrait du pouvoir.
Elle funambule sur le toit jusqu'au velux de la chambre de Blaise, regagne l'intérieur de la maison. Sur le pas de la porte, elle croise Nott. Ils s'échangent un long regard chargé de haine.
« T'inquiète pas, va, je me casse », le rassure-t-elle.
Théodore hoche imperceptiblement la tête, la contourne en silence.
« Si un jour tu fais du mal à Drago, sache que je te retrouverai et je te ferai ravaler tes grands airs de petit bourge. »
Un pied sur la première marche de l'escalier, il se retourne, un lent sourire étire ses lèvres.
« J'aimerais te voir essayer. »
Il ne lui adresse pas un mot de plus, monte les escaliers et disparaît derrière la porte de la chambre de Zabini.
10 Juin 2013 – 6ème année.
« Tu viens au Banquet d'Automne ? »
Pansy, installée en tailleur devant le petit bureau calé au fond du dortoir de Drago, s'interrompt. Elle dépose sa paire de ciseaux, pose son faux bulletin sur la pile et se tourne vers le blond.
« Comment ça ? »
« Arrête. Fais pas semblant de pas comprendre. Ça fait trois ans que j'essaye de t'inviter au Banquet d'Automne du Manoir. »
« Oui, et ça fait trois ans que je te dis non. C'est toi qui fais semblant de pas comprendre. »
« Je vois pas ce qui te rebute. Une assemblée de notables aux poches si remplies qu'elles ne demandent qu'à être lestées de quelques billets. Tout ce que t'aimes dans la vie, quoi. »
Un bref sourire adoucit le visage de Pansy. Elle allonge les jambes, s'extrait de sa chaise pour venir s'asseoir sur le lit, à côté de Drago.
« Ça passe peut-être avec les autres, mais je suis pas idiote, Drago. Tu pourras faire croire au reste du monde que ton père est clean, que l'argent lui tombe gentiment du ciel parce qu'il est à la tête du Financial Views, moi je marche pas. Je sais qu'il trempe chez les Mangemorts et crois-moi, c'est pas une porte que j'ai envie d'ouvrir. »
Drago ne répond rien. Allongé sur le lit, il se contente d'observer le plafond. Il sait pertinemment ce qui l'attend au Banquet d'Automne. Son Intronisation. Sa Marque. Il aimerait que le plafond se détache, l'écrase, le fasse disparaître. Il se casserait bien intentionnellement une jambe ou un bras, si ça pouvait lui éviter de finir avec un crâne tatoué sur l'avant-bras. Mais il sait bien que rien n'y fera. Tant qu'il est vivant, il est Mangemort. C'est dans ses veines, son sang, son patrimoine génétique. Bel héritage paternel.
Il plaque ses paumes sur ses yeux, soupire longuement. Il va falloir s'y faire, parce qu'il le sait : personne n'échappe jamais aux Mangemorts.
~o~
23 mars 2017
La silhouette d'une petite ville se dessine devant eux : des maisons de pierres brutes, des arbres dénudés par l'hiver, des collines d'un vert sombre. Drago avise le rétroviseur : derrière lui, une voiture rouge, deux voitures grises et une bleue. Il a déjà regardé, une trentaine de minutes plus tôt, et il avait recensé deux voitures blanches et une voiture noire. Il en conclut qu'à priori, ils ne sont pas suivis. Mais il ne veut pas prendre de risque. Il ne comprend pas pourquoi ils ont été libérés aussi facilement. Ça ne ressemble pas aux méthodes des Traceurs. Peut-être... peut-être qu'il s'est trompé. Peut-être que ce n'est pas les Mangemorts, qu'il a aux trousses. Des idées en pagaille se bousculent dans sa tête, des scénarios effrayants, des théories terrifiantes. Quelqu'un le suit. Quelqu'un le piste. Quelqu'un d'assez puissant pour le faire libérer, pour faire plier agents de douanes et police. Et ce quelqu'un attend de lui quelque chose de bien précis. Mais quoi ?
Il faut qu'il disparaisse, qu'il se volatilise sans laisser de traces. Il a peur, parce qu'une petite voix au fond de lui claironne : quelqu'un veut ta peau, quelqu'un veut ta peau et tu n'es pas de taille à lutter.
Il met son clignotant, rejoint une nationale.
« On arrive à Nueva Lorca dans cinq minutes. Tu m'excuseras mais j'ai pas l'intention de m'attarder. Je te dépose à l'entrée de la ville et tu te démerdes. A partir de maintenant, tu oublies que tu m'as rencontré. Je ne veux plus entendre parler de toi. »
« Quel gentleman », raille Granger. « Un peu plus, et je vais croire que t'es amoureux de moi. »
Il jette un coup d'œil à Granger à travers le rétroviseur.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu veux que je t'offre un bouquet de fleurs, c'est ça ? Que je fasse semblant d'aller chercher un paquet de clopes et que je réapparaisse jamais... tu te sentirais mieux ? »
Elle range ses polaroïds dans son portefeuille, le cale dans la poche de son duffle-coat, inspire un bon coup avant de se tourner vers lui.
« Malefoy, tu vas m'emmener à Cabo de Gata. »
La surprise lui aurait presque fait lâcher le volant. A la place, il éructe d'un rire brusque.
« Tu te fous de moi ? »
Elle prend une voix calme, une voix d'institutrice qui essaye d'expliquer à un enfant comment faire un exercice :
« Je sais que ça représente un détour, je sais que tu es pressé, mais moi, je joue contre la montre. C'est une question de vie ou de mort, et je n'ai pas le choix, tu comprends ? J'ai presque plus d'argent, et de toute façon, le prochain train pour Cabo de Gata ne part pas avant une semaine. Même si j'avais des ressources, même si je prenais des bus, des correspondances, même si je faisais du stop jusqu'en Andalousie, j'arriverai trop tard, et je risquerais d... »
Malefoy lève une main pour la faire taire.
« Pourquoi tu me racontes tout ça, Granger ? Je m'en fous... non, c'est même pire que ça : j'ai pas envie de savoir. Je t'ai bien gentiment amenée jusqu'ici, c'était le contrat. Pour le reste, tu te débrouilles. »
Elle reprend sa voix infantilisante, et Drago est à deux doigts, vraiment à deux doigts, d'ouvrir la portière et de l'éjecter de la voiture en marche.
« Malefoy, une fois à Cabo de Gata, je te promets que je ne te demanderai plus rien. Tu sais très bien que je ne te supplierais pas comme ça si j'avais une autre solution. Je te demande juste ce dernier service... »
« Non mais je rêve. Tu comptes me faire le coup à chaque fois ? Je t'ai déjà amenée jusqu'à Nueva Lorca alors que nos chemins auraient déjà dû se séparer sur le quai de cette foutue gare. Je pense que j'ai payé mon dû. »
« Je sais que je t'en demande beaucoup mais... »
Il ne l'écoute plus, pénètre dans la petite ville de Nueva Lorca. La voiture hoquette sur les pavés irréguliers de la rue principale. Des lavoirs en pierres noires ponctue les petite ruelles qui serpentent entre les maisons brunes. La pluie a tout détrempé, et le pavé sombre ruisselle sous le ciel blanc. Il arrête brusquement la voiture devant le auvent d'une vieille grange. Il coupe le moteur.
« Prends ta valise, ton chat, et descends. »
« Non. »
Il pianote sur le cuir de son volant, perd patience. Il commence à en avoir marre de ses caprices.
« Tu veux que je t'explique comment ça va se passer, Granger ? Tu vas essayer de me convaincre de te déposer Dieu sait où dans le fin fond de l'Espagne, et je vais te dire non. Tu vas insister, et je vais quand même te dire non. Tu vas pleurer, et je vais toujours te dire non. Tu vas menacer de me dénoncer, tu vas peut-être même essayer de me faire croire que tu vas t'allier avec les Mangemorts pour qu'ils me retrouvent et j'avoue, ça va beaucoup me faire rire, mais je vais continuer à te dire non. Alors vraiment, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux s'épargner tout ça ? »
Elle se tient droite, le visage sérieux.
« Malefoy, ne m'oblige pas à employer des moyens que je regretterais. »
Il ne peut s'empêcher de rire, la considère avec dédain.
« Vas-y, Grangie, menace-moi. Ajoute un peu de piment à notre relation. Mais je te préviens, à la prochaine ville, je change de voiture, je balance mon faux passeport, et je disparais. Alors, vas-y, surtout ne te retiens pas. Attends sagement que les Traceurs te retrouvent, tu seras morte avant d'avoir eu le temps de prononcer Drago Malefoy. »
Elle reste stoïque. Il aurait aimé la voir s'énerver, ça aurait donné une bonne scène d'adieux.
« J'ai jamais parlé des Traceurs. »
« Bon allez, histoire qu'on se quitte en beauté, annonce la couleur. Qu'est-ce que tu comptes faire ? »
Sous ses sourcils froncés, son regard se fait perçant.
« Je vais appeler mes contacts du Chicaneur. Tu sais, j'ai vu la une du London News, avant de passer la frontière. Je sais que tout le monde te cherche, là-bas. Et du coup, j'ai réfléchi. Tu m'as dit que tu allais à Naples. Ça m'a intriguée. Pourquoi s'arrêter à Naples quand on essaye de disparaître ? Pourquoi ne pas s'exiler à l'autre bout du monde ? Pourquoi cette ville en particulier ? Je me suis dit que tu devais avoir un pied-à-terre, là-bas. De la famille peut-être. Et puis, j'ai pensé à Zabini. Ça sonne étrangement italien, Zabini. Alors voilà, peut-être que je me trompe, mais je prends le pari que tu pars rejoindre Blaise à Naples. Le Chicaneur sera ravi de l'apprendre. Qui que tu aies à tes trousses, ils ne mettront pas longtemps à te retrouver. Naples, c'est pas si grand que ça, tu sais. »
Drago en a le souffle coupé. Il la dévisage, la voit pour la première fois sous un tout nouveau jour. Redoutable, derrière ses airs de Sainte-Nitouche.
« Tu bluffes », tente-t-il. « Je crois pas que tu aies si peu de morale que ça. Si peu de morale que tu prendrais le risque d'avoir ma mort et celle de Zabini sur la conscience. »
« Ne me sous-estime pas, Malefoy. Je suis désespérée. »
Il aimerait s'énerver, l'insulter. Mais il est juste estomaqué. Vaguement impressionné, aussi. Alors c'est ça, le vrai visage de Granger. C'est ça, la Granger poussée dans ses retranchements. Elle a de la ressource. Il ne répond pas, regarde par la fenêtre. Il n'a pas vraiment le choix : chaque seconde d'hésitation, est une seconde de moins entre lui et ceux qui le poursuivent.
Il redémarre le moteur.
« Je crois qu'on peut dire que notre trêve est terminée. »
Hermione ne répond pas, le regard rivé droit devant, elle se contente de caresser Pattenrond qui dort sur ses genoux.
Des vallées défilent, des poteaux télégraphiques sur le bord de la route, des rochers ocres, immenses, s'élèvent tout autour d'eux. Le soleil s'accroche à l'horizon, juste en face de lui. Brille à lui en faire plisser les yeux. Ils sont seuls, sur cette route grise qui s'étire, s'étire, ne semble jamais s'arrêter.
Drago a toujours aimé les longs trajets en voiture. Il regarde la route, et il s'imagine ouvrir la portière et s'enfuir. Partir à travers champs et forêts. Courir jusqu'à en perdre haleine, s'éloigner jusqu'à ne plus voir la voiture. Histoire de voir ce qu'il y'a, de l'autre côté, ce que son regard n'atteint pas, assis, sur le siège conducteur. Histoire de vérifier que le monde continue, derrière les forêts et les collines.
Il aimerait tout recommencer. Naître ailleurs. A Shanghaï. Non, à Los Angeles. Oui, Los Angeles, pourquoi pas. Les buildings au-dessus de sa tête, l'ombre des palmiers sur son visage. L'anonymat des foules. Il aimerait être un inconnu dans une rue, et le rester toujours. Il aimerait qu'on l'oublie.
Appuyée contre la fenêtre, Granger dort. Le soleil auréole tout son visage, fait ressortir les grains de beauté qui constellent son visage. Et devant eux, la route se déroule toujours, infinie.
24 Mars 2017.
Granger est assise en tailleur sur le capot de la voiture, un pull noué autour de la taille, ses cheveux retenus en chignon désordonné. Un stylo coincé à la commissure des lèvres, une carte de l'Espagne dans les mains. Drago mange un sandwich, accoudé à une table de pique-nique. Les rayons du soleil se frayent péniblement un chemin entre les feuilles des arbres, se fracturent au sol en motifs dorés.
« Il faut qu'on quitte la grande route. On est trop visibles. »
Drago marmonne une réponse qu'elle prend visiblement pour de l'approbation, puisqu'elle enchaîne :
« Je nous ai trouvé un itinéraire. Ça rallonge le trajet d'une journée, mais on évite toutes les grandes villes. Sauf à Puente. Là, il faudra faire vite parce qu'on sera facilement localisables. »
« Ok. »
« Je me suis renseignée auprès de l'agence de voyage où j'ai acheté la carte. Un paquebot de croisière part de Cabo de Gata dans cinq jours. Il fait escale à Naples une journée. Tu seras arrivé à destination dans huit jours. »
« Ok. »
Il n'a pas vraiment envie de faire la conversation. D'un bond, elle quitte le capot, vient s'asseoir en face de lui. Elle semble animée d'une énergie nouvelle. Il ne sait pas à quoi c'est dû, mais la Granger muette et dépressive du début lui manquerait presque. A côté d'eux, Pattenrond essaye tant bien que mal de grimper à un arbre. Il se retrouve coincé à mi-chemin du tronc, redescend prudemment.
« Je vais rouler jusqu'à la prochaine ville, et tu prendras le relais. J'ai calculé qu'en alternant toutes les deux heures, on gagne en efficacité et on pourra conduire à peu près une heure et demi de plus par jour. »
« Ok. »
Elle se relève prestement, se poste près de la voiture.
« On y va ? »
Il relève les yeux de son sandwich, atterré.
« Calmos, Grangie. T'es gentille, tu me laisses finir de manger. »
Elle pousse un bref soupir, laisse son regard vagabonder autour d'eux.
« Je vais faire un tour, en attendant. »
« C'est ça, va te promener. »
Alors qu'elle disparaît entre les arbres, il profite du silence, ferme les yeux. L'ombrage des arbres vogue sur ses paupières fermées, il entend Pattenrond courir dans l'herbe à quelques mètres de là. Il s'allonge sur le banc. Le temps de se reposer. Juste une minute.
Quand il se réveille, il est allongé sur son lit, au Manoir. Il fait chaud, il étouffe. Il regarde par la fenêtre, il fait nuit noire. Son réveil indique 4h52. Son cœur bat à un rythme effréné, dans sa cage thoracique. Il observe autour de lui, affolé. Quelque chose l'a réveillé, mais il n'arrive pas à mettre le doigt dessus.
Il a conscience qu'il rêve. Il sait que c'est un souvenir. Mais il a dû mal à déterminer de quand il date. Il s'assoit sur le rebord du lit, observe sa chambre. Des vêtements jetés pêle-mêle au sol. Des livres alignés sur l'étagère. Punaisée au mur, une carte du ciel, déchirée au niveau du coin gauche. Son vieux poste radio qui expire une longue et monotone tonalité grésillante. Sur sa table de nuit, le zippo que Pansy lui a offert à la remise des diplômes.
Oh. Ça lui revient. C'est l'été de sa septième année, c'est la fin de Poudlard. Le souvenir se précise : c'est le trois juillet. C'est ce jour là que tout a changé. Mais il ne sait plus pourquoi.
Quelque chose grince. Ça fait un drôle de bruit. Non, ce n'est pas vraiment un grincement. C'est lancinant, ça lui tord l'estomac. Il se lève, ouvre la porte de sa chambre, descend les escaliers. Tout est silencieux. Il attend. Il ne sait pas exactement quoi, mais il sent que ça arrive.
Un grondement, guttural, éraillé, fait voler le silence en éclats. C'est un cri. Qui ne s'arrête pas. C'est un cri, mais ça n'a plus rien d'humain. Ça remonte en lui, il le sent passer dans chacune de ses veines, courir en frissons sur sa peau, et venir se greffer dans son cerveau. Il sait. Il sait qu'il n'oubliera jamais ce cri. Et puis il y'a les sanglots. S'il vous plaît, pitié, pitié. Je vous en supplie, pitié.
Il ne veut pas en entendre plus. Il remonte en courant dans sa chambre, allume la radio, triture les stations jusqu'à ce que les baffles crachote un vieux jazz qui occupe toute la pièce. Drago se recroqueville au fond de son lit. Et malgré la musique, il entend encore ce cri. Encore et encore.
Il se réveille brusquement, haletant. Regarde autour de lui. Combien de temps s'est écoulé pendant sa sieste improvisée ? Granger n'est toujours pas revenue à la voiture. Il se relève, fait prudemment le tour de la petite clairière où ils se sont installés pour pique-niquer. Pas de Granger en vue. Peut-être qu'elle s'est fait kidnapper, ou tuer ? Il ne sait pas trop s'il l'espère ou s'il le redoute.
Il suit le chemin qu'elle a emprunté, marche entre les arbres une dizaine de minutes avant de l'apercevoir, sur la rive d'un minuscule ruisseau. Saine et sauve, en train de s'étirer. Il la rejoint d'un pas martial, l'attrape par le bras.
« Je peux savoir ce que tu fous, Granger ? Tu trouves ça marrant de disparaître comme ça ? »
Elle s'arrête, le dévisage sans comprendre.
« De quoi tu parles ? Je suis partie à peine quinze minutes. »
Elle se dégage de sa prise, le regarde droit dans les yeux.
« Écoute, Malefoy, j'ai un service à te demander. »
D'abord, il la regarde avec de grand yeux et puis soudain, il éclate de rire. Elle plaisante. Elle doit forcément plaisanter.
« Un service ? Tu crois pas que t'as déjà un peu trop abusé sur les services ? »
Elle lève les yeux au ciel, élude sa question d'un geste de la main.
« J'ai besoin que tu m'apprennes à me défendre. »
Les sourcils froncés, il attend la suite, qu'elle s'explique ou avoue que c'était une blague, qu'ils puissent retourner tranquillement à la voiture et reprendre la route. Mais rien ne vient. Elle le regarde, avec l'air le plus sérieux du monde, les bras croisés.
« Quoi ? », finit-il quand même par articuler.
« J'ai bien compris que nos vies étaient en danger. Et j'ai réalisé que je ne m'étais jamais battue de ma vie, je ne sais même pas me défendre... J'ai ni les moyens, ni la possibilité de prendre des cours de self-defence, donc j'aimerais que tu m'apprennes. »
« Mais t'apprendre quoi, au juste ? »
« M'apprendre à parer un coup, à neutraliser un adversaire, je sais pas, n'importe quoi qui pourra me donner une chance de survie... c'est tout ce que je te demande. »
Les yeux écarquillés, il la dévisage, abasourdi. Entre toutes les requêtes que Granger auraient pu lui faire, il n'aurait jamais envisagé ça. Il secoue la tête, pivote sur ses talons pour retourner à la voiture.
« On n'a pas le temps. »
« S'il te plaît ! »
Il ne prend même pas la peine de répondre, continue de marcher. Des foulées pressées derrière lui, et il sent soudain un poids s'écraser brusquement contre son dos. Granger lui a sauté dessus, son bras droit serré autour de son cou, ses jambes enroulées autour de sa taille. Il manque de perdre l'équilibre, vacille un instant avant de retrouver ses appuis.
« Montre-moi. Montre-moi comment tu fais si quelqu'un essaye de t'étrangler comme ça. »
Il sent son souffle contre la peau de son cou.
« Granger, descends immédiatement. »
« Non. Montre-moi. Ma vie est en danger. Et il y'a quelqu'un sur cette terre qui a besoin de moi. Qui n'a que moi. Je peux pas me permettre de mourir. Montre-moi comment tu fais, c'est tout ce que je te d... »
Il ne lui laisse pas finir sa phrase, saisit de ses deux mains le bras qu'elle a passé autour de son cou et d'un pivotement de l'épaule, la fait basculer au sol. Elle tombe brutalement sur le dos, ses poumons se vident d'un coup, elle le regarde avec de grands yeux paniqués.
« Inspire », ordonne-t-il. « Une longue inspiration. »
Elle avale de l'air en panique, roule sur le côté et tousse, avant de prendre une nouvelle inspiration chaotique.
« Alors, ça t'a plu ? », raille-t-il en se détournant de nouveau d'elle.
Elle se relève, légèrement titubante.
« Apprends-moi ! », supplie-t-elle.
« Arrête, Grangie. On n'a pas le temps et tu vas te faire mal. »
Il aurait dû se douter qu'elle ne lâcherait pas si facilement. Elle se jette sur ses jambes, les prend en tenaille, le fait rouler au sol. Il se retourne d'instinct alors qu'elle lui saute dessus, le cloue par terre. A califourchon, elle le surplombe, son avant bras pressé contre sa gorge.
« Apprends-moi à me défendre », répète-t-elle.
Il ne cille pas, lui saisit le poignet, décale lentement son bras pour dégager son cou. Il sent l'herbe humide, en dessous de lui, et la peau brûlante de Granger entre ses doigts. Ils se regardent un instant, soudain conscient de ce contact, de la fraîcheur de sa peau contre la chaleur de la sienne.
« Qu'est-ce que tu veux que je t'apprenne ? »
Elle secoue la tête, reprend contenance, se relève pour libérer Drago, et en un clin d'œil, le trouble qui les avait saisi se dissipe.
« Je ne sais pas. N'importe quoi qui pourrait augmenter mes chances de survie. »
Il se remet lentement debout, déboutonne son manteau et le laisse tomber au sol. Il regarde Granger avec attention alors que le vent des sous-bois ébouriffe ses cheveux. Le soleil qui filtre entre les feuillages se décompose sur sa peau comme un puzzle d'ombre et de lumière. Elle relève le menton, monte ses poings devant son visage, comme pour se préparer à parer un coup. Il s'avance vers elle, et de l'index, abaisse légèrement ses poings.
« Plus bas, sinon tu ne verras rien. Et n'écarte pas autant tes coudes, protège ton torse. »
Elle s'exécute, se repositionne.
« Bon. Je veux bien t'apprendre une clé de bras. Mais une seule, et après on repart. Compris ? »
Elle hoche la tête avec vigueur. Quel que soit l'enseignement, c'est toujours la même Granger. Il voit briller dans ses yeux, sa soif d'apprendre, son désir de bien faire.
« Essaye de me donner un coup de poing. »
« Quoi ? », elle baisse sa garde. « Je ne vais quand même pas te frapper. »
Il lève les yeux au ciel, las.
« Tu veux apprendre à te défendre, oui ou non ? »
« Oui mais... »
« Donne-moi un coup de poing. »
Elle hésite, se résigne, balance son poing dans sa direction. Sa main n'a même pas le temps de parcourir la moitié de la distance qui les sépare, que Drago lui a saisi le bras, au niveau du poignet et du coude, et d'une pression, elle se retrouve à genoux au sol, sans défense. Elle tourne son visage vers lui, les yeux ronds de surprise. D'une main, il la relève.
« Bon, on va reprendre depuis le début. Au ralenti. »
25 mars.
La brise s'infiltre par la fenêtre ouverte, fait valser les boucles de Granger tout autour de son visage. Avec légèreté, elle fredonne l'air qui s'échappe de la radio, les deux mains cramponnées autour du volant. Elle jette un regard à Drago, ose même un sourire. Ça fait deux jours qu'elle semble avoir repris goût à la vie et c'est extrêmement fatigant. Il hausse un sourcil moqueur.
« Qu'est-ce qui te prend, Grangie ? T'as remis la main sur tes antidépresseurs, ou quoi ? »
« Très drôle. Écoute, j'ai pensé à un truc. »
« Pitié, arrête de penser à des trucs. Ça fait deux jours que tu me bassines avec tes nouveaux plans. »
Le matin même, alors qu'ils s'étaient arrêtés prendre le petit déjeuner à la terrasse d'un café, elle avait mis un point d'honneur à lui prouver par A+B qu'il était nécessaire qu'ils se déguisent. S'était ensuivie une longue démonstration qui lui avait juste donner l'envie pressante de lui balancer son café à la figure.
« Non mais j'ai pensé à ma nouvelle identité. »
« Comment ça, ta nouvelle identité ? »
« Si tu changes d'identité, il faut bien que je change aussi, non ? De toute façon, les Traceurs connaissent mon nom, maintenant. Donc autant que j'en change. »
Il n'a pas envie d'argumenter, et il doit bien reconnaître que sa logique se tient.
« J'ai décidé que j'allais m'appeler Gala. »
Il tourne la tête vers elle, hausse les sourcils.
« Gala ? »
« Vu que tu m'appelles déjà comme ça la moitié du temps, ça ne fera pas de grand changement. »
« Admettons. »
« Du coup, voilà, je suis Gala. Je viens du Denver et je collectionne les cartes postales. »
« Mmh, d'accord. Tu peux m'expliquer le rapport avec les cartes postales ? »
« Non mais c'est pour donner de la profondeur à mon personnage. »
« Mais pourquoi tu veux donner de la profondeur à ton personnage ? »
« Parce que je sais pas mentir. Du coup, il faut que je comprenne vraiment mon rôle, tu vois ? Par exemple, Gala a la phobie des papillons. »
Il lui jette un regard de biais, déjà fatigué par cette histoire.
« D'accord, d'accord. Si tu veux, Gala. »
Il tend la main pour remonter le son de la radio, mais elle l'arrête d'un geste impatient.
« Attends, attends. J'ai pensé à autre chose. »
Il pousse un soupir, se tourne vers elle.
« Quoi, encore ? »
« Il faut qu'on trouve un code. »
« Pour ? »
« Pour pouvoir alerter l'autre discrètement s'il se passe quelque chose. Exemple : on est dans un ascenseur et une personne suspecte monte. Disons un Traceur. Et je veux te prévenir, sans attirer l'attention. Histoire qu'on descende au prochain étage. Voilà, pour ce genre de cas, il nous faut un code. »
« Alors déjà, je ne monterai jamais dans un ascenseur, Traceur ou pas. Et ensuite, crois-moi, si on se retrouve bloqué dans 3m² avec un Traceur, on en sortira pas vivant. Avec ou sans code. »
Granger tourne son regard vers lui, passe une main dans ses boucles pour dégager sa vue.
« Ils ne peuvent pas être si dangereux que ça. »
« J'aimerais pouvoir te dire qu'ils sont doux comme des agneaux, mais c'est pas le cas. Ils sont pires, bien pires que ce que tu peux imaginer. »
« Alors pourquoi ils nous ont pas retrouvé ? C'est pas comme si on avait été particulièrement discrets non plus. »
Il ne répond pas tout de suite, regarde par précaution dans le rétroviseur. Personne. Ils sont seuls sur la route. Des petites maisons de pierre flanquent la route, à gauche, à droite. Un chien aboie, les pattes contre le grillage de son jardin. Le reste, ce n'est que du silence.
« Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. »
Il tourne le bouton du volume, et cette fois, elle le laisse faire. La musique emplit la voiture.
26 mars.
Le bruit du clignotant, la voiture s'avance dans une forêt, au hasard. Ils roulent longtemps, cahotés par le chemin de terre sur lequel ils ont dévié. Entre les arbres, ils aperçoivent le scintillement du soleil sur un lac.
« Là, c'est bon. »
Granger se gare. Le claquement familier des portières dans le silence de la nature. Elle fouille son sac.
« Tiens. Je t'ai pris un sandwich. »
Ils s'assoient tous les deux sur le capot de la voiture, profitant du soleil qui pleut à travers la canopée de feuilles au-dessus de leur tête.
« Alors, on voit quoi, aujourd'hui ? »
C'est le pacte qu'elle a réussi à lui soutirer. A chaque pause déjeuner, il doit lui apprendre de nouvelles techniques de défense. Il se lève, d'un signe de la main, lui demande de s'approcher. Pleine de bonne volonté, elle se lève d'un bond, se positionne en face de lui. Ses mains sont bien placées, elle apprend vite. Il s'approche d'elle, analyse sa garde.
« On va essayer de voir si tu... »
Il ne finit pas sa phrase, d'un coup de pied, lui balaye les jambes. Elle n'a pas le temps de réagir, pousse un cri quand elle se retrouve brutalement au sol. Elle roule sur elle-même, se relève d'un bond, lui lance un regard outré en se massant les mollets.
« Non mais ça va pas ? Qu'est-ce qu'il te prend ? »
« Je teste tes réflexes. »
« Mais préviens-moi, avant. »
« C'est le principe des réflexes, Granger. Je ne suis pas censé te prévenir. Tu penses que ça se passe comment, quand tu te bats ? Que tes adversaires te diront : attention, là, je vais te frapper au niveau du ventre, tu devrais te protéger ? Tu veux que je t'apprenne à te défendre, non ? Eh bien, c'est exactement ce que je fais. »
Elle le fusille du regard, mais ne répond pas. Au fond, elle doit savoir qu'il a raison. Il ouvre la portière de la voiture, fouille sa valise. Lui tend le pistolet.
« Maintenant, tu vas apprendre à te servir de ça. »
Tétanisée, elle se recule, les mains levées.
« Ah non non non, hors de question que je touche à ça. Non non... »
Il fronce les sourcils.
« Je crois que c'est un peu trop tard pour jouer les effarouchées, Granger. »
Elle ne bouge pas, l'observe s'approcher d'elle, les yeux ronds. Réprime un frisson quand il lui prend la main, lui plaque la crosse du pistolet dans la paume. Se plaçant derrière elle, il lui lève le bras.
« Si tu dois un jour t'en servir, et je ne te le souhaite pas, tu auras deux secondes pour viser une cible mouvante. On va viser le tronc d'arbre, là. »
Il lui décale le bras, le menton sur son épaule. Elle ne bouge toujours pas, pétrifiée. Il enclenche le chien du revolver.
« Deux secondes, Granger. Prépare-toi au recul. Un... »
De son index, il accompagne le doigt de Granger sur la détente. Elle tremble. Il sent les frissons de son dos contre son torse.
« Deux. »
Il presse la détente. Le tir retentit comme une explosion, Granger est brutalement repoussée en arrière, mais il la retient. Elle ouvre la main comme si la crosse venait de la brûler. Le revolver tombe au sol, amorti par l'herbe et les feuilles des arbres. Pendant quelques secondes, ils ne bougent pas. Puis elle s'éloigne de lui, du pistolet encore chaud de son tir, et elle les regarde tour à tour, choquée.
« Plus... jamais », articule-t-elle enfin.
Elle s'assoit dans l'herbe, comme une automate, le visage blême. Elle est choquée, elle fixe l'arme, les yeux ronds de terreur. Il la comprend. Et même, il ose à peine l'avouer, ça le rassure. Il se souvient de la première fois où il s'était entraîné au revolver. De l'excitation qu'il avait ressenti. Ce sentiment de puissance. Il s'était dit : enfin, je marche dans la cour des grands. Il ne savait pas à l'époque. Ce n'était pas sa faute, il ne savait pas. Il avait douze ans, et tout ça, c'était encore des jeux d'enfants, à ce moment-là.
Il s'approche de Granger, s'accroupit à ses côtés. Pose une main sur son épaule.
« On s'arrangera pour que tu n'aies pas à t'en servir. Mais si jamais, n'oublie pas. »
Elle relève le visage vers lui, tremblante.
« Toi... tu t'en es déjà servi ? »
« Non. »
Il ne sait pas pourquoi il lui ment. Peut-être pour la rassurer. Peut-être pour se donner bonne conscience.
« Mais... comment tu as appris à t'en servir ? »
« Entraînement intensif dès l'âge de douze ans. On sait comment élever ses enfants, chez les Malefoy. »
Elle le regarde, toujours sous le choc. Il se sent obligé de rajouter, par loyauté :
« Ma mère ne voulait pas. Mais sur ces sujets-là, c'est toujours mon père qui avait le dernier mot. »
Il l'attrape doucement par le poignet, la remet debout.
« Allez. Je crois qu'on s'est assez entraîné pour aujourd'hui. Et Pattenrond est déjà en poste devant la voiture. Je prends le volant. Je crois que t'as besoin d'un peu de repos. »
Il récupère son revolver, le jette nonchalamment dans sa valise et s'installe côté conducteur.
27 Mars
Une nuit opaque a gommé le paysage autour de lui. Drago gare la voiture sur un bord de route. Réveillée par cette soudaine immobilité, Granger cligne des yeux, marmonne d'une voix encore infusée de sommeil :
« Qu'est-ce qu'il se passe ? On s'arrête ? C'est à moi de conduire ? »
« Non. Rendors-toi. J'ai quelque chose à faire, ça durera pas longtemps. »
Elle tourne la tête, essaye de capter l'expression de son visage malgré ses paupières lourdes. Elle pense sûrement qu'il essaye de la semer en route, mais il a compris la leçon. S'il veut avoir la paix, il lui faudra l'amener jusqu'à Cabo de Gata, et surtout disparaître vite. Histoire que leur covoiturage s'arrête là.
« J'en ai pour cinq minutes. Je laisse les clés sur le contact. »
Elle acquiesce vaguement, se rendort aussitôt. Il quitte la voiture, rejoint d'un pas militaire la cabine téléphonique qu'il a repérée. Là, face au combiné, il hésite. Il lutte contre des sentiments contradictoires qui bouillonnent en lui, le remuent de part en part. La peur, qui crispe sa main autour de son zippo. La raison, qui lui crie de faire demi-tour, de s'éloigner de cette cabine le plus vite possible. La nostalgie, qui s'immisce, qui serpente en lui, qui lui engourdit les doigts, et l'envie d'entendre sa voix, juste pour savoir que tout va bien. Mais au-delà de ce capharnaüm, la culpabilité prend le dessus. Et il se dit que malgré tout, il lui doit bien ça.
Très vite, pour ne pas se laisser le temps de changer d'avis, il décroche le téléphone. Insère trois pièces dans la fente métallique.
La gorge nouée, le cœur serré, il comptabilise les sonneries. Trois. Et un grésillement familier annonce une mise en communication.
« Allô ? »
Il se bat intérieurement contre l'instinct qui le somme de raccrocher. Sa voix s'extirpe de sa gorge en un grognement éraillé.
« Maman ? »
Il y'a un silence au bout du fil. Il croit un instant que ça a coupé, puis la voix de sa mère reprend, très vite :
« Maggie, c'est toi ? Je n'attendais pas ton appel avant la semaine prochaine. »
C'est bien sa mère au téléphone. Il ne comprend pas. Il reprend, à voix basse, comme s'il avait peur que quelqu'un soit caché dans les fourrés, derrière la cabine, enregistrant chacun de ses mots :
« C'est moi, maman. »
« Pardon, c'était ce soir, la pièce de théâtre ? J'avais complètement oublié. »
La phrase se répète en boucle dans la tête de Drago comme un disque rayé. Et puis soudain, tout fait sens : ça le percute comme une gifle en pleine figure.
« Ils sont là, c'est ça ? Les Mangemorts, ils t'écoutent ? »
« Oui, oui, exactement. »
« Ils ont mis la ligne sur écoute ? Est-ce qu'ils enregistrent ? »
« Mais non Maggie, ne dis pas de bêtises. »
« Ok. Ils vous surveillent, c'est ça ? Ils sont en poste au Manoir. Depuis quand ? »
« Ne m'en veux pas, mais j'ai été très occupée toute la semaine. »
Une semaine. Drago les imagine bien. Une semaine que ces chiens de gardent tournent dans le Manoir, montrant les crocs à la moindre sonnerie de téléphone, au moindre grincement d'escalier. Il sent son cœur se serrer. Une semaine qu'il fait endurer ça à ses parents. Et pour quoi ? Pour quel résultat ? Qu'il meurt ou qu'il réussisse par Dieu sait quel miracle à disparaître, dans tous les cas, ses parents en paieront le prix.
« Maman, écoute-moi. Je voulais te dire... je voulais te dire que je suis désolé. Je regrette... non, c'est faux, je ne regrette pas. J'ai pas envie de te mentir. Je devais le faire, tu comprends ? Et je suis désolé, je suis tellement désolé de t'avoir mise en danger. Pardon. J'ai pas pensé à vous. J'ai pas pensé à toi. Je voulais pas... je voulais pas disparaître sans que tu saches combien je suis désolé. Mais je devais le faire. Je devais le faire. »
« Ne t'en fais pas, je vais bien. Tu as eu raison d'aller voir cette pièce sans moi », souffle-t-elle, elle marque une pause, avant d'ajouter : « C'est ce qu'il fallait faire. »
Il y'a soudain du bruit, des murmures pressants de l'autre côté du fil, puis la voix de sa mère lui paraît lointaine. Il l'entend déclarer d'une voix égale :
« C'est Margaret. Elle me demande si je suis libre dans la semaine pour boire un thé. »
Drago saisit nettement un 'non' cinglant qui couvre la voix de sa mère, puis la même voix rocailleuse qui ajoute d'un ton froid : 'Raccrochez. Immédiatement.'
« Maggie, il faut que je te laisse. Je suis très occupée », un nouveau silence, puis : « Prends soin de toi, surtout. C'est tout ce qui compte. »
Il y'eut, dans cette dernière phrase, une fêlure dans sa voix qui dut la trahir puisque la communication fut soudain saturée de bruits. Un froissement, un cri, et une voix caverneuse, dure comme la roche, résonne à ses oreilles :
« Drago Malefoy, c'est gentil de prendre de nos nouvelles. C'est que tu commençais à nous manquer, à Londres. Comment ça se passe, le tourisme en Espagne ? »
Un bref silence, et la voix ajoute : « Ne t'en fais pas trop, va, on arrive. »
Les mains tremblantes, il raccroche brusquement le téléphone.
~o~
Quatre heures trente-deux. Les chiffres clignotent sur le tableau de bord. Granger se réveille, bâille, vérifie l'heure avant de tourner deux yeux ronds vers Drago.
« Tu étais censé me réveiller à deux heures ! », s'offusque-t-elle.
Il ne répond pas. Tout son corps est crispé. Non, pas crispé. Gelé jusqu'à l'os. Brûlant jusqu'aux tempes. Il sent des vents contraires créer des orages, des cataclysmes, dans la moindre parcelle de son être.
« Malefoy ! C'est à mon tour de conduire ! J'ai fait un planning, je te rappelle. »
Elle déplie une serviette en papier sur laquelle elle a griffonné leurs noms et une légion d'horaires.
« Regarde, là », elle agite la feuille comme un avocat défendrait sa cause. « A deux heures, c'était à moi de prendre le r... »
« Pas le temps », la coupe-t-il.
« Pas le temps pour quoi ? »
« Ils arrivent. »
Elle le regarde, bouche-bée. Sa main retombe sur ses genoux. Dans un sursaut de panique, elle se retourne, s'agrippe au siège. Regarde par la vitre arrière.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Y'a personne. »
« Pas là. Ils savent. Ils nous cherchent. Ils arrivent. Ils nous ont trouvés. »
Les mots sortent de sa bouche en un fleuve continu de phrases désarticulées. Elle passe une main sur son front.
« Merde. Merde, merde, merde. »
Ça le rassure, d'une certaine manière. De pas être seul dans ce traquenard. Il lui jette un bref coup d'œil dans le rétroviseur. Leur regard se croisent. Elle noue ses cheveux : ça y est, elle a retrouvé son sang-froid. Elle est déjà en train de réfléchir.
« Comment tu sais ? Comment tu sais qu'ils nous suivent ? »
Ce brusque revirement dans sa façon d'agir le perturbe.
« J'ai appelé ma mère. Ils étaient là, ils la surveillent. Dolohov m'a parlé. »
« Qu'est-ce qu'ils savent ? »
« Je... je sais pas. »
« Réfléchis. »
Il creuse sa mémoire. C'est récent, mais il y'a comme un voile opaque jeté sur ses souvenirs par la peur.
« Ils savent qu'on est en Espagne. »
« Quoi d'autre ? »
« C'est tout. Je crois. C'est tout ce qu'il m'a dit. »
Elle se concentre, ses sourcils se froncent, son front se plisse.
« Tu vérifies, non ? Tu regardes tout le temps le rétroviseur, quand tu conduis. Tu vérifies qu'on n'est pas suivis ? »
« Oui. Pour l'instant, j'ai pas remarqué de voiture suspecte. A la frontière, quand ils nous ont interrogé, tu leur as dit qu'on allait à Cabo de Gata ? »
Elle accuse le coup, plonge son visage dans ses mains.
« Merde, merde, merde. »
« Je prends ça pour un oui. »
« Pas Cabo de Gata précisément, mais je leur ai dit qu'on allait en Andalousie... tu crois qu'ils ont parlé aux Mangemorts ? Tu crois que c'est eux qui ont demandé de nous faire sortir ? »
« J'en sais rien. Peut-être. »
Avec des gestes brusques, elle ouvre la boîte à gants, en retire la carte de l'Espagne qu'elle déplie.
« Bon. Le seul endroit compliqué, c'est Puente. C'est le passage obligé pour aller en Andalousie. S'ils nous suivent, ils nous attendront là-bas. »
« Pas moyen de contourner ? »
« Non. Mais une fois qu'on aura passé Puente, s'ils nous sont pas tombés dessus, ils n'ont quasiment aucune chance de nous trouver. »
« Dans combien de temps on arrive là-bas ? »
Elle regarde l'horloge de la voiture, regarde la route, suit l'itinéraire du bout du doigt. Relève le visage vers lui.
« Deux heures. »
« Bien. Je conduis jusqu'à Puente. Une fois qu'on l'a dépassé, qu'on a mis des kilomètres entre nous et cette foutue ville, je te passe le volant et je dors jusqu'en Andalousie. »
Elle a comme une intuition, ça picote sous sa peau, ça ondoie en fourmillements qui la démangent. Elle a cette sensation, cette sensation tenace que les choses vont mal tourner.
~o~
Les yeux grand ouverts, elle scrute la route avalée par la voiture. Elle a menti, il y'a des moyens de contourner Puente. Mais ils y perdraient plusieurs jours. Et elle ne peut pas, elle ne peut pas se le permettre. Elle aurait dû le dire à Malefoy. Elle leur fait courir un risque. Parce qu'elle sent, elle sent que quelque chose les attend.
Malefoy tourne à droite au carrefour, prend une longue inspiration.
« On y est. Souhaite-nous bonne chance. »
Elle ouvre la bouche, mais les mots s'agglutinent dans le fond de sa gorge. Elle se contente de pincer les lèvres, hocher la tête.
La voiture s'engage sur la route, il passe le panneau qui annonce fièrement : Puente – Bienvenida ! Elle aurait presque envie de rire de l'ironie. La nuit s'est presque dissipée : elle reste suspendue au-dessus d'eux, entre chien et loup. Le ciel est sombre, percé de lumière. Un ciel d'orages qui pèse sur la ligne d'horizon à l'en faire ployer.
« Contourne le marché. »
Drago s'exécute. La voiture tourne dans une rue aux immeubles dépareillés, blancs, jaunes, roses pâles, des drapeaux espagnols aux fenêtres. Ils débarquent sur une petite place déserte où traînent quelques étals vides aux auvents colorés. La ville est encore endormie, les rues sont désertes. Leurs phares balayent le paysage d'une lueur pâle.
« Là, suis les panneaux qui indiquent le pont. »
Ils longent une allée d'orangers, une nuée d'étourneaux piaillent dans les arbres, s'envolent en nuages noirs avant de se réinstaller sur d'autres branches.
« Tourne à gauche. »
Le grondement de l'orage résonne comme un feulement, quelque part derrière les vallées et les montagnes.
« Encore à gauche. »
Hermione sent son cœur battre à un rythme asymétrique. Elle aimerait fermer les yeux, se réveiller une heure plus tard, la silhouette de Puente loin derrière eux. Elle aimerait pouvoir se raccrocher à quelque chose de rassurant, n'importe quoi : lire dans les lignes de sa main que tout ira bien. Pas qu'elle y croit. Mais à cet instant, elle donnerait n'importe quoi pour dissoudre la peur et le mauvais pressentiment qui la font sursauter à chaque fois qu'un oiseau s'envole ou qu'un feu passe brusquement au vert. Le temps semble ralenti, comme s'il prenait un malin plaisir à lui faire sentir chaque minute, chaque seconde qui cliquette à la montre de Malefoy.
Un vrombissement de moteur fait battre la chamade à son cœur. Elle aimerait parler à Drago, dire des mots au hasard pour démanteler le silence mais elle a le cerveau gourd, la gorge sèche. Elle veut juste que ça passe.
Ils s'engagent à gauche, elle a l'impression que la voiture roule au ralenti. Un vent furieux agite les branches des orangers, tout autour d'eux.
« Granger. »
Elle tourne vers lui un regard affolé. Quelque chose dans son ton a embrasé la peur qui bourdonne dans son crâne.
« Quoi ? »
« Reste calme. Je crois qu'ils sont là. »
Cette fois, elle sent son cœur rater un battement, puis remonter jusque dans sa gorge. Elle peine à lever les yeux jusqu'au rétroviseur. Le moteur qu'elle a entendu tout à l'heure. Une voiture noire derrière eux. Elle plisse les yeux, n'arrive pas à apercevoir le visage du conducteur. Elle repasse en boucle les leçons de combat de Drago. N'arrive plus à se souvenir de rien.
« Accélère, Drago. Accélère. »
Sa voix se brise dans un tremblement. Ses yeux ne quittent pas le rétroviseur. Impuissante, elle est impuissante. Il n'y a rien, rien qu'elle puisse faire.
« Ma valise, derrière », la voix de Drago est calme mais elle perçoit les stridulations d'angoisse qui crissent sous la surface. « Le revolver. Prends le revolver. »
Elle ne réfléchit pas. Ouvre la malle, expulse les vêtements. Ses doigts se referment autour de la crosse du revolver. Glacée. La main tremblante, elle le tend à Drago.
« Non. Toi. C'est pour toi. Prépare-toi à tirer. »
« Quoi ? », c'est une inflexion qui part dans les aigus et se brise. « Non... Tu sais que je peux pas. »
Ses yeux d'acier se braquent sur elle, l'espace d'une seconde, la gèlent jusqu'aux os.
« Ils vont nous tirer dessus. Ils vont essayer de nous tuer. C'est eux ou nous. Fais ton choix. »
Il tourne brusquement, accélère. Toujours la voiture noire derrière eux. Elle empoigne l'arme. Mais peut-être... peut-être que ce sont juste des vacanciers. Peut-être que c'est une famille qui s'est levée aux aurores pour aller passer un week-end sur la côte. Peut-être que le père a préparé des sandwichs, peut-être que la mère a vérifié qu'ils avaient bien tous pris leur maillot de bain. Son crâne est bombardé de pensées intempestives, de coups de feu, de une de journaux sur laquelle on annonce la mort d'une famille de touristes dans un dramatique accident de voiture.
« Ouvre la fenêtre et tire, putain. »
« Je peux pas », croasse-t-elle. « On sait même pas... On sait même pas si c'est eux. »
« A cinq heures du matin ? Dans une ville déserte ? Je prends le risque. »
« Je peux pas ! Fais-le, toi ! Tire ! »
Elle tremble de tout son corps, lui tend l'arme. Il tourne encore, débouche sur la rue principale et tout au bout, elle aperçoit le pont, comme s'il avait brusquement surgi de nulle part. D'un geste brusque, il lui arrache le revolver des mains.
« Tiens le volant. »
Elle s'exécute, sa tête est vide, siphonnée de l'intérieur par la terreur qui a creusé un trou, découpé son crâne, par lequel s'échappe toute pensée cohérente, toute logique.
Il baisse la vitre, se détache, se penche par la fenêtre. Des images troubles, des unes de journaux, encore, des voitures accidentées, des pleurs. Elle imagine des éclats de sang asperger le pare-brise. Malefoy vise, arme le revolver. Dans un acte désespéré, elle lâche le volant pour tirer brusquement sur la manche de Drago. Un coup de feu résonne dans le vide, la balle explose contre un mur qui crache de la poussière et des morceaux de pierre. Leur voiture dévie, Malefoy manque de lâcher le pistolet, il s'agrippe au volant vire brutalement à droite pour ramener le véhicule sur le bon chemin.
« Qu'est-ce que tu fous ? », hurle-t-il au visage de Granger.
« C'est pas eux. Je sens que c'est pas eux. »
« Je me contrefous de ce que tu sens ! », il lui tend le revolver. « Tire ! »
Enfin, elle sait ce qu'elle doit faire. Elle attrape le pistolet, le jette sur la plage arrière.
« Roule. Plus vite ! », crie-t-elle à Drago. « C'est pas eux. »
Le goudron lisse de la route laisse place aux pavés chaotique du pont.
« Plus vite ! Après le pont, on pourra couper par les champs ! Plus vite ! »
La voiture accélère. Des lueurs de phares l'aveuglent, d'abord, puis un crissement sonore emplit tout l'espace de son crâne. Elle protège son visage de ses mains, est projetée contre le tableau de bord. Ses tympans sifflent, elle relève la tête. A vingt mètres devant eux, au bout du pont, une voiture grise fait barrage, garée en travers de la route. La portière de la voiture derrière eux s'ouvre, en sort un revolver, braqué sur eux, puis un homme. Une barbe hirsute, des cheveux longs. Un corps trapu, tout en muscles. Un visage criblé de cicatrices blanches boursouflées. Un sourire carnassier, un sourire qui déchire son visage. Un sourire fou. Dans la voiture, grise, en face d'eux, un autre homme est sorti. Athlétique. De longs cheveux bruns. Des yeux noirs. Les mêmes cicatrices au visage.
Le corps d'Hermione cède à la panique, l'air n'entre plus, sa tête tourne. Je vais mourir, je vais mourir, je vais mourir. La phrase tourne, encore et encore, aspiré par une force centrifuge qui la propulse contre les parois de sa boîte crânienne.
« Granger. »
La voix de Drago s'extirpe de la cacophonie produite par son cœur qui se fracasse contre sa cage thoracique.
« Dans cinq secondes, je vais sortir de cette voiture pour détourner leur attention. Prends Pattenrond, attache-le à toi avec ton écharpe. Quand c'est fait, sors de la voiture en levant les mains. »
Il ouvre la portière. Les hommes n'ont pas bougé, le pointent de leur armes. Il lui jette un dernier regard, murmure :
« A mon signal, cours et jette-toi du pont. »
Il referme la portière derrière lui, avance les mains levées. Jette-toi du pont, jette-toi du pont, jette-toi du pont. Maintenant c'est cette phrase qui se joue en boucle. Plus le temps de réfléchir. Elle saisit Pattenrond par la peau du cou, il se débat, feule, elle le plaque contre son dos d'une main, enroule son écharpe de l'autre, et d'un geste brusque, elle fait un nœud serré. Le chat paniqué tente de s'extraire, elle sent ses griffes abîmer sa peau.. Elle boutonne son duffle-coat jusqu'en haut. Elle voit flou, le monde s'est noyé derrière un voile brumeux. De grosses larmes gonflent ses paupières, des sanglots se heurtent dans le fond de sa gorge. Sa main cherche la poignée à tâtons, la trouve. Elle se demande si elle va réussir à tenir debout.
Elle ouvre la portière. Une bourrasque lui gifle le visage. Pattenrond grogne, s'énerve, l'écorche. Elle lève les mains, s'avance lentement. Les remous de l'eau et les sifflements du vent, c'est tout ce qu'elle entend. Drago a les mains sur la tête. Les deux hommes n'ont pas bougé. Ils se tiennent toujours à dix mètres d'eux, chacun d'un côté du pont, flingue au poing.
« Toi, la fille. Ne bouge plus. »
C'est l'homme trapu qui a parlé. Sa voix surpasse le vent, les remous. Elle tonne dans l'air comme un grondement. Hermione obéit. Il lève son pistolet vers elle. Pattenrond s'est calmé, caché dans son manteau. Peut-être qu'il a senti, qu'il a senti comme leur vie ne tenait qu'à un fil.
« Laissez la fille. Je vous dirai ce que vous voulez. »
« Un Drago Malefoy pyromane échappé, un Drago Malefoy amoureux retrouvé. Délicieux. »
Le sourire de l'homme grappille encore un peu plus son visage, l'écartèle comme une difformité. Drago ne cille pas.
« Je la connais pas, cette fille. Je l'ai prise en stop. Elle nous oubliera à la seconde où on disparaîtra de sa vue. »
« Hé, Scabior, t'entends ça ? 'Il l'a juste prise en stop'. »
« J'ai entendu ça, Fenrir. J'ai entendu ça. »
« Je crois qu'il nous cherche. »
Fenrir parle d'une voix désarticulée, avec des mouvements de lèvres asymétriques, comme si sa bouche avait été taillée pour des sons bestiaux et qu'il devait lutter contre des instincts animaux pour parler.
« Tu savais qu'on te suivait, hein, Drago Malefoy ? C'est pour ça que t'as fait brûler le train. Mais on t'a pas perdu des yeux une seconde. On était là, tout le temps. On t'a laissé courir un peu. T'as eu peur. Et on aime ça. On aime sentir la peur. »
Quelque chose s'est allumé dans le regard du trapu, quelque chose qui brûle, qui consume l'esprit d'Hermione. Il avance, il s'approche d'elle.
« Mais maintenant, ça s'impatiente là-haut. On doit ramener Drago Malefoy à la maison. »
Il se passe une langue rêche sur les lèvres, une langue épaisse et poisseuse.
« Les petits oiseaux qui s'envolent, les petits oiseaux ne vont jamais loin. On les retrouve, on leur casse le cou, on les déplume. »
Hermione tremble. Le regard qu'il lui jette, le regard est pire que le revolver pointé sur elle. Deux yeux bruns, deux yeux carnassiers qui la dépècent en pensée.
« Nous ce qu'on aime, c'est la traque. »
Il fait un pas de plus vers elle.
« Maintenant ! »
Drago. Sa voix perce la brume, envoie une décharge dans le corps d'Hermione avec le violence d'un électrochoc. Ses pieds se mettent en marche avant même que ses pensées ne se forment. Elle court, le vent rabat ses boucles dans son visage. Mais elle court. Et puis elle s'arrête. Brusquement. Non. C'est une main agrippée à son poignet qui l'arrête. Une main qui se rétracte comme un piège à loups. Fenrir la touche. Fenrir la tient. Le sang pulse dans ses veines. La peur, la rage, la haine l'envahissent. Explosent en elle. Quelque chose, quelque chose d'indicible tout au fond d'elle prend le dessus sur tout le reste : elle se retourne et de toutes ses forces, elle fracasse son coude contre le nez de Fenrir. Le sang jaillit, coule sur son visages en rigoles pourpres. Elle a juste le temps d'apercevoir son sourire, qui n'a pas vacillé, qui s'est étiré encore, et elle se précipite. Sur la rambarde du pont, Drago lui jette un regard et d'un bond, il disparaît.
Elle n'a pas le temps de vérifier. Pas le temps de voir s'ils l'ont prise en chasse. Elle court, Pattenrond a planté ses griffes dans sa peau, mais elle court. Grimpe sur la barrière du pont. Ne réfléchit pas. Saute.
Une seconde, elle croit qu'elle vole. La gravité récupère ses droits, et elle tombe. Elle tombe. Elle sent le vent gelé battre son visage, le sang qui détrempe son t-shirt, son souffle rauque et brusquement, l'eau glacée qui la happe.
Hello !
Voilà le chapitre suivant ! Je pense qu'à partir de maintenant, j'essayerai de poster un chapitre toutes les deux semaines, histoire de me laisser un peu d'avance. Mais celui-là, vous le méritiez amplement. Merci pour vos reviews, merci de rester fidèles au poste, vous êtes des amours.
J'espère que ce chapitre vous plaira ! Et un merci spécial à Guest et Drou, à qui je ne peux pas répondre par reviews !
See you very soon.
