24 avril 2016.

« Alors ? »

Hermione se concentre sur la route, regarde à gauche, à droite, s'engage. Un scooter frôle la voiture, la double par la gauche. Elle pile en klaxonnant, retient de justesse un juron. Elle rajuste le rétroviseur, jette un bref coup d'œil côté passager.

« Tu ne vas pas recommencer, Ron. Je t'ai dit que je ne pouvais pas en parler. »

Il sourit, son sourire de gamin pas sage, qui affole ses taches de rousseur et plissent ses yeux. Le salaud, il sait qu'elle ne résiste pas à ce sourire-là.

« Tu m'as dit que tu pouvais pas en parler, oui. Mais t'as jamais dit que je pouvais pas deviner... »

Elle lève les yeux au ciel, s'arrête au feu rouge. Ses doigts pianotent sur le volant.

« Tu dois t'infiltrer dans la mafia russe afin de la démanteler de l'intérieur, c'est ça ? »

« C'est ça. Mon nom de code est Svetlana et je vais faire tomber tous ces apparatchiks à coups de vodka et de caviar. »

« Oh, Svetlana. Chante-moi l'hymne russe et je te suivrai au goulag sans faire d'histoire. »

Elle rit en lui filant une tape dans l'épaule qui ne l'atteint même pas. Elle tourne, s'engage sur une nationale, et déjà, Londres s'estompe dans leur dos.

« Bon, sérieusement, tu veux pas me dire ? C'est quoi, cette Grande Enquête ? Ça va faire six mois que tu bosses dessus, y'a prescription, maintenant. »

La fin d'après-midi étend ses derniers rayons. Quelques voiture filent à toute allure en les dépassant. Un de ces soirs d'avril où la vie est douce.

« Je suis désolée, Ron. Je ne peux pas. Vraiment. »

Un silence s'installe, les écarte un instant l'un de l'autre. Elle fait glisser sa main jusqu'à celle de Ron, serrée en poing sur sa cuisse.

« Ne m'en veux pas. C'est le secret professionnel. Je suis obligée. Tu es la personne sur terre en qui j'ai le plus confiance, tu le sais bien... »

Il pousse un long soupir, son poing se défait et il entremêle ses doigts à ceux d'Hermione.

« C'est pas ça, le problème. Je veux juste savoir si tu te mets en danger, Hermione. Il y'a certains recoins dans lesquels il vaut mieux éviter de fouiner. Je veux juste être sûr... juste être sûr que tu ne prends pas trop de risques. »

Elle lui sourit, avec douceur.

« Non, rien de tout ça. Ne t'en fais pas. »

Il porte sa main à ses lèvres, l'embrasse.

« Y'a plutôt intérêt. Préviens le KGB : si tu disparais, je retournerai la Russie entière pour te retrouver. Jusqu'au fin fond de la Sibérie j'irai te chercher, Svetlana, jusqu'au fin fond de la Sibérie. »

Elle rit et serre sa main dans la sienne. Quelque chose se noue dans le creux de son estomac.

x

Hermione se gare sous un chêne centenaire, regarde tout autour d'elle sans ouvrir la portière. Un vieux moulin apparaît entre les arbres de Judée dont les branches ploient sous les fleurs roses. Un ruisseau serpente, se perd dans la forêt qui borde le domaine.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? Pourquoi ils nous ont demandé de les rejoindre ici ? »

« Aucune idée », répond Ron en observant les alentours. « Aucune. Idée. »

La portière claquent dans leur dos. Ils repèrent, au pied du moulin, Harry et Ginny assis à une table. Luna, Seamus, Neville et Parvati sont déjà là. Fred et George, aussi. Et une petite dizaine d'invités, réunit autour d'eux, une coupe de champagne à la main.

« Oh mon dieu », s'exclame Hermione en s'avançant vers le groupe. « Oh. Mon. Dieu. »

« Quoi ? », demande Ron en accélérant l'allure pour calquer le pas d'Hermione. « Qu'est-ce qu'il se passe ? »

« Oh mon dieu ! »

Elle ne prend pas la peine de lui répondre, se précipite en courant vers Ginny, la serre dans ses bras. La cadette Weasley éclate de rire, rend son étreinte à Hermione.

« Vous vous mariez ? C'est ça ? C'est pour ça que tu nous as fait venir ici ? Oh mon dieu, Ginny ! Tu vas te marier ? Tu vas te marier avec Harry ? Vous vous mariez ? »

« Ça ne m'étonne pas que tu sois devenue journaliste, toi. Ta perspicacité m'épargne le boulot de devoir t'annoncer la nouvelle. »

Hermione s'est déjà reculée, les mains de Ginny dans les siennes, cherchant la bague. Harry tend la sienne avec un clin d'œil.

« C'est elle qui m'a demandé en mariage. La fourbe, elle m'a pris de vitesse. »

Une alliance dorée brille à l'annulaire d'Harry. Hermione les regarde, tour à tour, émue. Ils avaient onze et dix ans quand elle les a connus. Merde. Ils sont construits ensemble, Harry, Ginny, Ron et elle. Ils ont essuyé les échecs, les chagrins, les déceptions, ils ont empilé un par un les petits bonheurs. Des fois, elle aimerait revenir en arrière, prendre dans ses bras la petite Hermione angoissée qui a installé six réveils pour être sûre de ne pas arriver en retard en cours. Elle aimerait la prendre dans ses bras et lui dire : tout ira bien, tout ira bien. Tu vas rencontrer des gens formidables, tu vas vivre des choses que tu ne peux pas t'imaginer, tu aimeras comme tu n'as jamais aimé. Tout ira bien, Hermione, tu ne seras plus jamais seule.

Elle les prend tous les deux dans ses bras et éclate d'un rire entrecoupé de sanglots ravalés de justesse.

« Mais qu'est-ce qu'il se passe, ici ? »

Ron vient d'arriver, les mains dans les poches, la mine perplexe.

« Ta sœur m'a demandé en mariage. »

« Quoi ? »

Ron vire au blême, la bouche ouverte. Il bégaye des débuts de questions qui se perdent dans l'air du soir, se tourne pour confirmation vers Hermione qui hoche la tête.

« Putain, Harry. Quand je te disais que tu ne pouvais sortir avec ma sœur qu'à condition que tu l'épouses, c'était une blague, hein. »

Harry lui tapote l'épaule avec un air faussement contrit.

« Peut-être que maintenant tu réfléchiras à deux fois avant de faire des blagues. »

« Ça fera pas de mal », acquiesce Ginny en leur servant à chacun une coupe de champagne.

« Bon, on s'est beaucoup engueulés pour savoir qui serait le témoin de qui. Et on a tranché : Ron, tu seras le témoin de Harry. Et Hermione tu seras la mienne. Si vous acceptez, bien sûr. »

« Oh mon dieu. Oui, bien sûr ! Oui ! »

Cette fois, elle éclate en sanglots pour de bon. Et c'est une Ginny hilare qui la console.

« Non, mais tu te rends compte ? », murmure-t-elle. « Tu te rends compte ? Quand on s'est connu, tu n'osais pas décrocher un mot à Harry. Mon dieu. Ginny, tu te rends compte ? »

« Ouais, le chemin a été long. Mais ça valait le coup, non ? »

La première bouteille de champagne se termine, puis la deuxième. Sous les arbres en fleurs, dans la douceur d'une fin d'avril, ils se rappellent à grands coups d'éclats de rire et à fleurs de larmes, tout ce qu'il a fallu vivre, tout ce qu'il a fallu traverser, avant d'en arriver là.

x

« Tu es sûr que tu peux conduire ? »

« Mais oui, t'inquiète pas. Tu t'inquiètes toujours trop de toute façon, relaaaaax. »

Hermione attache sa ceinture en jetant à Ron un regard méfiant. Son sourire béat aurait dû lui mettre la puce à l'oreille, mais d'habitude, c'est toujours elle qui ne boit pas, qui ronge son frein, qui conduit. Et pour une fois il s'est proposé, alors elle a sauté sur l'occasion. Maintenant, elle regrette.

« Bon, bon, bon. Alors l'obstacle principal c'est cet énorme chêne, devant. Normalement, je devrais pouvoir m'en sortir. »

« Ron. Pour l'amour de Dieu, ne nous tue pas le jour où ta sœur nous annonce qu'elle se marie avec notre meilleur ami. »

Il secoue la tête de gauche à droite.

« Je ne suis pas sûr qu'ils apprécieraient l'attention. »

Il fait tourner les clés dans le contact, le moteur vrombit, une fois, deux fois, et la voiture cale. Hermione lui jette un regard anxieux auquel il répond par un pouce levé. Il fait de nouveau tourner les clés dans le contact et la voiture part en marche arrière à toute vitesse. Avec un cri d'horreur, Hermione tire sur le frein à main, leur évitant à dix secondes près de finir emplâtré contre un arbre. Furieuse, elle détache sa ceinture de sécurité, sort de la voiture pour venir ouvrir la portière de Ron.

« Ronald Weasley, la prochaine fois que tu me fais un coup comme ça, je m'assurerai que tu n'en réchappes pas. Allez, sors. Je vais conduire. »

Il obéit, et gagne le côté passager, tête basse. En le voyant essayer d'enfoncer le loquet dans la boucle de ceinture une bonne dizaine de fois sans y arriver, elle remercie tous les dieux de la terre d'avoir pris le relais à temps. Elle finit par entendre le « clic » qu'elle attendait et démarre la voiture.

« T'es sûre que t'as pas trop bu pour conduire ? »

Elle lui jette un regard en coin avant de lever les yeux au ciel.

« Qu'est-ce que tu crois ? J'ai bu trois verre et j'ai arrêté il y'a une heure, quand j'ai remarqué que toi, tu ne ralentissais pas. »

Il appuie son front contre son épaule.

« T'es vraiment la meilleure, Hermione. Pardon, la prochaine fois, promis, c'est moi qui conduis. »

« Ben voyons... »

Il se redresse brusquement, lève un index avec un sourire ingénu.

« Je sais, je sais. Je te donne un taxi-joker. »

« C'est quoi, ça ? »

Elle a essayé de formuler sa question d'un ton sec parce qu'elle lui en veut encore de ne pas avoir tenu ses engagements et d'avoir failli les tuer. Mais comme toujours, elle sent poindre un sourire qu'elle essaye tant bien que mal de retenir. Il sait toujours comment contourner ses colères, enrayer ses énervements, diluer ses accès de stress.

« Alors, mademoiselle Granger, accrochez-vous bien, vous allez recevoir l'offre la plus alléchante que vous ayez reçu de votre vie. Un taxi-joker, ça veut dire que je ferais le taxi pour tes beaux yeux, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Tu veux sortir faire la fête dans une boîte de strip-tease pour l'enterrement de vie de jeune fille de Ginny mais tu ne sais pas comment rentrer ? Taxi-joker est là... mais par pitié, ne fais pas ça. Tu as laissé tes jumelles à vision nocturne alors que tu es en planque dans un obscur hangar désaffecté occupé par une bande de mafieux russes ? Taxi-joker est là ! Tu as un besoin imminent d'un café frappé avant une réunion avec toutes les pointures du journalisme londonien ? Taxi-joker est là ! Tu as besoin d'une chemise de rechange après t'être renversé ledit café frappé partout dessus ? Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que j'entends ? Mais c'est taxi-joker, bien sûr ! »

Elle tourne la tête vers lui, et vraiment, elle réunit toute sa force mentale pour ne pas laisser échapper le moindre sourire.

« Taxi-joker valable une fois dans la limite des stocks disponibles, pour plus d'informations veuillez appeler le président de la compagnie une fois sa sobriété retrouvée. »

C'est trop tard, elle ne peut pas lutter. Elle sourit avant de lui donner une petite tape dans l'épaule, pour la forme.

« T'es bête. »

« Si ça c'est pas une déclaration d'amour Grangerienne, je ne m'appelle plus Ronald Weasley. »

Elle hausse les épaules, souffle un autre t'es bête qui se perd dans le bruit de la radio qu'elle vient d'allumer. Il fait noir depuis bien longtemps. Ils sont seuls sur une route quasi déserte, dans une obscurité zébrée, de temps à autres, par des phares qui illuminent le rétroviseur avant de filer loin devant eux. Ron regarde le paysage, elle aperçoit son reflet dans la vitre. Sur le tableau de bord, les boutons ourlés de bleus bercent l'habitacle de lueurs douces. Le temps passe lentement, rythmé par le jazz nocturne qui roule des enceintes de la voiture pour les envelopper tout entiers.

« Hermione ? »

Le visage de Ron est toujours tourné vers la vitre. Quelque chose, dans le ton de sa voix, est inhabituel. Une forme de sérieux qu'elle ne lui connaît pas. Elle coupe la musique.

« Oui ? »

« Tu dirais quoi, si je te demandais en mariage ? »

Elle est prise de court, ne sait pas quoi répondre. Trop d'informations, de questions, de réponses à des questions qu'elle ne s'est même pas posée, se bousculent entre les parois de son crâne. Il a tourné la tête vers elle, et elle sent la panique monter encore d'un cran.

« Tu savais que dans les pays baltes, le mariage représentait... »

« Non, par pitié, ne fais pas ça, Hermione », la coupe-t-il sèchement.

« Quoi ? »

« Là, ton truc où tu paniques et tu te mets à déblatérer des informations totalement aléatoires. Ne fais pas ça, s'il te plaît. Dis-moi simplement que tu dirais non, ce sera plus facile à encaisser. »

Elle fait le tri dans ses pensées, reprend le contrôle. Elle se tourne une brève seconde vers lui pour croiser son regard.

« Ce n'est pas ça, Ron. C'est juste que... c'est pas le moment. J'ai juste tellement, tellement de choses à gérer, là, tout de suite. Et puis, imagine, toutes les invitations, tous les préparatifs, et je ne te parle même pas du côté financier... on n'a juste... pas les moyens. »

Elle reprend son souffle, ses mains tremblent sur le volant. Elle ne s'était pas rendu compte, de tout le stress qu'elle avait emmagasiné ces derniers temps, qui s'est aggloméré, goutte par goutte au fond d'elle, jusqu'au point de la submerger. Et l'éventualité d'un mariage, avec tout ça, elle se sent à deux doigts de la crise d'angoisse.

« C'est tout l'effet que ça te fait, alors ? Je te parle mariage et toi... et toi, tu penses administratif, factures, corvées, emploi du temps. On dirait que je viens de te proposer un stage en prison. »

« Ron, essaye de comprendre. Avec l'enquête... »

« Oh, ton enquête, ton enquête. Si tu savais comme elle me fait chier, ton enquête. Tu devrais te marier avec elle, tiens, vu le temps que tu lui consacres. »

« Ron, arrête. »

« Non, Hermione, non. Il serait temps que tu te rendes compte de ce que c'est, de vivre avec toi. D'aimer quelqu'un comme toi. Y'a pas que le boulot, dans la vie. Merde. »

« C'est facile à dire, pour toi. »

Son regard se fait brusquement incendiaire.

« Ça veut dire quoi, ça ? »

« Ça veut dire que ta famille était à Poudlard, ça veut dire que ce monde-là t'ouvrira les portes quoi qu'il arrive, ça veut dire que si jamais tu rates une opportunité, ton père, ton cousin, ou un de tes frères, se débrouillera pour en dégoter une autre. Ça veut dire que tu ne sais pas ce que c'est de ne se sentir jamais, jamais légitime, de sentir les poids du regard de la bonne société qui se demande à quel moment tu vas flancher parce que de toute façon, tu n'as rien à faire là. Ça veut dire que tu n'as aucune idée de la peur que j'ai, la peur de tout rater, de foutre en l'air tout ce que j'ai mis tant de temps à construire... »

« Si je comprends bien, je suis moins méritant que toi. »

Elle se passe une main sur le front. Elle a chaud tout à coup, elle est épuisée. Elle ouvre la fenêtre pour laisser rentrer un peu d'air. Le chahut du vent les sépare un instant. La vitre se referme. La main d'Hermione cherche celle de Ron, la trouve.

« Pardon, c'est pas ce que je voulais dire. Je suis juste... je suis juste fatiguée. »

Il retire sèchement sa main, se cale contre la vitre, les yeux fermés.

« Je vais dormir. »

Il rouvre les yeux, l'observe avec dureté.

« J'espère que tu réalises que si tu continues comme ça, ton boulot finira par avoir raison de nous, Hermione. Je suis patient, mais moi aussi, j'ai mes limites. »

Ses yeux se referment, et le silence qui suit, long, lourd, compact, la fissure des pieds à la tête, la disloque en mille morceaux.

~o~

L'employé observe Viktor Krum, son mètre-quatre-vingt-quinze assorti d'une mine austère, puis Drago, en costume bas de gamme, un coquard violacé à l'œil, un sourire ingénu aux lèvres, et enfin Hermione en robe de soirée légèrement trop grande pour elle, un chat de gouttière feulant dans les bras. Il toussote, regarde de nouveau l'invitation de Krum, jette un regard en coin au trio avant d'objecter, d'une voix chevrotante :

« Monsieur Krum, votre invitation ne fait mention que d'un seul invité. »

Ça se complique. Hermione s'y attendait, elle avait eu le temps d'envisager ce scénario durant les trois-quarts d'heure silencieux qui les avaient conduits de Cabo de Gata à Almeria, et avait échafaudé mentalement un échappatoire : sourire charmeur, battements de cils, on va bien pouvoir trouver une solution, non ? C'est Parvati qui lui avait appris la technique. Assise au comptoir du Trois Balais, un soir d'after, après une semaine particulièrement éreintante au Chicaneur. Mademoiselle, votre carte ne passe pas. Parvati n'avait pas cillé, ne s'était pas excusée, n'avait pas même essayé de bredouiller un ah bon, vous êtes sûr ? Ça doit être une erreur, réessayez, s'il vous plaît. Faisant rouler sa paille entre le pouce et l'index, elle avait siroté une longue gorgée de son cocktail bleu fluo, laissé passer un bref silence, puis avait souri au barman avec toute l'assurance du monde. On va bien pouvoir trouver une solution, non ? Ce serait dommage de gâcher ma soirée, et la vôtre, en expulsant manu militari une jeune fille distraite qui n'a visiblement pas vérifié ses plafonds bancaires avant de sortir boire un verre. Hermione était déjà en train de fouiller son sac pour régler la note mais le barman avait souri. Ce serait dommage, c'est vrai. Il avait froissé l'addition, et Parvati, une coupe de champagne offerte devant elle, avait professé : un joli sourire vaut mieux que mille mots. Parvati avait sa propre sagesse, bien à elle.

Là, tout de suite, Hermione a envie de disparaître. Elle tente un sourire charmeur, mais elle a une notion relativement abstraite de ce à quoi ça peut ressembler, et elle a la vague impression qu'elle ressemble plus à une droguée en manque, qui cligne des yeux à intervalles beaucoup trop erratiques, qu'à une séductrice chevronnée. L'employé la regarde en fronçant les sourcils et tout à coup, elle a envie de lâcher l'affaire, de lui serrer la main en le félicitant de faire aussi bien son boulot, vous avez raison, j'ai rien à faire ici, on peut rien vous cacher à vous, et de toute façon je suis pas vraiment un bon plan, comme fille, les ennuis me collent à la peau. Voilà, elle n'a plus qu'à laisser Drago endosser le rôle du +1 et leur faire au revoir depuis le quai, un mouchoir blanc dans une main, Pattenrond dans l'autre. Quitte à tirer sa révérence, autant être dramatique.

« C'est que l'invitation a été mal faite. J'ai spécifié que je venais avec deux invités. »

L'employé bredouille quelques mots, vérifie sur une feuille, deux fois, trois fois, fait une moue contrite, les prie d'attendre une toute petite minute avant de s'éloigner de quelques pas et de demander confirmation par talkie-walkie à un supérieur. Il réapparaît avec un sourire obséquieux et détache le cordon de sécurité.

« Désolé de vous avoir fait patienter. Mon collègue vous conduira jusqu'à vos cabines. »

Viktor Krum hoche la tête, sans même lui accorder un merci ou un c'est gentil, et l'employé s'empresse de lui libérer le chemin. Ça doit être pratique, d'être boxeur. On sent que les gens hésitent à deux fois avant de faire des histoires.

Dans un dédale de couloir, Hermione suit une employée qui trotte en talons vernis, grimpe des escaliers, franchit un nombre invraisemblable de portes en l'abreuvant de détails, d'anecdotes et de faits historiques sur le paquebot, sautant du coq à l'âne, pour meubler le silence. Je m'appelle Marta, n'hésitez pas à me solliciter si vous avez la moindre question... n'oubliez pas la soirée bingo de ce soir, il y'a un très joli lot à gagner, mais je ne vous en dis pas plus, il ne faudrait pas gâcher le suspense... il y'avait une cabine numéro 13 avant, mais elle n'était quasiment jamais réservée, vous savez, les superstitions, ça a la vie dure, maintenant c'est la salle de jeux des employés, poker, black jack, faut bien se détendre... nous avons une capitaine, c'est rare, une femme, dans ce milieu, c'est pas facile avec le sexisme ambiant... demain soir, c'est la soirée de gala, l'équipage met à disposition des cours de valse dans l'après-midi, si jamais vous voulez perfectionner vos pas... je ne devrais pas vous le dire, mais la semaine dernière... oh, vraiment, je ne devrais pas, mais je peux bien faire une petite exception pour vous, la semaine dernière Gilderoy Lockart était sur ce même bateau, je l'ai vu, il m'a même dédicacé son livre, charmant, absolument charmant, et un sourire...

Sans prévenir, elle pile devant une porte, lui tend une clé.

« Voilà, c'est votre cabine. Vous êtes dans l'aile réservée aux invités spéciaux », ajoute-t-elle sur le ton de la confidence. « Monsieur Gallo et Monsieur Krum seront installés dans les cabines juste à côté. Au bout du couloir, vous avez le balcon, on l'appelle comme ça mais c'est un patio en vérité, et si vous descendez ces escaliers, vous arrivez au spa uniquement accessible aux passagers de cette aile. »

Un peu dépassée par le flot d'informations qu'elle vient d'ingurgiter tout en courant pour pouvoir suivre l'allure de Marta, Hermione attrape les clés et remercie sa guide. L'employée s'apprête à repartir au pas de course mais se stoppe net, coule un long regard à Pattenrond qui court dans le couloir après une mouche, une touffe de poussière, un reflet sur le mur ou Dieu sait quoi encore – ce chat passe sa vie à poursuivre d'invisibles adversaires à grands renforts de feulement et de grognements.

« Le chenil est aux troisième niveau. »

D'instinct, Hermione s'interpose entre Marta et son chat.

« Merci, ça ira. Je m'en occupe. »

A peine le temps de tourner les clés dans la serrure que Marta s'est volatilisée. Hermione ouvre la porte pour découvrir une petite cabine meublée par un lit double, un bureau dans un coin et une armoire pour ranger ses vêtements. Les murs bleus sont bariolés de poissons multicolore et un faux hublot est peint juste au dessus du lit. Au fond, une baie vitrée s'ouvre sur un minuscule balcon qui s'accroche au dessus des vagues, quelque part dans le ciel bleu.

Elle se laisse tomber sur le lit, les bras en croix, un long soupir trop longtemps retenu vibre dans le silence.

~o~

Moyenne d'âge : soixante-dix ans. Sujets de prédilection : le temps qu'il fait, le dernier livre de Gilderoy Lockhart, il est mignon votre petit chat, il est vacciné au moins ?, le temps qu'il fait, les vacances de la petite famille, non parce que vous savez, le chien de mon voisin, il a attrapé la gale, il en est mort, le bingo de ce soir, le buffet à volonté, c'est pas la gale, Geneviève, c'est la rage, les visites nocturnes entre voisins de chambrée, le très charmant second officier du paquebot, le temps qu'il fait, la gale, la rage, c'est pareil, tu vas pas commencer à me faire chier, Alain.

Alain sirote son kir en haussant les épaules alors que Geneviève plaque une paire d'as sur un tapis de jeu rouge, arrachant un soupir de découragement à ses camarades de jeu. Autour de la table, ça proteste. On entend des tricheuse murmurés, des c'est toujours pareil ! et un crevarde !, lancé là par Alain qui fait mine de regarder ailleurs pour s'innocenter.

« Bon, qu'est-ce que vous attendez ? Vous pouvez contrer, oui ou non ? »

Tout le monde dévisage Hermione qui glisse un regard vers son jeu. Un valet de trèfle et un six de pique. Pas très utile étant donné qu'elle n'a pas la moindre idée de ce à quoi elle est en train de jouer. Elle était tranquillement assise à une table, en train de lire un livre qu'elle avait trouvé au hasard dans sa cabine, quand tout cette joyeuse petite troupe a débarqué, lui a collé un jeu de cartes dans les mains et lui a expliqué sommairement les règles en se disputant sur les variantes et les coups interdits. Bref, elle n'a toujours pas compris ce qu'elle était censée faire.

« Je... passe ? »

« Comment ça, vous passez ? », s'énerve Geneviève. « Vous relancez ou vous faites kaput, passer ça n'existe pas, mademoiselle. »

« A moins qu'elle ait les deux autres as », argue Marianne. « Dans ce cas, elle peut placer un jeton bleu sur la réserve. »

« Je croyais qu'on s'était mis d'accord sur le fait qu'on ne prenait pas en compte la variante corse. »

« Incroyable. Alors on accepte la variante basque mais pas la variante corse ? Vraiment, cette discrimination ordinaire, c'est inadmissible. »

« Michel, tu commences très sérieusement à me pomper l'air. On ne joue ni avec la variante corse, ni avec la variante basque. »

Et c'est reparti pour un tour de protestations et d'insultes toutes plus graphiques les unes que les autres. Geneviève redistribue les cartes, et devant sa dame de pique et son valet de cœur, Hermione s'interroge très sérieusement sur la façon de s'éclipser poliment. Prière exaucée sous la forme de Viktor qui rentre dans la pièce dans un concert de chuchotis.

« C'est lui, c'est le boxeur ! Viktor Kroum ! », s'enthousiasme Alain.

« Krum », corrige Geneviève, des étoiles dans les yeux.

Hermione prie intérieurement tous les dieux existants pour qu'il lui fasse signe, l'appelle, n'importe quoi qui lui servirait d'alibi pour une exfiltration en catimini. A la place, il se dirige vers eux, tire une chaise et s'installe à sa droite. Dans la pièce, tous les passagers leur jettent des regards envieux. Hermione n'aurait jamais cru qu'un boxeur puisse avoir tant de succès auprès des seniors, mais après tout, qu'est-ce qu'elle en sait ?

« A quoi vous jouez ? », demande-t-il sans préambule avec sa convivialité habituelle.

« Au petit crucifié », répond Geneviève en criant presque. « Vous voulez faire une partie ? »

« Vous jouez avec la variante bulgare ? »

Hermione ferme les yeux. Erreur. Grosse erreur, Viktor. Elle entend déjà s'élever la chorale de contestation, les cris, le petit laïus de Michel sur le racisme de tous les jours et les tentatives de Marianne pour apaiser les esprits échauffés. A sa grande surprise, Geneviève accepte avec plaisir, selon ses propres mots, distribue trois cartes de plus et une poignée de jetons bleus et verts.

« On joue ensemble. »

Pas vraiment une question, comme d'habitude. Mais pour une fois, elle est reconnaissante à Viktor de ne pas lui laisser le choix. Il commande deux verres de vin au comptoir, puis retourne s'asseoir à ses côtés. Elle sent son épaule contre la sienne, et rien qu'à ce contact, elle devine tout un maillage de muscles, une force brute, sèche, sans fioriture.

« Joue le trois de carreau. »

Elle revient sur terre, cligne des yeux.

« Quoi ? »

« Le trois de carreau. »

Elle s'exécute, pose ledit trois de carreau sur le sept de pique d'Alain, et, si ce jeu avait déjà très peu de sens, il atteignit encore un autre stade d'incohérence quand, très vite, tous les autres joueurs placèrent un pion vert sur le tas central, avant de piocher une autre carte et de la jeter dans la défausse avec un soupir de déception. Sans autre forme de procès, il fut convenu qu'Hermione et Viktor avaient remporté la manche et le paquet fut redistribué.

Complètement perdue, une autre paire de carte en main, Hermione se résigne à boire son verre de vin pour se donner contenance. Au fur et à mesure que le verre se vide, puis qu'un autre lui succède, et encore un autre, elle intègre les règles du jeu. Elle a compris, par exemple qu'une dame suivie d'un valet, ça donne un petit pendu, et qu'avec ça, elle peut faire gagner trente-deux points à son équipe. Passée la stupeur de recevoir Viktor Krum à leur table, le petit groupe a repris ses mauvaises habitudes. Ça crie à la triche, ça s'insulte, ça fait des scandales, et ça réclame des redistributions après de prétendues maldonnes.

L'humeur allégée par son quatrième verre de vin, le cerveau occupé à élaborer des stratégies avec Viktor, et alors que le paquebot s'achemine lentement sur les eaux méditerranéennes, Hermione en oublie, pour la première fois, Harry, Drago, les Traceurs, Londres, tout ce qu'elle y a laissé, et les chagrins bien cousus dans les doublures.

~o~

Elle en est déjà à son sixième verre de vin quand elle atteint d'un pas chancelant la salle de bingo. Elle a bien conscience qu'elle ne doit son équilibre précaire qu'au bras de Viktor passé sous le sien.

Les chiffres dansent et se mélangent, sur les grilles de bingo. A quelques tables, elle entend déjà Geneviève s'offusquer qu'elle veut une autre grille, que la sienne est truquée, parce qu'il y'a un 24 dedans, et qu'il est bien connu que toute grille comportant un 24 est truquée. S'ensuit une cacophonie générale où tous les croisiéristes ayant eux aussi un 24 se lèvent pour protester et réclamer une autre grille. Le personnel du bateau se retrouvent vite dépassé face à une dizaine de seniors en train de brailler en criant à la triche. Hermione rit en alignant ses jetons et trois lignes aussi symétriques que ses mains, aussi enivrées que le reste de son corps, le lui permettent. Même Viktor se permet un bref sourire.

Un homme d'une quarantaine d'années, bronzé aux UV, le sourire blanchi à la javel, le cou décoré d'un nœud papillon en velours rouge, monte sur l'estrade et salue la salle. Il se sent bien, là, sur sa scène, c'est son moment de gloire. Des lumières bleues balayent la pièce, ondoie sur son visage alors qu'il valse entre compliments aux dames, blagues à leurs maris. Vous vous êtes faites belles ce soir, mesdames. Je sais que c'est pour moi, mais laissons croire à vos maris que c'est pour eux. Ça glousse dans le public.

La main dans le boulier, il laisse monter le suspense, extirpe un numéro. Annonce le 48. L'âge moyen de ces demoiselles au premier rang, si je ne m'abuse. Les octogénaires rient de plus belle, il tient son public, elles l'adorent et il le sait. Le boulier tourne à nouveau. Numéro 72.

« Je l'ai ! Je l'ai ! »

Hermione braque deux yeux écarquillés vers Viktor Krum qui jubile en posant son jeton sur le nombre en question. Leurs regards se croisent, il toussote, se recompose un visage sérieux, mais trop tard pour effacer le sourire incrédule qui flotte sur les lèvres d'Hermione.

« Tu me dévisages », fait-il remarquer en replaçant son jeton pour qu'il soit parfaitement au centre de la case 72.

Elle hausse les épaules en souriant un peu plus.

« J'aurais jamais pensé que tu aimais à ce point le bingo. »

Il essaye de contenir son sourire mais c'est peine perdue.

« C'est la tension, le suspense. Je suis pris dans le jeu. »

Elle le dévisage en essayant de déceler le moindre indice de second degré.

« La tension ? C'est... ironique ? »

Il relève le visage, fronce les sourcils.

« L'ironie, c'est pas mon genre. »

Là, elle éclate franchement de rire. Quelques joueurs se retournent pour les dévisager sévèrement alors que la pièce se froisse de shhhhh ! hargneux. Hermione plaque une main sur sa bouche pour ravaler le reste de son rire, en adressant un geste d'excuse au reste de la salle.

Les petites boules numérotées exécutent un nouveau tour. Les nombres pleuvent. Krum ne tient plus en place : les doigts de sa main droite martèlent la table, un jeton tourne et retourne entre ceux de sa main gauche.

« Il y'a forcément quelque chose. On ne peut pas aimer le bingo à ce point sans raison. »

« Le bingo, c'est la noblesse du jeu de hasard. »

Elle serait prête à parier que c'est le compliment le plus élogieux que Viktor ait fait sur quoi que ce soit dans sa vie. Il baisse les yeux, se focalise de nouveau sur sa grille.

« Je ne te crois pas. Il y'a quelque chose là-dessous et je veux savoir. »

Elle plisse les yeux, le scrute, amusée. Il lui jette une œillade en coin, baisse de nouveau le regard, se gratte nerveusement le sourcil gauche. Le grand Viktor, le courageux, le taiseux, le ténébreux Viktor ne sait plus quoi faire de son mètre quatre-vingt-quinze et de son amour du bingo. Il remue sur sa chaise comme un petit garçon pris en faute. Et tout à coup, elle l'adore.

Elle fait glisser son index jusqu'au jeton posé sur la case 72.

« Viktor, si tu ne me racontes pas, je fais glisser ce jeton sur une autre case. Le 23, par exemple. »

Il écarquille les yeux, scandalisé. Et voir un peu d'émotion froisser les traits de son visage, autre chose que sa froideur venue tout droit de Durmstrang, ça ne lui déplaît pas.

« Il n'a pas tiré le 23. Tu n'as pas le droit de déplacer le pion. »

« Et pourtant, je vais le faire. Et après, je vais crier bingo ! alors que je n'ai que deux numéros sur ma grille. Et tout le monde dans cette salle pensera que tu fréquentes une fille qui ne connaît pas les règles sacrées du bingo. Il me semble qu'on peut s'éviter ça. »

D'un geste vif, il lui attrape le poignet, soulève sa main pour écarter son index du jeton qu'elle était à deux doigts de faire glisser.

« C'est bon, tu as gagné. »

Le sourire triomphant, elle retire sa main.

« Alors ? »

« J'y jouais avec ma grand-mère. Le gros lot, c'était un pot commun. Mon argent de poche y passait. Puis, l'argent de ma remise de diplôme. Après ça a été l'argent de mes premiers combat. Elle a tout raflé. Sans exception. Quand elle est morte, j'ai récupéré son jeu. Elle avait truqué les boules pour les reconnaître au toucher. Une tricheuse. »

Hermione penche la tête pour capter son regard. Ils se dévisagent en silence quelques secondes sous les lumières bleues.

« Ce soir, on va veiller à ce que tu tiennes ta revanche. »

Il hoche la tête, l'esquisse d'un sourire aux lèvres et les nombres défilent. Il n'a ni le 14, ni le 25, ni le 28, ni le 52. Pas plus qu'il n'a le 88, le 43 ou le 61. Mais Hermione en a suffisamment pour compléter une ligne. Viktor la fixe, puis son carton, puis elle à nouveau, quelque part entre jalousie et admiration. Elle ne comprend pas bien ce qui peut susciter son admiration dans un jeu qui se résume entièrement à beaucoup de hasard et un peu de chance.

Elle fait glisser le carton jusqu'à lui.

« Vas-y, je te le donne. Tu peux crier quine. »

Il regarde de nouveau le carton, puis Hermione, avec l'air le plus sérieux du monde. Il finit par secouer la tête.

« Non, c'est ta victoire. Tu l'as méritée. »

« Allez, vas-y. Je m'en fiche, moi. »

« Non, je ne peux pas. »

« Très bien. Mais imagine que j'ai triché... »

« Triché ? »

« Imagine qu'en réalité, au moment où l'animateur nous a distribué les grilles, au moment précis où il était en train de te féliciter pour ton dernier combat, j'ai remarqué que sur la mienne il y'avait le numéro 17. Numéro que je déteste. Et que, en sachant pertinemment que c'était interdit, j'ai échangé nos deux grilles. Et que le carton qui se trouve devant moi, le carton gagnant, est en fait le tien. Qu'est-ce que tu dirais ? »

Il croise les mains sur la table, et tout son visage s'empreint de sérieux.

« Je ne te croirais pas. »

Elle se laisse aller en arrière dans son siège, un sourire en coin.

« Tu vas me laisser tricher, alors ? Tu sais que ça te rend complice ? »

Il semble en proie au plus gros dilemme moral de toute sa vie. Ses sourcils se froncent, son front se plisse. Elle ne lui laisse pas le temps de trancher, pousse la grille devant lui, récupère la sienne.

« Vas-y », insiste-t-elle.

« Je le fais parce que j'exècre la triche. »

« Évidemment. »

Il se lève, crie un quine ! sonore qui résonne dans toute la pièce et arrache sursauts et cris de surprise au reste du public. L'animateur l'invite sur l'estrade pour lui remettre son lot. Et l'impassible Viktor se tient debout sur la scène, les mains serrées sur son carton. Les lumières roulent en vague sur son visage. Il a de nouveau l'air d'un petit garçon débordé d'émotions. On vérifie sa ligne, on l'applaudit, on lui donne son cadeau : des chaussons auto-chauffants qu'il réceptionne avec fierté, comme s'ils pouvaient réparer dix ans d'argent de poche perdu au jeu.

A voir l'immense Viktor debout sur l'estrade, tout sourire, les mains légèrement tremblantes, Hermione sent tout à coup quelque chose crépiter en elle. Et elle se dit qu'elle a encore beaucoup, beaucoup à apprendre sur cet étrange bulgare qui a résisté aux vents de Durmstrang mais pleurerait pour une ligne de bingo.

~o~

Hermione se laisse tomber dans son lit. Le plafond tourne. Elle se relève brusquement, titube jusqu'à la salle de bain, se rafraîchit le visage, se sert un verre d'eau, avant de retourner s'asseoir sur son lit. Pour se distraire de la nausée qu'elle sent poindre, elle allume la télé, zappe. Rien d'intéressant : les infos, des courses de Formule 1, des émissions pour remettre au goût du jour sa maison ou sa garde-robe ou sa coiffure démodée depuis le dernier été. Par curiosité, elle jette un coup d'œil aux DVD mis à leur disposition par le staff. Elle y trouve l'enregistrement d'un vieux combat de Viktor contre un arménien aussi volumineux qu'un immeuble de cinq étages. Son verre d'eau en main, elle s'installe dans le fond de son lit, appuie sur le bouton lecture. Alors qu'elle sombre progressivement dans le sommeil, les images de Viktor évitant coup sur coup, voltigeant avec l'élégance et l'agilité d'un félin, emplissent toute la pièce. Et elle s'endort, un Viktor tourbillonnant dans la tête.

~o~

Elle passe le lendemain à flâner dans les couloirs et sur les ponts du bateau, un verre de limonade à la main pour essayer d'estomper les excès de la veille. Pattenrond trottine derrière elle, s'offusque en feulant dès qu'une vague a le malheur d'exploser en écumes et d'éclabousser le pont – autant dire qu'il passe son temps à courir dans tous les sens en grognant.

Il fait beau, dehors, un grand soleil lèche le bois du bateau, vient se frotter à son visage. A cette heure-là, la plupart des croisiéristes sont à la sieste et elle a le sentiment d'avoir le paquebot pour elle toute seule, un vent de vacances ébouriffe ses cheveux. Ça remonte à quand, ses dernières vacances ? Poudlard, sûrement. Non, c'est faux. Ron l'avait amené à Rome, un week-end. La fois où il l'avait demandé en fiançailles. Il s'était trompé dans la réservation, quand il avait choisi leur hôtel. Ils s'étaient retrouvés dans une auberge miteuse près de la zone industrielle, avaient passé la nuit dans des lits superposés à jouer aux cartes et à manger des nouilles chinoises en pots. Elle frémit à l'idée de retourner à Rome, de revoir ses rues, ses restaurants, ses places, tous ces lieux qui lui parlent de Ron, qui hurlent son nom à tambours battants.

Au bar près de la piscine, elle aperçoit Drago en chemise hawaïenne, lunettes de soleil sur le nez, sirotant un cocktail. Elle cligne trois fois des yeux, pour être sûre de ne pas être en proie à une hallucination post-soirée-alcoolisée. Mais non, c'est bien Drago, concentré sur ce qui semble être des mots fléchés. Elle croit rêver. Pattenrond aussi l'a repéré, il fonce vers lui en courant, lui saute sur le mollet, toutes griffes dehors. Drago baisse lentement le regard, sourit, attrape le chaton par la peau du cou pour le mettre à hauteur d'yeux.

« Salut, petite terreur », il pose Pattenrond sur ses genoux qui s'y love en ronronnant, relève le visage vers elle : « Salut, Grangie. »

« Ça va, la vie est belle ? », le salue-t-elle, les bras croisés, le sourire aux lèvres.

« Plutôt », il tapote ses lunettes : « Brillante invention humaine, les lunettes de soleil. Dissimulent indifféremment les excès de la veille et les vilains coquards », il la dévisage en haussant un sourcil. « Tu devrais essayer. »

Elle lève les yeux au ciel, s'assoit sur un tabouret à côté de lui et commande un café.

« Toujours aussi charmant. Et ça, c'est quoi ? », demande-t-elle en pointant sa chemise hawaïenne – bleue, avec des fleurs rouges et vertes.

« Trouvée aux objets perdus, comme les lunettes. Une question de survie. »

« Rien que ça. »

« Écoute, le combo costard-coquard, ça avait un côté golden boy qui rendaient les petites vieilles complètement folles. Après la cinquième proposition indécente, j'ai dû trouver une solution pour assurer ma survie jusqu'à la fin de la croisière. »

Elle rit en soufflant sur son café, s'arrête quand elle croise le regard de Drago, qui a baissé ses lunettes, l'analyse de nouveau de la tête aux pieds.

« Tiens, tiens. Mais parlons plutôt de toi, Granger. Regard vitreux, habits de la veille froissés, café sans sucre. Madame parfaite aurait-elle découché ? »

C'est épidermique, elle ne peut pas s'en empêcher, elle pique un fard, se réfugie derrière sa tasse de café en bégayant un : non, pas du tout, n'importe quoi.

« Il va vraiment falloir que t'apprennes à mentir, ça devient embarrassant pour tout le monde, à ce stade. »

« J'ai pas découché ! », proteste-t-elle en reposant un peu trop vivement sa tasse sur le comptoir. Elle éponge l'auréole de café qui s'est échappée de sa tasse, murmure, sans relever les yeux : « Je me suis juste couchée tard... et j'ai trop bu. »

« Et quel âge a l'heureux élu ? Soixante-dix ans, quatre-vingt ? C'est l'ancien pilote sénile ? C'est vrai qu'il a un certain charme, surtout quand il se met à hurler qu'il faut sauver Pearl Harbour. Ce petit côté fantasque, ça ne laisse personne indifférent. »

« Oh, tais-toi, Drago. »

« Quoi ? Me dis pas que ton charmant inconnu n'est même pas encore à la retraite ? Les prendre au berceau comme ça, tu n'as pas honte, Grangie ? »

Elle soupire en avalant une gorgée de café – trop chaud, brûlant, elle rassemble tout ce qu'elle a en elle de dignité pour ne pas le recracher par terre. Jette un regard noir à Drago.

« J'ai passé la soirée avec Viktor, c'est bon, t'es content ? »

Drago n'a plus l'air de rire du tout. Il fronce les sourcils, enlève ses lunettes pour la dévisager sévèrement. Dans l'ombre de son coquard presque estompé, son regard gris a l'air plus froid encore.

« Me dis pas que t'es sérieuse. »

« Si. Qu'est-ce que ça peut te faire ? »

« Tu joues à un jeu dangereux, Granger. Tant qu'on ne sait pas pour qui il bosse, je te conseille de garder tes distances. »

« Je rêve, là. Punis-moi de sortie et monte la garde devant ma chambre pour vérifier que je ne fais pas le mur, tant qu'on y est. »

Il détourne le regard, fait mine d'être absorbé par ses mots-fléchés, hausse les épaules.

« Je ne me donnerai pas tout ce mal, ne t'en fais pas. Mais si je peux éviter d'avoir à expliquer aux gardes côtes pourquoi on a repêché le corps d'une jeune anglaise en fuite, ça m'arrangerait. »

« Alors primo, je ne suis pas en fuite. Toi, tu l'es. Et deuxio, je suis assez grande pour discerner qui est de notre côté et qui ne l'est pas. Viktor ne bosse pas pour les Mangemorts, j'en suis sûre et certaine. »

Avant de répondre, il prend le temps de remplir deux lignes de mots fléchés alors qu'à côté de lui, Hermione fulmine en faisant crisser sa cuillère contre la porcelaine de la tasse.

« Primo, à partir du moment où tu es montée dans ma voiture, tu es devenue complice. Donc sors toi de la tête que tu n'es pas en fuite. Et deuxio, le fait que tu l'appelles Viktor et que tu le défendes me prouve précisément à quel point tu manques de discernement. »

« Tu me fatigues, Malefoy », s'énerve-t-elle en se relevant d'un bond, s'éloigne de trois pas, revient en arrière et murmure, entre ses dents : « Tu sais quoi ? Peut-être que tu l'aimes pas, mais Viktor, lui, au moins, a la décence de me traiter avec un minimum de respect. »

« Très bien, très bien. Je ferai graver ça sur ton épitaphe quand on t'aura retrouvée égorgée dans sa chambre. »

Elle étouffe un cri de frustration. Parfois, elle aimerait l'étrangler de ses propres mains. Juste pour avoir la paix quelques secondes.

« Je pars avant d'avoir à expliquer aux gardes côtes pourquoi on a retrouvé ton corps en petits morceaux couvert de mes empreintes digitales », elle finit son café d'une traite. « Et tu t'es trompé dans tes mots fléchés. A peu près partout. »

Le sourire en coin, il lui adresse un petit geste de la main.

« Bye bye, Grangie. Et fais bien attention où tu mets les pieds, on peut si vite passer par dessus bord. »

Elle laisse un connard ! courir dans son sillage alors qu'elle quitte le pont d'un pas rageur, Pattenrond sur les talons.

~o~

Elle a regardé, encore, le match de Viktor. Pour s'assurer que ce n'était pas les effets de l'alcool qui l'avait fait virevolter dans sa tête. Non, devant ses yeux, il a bondi de nouveau, esquivé, tourbillonné. Ses poings sont des flèches qui atteignent toujours le mille. Ses yeux se plissent, analysent : il sait où l'adversaire va frapper avant même qu'il n'esquisse le moindre mouvement. C'est un félin avec une gueule de loup, les crocs saillants. Il change d'appui, frappe et couche l'adversaire. Il danse.

~o~

« Je peux te poser une question ? »

Viktor relève la tête, la regarde. Il s'est installé sur la terrasse du pont supérieur, sous un soleil déjà déclinant. Il lit un livre dont les feuilles sont chahutées par une brise chargée de la chaleur de la journée, un bol de cacahuètes auxquelles il n'a pas touché posé devant lui. Hermione en prend machinalement quelques unes alors qu'il observe lentement sa main faire le trajet du bol jusqu'à sa bouche.

« Tu peux me poser une question, oui. Dans la limite du raisonnable. »

Elle sourit. Elle commence à s'habituer à ses phrases brutes et sans fioritures. Ça a même quelque chose de rafraîchissant face au sarcasme de Malefoy. Pas d'arrière-pensée, pas de sous-entendus, pas de menaces à demi-mots.

« J'ai entendu dire... enfin, c'est peut-être bête, c'est sûrement exagéré, mais quand j'étais à Poudlard on nous disait souvent que les élèves de Durmstrang ne rentraient pas chez eux pendant sept ans. »

« Cinq ans. La scolarité à Durmstrang dure cinq ans. Et oui, c'est vrai. Une fois là-bas, on ne quitte plus le domaine. Été comme hiver. On a le droit à une lettre, une seule lettre en cinq ans. Le reste du temps, on apprend à s'endurcir. Sans notre famille. On nous conseille aussi d'éviter de sympathiser entre nous. C'est la politique de Durmstrang : seul, toujours seul. »

Hermione suspend son geste – elle était sur le point d'avaler une nouvelle poignée de cacahuètes – dévisage Viktor avec gravité. Elle comprend mieux son caractère, sa froideur, son pragmatisme. C'est peut-être vrai, au fond, ce qu'on disait à Poudlard de Durmstrang. Quand on y survit, on peut survivre à tout.

« J'aurais jamais pu. C'est... vous deviez vous sentir tellement seuls. »

« On s'y habitue. »

Elle l'observe alors qu'il intercale un marque-page dans son livre, le repose en l'alignant au centimètre près au rebord de la table. Elle ouvre la bouche, hésite, finit par demander prudemment :

« Et si c'était à refaire, tu le referais ? Je veux dire, tu y retournerais ? »

Il la regarde, stupéfait. C'est étrange de le voir comme ça, il a l'air pris de court. Pas embarrassé, mais légèrement sonné. Elle rétropédale immédiatement, de peur d'avoir dépassé les limites :

« Tu n'es pas obligé de répondre. Si c'est trop indiscret... je comprends. »

« On ne m'a jamais demandé ça. On m'a demandé si c'était dur. Et oui, c'était dur. On m'a demandé si ça m'a endurci. Et oui, ça m'a endurci. On m'a demandé de raconter les camarades morts, les jours les plus durs et les hivers sans fin. Et je l'ai fait. Mais on ne m'a jamais demandé ce que j'en avais pensé. »

Elle est un peu déboussolée par sa solennité soudaine. Elle a l'impression d'être allée trop loin, d'avoir ouvert forcé une porte qu'il avait bien pris soin de barricader. Elle ouvre la bouche pour retirer sa question, mais il la devance :

« Je ne regrette pas l'école. C'est ce qui a fait ce que je suis. Je regrette juste ce que j'ai perdu en étant là-bas. »

Elle penche la tête, ne comprend pas vraiment où il veut en venir. Mais quelque chose, dans le ton de sa voix, s'est transformé. Comme une tristesse, quelque chose de diffus qui louvoie entre ses mots.

« Comment ça ? »

Il tourne la tête. Il a de longs cils, c'est la première fois qu'elle le remarque. Il cligne des yeux plusieurs fois, se passe une main sur le visage, très vite, avant de se tourner de nouveau vers elle, le visage sérieux.

« Ma mère est morte quand j'étais à l'école. La troisième année. J'avais déjà utilisé ma lettre en deuxième année, je n'avais plus le droit de recevoir de courrier. Je ne l'ai appris qu'en quittant l'école, à la fin de la cinquième année. »

Un milliard d'émotions s'emmêlent en elle, font des nœuds serrés dans le fond de son estomac. La peine surpasse le reste. Elle l'imagine à dix-huit ans, à peine moins grand, fraîchement diplômé, pas encore aussi froid, pas encore aussi dur. Elle l'imagine rentrer chez lui, elle l'imagine retrouver sa maison hantée par l'absence et les fantômes. Dix-huit ans. Avoir dix-huit ans, à peine, et être déjà tailladé par le chagrin.

« Pardon, Viktor. Je suis vraiment, vraiment désolée. Sincèrement. »

« Tu n'y peux rien. »

« Je sais mais... vraiment. Pardon. »

Un étrange silence s'installe alors qu'ils se dévisagent l'un et l'autre, un silence douloureux qu'ils portent ensemble. Quelque chose change, entre eux. Quelque chose de doux se glisse dans les recoins.

« Comment tu as fait ? Pour survivre à ça ? »

« Je me suis concentré sur la boxe. Ma grand-mère m'a aidé. Avec la boxe et le deuil. »

« Et ton père ? »

« Il était parti quand je suis rentré de Durmstrang. Disparu. La maison avait été vidée. Je suis parti vivre chez ma grand-mère. C'est une tricheuse mais elle a un bon fond. Je lui dois tout. »

Il avance un sourire émaillé de vieux chagrins. Elle glisse sa main jusqu'à la sienne, toujours posée sur le livre. Il se crispe mais ne la retire pas, son regard la transperce. Quelque chose de violent et de doux tout à la fois. Elle voudrait lui dire qu'elle l'admire, que maintenant, plus que jamais, elle est convaincue qu'il est dans le bon camp – ou au moins, pas dans le mauvais. Qu'elle est heureuse de l'avoir rencontré, à ce moment étrange de sa vie. Qu'ils vont se séparer bientôt, mais que, quelque part au fond d'elle, elle aura toujours une infinie reconnaissance pour celui qui les a sauvés, sur un bord de route espagnol. Mais bien sûr, elle ne dit rien de tout ça, retire sa main avec pudeur.

« J'ai vu tes matchs, au fait », change-t-elle de sujet pour dissiper l'embarras qui essaye de s'immiscer entre eux. « Impressionnant. »

Il se détend légèrement, se laisse aller à sourire.

« Merci, mais... »

« Ah non, ne commence pas ! Je sais ce que tu vas dire : c'est pas impressionnant, c'est juste du travail, beaucoup de travail », l'imite-t-elle en prenant une voix bourrue aux accents slaves. « Il va falloir commencer à accepter les compliments, Viktor. »

Il sourit de nouveau mais cette fois-ci, c'est un sourire amusé, un sourcil haussé. Comme il ne répond pas, elle reprend très vite :

« Je ne t'ai pas vexé, au moins ? C'était... enfin, c'était juste une blague. »

« Il va falloir arrêter de croire que je me vexe aussi facilement, dearest », l'imite-t-il en prenant un accent anglais excessivement snob.

« Ok, un point partout, balle au milieu », rit-elle.

Elle se lève, s'accoude à la balustrade pour observer le va-et-vient des passagers, quelques étages plus bas. Des robes longues, des chapeaux fantaisistes et des cravates à motifs forment une drôle de mosaïque colorée, vus de là-haut. Viktor la rejoint, regarde lui aussi le méli-mélo de vacanciers s'agiter.

« Il faut que j'y aille », déclare-t-il avec un soupir.

« Aller où ? »

« Ouvrir le bal. Tu viens avec moi. »

Elle lève les yeux vers lui, abasourdie. Avant d'éclater de rire en secouant la tête.

« Jamais de la vie. »

« Je dois ouvrir le bal avec mon invitée. Je ne pense pas que le blond se porte volontaire. »

« Mais je ne me porte pas volontaire non plus, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué ! Je ne sais pas danser. Je passerais mon temps à te marcher sur les pieds ! »

« Je t'apprendrai. Tu ne vas quand même pas me laisser ouvrir le bal avec Geneviève ? »

Elle recale une mèche ébouriffée par le vent derrière son oreille, dévisage Viktor à mi-chemin entre amusement et fausse indignation.

« Viktor Krum, serait-ce du sarcasme ? »

« Tu sais que le sarcasme, ce n'est pas mon genre », il penche la tête avec un sourire légèrement effronté sur les bords. « C'est une supplication. »

« Non. Jamais de la vie. »

~o~

Pendue au bras de Viktor sous les lumières tamisées de la salle de bal, Hermione regrette terriblement de ne pas maîtriser la téléportation ou autre pouvoir d'invisibilisation. Elle se demande comment elle en est arrivée là. Elle se souvient pourtant avoir clairement énoncé son refus et puis, et puis... par on ne sait quel mystère, il a réussi à la convaincre. Maintenant, face aux regards envieux ou curieux des croisiéristes, alors qu'elle se trouve au milieu de la piste, rouge, en nage, mal à l'aise, elle regrette amèrement.

Un vieux crooner de soixante ans, les cheveux teints en noirs gominés en arrière, borsalino légèrement incliné et sourire charmeur, entame sa première chanson. Viktor essaye tant bien que mal de la guider, il lui murmure des un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, en l'entraînant à droite, à gauche, une main sur ses hanches, l'autre passée dans la sienne. En retour, elle lui piétine les pieds, trébuche, se trompe de côté, tourne dans le mauvais sens. Elle se demande ce que ça donne, vu de l'extérieur. Elle doit avoir l'air gauche et empruntée, dans sa robe trop grande et ses escarpins bon marché achetés à la va-vite, et ça la fait rire. Viktor la fait tourner sur elle-même, la réceptionne avec douceur. Il rit aussi, essaye de dégager ses pieds avant qu'elle ne les écrase.

« Tu ne respectes pas les pas » lui murmure-t-il, à l'oreille.

Elle le regarde, faussement contrite :

« Pardon Viktor, grand Seigneur de la danse, je vous prie de me pardonner de vous avoir offensé, je ne suis qu'une humble paysanne qui ne maîtrise pas les rudiments de la danse, toutes mes excuses. »

« La danse, c'est comme les maths. Il y'a des règles à respecter. »

« Ah oui, et si je fais ça ? », répond-elle en tendant son bras devant elle. Il la regarde, méfiant, alors qu'elle tend son autre bras, pour finalement se lancer avec intensité dans une vogue ratée. « Alors Viktor, alors ? Qu'est-ce que tu vas faire ? », elle enchaîne sur une danse des canards atrophiés, quelque chose à mi chemin entre un noyé qui se débat dans l'eau, et un oisillon tombé du nid. « Alors Viktor, tu vas faire quoi ? Tu vas appeler la police de la danse ? »

Elle sent bien qu'on la regarde, mais elle s'en fiche. Ici, dans les eaux internationales, elle est libre. Personne ne sait qui elle est, personne ne la retrouvera jamais. Demain, elle sera à Rome, et tous ces gens sortiront aussi vite de sa vie qu'ils y sont entrés. Demain, la course reprendra. Les yeux de Viktor s'écarquillent.

« C'est inadmissible », s'offusque Viktor. « Je ne vois qu'une façon de répondre à ce type de provocation... »

Il tourne les talons, s'éloigne d'elle de quelques pas. La plante au milieu de la piste. Avant de se retourner brusquement et de se lancer dans un smurf à contre-temps, bougeant les bras et les jambes comme s'ils étaient parcourus par un courant électrique, une vague passe d'une de ses mains à l'autre en faisant onduler tout son corps. Il la pointe du doigt en hochant la tête de haut en bas. C'est un défi. Et elle adore les défis. Elle s'avance vers lui en tournoyant sur elle-même, avant de se lancer dans une version approximative de danse bollywoodienne, à grand renforts de bras levés et de mouvement de tête gauche-droite-gauche-droite. Il hausse un sourcil et réplique en enchaînant sur un pas de danse russe, les deux bras croisés, en balançant un coup la jambe gauche, un coup la droite. Un cercle s'est formé autour d'eux, les croisiéristes ont arrêté de danser pour les observer, circonspects.

Du doigt, Viktor lui fait signe de se rapprocher de lui. Elle relève les pans de sa robe, fonce vers lui en courant et saute. Il la rattrape par les hanches et la fait tournoyer de manière totalement aléatoire, emportée par l'élan elle manque de justesse, à deux reprises, d'assommer un vacancier. Il finit par la reposer et, titubante, hilare, elle l'entraîne hors de la piste.

« Je te préviens, je considère qu'on est quittes », soupire-t-elle en se laissant tomber sur une des chaises, le souffle court.

Alors que le reste de la foule se réapproprie peu à peu la piste de danse, toujours un peu abasourdie par ce qu'il vient de se passer, un serveur se presse vers eux pour leur proposer du champagne. Ils en prennent chacun une coupe, essoufflés.

« Quittes », confirme-t-il en s'asseyant à côté d'elle. « Tu as raté ta vocation, tu aurais dû être danseuse de ballet. »

Viktor fait du sarcasme. C'est déstabilisant. Elle rit et tend son verre pour trinquer, ne peut s'empêcher de relever avec quelle grâce, malgré ce grand corps brut, il entreprend chaque mouvement, chaque déplacement dans l'espace.

« Tu veux que je te confie mon secret, en boxe ? »

Elle acquiesce, intriguée, en espérant très fort qu'il ne lui annonce pas qu'il tue des gens pour le plaisir, ou qu'il s'entraîne à boxer des chatons orphelins quand il a du temps libre.

« Avant de faire de la boxe, j'ai fait huit ans de danse classique. »

« Oh », souffle-t-elle en le découvrant sous un nouveau jour.

Elle le voit, maintenant, cet héritage de la danse classique. Cette posture droite, ce port de tête élégant, malgré le mètre quatre-vingt-quinze et les muscles en pagaille. Elle aimerait bien le voir faire des entrechats et des pointes, pirouetter au milieu de la salle de bal juste pour elle.

« Et pourquoi tu as arrêté ? »

« Il fallait que j'apprenne à me battre. J'avais quelqu'un à défendre. »

Elle n'a pas le temps de lui en demander plus, une dizaine d'octogénaires se sont déjà attroupées autour de lui pour lui demander une danse. Avec un sourire, il accompagne la première vers la piste. Elle le regarde danser, de partenaire en partenaire, avec des gestes doux chargés de précaution, alors que le crooner alterne entre ballades françaises et blues américain. Demain, elle débarquera à Rome. Demain, ils reprendront leur vie de fugitifs. Cette croisière, c'est une bulle dans un univers parallèle, un temps mort. Ici, elle est en sécurité, insaisissable. Les Traceurs, c'est bon pour son autre vie, celle qui s'arrête et qui commence lorsqu'elle pose pied sur la terre ferme. En mer, elle est Hermione Granger, pas Gala. L'idée de ne pas descendre du bateau lui traverse brièvement l'esprit, elle en a marre de courir, elle est fatiguée de fuir ou de chasser quelques polaroïds aux contours flous. Mais l'image de Harry, les lunettes de travers et les yeux rouges, s'impose à elle. Et elle sait que cette image reviendra la hanter longtemps, la torturera jusqu'à la fin de sa vie si elle ne le retrouve pas.

Une pensée serpente dans sa tête, essaye de se frayer un chemin jusqu'à sa conscience : demain, elle dira adieu à Viktor et ses airs de petit garçon coincé dans un corps de colosse. Elle ne peut pas se laisser distraire par ce type de considérations. S'attacher, comme ça, à un inconnu qui n'a pas la moindre idée de qui elle est, ça n'a pas de sens. Pour tromper les méandres de doutes qui commencent déjà à louvoyer en elle, elle fait un petit signe de main à Viktor, lui signifiant qu'elle part se coucher, et entre deux partenaires, il lui répond d'un sourire doux. Se changer les idées, vite, avant de se laisser engloutir par les regrets. Elle remonte les escaliers quatre à

quatre, se laisse tomber sur son lit. Son cerveau est en ébullition, des images de Viktor se bousculent dans sa tête, le doigt pointé vers elle pour l'inviter à la rejoindre. Elle se relève, fait trois pas, se recouche. Pattenrond la regarde faire, un œil paresseusement ouvert, se demandant sûrement à quoi elle joue. Elle se lève une nouvelle fois et quitte sa chambre. Dans le couloir, elle hésite. Redescendre et rejoindre Viktor ou s'enfuir sur le patio le temps de retrouver ses esprits. Le patio, ce sera.

Elle aperçoit immédiatement Drago en poussant la porte. Il est accoudé à la fenêtre du patio, un verre de Whisky dans une main, un cigare dans l'autre. De longs rideaux blanc battent dans le vent, s'enroulent, jettent leurs voilages sur le grand ciel noir, balayent les étoiles. Le patio semble suspendu, tout en haut du bateau, comme en apesanteur, et ses murs entièrement vitrés donnent à voir la mer, immense, furieuse, indifférenciable du ciel. Une dizaine de boules en verre sont suspendues au plafond, petits soleils nocturnes qui jettent leurs lumières douces dans toute la pièce.

Il tourne à peine la tête quand il entend la porte s'ouvrir, lui jette un bref regard avant de faire de nouveau face à la mer. Sur son dos, des éclats de lumières ondulent comme de l'eau.

« Demain, ça recommence, tu sais ? »

Il a perdu de sa superbe, fixe le Whisky qu'il fait tourner dans son verre, pensif, avant d'en boire une gorgée. Enfin, il se retourne, écrase son cigare dans le cendrier qui repose sur une petite table, dans un coin de la pièce. Se sert un autre verre avant d'en tendre un à Hermione. Elle l'accepte plus par soucis de diplomatie que par réelle envie de boire.

« Demain, on est repartis. »

« Je sais. »

Il se laisse tomber sur un fauteuil, en face d'elle, se perd dans la contemplation de la mer. Il semble plus déprimé que jamais, le bleu dilué qui marque son œil gauche l'ombre d'un orage qui accentue encore son air maussade. Il laisse aller sa tête contre le dossier du fauteuil.

« Quelle vie de merde, quand même. »

Elle sourit, en s'asseyant sur un sofa, pose son verre sur la petite table basse en face d'elle. Ses doigts jouent machinalement avec un fil qui dépasse du tissu blanc du canapé.

« Je te le fais pas dire », murmure-t-elle en tirant sur une des coutures jusqu'à défaire un nouveau fil. « Alors, c'est quoi, le plan ? Une fois que t'es arrivé à Naples, je veux dire. »

« Rester planqué chez Zabini, le temps que ça se tasse. »

« Parce que tu crois qu'ils vont te lâcher aussi facilement ? »

Drago relève la tête, la regarde un instant – il hésite à lui dire quelque chose, se décide finalement en haussant les épaules.

« Zabini a des protections. Sa mère connaît du beau monde, à Naples. Je mise tout là-dessus. Sinon, je suis mort. »

Ses doigts arrêtent de triturer les pauvres coutures du canapé. Elle attrape son verre, en suit les gravures ouvragées, avant de boire une gorgée de Whisky, par curiosité. L'effet est instantané : elle sent une déflagration dévaler sa gorge et ses muscles se dénouent légèrement. Elle a envie de rire en pensant à sa situation : elle est partie de Londres avec à peine de quoi se payer la moitié du trajet jusqu'en Andalousie, et la voilà sur un paquebot avec Malefoy, à siroter du Whisky dans un patio avec vue sur la mer, en attendant de se faire cueillir par les Traceurs. Même avec toute l'imagination du monde, elle n'aurait jamais pu imaginer finir dans une situation pareille. Croisière de luxe et tueurs aux trousses. Ça ferait un bon titre de film, tiens. Sauf qu'elle sait qu'elle joue sa vie à la roulette russe. Rien que l'idée de recroiser les Traceurs la fait frissonner. Elle revoit encore Fenrir et ses dents luisantes, et son regard fou, et sa bouche déformée par le goût du sang.

« Drago », commence-t-elle à voix basse alors qu'il relève les yeux vers elle, surpris par son ton solennel. « Il faut qu'on arrête de se disputer, toi et moi. Je veux dire... pour l'instant, tu es tout ce que j'ai, et je suis tout ce que tu as. Jusqu'à Naples, du moins. Après, on verra. Mais... pour l'instant, c'est ça la configuration. Alors, on devrait essayer de rendre ça le plus agréable possible. »

Il boit une nouvelle gorgée de Whisky et elle croit un instant que son cessez-le-feu va finir noyé dans les remous de son Scotch. Mais il finit par hocher imperceptiblement la tête.

« T'as raison. »

Elle manque de s'étouffer avec sa gorgée. Il lui concède quelque chose : l'heure est grave. Pour une raison étrange, ça ne fait qu'accroître un peu plus sa panique. D'eux deux, c'est lui qui sait le mieux comment survivre en terres hostiles et elle a le sentiment qu'il est en train de rendre les armes, qu'il va finir par capituler, mains en l'air et regard las. Laisser les Traceurs leur tomber dessus. Elle n'a pas les épaules pour se battre toute seule.

« Une fois n'est pas coutume, mais t'as raison, Granger », il plisse les yeux, avant d'ajouter : « Mais il faut que tu restes sur tes gardes. Tu ne peux pas tomber dans les bras du premier venu, tout boxeur à l'accent slave qu'il soit. Tu nous mets en danger. »

Elle pique un fard, balbutie un début de réponse inaudible. Elle a envie de nier mais, en vrac, lui reviennent des images de Viktor. Viktor en train de lire un livre, Viktor en train de danser la Kalinka, Viktor en train d'accuser Geneviève de triche, Viktor en train de lever au-dessus de sa tête des chaussons auto-chauffants comme s'il s'agissait d'un trophée de boxe. Quelque chose tambourine, dans le creux de son estomac. Elle opte pour un changement de tactique, elle n'a jamais été bonne pour mentir.

« Viktor n'est pas Mangemort. »

« Là-dessus aussi, je crois que t'as raison. Profite, c'est ton soir », répond-il en levant sa bouteille de Whisky pour la resservir. « Mais ça ne change rien. Tu nous mets en danger et tu le mets en danger. »

« Je sais. »

« C'est une vie de solitude qui s'annonce, Hermione. »

L'usage de son prénom la surprend. Dans le regard de Malefoy, quelque chose de doux et une pointe de tristesse.

« C'est ça aussi, que tu as accepté, en me suivant. Tu ne seras plus jamais tranquille, tu passeras ta vie à être sur tes gardes. Chaque personne rencontrée, chaque politesse échangée, chaque regard croisé, sera suspect. Même à l'autre bout du monde. »

Son sang se glace dans ses veines. Bien sûr, elle a conscience de tout ça, mais se l'entendre dire en des termes aussi clairs, ça ravive une vieille peur en elle. Elle a envie de se précipiter hors du patio, de décrocher le premier radeau de secours qu'elle trouve et de se livrer aux hasards des caprices de la mer méditerranée. A peu de choses près, autant de chance de survie qu'en débarquant à Rome.

« C'est aussi pour ça que je ne voulais pas te laisser monter dans cette foutue Simca », souffle-t-il, le regard fixé quelque part au plafond. « J'entraîne dans ma chute tout ce que je touche. Zabini, mes parents, toi. Pansy. C'est la malédiction Malefoy. »

« Hé », l'arrête-t-elle en se penchant lui. « Hé, arrête. Je savais dans quoi je m'engageais quand je t'ai demandé de m'amener jusqu'à Cabo de Gata. Je suis grande, Drago. Assez pour faire mes propres choix, en tout cas. »

Il la regarde sans la voir, acquiesce par automatisme. Je sais, dit-il, ailleurs.

« On se serre les coudes jusqu'à Naples », ajoute-t-elle. « Mais si c'est le cas, Drago, j'ai besoin de savoir quelque chose. Est-ce que tu as tué quelqu'un ? Est-ce que c'est pour ça que tu fuis ? »

Cette fois, il revient sur terre. Prend une longue gorgée, hésite, la regarde, l'évalue.

« Non », lâche-t-il finalement.

Elle plisse les yeux, pas tout à fait convaincue.

« Je te demande pas les circonstances, je veux pas savoir. Mais j'ai besoin que tu sois sincère avec moi. Drago, tu as tué quelqu'un, oui ou non ? »

« Non », répète-t-il.

« Pas de mensonge, s'il te plaît. »

Il boit à nouveau, s'essuie la bouche d'un revers de main, pose la bouteille au sol avant de se redresser pour la fixer droit dans les yeux. Il se passe une main sur le visage, soupire.

« Il faut que je te dise quelque chose. »

Mauvais, très mauvais signe. Elle déglutit. Ses mains se crispent, elle sent la tension remonter jusque dans sa nuque. Ok, il a tué quelqu'un. Elle peut faire avec. Elle imagine une allée sombre, un badaud qui passe, sans savoir ce qui l'attend. Elle peut faire avec. un coup de feu. Un corps noyé dans son propre sang. Elle peut faire avec. Un officier de police qui vient réveiller une veuve qui ne le sait pas encore. Des cris, des larmes. Une nausée la prend à la gorge. Elle n'est pas sûre de pouvoir faire avec, tout compte fait.

« Je t'ai menti, pour le polaroïd », elle ne réagit pas, ses yeux s'écarquillent lentement. Alors pour être sûr qu'elle l'a bien compris, il clarifie : « Je ne sais pas où c'est. Je ne sais pas où la photo a été prise. »

Les mots l'écrasent un à un, la terrasse alors qu'elle réalise, qu'elle remet en place chaque lettre, chaque son de sa phrase. Un vent froid la tétanise de l'intérieur. Elle s'entend dire, hurler, dans sa tête, quoi ? mais rien ne franchit la barrière de ses lèvres. Lui, il continue de parler, je l'ai fait pour toi, pour pas que tu ne restes toute seule là-bas à tourner en rond, blablabla. Elle ne l'écoute pas. Quoi ?, elle essaye de le dire. Quoi ? mais rien, les mots continuent de rebondir en sourdine dans son crâne. Elle a quitté sa seule piste, sa seule piste, pour une impasse, un miroir aux alouettes. De toute façon, Potter n'était pas là-bas. T'as retourné toute la réserve, c'était quoi, la suite ? Il continue. Il continue de parler. Il va falloir qu'elle retourne à Cabo de Gata. Sans argent. C'est impossible, strictement impossible. Harry l'attend peut-être là-bas et elle n'a aucun moyen d'y retourner. Elle a traversé la mer. Elle a traversé une putain de mer. C'était trop risqué, ils auraient fini par te mettre la main dessus. Tu ne peux pas te permettre de rester trop longtemps au même endroit, tu comprends ? Elle se lève, mécaniquement, son esprit est vide, glacé d'effroi. Elle en a des sueurs froides. Elle se dirige vers la sortie. Son corps agit tout seul, son cerveau a fait une surchauffe.

« Attends », l'arrête-t-il en attrapant son poignet. « Attends. »

Elle regarde la main de Drago autour de son poignet, puis son visage. Puis sa main à nouveau, et enfin, elle explose.

« Mais à quoi tu pensais, putain ! A quoi tu pensais ? Tu crois que c'est un jeu pour moi ? Tu crois que tu peux te permettre ce genre de choses ? Mais t'es qui pour penser que tu peux te mêler de ma vie comme ça ? C'est quoi ton problème, merde ! »

Il veut intervenir, mais elle hurle :

« C'est pas un putain de jeu, Drago, c'est pas un putain de jeu ! C'est mon meilleur ami, tu comprends, ça ? C'est tout ce qu'il me reste ! C'est sa vie qui est en jeu et toi t'en as rien à foutre ! Sa vie ! »

Les mots s'entrechoquent entre ses mâchoires. Elle a envie de vomir, de pleurer. Harry l'attend à Cabo de Gata et elle n'a aucun moyen de faire demi-tour, aucun moyen. Elle est coincée. Harry va mourir et elle est coincée sur un putain de paquebot, et elle a joué au bingo, et elle a bu, et elle a dansé, et elle a pris la main de Viktor et pendant ce temps, Harry était coincé de l'autre côté de la méditerranée en l'attendant. Les lumières, dans leurs suspensions rondes, deviennent floues, se confondent. Elle se sent perdre pieds.

« Hermione, arrête ! »

Elle se sent glisser, on la rattrape juste avant que sa tête ne se fracasse contre le sol.

« Utilise ton cerveau, Hermione, ta logique. »

Elle cligne des yeux, le monde se stabilise légèrement, elle est à genoux, Drago la tient par les épaules.

« Ces maisons multicolores, construites les unes collées aux autres, c'est le style italien, ça. Venise, Burano, Portofino. Tu comprends ? Potter est passé par l'Italie. Je ne sais pas où, exactement, mais c'est l'Italie. Je te le promets. »

Elle reprend peu à peu conscience des réalités, prend une longue inspiration. Ce n'est pas le moment de perdre son sang-froid, il faut qu'elle s'accroche. Elle ne peut pas abandonner au moindre obstacle. Elle invoque la photo dans son esprit, elle pourrait en tracer les moindres contours, redessiner chaque fenêtre, chaque gouttière, chaque tuile de chaque toit. Il a raison, ça ressemble à l'Italie. Mais comment en être sûre ? Elle n'a aucune piste, rien. Il lui prend les mains, l'aide à se relever. Avec lenteur, dans un silence douloureux, il la raccompagne jusqu'à sa chambre. Assise sur son lit, elle plonge sa tête dans ses mains.

« Je me suis laissée distraire. Je crois que je savais que tu mentais. J'avais juste besoin de quelque chose à quoi me raccrocher, j'en pouvais plus de tourner en rond. Ça ne peut plus arriver. Il faut que je sois plus forte que ça. Ça ne peut plus arriver. »

Elle s'allonge sur le lit, convoque toute la force qu'elle a en elle pour ne pas fondre en larmes. Ils s'étaient promis, Harry et elle, ils s'étaient promis de ne jamais se laisser tomber. Ils s'étaient dit, quoi qu'il arrive, quoi qu'il arrive, on veille l'un sur l'autre. Elle avait acquiescé sans vraiment l'écouter, l'esprit ailleurs, le cœur gourd. Il avait encadré son visage de ses mains, l'avait forcée à le regarder. Si l'un de nous deux plonge, l'autre le sauve de la noyade, compris ? C'est loin, maintenant, elle ne savait pas à ce moment-là. Elle ne savait pas encore ce que ça voulait dire.

Drago s'est levé, s'est dirigé vers la porte. Elle tourne le visage, murmure :

« Tu peux rester, s'il te plaît ? »

Il hésite, sur le pas de la porte.

« Juste le temps que je m'endorme. »

Il acquiesce, se pose sur le lit. Assis, d'abord, mal à l'aise. Puis il finit par s'allonger à côté d'elle. La lumière s'éteint. Dans l'obscurité, elle se rapproche de lui, pose sa tête sur son torse. Il passe un bras autour de ses épaules.

« Drago ? J'ai quelque chose à faire, à Rome. Un tout petit détour. Parco dei Lupi. Un vieux souvenir à exhumer. Tu m'attendras, s'il te plaît ? »

« Oui. »

« N'en profite pas pour te faire la malle, s'il te plaît. »

Il passe une main dans le chaos de ses boucles, si brièvement qu'elle se demande si elle ne l'a pas rêvé.

« On se serre les coudes jusqu'à Naples », répond-il simplement. « On se serre les coudes jusqu'à Naples. »

~o~

Le bateau s'est arrêté à Rome pour deux jours, avant de repartir vers la Sicile. Un paquet de jeu de cartes et une boîte de chocolats entamée, ce sont les cadeaux que lui a offert Geneviève et tout son petit groupe. Elle avait l'air étrangement ému en disant au revoir à Hermione. Elle lui a demandé de lui laisser son adresse, que je puisse vous écrire, vous envoyer une carte postale. Avec une once de tristesse et de remords, Hermione a griffonné son ancienne adresse sur le carnet que Geneviève a gagné au bingo : un petit livret vert fluo à l'effigie des chiens d'aveugles. Elle a eu l'air tellement fière en réalisant que sa carte allait faire tout le trajet jusqu'à Londres, j'enverrai aussi une carte à Viktor Krum, vous pourrez vous les faire lire. Hermione s'est contentée de sourire poliment. Bientôt, sa carte postale lui reviendra avec la mention inconnue à cette adresse. Drago a raison : c'est une vie de solitude qui s'annonce.

Ils ont pris le bus jusqu'à Rome depuis le port, Viktor les a accompagnés. Il a le droit à 24h de terre ferme avant de repartir sur le plancher ballottant du paquebot, alors il en profite pour faire un arrêt dans un hôtel. Une nuit loin de la houle.

Rome est belle sous le soleil. Drago et Viktor sont en train de parler, un peu plus loin. J'ai deux trois trucs à régler avec lui, lui a expliqué Drago. En attendant, Hermione contemple cette ville qui lui a ouvert les bras à un des plus jolis moments de sa vie, et qui l'accueille de nouveau à un des plus tristes. Elle s'étonne du silence du quartier. Le soleil joue dans les feuilles des arbres, tatoue le sol d'ombres mouvantes. A côté d'elle, un groupe d'enfants joue au foot avec une canette écrasée. Sous un arbre, un vieil homme mange un sandwich en parlant tout seul. Une nuée de pigeons picorent les restes d'un paquet de chips, à côté d'une poubelle. A part ça, l'endroit est désert.

Viktor revient vers elle.

« Je vous accompagne jusqu'à la gare. D'ici, on est à cinq kilomètres. C'est près de mon hôtel. »

Une vague de soulagement submerge Hermione. Une heure de plus, c'est pas grand chose, mais elle est contente de ne pas avoir à lui dire au revoir sur le trottoir d'une gare routière. Il s'apprête à rejoindre Drago, mais Hermione le retient par le bras.

« Attends, Viktor. J'aimerais te dire quelque chose. »

Il attend, l'air surpris, et sa mine douce, malgré ses sourcils légèrement froncés, la pousse à la confession :

« C'est bête, ça ne sert plus à grand chose, maintenant, mais... je serais triste qu'on se quitte sur un mensonge. Je ne m'appelle pas Gala, je m'appelle Hermione. »

Un scooter passe à toute allure en klaxonnant, faisant s'envoler le groupe de pigeons qui roucoulaient à côté d'eux.

« Tu m'as menti. »

« J'ai quelques ennuis. Je préférais ne pas t'y mêler. »

Il la scrute quelques instants, comme s'il évaluait la gravité de la faute, essayant de trancher entre lui pardonner et tourner les talons. Contre toute attente, il hoche la tête.

« Très bien, Hermione. C'est plus difficile à prononcer que Gala. Il va falloir que je m'y habitue. »

Elle sourit, lâche son bras.

« On a une heure de marche jusqu'à la gare, je te propose un cours accéléré de prononciation. »

« Marché conclu. Entre le cours d'hypocrisie anglaise et celui de prononciation, je serai un vrai petit sujet de la reine avant la fin de ce voyage. »

Elle rit, toujours un peu surprise de voir que Viktor fait parfois des blagues. Ils se mettent en marche, suivent Drago qui les devance de quelques mètres, et elle lui est reconnaissante de lui laisser quelques dernières minutes de liberté. Plus ils se rapprochent du centre, plus quelque chose s'agite. La capitale semble avoir été vidée dans sa périphérie, comme si toute la population s'était concentrée dans le centre-ville. Ils entendent des cris, des refrains, quelque chose qui bouillonne sans qu'elle n'arrive à mettre le doigt dessus. Le carnaval, peut-être ? Dans son souvenir, il avait lieu en février, mais peut-être qu'ils l'ont décalé. Un groupe d'adolescents les dépasse en sens inverse, la bouscule au passage. Un vieux réflexe refait surface, son estomac se crispe. La peur. La peur revient sournoisement. C'est sûrement une impression, elle a toujours eu tendance à observer le décor de manière trop accrue, noter les moindres détails, les relier entre eux pour construire une suite logique de cause à effet qui n'existe que dans sa tête. Petite déjà, c'était ça, quand elle faisait le trajet de son école primaire à la banlieue résidentielle dans laquelle elle habitait. Un sentiment diffus qui se répandait en elle, éveillait tous ses sens, la rendait réceptive à chaque bruit, chaque brise de vent. Le silence, une voiture qui passe à toute allure, l'aboiement d'un chien, tiraient en elle une sonnette d'alarme, l'affolaient sans aucune raison apparente. A cet instant, elle ressent cette même angoisse, ce même vertige.

« Tout va bien ? »

La main de Viktor s'est posée sur son épaule, il l'observe, concerné par sa mine pâle. Elle essuie son front moite.

« Oui, oui, ça va. »

Il n'insiste pas, n'essaye pas pour autant de faire la conversation, continue de marcher à ses côtés en silence. Ils débouchent place Mercati di Traiano, la lumière et la foule la surprennent en même temps. Des hommes en noir et blanc, portant à bout de bras de longues croix, défilent en encadrant un char sur lequel la Vierge, immense dans sa robe drapée, pose sur eux un regard aveugle. La procession occupe toute la route, avance sans s'arrêter dans un silence cérémonieux, alors que tout autour, on pousse, on crie, on fait des signes de croix, on tente d'effleurer les pieds de la Madonne, criant prières ou suppliques.

C'est rien, c'est rien, se répète Hermione, sonnée par le bruit, la chaleur et l'agitation. C'est rien du tout, juste une procession religieuse. C'est rien.

Mais sa panique est brutalement accentuée par tous ces gens, par ce soleil de plomb qui l'écrase, par ce silence qui éclate en cris et en psaumes. Statique, elle agace les fidèles qui la repoussent, la contournent en la bousculant, et elle se retrouve, tétanisée, éjectée hors de la foule. Drago, Viktor. Des yeux, elle scanne la masse compacte de badauds, essaye de retrouver un visage familier. Nulle part. Elle ne les voit pas. Même Pattenrond qui trottine toujours derrière elle a disparu. Disparu. Un cri fait pulser son cœur jusque dans ses tempes. Non. Juste une dame qui tend son chapelet en récitant une prière. Le soleil l'aveugle, tous ces visages, tous ces visages se mêlent, bouche ouvertes, yeux fermés, mains jointes. Elle tourne sur elle-même, la main en visière. L'angoisse grimpe, escalade chaque centimètre de sa peau, répand sa poisse toxique sur elle. Elle est terrifiée, elle pousse pour retourner dans la foule mais elle est vite rejetée en arrière. Quelqu'un lui parle, lui demande quelque chose, elle ne comprend pas, je ne parle pas italien, je ne parle pas italien, il insiste, je ne parle pas italien, elle part en courant, longe la procession dans l'autre sens. Elle crie Viktor ! Drago ! sa voix monte dans les aigus, atteint les notes de l'hystérie. Sa tête tourne, la crise d'angoisse referme ses doigts effilés sur sa gorge. Respirer. Respirer. Paranoïa. Ils sont partis sans elle. Ils l'ont laissée là. C'était prévu. La semer. Les visages autour d'elle se déforment. Prennent des airs de fantômes hurlant. Viktor. Elle aperçoit Viktor. Il est arrêté, regarde la procession. Elle court vers lui. Viktor ! Il ne l'entend pas. A côté de lui, une tête se tourne. Deux yeux sauvages la trouvent à travers la foule, la cloue sur place. Un sourire monstrueux s'aiguise, déforme le visage, le tiraille dans tous les sens. La terreur la paralyse, ses mains tremblent. Sourde. Le silence a englouti le monde. Fenrir se lèche les lèvres. Lève un manche, appuie sur un bouton, une lame surgit. Il s'approche de Viktor, toujours tourné vers la procession. Elle hurle, le silence vole en éclats, tout lui revient en pleine figure, la submerge, les prières, les pas qui martèlent le sol, les cris de la foule, le hurlement des oiseaux. Et Viktor s'effondre au sol.


Salut les ami.e.s !

Bon, je poste un peu tard. Je peux encore m'excuser ou ça va vous paraître redondant, à force ? Dans le doute, désolée x 100000000000000. Je poste le chapitre un peu à l'arrache entre mille autres choses à faire - on appréciera mon sens incroyable de l'organisation… oups - c'est pour ça que je répondrai à vos reviews demain, encore une raison de m'excuser bien platement. Vos petits mots me font TELLEMENT plaisir. J'espère que vous savez, quand je mets un peu de temps à y répondre, que c'est vraiment PAS parce que je m'en fiche mais juste que mon susnommé sens de l'organisation est vraiment catastrophique (et j'utilise un euphémisme pour rester polie et ne pas heurter vos jolies petites oreilles). Je sais que je le dis tout le temps, mais je ne pourrai jamais souligner assez, le bien que ça me fait de lire vos retours, donc MERCI.

Et un merci éclair à Guest et Drou. Et aussi à Guest (un autre ? Le même ? Que de mystère derrière ce nom), et ne t'excuse pas d'avoir disparu quelques temps, je suis d'autant plus contente de te voir réapparaître !

J'espère que ce chapitre vous plaira (cliffhanger forever cœur cœur cœur) et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé. Beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP d'amour. (cœurs en pagaille).