Hop

Chapitre 18 :

Jet était aveugle.

Il tourna la tête pour tenter d'attraper une lumière et discerner quelque chose, mais tout autour de lui était noir. Peu à peu, la panique s'empara de lui. Son coeur tambourinait contre sa poitrine et ce bruit résonnait douloureusement dans son crâne.

Et puis il distingua une lumière rouge à ses pieds. Il plissa les yeux et une tache cramoisie se dessina devant lui. Une mare de sang, qui devint lac. L'odeur forte saturait ses narines et noyait ses poumons.

Les jambes de Jet suivirent la mer vermeil. Il voulait voir ce qui l'alimentait, mais à chaque pas une terreur plus glaciale l'étreignait. Pourtant il marchait toujours, longeant le chemin de sang.

Et soudain il fut devant Lee. Le jeune homme gisait sur le sol, nu, et il avait un trou au milieu de la poitrine. Des flots de sang s'écoulaient par cette plaie noire, dessinant des traits vermeils sur sa peau blanche et nourrissant l'océan rouge.

Jet tendit une main vers lui pour l'aider, mais il découvrit avec horreur que ses doigts serraient un couteau. Un couteau maculé de sang, le sang de Lee.

Les yeux dorés du mourant se levèrent vers lui, pleins de douleur et de rancœur. Puis ils se fermèrent et la vie quitta ce corps déchiré…


Jet ouvrit les yeux brutalement. Son coeur battait à tout rompre et ses cheveux étaient humides de sueur. Il chercha machinalement Lee du regard et fut soulagé de le voir endormi, à l'autre bout du lit.

Et puis il se pencha sur lui et découvrit ses traits tirés, sa respiration irrégulière et les spasmes qui secouaient son corps. Lorsque son petit ami fronça brutalement les sourcils et serra les dents, le visage tordu en un rictus douloureux, Jet avança instinctivement sa main pour lui caresser la joue. Il se pétrifia juste avant de le toucher. Son bras resta un moment suspendu en l'air, indécis, avant de retomber sur le matelas, loin de Lee.

Jamais il ne s'était senti aussi abattu. Ni pendant son errance dans les rues de Ba Sing Se, lorsque ses souvenirs lui avaient été ôté, ni après son rejet par ses Combattants de la Liberté qu'il avait pourtant recueilli et formé, ni même après la mort de ses parents et de son village, tués par des soldats de la nation du feu devant ses yeux. Pour une fois, la rage qui lui donnait l'énergie de se relever après chaque coup pour poursuivre la lutte s'était éteinte. Il n'avait plus qu'une envie : partir loin, très loin et enfouir tous ces échecs au fin fond d'un désert ou sur la banquise.

Sauf qu'il ne pouvait pas amener son amant avec lui dans un tel voyage dans l'état où il était. Et il était hors de question de l'abandonner dans cette ferme abandonnée où ils avaient élu domicile depuis trois jours. Rien qu'à l'idée de laisser l'homme qu'il aimait plus que tout dans un tel état de faiblesse, à la merci du premier soldat de la nation du feu ou bandit de grand chemin, Jet avait envie de vomir.

Jet jeta un dernier regard vers la forme frissonnante de Lee puis quitta la chambre.

Dans le séjour, il butta sur une bassine en bois. C'est là qu'il avait lavé le corps meurtri de Lee, à peine arrivés. Ce souvenir sinistre resterait à jamais imprimé dans sa mémoire : les tremblements de Lee à chaque fois qu'il passait un linge sur son corps, ce vide terrifiant au fond de ses yeux et l'eau de la bassine qui se colorait peu à peu de rouge…

Ne supportant plus cette vision, il sortit de la ferme.

Le ciel était sombre, et la lune dissimulée derrière un lourd tapis de nuages. Jet attrapa un brin de paille et le mit machinalement dans sa bouche, puis il erra dans les champs déserts, sans oser trop s'éloigner de leur refuge de crainte qu'un danger guette Lee.

Son pied rentra dans un petit monticule gris qui se dispersa dans le vent. Des cendres accrochèrent ses habits. Il grimaça.

Pendant tout le trajet en train pour fuir Ba Sing Se puis la longue fuite dans le royaume de la Terre, Jet avait serré contre son cœur le corps éteint de Lee, emmitouflé dans la cape verte du Dai Li décapité. Le sang de son amant avait imprégné si profondément le tissu qu'il avait gardé cette odeur atroce qui poursuivait Jet jusque dans ses cauchemars. Il avait fini par brûler la cape funeste.

Il aurait voulu brûler avec ses souvenirs, ses remords et ses cauchemars.

Mais la réalité était là, tout autour de lui, dans la ferme abandonnée où ils avaient trouvé refuge, dans les fumées qui s'allumaient parfois au loin, signalant l'avancée des armées d'Ozai, dans la douleur silencieuse et les rêves agités de Lee… Ba Sing Se était tombée. Le royaume de la Terre était à feu à sang. L'Avatar était mort, Mushi emprisonné. Et son petit ami avait été violé, devant lui, à cause de lui...

Un mouvement dans les buissons, en contrebas, l'arracha à ses pensées macabres. Deux silhouettes émergèrent des buissons et avancèrent vers la ferme où dormait Lee. L'une brandissait des couteaux affûtés et l'autre tenait un arc bandé devant elle. Jet mordit si fort son brin de paille qu'il se brisa et tomba à ses pieds. Puis il s'élança en avant, crochets aux poings...


Les deux nouveaux arrivés se jetèrent sur Jet avec tant de violence qu'il tomba en arrière. Il n'eut que le temps de contracter ses muscles pour diminuer le choc de la collusion. Ses crochets volèrent, manquant de peu le visage du plus petit des deux individus.

« Wow, tu as failli me balafrer, crétin! »

Jet partit d'un grand rire nerveux. Longue Flèche rit silencieusement, et même Pesticide finit par abandonner sa moue outrée pour un grand sourire tordu.

Ils étaient enfin réunis.

Une fois leur câlin de salutation fini (Jet se demanda si c'était normal qu'il ressorte toujours de ces câlins avec des bleus), les trois amis s'assirent dans le champ, froissant le blé sous leurs jambes.

Jet dissimula son émotion dans un de ses sourires charmeurs et déclara d'une voix faussement joyeuse:

« Je ne pensais pas que vous seriez là si vite. »

Mais Pesticide le connaissait trop bien. Elle lui démonta l'épaule d'un coup de poing censé lui remonter le moral. Jet pensa à Toph et se réjouit que les deux jeunes filles n'aient pas eu plus de temps pour développer leur amitié. Puis il se dit qu'il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne pas imaginer…

« Aussitôt qu'on a reçu ton faucon messager, on a quitté le camp et on est venu te rejoindre.

- Ca s'est passé comment avec les autres Combattants de la Liberté ?

- Plutôt bien. On venait de les convaincre de rejoindre les troupes du roi lors de l'éclipse, pour vaincre une bonne fois pour toute l'armée du feu. »

Longue Flèche tapota l'épaule de son amie qui ajouta d'une voix inhabituellement douce :

« Longue Flèche a raison. Le fait que tu étais dans la combine a achevé de convaincre les gars de se joindre aux armées régulières de la Terre… Et Demi-Portion nous a dit en privé que tu leur manques. »

Jet renifla d'un air dédaigneux. Ce qui n'empêcha pas son cœur de se réchauffer un peu à cette nouvelle.

« Bref, ils étaient partants pour la baston, et même pour se ranger à nouveau sous tes ordres si tu promettais de pas déconner, et puis là on a appris que Ba Sing Se était tombée et c'est devenu le bordel. Juste après, on a reçu ton message. On est parti avant de savoir ce qu'ils allaient décider. »

Jet hocha la tête, rattrapé par les souvenirs funestes de la prise de Ba Sing Se. Avec l'Avatar mort et Ba Sing Se, la cité imprenable, tombée sous la coupe de Azula, tout semblait fini.

« Merci d'être venus si vite. »

Jet se maudit. Sa voix avait tremblé, trahissant sa faiblesse.

Longue Flèche cligna des paupières et Pesticide tapota son épaule en disant :

« T'inquiète, on est là pour ça. »

Elle arracha un épi de blé desséché et ajouta :

« Qu'est ce qui s'est passé, Jet ?

- Lee est... blessé. »

Jet serra les poings. Il n'avait pas réussi à contenir les sanglots dans sa voix.

Pesticide et Longue Flèche échangèrent un regard interdit. Pour eux, Lee n'était toujours qu'un réfugié vaguement espionné par Jet au début de ses jours à Ba Sing Se...

Et hop, Longue Flèche et Pesticide sont de retour! Enfin une bonne nouvelle pour Jet...