Novembre 2016.
« T'es en retard. »
Une cigarette au coin des lèvres, Pansy jette un oeil à sa montre avant de hausser les épaules.
« Ah bon ? On avait pas dit rendez-vous à dix-neuf heures vingt sept ? »
Drago lui jette un regard noir, avant de se lever du banc sur lequel il attend depuis plus d'une heure.
« Non, on avait dit rendez-vous à dix-huit heures et tu le sais très bien. »
« Ah, oui... ça me rappelle vaguement quelque chose... » répond-elle d'un air ingénu, en se tapotant le menton de l'index. « Mais regarde ce que j'ai ramené pour me faire pardonner. »
Elle sort de la veste de son perfecto deux permis de conduire falsifiés, portant le nom de Daisy Barten et Dan Wellington, suivi d'un porte-monnaie bien garni.
« C'est moi qui les ai faits », explique-t-elle fièrement en agitant les permis sous le nez de Drago. « Et ça... », continue-t-elle en désignant le porte-monnaie. « ... je l'ai piqué en chemin à deux touristes français. Ce qu'ils peuvent être cons, ces français. »
Drago la fusilla du regard.
« Mon arrière-grand-père est français, je te rappelle. »
Le sourire de Pansy s'étire un peu plus.
« Je sais. »
Avec humeur, Drago fourre ses mains dans ses poches et commence à avancer au hasard dans les rues de Londres. Sur les toits des immeubles, la brume progresse paresseusement et une bruine tiède détrempe les trottoirs. Pansy passe son bras sous celui de Drago.
« Voilà le plan : on va bouffer au Grand Hôtel, Dan Wellington - c'est toi, hein - fait sa demande à Daisy - ça, c'est moi. Mais là, ô malheur, Daisy refuse ! Elle lui avoue que ça fait six mois qu'elle pratique l'échangisme avec - accroche-toi, le frère de Dan ! Je pleure un peu pour la forme, je te supplie de me pardonner, je me roule sur le sol... la totale, quoi. Toi, tu renverses la table, tu casses une chaise, tu finis le champagne à la bouteille, tout ce que tu veux tant que ça scandalise tous ces petits bourges en réunion d'affaire. Alors, alors, t'en penses quoi ? »
Drago se contente de hausser les épaules, l'air las. La lumière des vitrines se reflète sur les trottoirs trempés en lueurs dansantes, les lampadaires enguirlandés clignotent de rouge et de vert. Sous leur parapluie, les passants pressent le pas, s'arrêtant de temps en temps pour jeter un œil à un objet mis en valeur dans la vitrine d'un magasin avant de reprendre leur course.
« Ok, t'as pas l'air emballé. Plan B : on va au casino, celui sur Saint Paul, tu vois ? Celui où ils t'offrent le champagne gratos, là. Toi tu es Daniel Henry Arthur Wellington, un duc écossais en mal d'aventures, et moi je suis Daisy Barten, une comédienne montante au passé trouble. On les plume au Black Jack jusqu'à ce que tu te rendes compte que je suis en fait la petite fille de la famille rivale, envoyée pour te séduire puis t'empoisonner. Pas mal, hein ? Imagine la gueule qu'ils feront quand je glisserai discrètement ça dans ton verre de champagne... »
Elle ouvre la main sur une petite pochette de poudre blanche, Drago fronce les sourcils.
« Relax, c'est juste du sucre. Mais je prendrai bien soin de leur faire croire que c'est du cyanure. »
« Je sais pas, Pansy. Faudrait qu'on arrête, tout ça. On va finir par avoir des ennuis. »
Sans crier gare, la bruine cède place à une brusque averse propre à la météo anglaise. Tirant Drago par le bras, Pansy court se réfugier sous le porche d'un vieux cinéma. Les mains plantées sur les hanches, elle dévisage Drago des pieds à la tête.
« Bon, c'est quoi ton problème ? »
Il évite son regard, reporte son attention sur une petite fille qui refuse de rentrer se mettre à l'abri dans un magasin, donnant des coups de parapluie dans les genoux de son père.
« Je te l'ai dit : on va finir par avoir des ennuis avec ce genre de plans. »
La jeune fille le fixe, bouche bée.
« Est-ce qu'on a eu des ennuis quand tu jouais le prince autrichien au mariage de l'autre bourge de Lockhart ? »
« Non. »
« Et est-ce qu'on a eu des ennuis quand on s'est incrustés dans ce cirque en se faisant passer pour des équilibristes ? »
« Bah, je me suis quand même cassé deux côtes. »
« Oui, bon, arrête de toujours tout ramener à toi. Et quand on s'est fait deux cents pounds en faisant croire qu'on était voyants, à Covent Garden, tu te souviens ? Est-ce qu'on a eu des ennuis ? »
« Pansy. T'as passé la nuit au poste, je te rappelle. »
« Et alors ? On s'en fout de ça. Avec les faux papiers, ils ne peuvent rien contre nous, rien. On peut faire tout ce qu'on veut, être qui on veut. C'est la liberté. »
« Tu crois pas qu'on a passé l'âge, pour ce genre de trucs ? »
D'un geste nonchalant, Pansy saisit son paquet, l'ouvre du pouce, extirpe une cigarette qu'elle coince à la commissure de ses lèvres avant de faire jouer la flamme de son zipo.
« Bon. Tu veux pas m'expliquer ce qui se passe au lieu de raconter des conneries ? »
« Rien, il ne se passe rien », maugrée-t-il en haussant les épaules.
« Il me prend pour une demeurée, en plus. Allez, crache. T'as ton manteau des mauvais jours, de toute façon. »
Drago jette un œil au vieux blouson en peau retourné dans lequel il est emmitouflé. C'est vrai, c'est son manteau des mauvais jours. Le manteau des jours d'exams, des cours communs avec les Gryffondor, des visites chez Druella et des lendemains de soirées un peu trop arrosées.
Avec un long soupir de reddition, il appuie son dos contre le mur du cinéma, observant le rideau de pluie ruisseler sur les pavés. Il accepte la cigarette que Pansy lui tend, l'allume et inspire une longue bouffée, avant de laisser une colonne de fumée tremblotante filer entre ses lèvres entrouvertes.
« C'est à cause de Nott. Il commence à monter dans les échelons. On s'était promis de pas rentrer dans le jeu, mais je sais pas... il commence à devenir dingue. Et le pire, c'est qu'il essaye de m'entraîner avec lui. Il a demandé à ce qu'on me confie une mission. Pour que je me fasse une place, moi aussi. Et putain, Pansy, leurs missions, c'est pas des réunions Tupperware, c'est de la torture, c'est des meurtres. Je peux pas. Je peux pas... »
Pansy jette sa cigarette sur le sol, l'écrasant du bout de ses escarpins vertigineux. Les bras croisés, elle fronce les sourcils, dévisageant Drago avec sévérité.
« Je t'avais dit de pas lui faire confiance. Ce mec est une sombre merde. Ne lui laisse surtout pas voir que tu flippes, il s'en servirait contre toi. »
« J'ai été con. T'avais raison sur toute la ligne. »
Elle lève les yeux au ciel, expédiant sa remarque d'un geste de la main.
« Quand est-ce que je n'ai pas raison, Drago ? »
Il lâche un bref sourire, vite effacé. Elle se penche pour mettre son visage au niveau du sien.
« Hé, t'es beaucoup plus intelligent que lui. Magouille, mens, manipule. T'es un Serpentard, nom de Dieu. Si tu veux, je peux lancer la rumeur qu'il est accro à la coke et qu'il doit se prostituer pour en acheter parce qu'il a perdu tout son argent dans des combats de chiens. »
Drago releva deux yeux ronds vers elle, avant d'éclater de rire.
« T'es complètement folle, ma pauvre. Je veux pas non plus qu'il finisse en prison. »
Un scooter passe à tout allure, roule dans une flaque en projetant des éclaboussures qu'ils évitent in extremis d'un bond en arrière. Pansy beugle une floppée de juron, le majeur en évidence, avant de jeter son escarpin en direction du chauffard qui s'est arrêté pour livrer un colis. Il lui lance un regard interloqué, bafouille quelques excuses embarrassées et redémarre sans demander son reste.
« Tu sais que tu aurais fait une femme de main redoutable, toi ? », plaisante Drago en suivant du regard Pansy, partie récupérer sa chaussure en plein milieu de la route.
« Mouais. Si c'est pour ruiner ma manucure à chaque fois que je dois cacher le corps d'un pauvre mec qui a pas payé ses dettes, je préfère encore m'en tenir aux faux papiers. »
Drago ne peut s'empêcher de rire, d'un rire qu'il n'avait plus entendu depuis bien trop longtemps. Comme s'il avait enfin crevé le ballon d'anxiété qui enflait, enflait, enflait dans son ventre depuis des semaines. Pansy lui jette un regard entre ses cils avant de sourire à son tour. Il passe son bras autour de ses épaules, une cigarette fumante au coin des lèvres, et se penche pour lui murmurer :
« Ah, Pansy. Qu'est-ce que je ferais sans toi ? Promets de ne jamais te faire la malle avec un beau milliardaire et de me laisser en plan tout seul ici. »
« Même si je le tue pour récupérer sa fortune et que je nous achète un château en Espagne ? »
« Dans ce cas-là, mais seulement dans ce cas-là, d'accord. Mais t'absente pas trop longtemps. »
« Si tu promets de ne pas me laisser non plus. »
« Sauf si j'épouse une milliardaire pour sa fortune, du coup ? »
« Marché conclu. On se promet de ne jamais s'abandonner avec exception pour milliardaires blindés. »
Ils se serrent la main solennellement avant que Pansy ne le tire de nouveau par le bras en accélérant le pas.
« Allez, on va manger au japonais en face de chez moi. Et je fais semblant de m'étouffer à cause d'une grave allergie aux crevettes. »
Il pousse un long soupir, un sourire en coin.
« On peut pas juste... manger ? »
« Bon, ok », cède-t-elle avec une moue renfrognée. « Mais alors, je te parie que je mange plus de sushis que... »
Elle s'est brusquement arrêtée, manquant de peu de faire trébucher Drago. Il la regarde, les sourcils froncés.
« Quoi ? »
« Regarde », elle agite sa main en direction d'une petite boutique à la devanture proprette, Chez Madame Guipure, robes de mariage et accessoires nuptiaux.
Drago lui jette un regard confus.
« Je comprends pas, tu me demandes en mariage, là ? »
« Mais non, idiot. A l'intérieur, regarde à l'intérieur. Là, tu vois ? », s'impatiente-t-elle en pointant du doigt le fond de la boutique.
« Oh... oh », comprend Drago.
En grand pourparler avec une vendeuse, les bras chargés de robes de mariée, Granger et Weaslette se dirigent vers une cabine d'essayage.
« Tu crois qu'elles ont plaqué leur deux blaireaux pour se marier toutes les deux ? »
Drago étouffe un rire narquois.
« Je crois pas, non. »
« Dommage, ça les aurait rendu un peu plus intéressantes. »
Le portable de Drago sonne. Message de Zabini. URGENT. CHEZ MOI. TOUT DE SUITE. SEUL. Drago relit le message trois fois. À tous les coups, Blaise a encore regardé Rox et Rouky tout seul. C'est toujours la même histoire : il se met à pleurer vers la moitié du film, appelle Drago en le suppliant de venir, et, résultat des courses, ils finissent tous les deux bourrés à pleurer devant la télé.
« Désolé, Pansy, je dois y aller. Zabini m'appelle à l'aide. »
Pansy soupire avec humeur en lui jetant un regard noir.
« Continue comme ça, et je t'invite pas à mon mariage avec le milliardaire. »
Il rit et dépose un baiser sur sa joue. Avant de regagner son scooter, il regarde une dernière fois la boutique de Chez Madame Guipure et quelque chose passe en lui, une ombre dans un coin de sa tête ; un vague mauvais pressentiment.
x
« Qu'est-ce que tu fais ? »
Zabini est fébrile, fiévreux, on dirait qu'il est en proie à une crise d'hallucination. Il vide ses placards, jette ses habits un à un par terre. En ramasse un, le relance au sol.
« Me dis pas que t'as retapé dans la réserve de champis de Dolohov ? Je t'ai déjà dit de pas toucher à ces merdes. »
Blaise ne prend pas la peine de répondre, il est à quatre pattes, regarde sous le lit, en exhume de nouvelles fringues qu'il lance au hasard sur les autres. Il a l'air d'un fou. Ses yeux sont écarquillés, sa peau est moite, c'est tout juste s'il ne salive pas. Drago prend peur tout à coup, il a déjà vu Blaise faire un bad trip et il n'est pas en faveur d'un rappel. Il attrape le bras de Zabini qui s'arrête, le dévisage, ses pupilles dilatées peinent à se focaliser sur lui.
« Mec, qu'est-ce qu'il se passe ? T'es en redescente ? J'appelle Pansy ? »
De l'index, Blaise fait signe à Drago de se taire. Il fait chavirer sa table de nuit, renverse sa télé cathodique, pousse la bibliothèque jusqu'à ce qu'elle s'effondre sur le sol, arrache tous ses posters du SSC Napoli un à un. C'est à ce geste très précis que Drago comprend qu'il se passe quelque chose de grave. Il observe son meilleur ami s'enfoncer dans une espèce de transe hystérique sans rien dire. Enfin, Blaise se tourne vers lui, en nage.
« C'est bon, je crois qu'il y'a pas de micro. »
Drago éclate de rire.
« Des micros ? Tu t'es cru dans NCIS ou quoi ? »
Blaise ouvre sa main, dévoilant quatre petits boîtiers noirs, minuscules. Il les tenait si serrés qu'ils ont imprimé leur forme dans la paume de sa main.
« J'en ai trouvé quatre. Rien que dans le salon. »
Drago en prend un entre le pouce et l'index, l'approche pour l'ausculter. Il n'a aucune idée de ce que c'est, ça ressemble juste à un petit carré noir, ça pourrait bien être une alarme anti-voleurs comme une télécommande de portail électrique, pour ce qu'il en sait.
« C'est quoi, ça ? »
« Un micro, Drago. Un putain de micro. »
« De quoi tu parles ? Je comprends rien, Blaise, sérieux. J'ai juste l'impression que t'es sous MD et que tu vires paranoïaque, là. »
Zabini lâche les boîtiers dans un grognement et se laisse tomber sur le lit, la tête sur ses poings. Il serre tellement les mains que ses doigts en tremblent. Drago ne connaît qu'une seule solution à ce type de comportement : il quitte la chambre de Blaise, dévale les escaliers les escaliers, se retrouve dans le grand salon ceint de baies vitrées, illuminé par les lustres. Il se dirige vers le fond de la pièce, caresse des doigts une carte du monde qui tapisse le mur, trouve la poignée dissimulée, tire. La carte s'ouvre en deux, dévoile une impressionnante collection d'alcool hors de prix. Il les passe rapidement en revue, opte pour un whisky de trente ans d'âge, à peine entamé. Il referme la cache secrète, jette un regard suspicieux à la pièce. Peut-être que ce n'est pas une blague, ni un délire de paranoïaque, peut-être qu'il est vraiment sur écoute, après tout. Il ne se donne pas plus le temps d'y réfléchir, grimpe les marches deux par deux pour retrouver Zabini dans l'exacte même position dans laquelle il l'avait laissé. Il débouche la bouteille d'un coup de dent.
« Tiens. »
La tête de Blaise émerge d'entre ses mains. Il soupire, prend la bouteille, boit une rasade.
« Raconte, maintenant. »
Zabini pose la bouteille par terre, soutient le regard de Drago. Assez longtemps pour qu'il sache, de manière sûre, qu'il n'est définitivement pas question de bad trip.
« Hestia Jones, tu connais ? »
« Non. »
« Moi non plus. Jusqu'à hier, en tout cas. Elle est venue voir ma mère. Par rapport... par rapport à mon père. »
Un frisson traverse Drago. Blaise ne parle jamais de son père. Jamais. Le jour où il a quitté la maison, où il a abandonné sa famille, Ignacio Zabini est devenu un nom tabou. Plus de deux ans sans nouvelles l'avait classé au rang de sujet-à-haut-risque. Les photos de familles avaient été décrochées, les preuves de son existence sur terre effacées, gommées, brûlées. Ignacio n'avait jamais existé. Et Drago ne pensait plus jamais entendre parler de lui. Pourtant, au fond de lui, tout au fond, quelque chose lui soufflait que ce sujet reviendrait tôt ou tard sur la table. Et il sentait, il ne saurait pas expliquer pourquoi, mais il sentait que le jour où il referait surface, ce serait à coup de bâtons de dynamite.
« Quoi, ton père ? »
« Il ne s'est pas barré. Il ne s'est pas enfui, Drago. Il a été tué. »
Drago aurait pensé être soufflé par la nouvelle, qu'il vacillerait, se rattraperait au dossier de la chaise. Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Il aurait pensé ne pas y croire, demander plus de précision. Il aurait pensé contredire Blaise. Non, c'est pas possible, je sais pas qui c'est, cette Hestia Jones, mais elle a menti à ta mère. Mais il ne fit rien de tout ça. Il se tint debout, face à Zabini, et il se contenta de demander d'une voix tremblante :
« Par qui ? »
Et au fond de lui, il connaît la réponse.
« Par les Mangemorts. »
Il y'a un instant de flottement, de silence tendu. Et puis, Zabini attrape un sac, le remplit frénétiquement de vêtements, pris au hasard sur le sol.
« Et c'est logique, tu vois, parfaitement logique. Tu te rappelles quand je t'avais dit que mon père s'était barré avec des affaires à nous ? Il avait tout prévu, tout prévu pour nous exfiltrer. Parce qu'il prépare un truc Jedusor, un gros truc. Un truc énorme. Je ne sais pas ce que c'est mais il prépare un sale truc. T'avais raison Drago, c'est pas comme d'habitude, il se passe quelque chose. Et quand mon père l'a appris, il a préparé méticuleusement sa sortie, avec nous. Il comptait nous emmener avec lui. C'est pour ça. C'est pour ça, qu'il a pris nos affaires. Putain, Drago. Putain. Ils ont tué mon père. Ils ont tué mon père. Et ils nous ont laissé croire... ils nous ont laissé croire, pendant deux ans, ils nous ont laissé croire qu'il nous avait abandonnés. »
Il pleure, il continue d'entasser des affaires dans son sac qui déborde et il pleure, de grosses larmes qui roulent, qui s'enroulent à la commissure de ses lèvres, qui tombent en averse sur le plancher de sa chambre. Drago a envie de pleurer, lui aussi.
« Qu'est-ce que tu fais, Blaise ? », il demande d'une voix tremblante.
« Je pars, Drago. Je me casse, je fuis. Ma mère va arriver, on va prendre le bateau, l'avion c'est trop risqué. On va retourner à Naples, on aurait jamais dû quitter Naples. On a de la famille là-bas, ma mère a de la famille, elle dit qu'ils nous protégeront. »
Drago est sonné, il arrive tout juste à articuler :
« Tu me laisses ? »
Zabini s'arrête, pose son sac par terre, prend une longue inspiration.
« Drago, je suis désolé. Tu devrais partir aussi. Tes parents et toi, vous devriez partir. Je ne sais pas ce qu'il se passe, mais si tu restes, tu seras impliqué aussi. »
Il griffonne quelque chose sur un bout de papier, lui tend. Drago le prend du bout des doigts, l'observe. C'est une adresse, à Naples.
« C'est l'ancienne maison de ma mère. On va s'installer là, le temps... le temps de penser à la suite. Tu seras le bienvenu, à n'importe quel moment. Toi et tes parents. Retiens l'adresse par cœur et détruis le papier. »
Quelque part, en bas, une porte s'ouvre. Ils sursautent tous les deux. Des pas précipités gravissent les escaliers, la porte de la chambre s'ouvre à la volée sur la mère de Blaise.
« Ils ont Hestia Jones. Il faut qu'on parte tout de suite. »
Elle ne semble réaliser qu'à cet instant que Drago est là. Les sourcils froncés, elle le dévisage, hésite, avant de dire :
« Drago. Tu n'aurais pas dû venir. Ils vont te poser des questions. »
« Je dirai rien. »
« Ils sont persuasifs. Ils ont la police avec eux, certains juges aussi. »
« Je dirai rien, Madame Zabini. Je vous promets. »
Un éclair de méfiance traverse son regard, elle attrape le sac de voyage de Zabini et quitte la chambre. Sur le pas de la porte d'entrée, Drago jette un dernier regard à cette maison où ils ont passé tant de soirées à imaginer ce que serait leur vie sans les Mangemorts. La porte se referme sur cette pensée, en suspend. C'est la dernière fois, il le sait, c'est la dernière fois qu'il voit cette maison. La dernière fois qu'il peut s'imaginer une vie où les Mangemorts n'auraient pas tout dissout à l'acide.
Dans la voiture, la mère de Zabini l'attend. Blaise pousse une longue inspiration avant de prendre Drago dans ses bras.
« Allez, mec. On se retrouve bientôt. Du bon côté. »
Il tourne les talons, monte dans la voiture. Et comme ça, il disparaît.
x
Il fait nuit depuis longtemps quand Drago arrive dans le quartier de Golden Oak. De chaque côté de la rue, des maisons cossues se dressent, majestueuses, barricadées de portails en fer forgé parfois surveillés par un gardien. Ici, tout est calme, rien ne bouge passées vingt-et-une heures. On est loin du tumulte de chez les Zabini. Il pourrait presque croire qu'il ne s'est rien passé. Drago descend de son scooter. En général, il remonte Old Glory Lane à pieds. Il regarde par les fenêtres et entre les barreaux de fer des portails. Il observe toute cette opulence, tout ce fric qui suinte des murs, des baraques d'architecte, des petits trottoirs pavés, des routes refaites à neuf et des voitures à plusieurs millions garées nonchalamment les unes à côté des autres. Old Glory Lane, où se presse tout ce qu'il y'a de plus riche, de plus mondain, de plus aristo à Londres. Il ne saurait pas dire ce qu'il ressent en voyant tout ça. Parfois, une sorte de fierté étrange, la fierté d'appartenir à ce petit monde en huis-clos, de pouvoir entrer n'importe où – l'assurance de ne trouver, jamais, aucune porte fermée sur son chemin. Le plus souvent, un dégoût crasse. Une répulsion pour ce milieu pourri en déclin qui se barricade derrière de grandes portes dorées et des digicodes à reconnaissance faciale, cet univers croupissant où on préférerait se marier entre frère et sœur plutôt que se mêler au reste du monde – et puis, si ça facilite l'héritage, tant mieux.
Il ne s'en rendait pas compte avant de fréquenter Pansy. C'est elle qui lui avait dit un jour : la seule bonne façon d'être ami avec les petits bourgeois, c'est en les dépouillant. Il avait ri en la regardant rouler sa cigarette. Il lui avait tendu un paquet d'indus. Tiens, tu peux mettre en application tes principes tout de suite, je te laisse me dépouiller de mes clopes. Elle l'avait regardé par dessus la flamme de son briquet en tirant une longue bouffée de son informe roulée. Toi, c'est pas pareil. En langage Pansy, c'était une sacrée déclaration. Quand il était rentré chez lui, ce soir-là, il avait tout à coup pris conscience de ce qui l'entourait, de ce ghetto de riches version British Premium. Ça lui avait froid dans le dos.
Au bout d'Old Glory Lane, un gigantesque portail, frappé des sceaux Malefoy et Black. Dur d'imaginer les hectares de terrains qui se cachent derrière, les paons albinos, le petit lac, et le Manoir, gigantesque, orgueilleux, intouchable. Ce soir, il aimerait le voir brûler. Punir ses parents de l'avoir fait naître Mangemort, punir le monde entier pour la vie de solitude qui s'annonce. Rendre coup pour coup à Jedusor. Il contourne les grilles par la gauche, pousse son scooter dans une petite allée qui s'enfonce sous des arbres recourbés en tunnel. Ils s'entrelacent avec tant d'ardeur qu'ils ont raison de la pâle lueur des lampadaires. C'est sa partie préférée du Manoir. La nuit, dans le noir, quand il ne distingue rien de ce qu'il entoure, qu'il sent l'odeur des épineux au-dessus de sa tête, une sorte d'adrénaline pulse dans ses veines, le rend fébrile.
Il entend un bruit métallique, comme des clés dans une poche, et des pas. Il s'arrête, enclenche la béquille de son scooter et attend. Les pas se rapprochent, hésitants. C'est visiblement quelqu'un qui ne connaît pas bien l'endroit. Il entend des branches se casser, un merde ! fuser. Voix féminine. Les yeux de Drago ne sont pas encore accoutumés à l'obscurité, il a du mal à discerner la silhouette de l'inconnue. Au moment où elle lui passe devant, Drago l'attrape par le bras. L'inconnue se débat, proteste, mais il ne s'en formalise pas et la traîne hors de l'accès de service, jusqu'à l'embouchure d'Old Lane Glory. Il cligne trois fois des yeux, incrédule.
« Granger ? »
Elle a relevé ses cheveux en chignon. Quelques brindilles sont empêtrées dans la jungle de ses boucles. D'un geste brusque du bras, elle se dégage de sa poigne en lui lançant un regard noir.
« C'est bon. T'étais pas non plus obligé de t'y prendre comme une brute. »
« C'est une blague ? », répond-il en haussant les sourcils. « J'imagine que t'étais pas gentiment venue prendre de mes nouvelles alors t'as intérêt à m'expliquer rapidement ce que tu foutais là avant que j'appelle les gardiens. »
Elle lâche un reniflement dédaigneux en croisant les bras. Les yeux de Drago dérivent jusqu'à l'appareil photo accroché en bandoulière autour de son cou. C'était ça, le bruit métallique. Il fronce les sourcils.
« Et ça, tu peux m'expliquer ? »
Par réflexe, elle enveloppe son appareil photo de ses bras. Son visage est traversé par une dizaine d'émotions différentes. De toute évidence, elle hésite entre s'énerver, inventer une excuse, partir en courant ou le frapper.
« Ça te regarde pas. »
« Très bien. Puisque tu veux la jouer comme ça. »
Il sort son téléphone de la poche, fait mine de pianoter un numéro et colle l'écouteur à son oreille.
« Qu'est-ce que tu fais ? », demande Hermione, prise de panique.
« J'appelle les flics. »
Elle blêmit, regarde à gauche, à droite, se passe une main sur le visage.
« Arrête, arrête. C'est bon. Je pars. »
Drago éloigne le combiné de son oreille en lui jetant un regard méprisant.
« C'est pas ça, le problème. Ta pellicule, ou tu t'expliqueras avec les flics. Violation de propriété privée, ça fait pas joli sur un casier judiciaire. »
Désemparée, elle le regarde, bouche-bée. Quand elle reprend enfin contenance, c'est pour lui jeter un regard assassin. D'une main tremblante, elle ouvre le boîtier de son appareil photo, défait la pellicule. Avant qu'il ait pu tendre la main pour la récupérer, elle l'a jeté au sol et l'écrase de sa semelle.
« Voilà. Content ? »
Elle le contourne et, comme si tout ce qui venait de se passer était tout à fait normal, elle décroche l'antivol de son vélo et l'enfourche. En deux pas, il l'a rattrapée, la saisit par le poignet.
« Je sais pas à quoi tu joues », siffle-t-il entre ses dents. « Mais je te déconseille de revenir traîner ici avec ton appareil photo et tes manières de sauvage. Pas que te savoir morte ne me ravirait pas au plus haut point, mais j'ai pas envie d'avoir à expliquer aux flics pourquoi la plus détestable de mes anciennes camarades de classe a été retrouvée fusillée sur ma pelouse. »
D'un geste du bras, elle dégage son poignet et lui lance un regard meurtrier. Ses joues sont rouges de colère, sa respiration saccadée.
« L'impunité éternelle, ça n'existe pas », crache-t-elle. « Un jour ou l'autre, il faudra bien payer pour tout ce que vous avez fait. »
Son avertissement le touche plus profondément qu'il ne le voudrait. Il cille. Ça a un goût de prophétie. Il a envie de la tuer, là, sur-le-champ. La punir, elle aussi, de mener une petite vie confortable où la seule décision pressante c'est de savoir de quelle couleur peindre les murs de la chambre d'amis.
« Tu ne sais pas dans quoi t'as mis les pieds, Granger. Un mot de ma part et on te retrouve en petits morceaux aux quatre coin de Londres. Tu devrais me supplier à genoux de t'épargner. »
« Connard. »
Et en deux coups de pédales, elle disparaît du paysage. Hors de lui, Drago se penche pour récupérer la pellicule en morceau. Il espère de tout son cœur qu'il y a au moins une photo à sauver, quelque chose d'incriminant qui finira avec une Granger prisonnière dans les cachots, à hurler pour qu'on l'épargne.
~o~
Un hurlement. Un hurlement qui se répercute en échos, qui sinue dans la foule, court entre les rues, rebondit contre le trottoir, se suspend aux arbres en chassant tous les oiseaux. Drago se retourne immédiatement. Ce cri, il le connaît. C'est Hermione, c'est la voix d'Hermione. Pendant une seconde, une brève seconde, le temps se suspend, et puis, très vite, tout vole en éclat, se mêle, se confond. Ça crie, ça court, ça se bouscule, ça tombe au sol et ça se marche dessus. La foule se disperse, il y'a comme un trou, un brusque vide sur la place.
Hermione. Elle est à genoux par terre, penchée au dessus de Krum, elle pleure et elle crie. Il s'est passé quelque chose. Drago scanne des yeux les alentours, son sang tambourine dans ses tempes. Là, contre un arbre. À quelques mètres. Juste là. Fenrir lèche le sang de son canif. Drago essaye de faire le lien, de rajuster les paramètres. Krum à terre, Hermione qui pleure, Fenrir et son canif. La scène se reforme d'elle-même. Une goutte de sueur froide coule le long de son dos, il la sent, glacée, contre sa peau fiévreuse. Il recule. Un pas, deux pas. Il commence à courir. S'arrête. Non. On se serre les coudes jusqu'à Naples. Il ne peut pas la laisser, pas comme ça.
Il s'accroupit derrière une voiture garée, reprend son souffle. Respirer, lentement. Inspirer par le nez, expirer par la bouche. C'est ce que sa mère lui faisait faire, quand il a commencé ses crises d'angoisse. Quand il était tétanisé, dans son lit, qu'il lui semblait que les murs se rapprochaient, qu'ils allaient l'écraser, l'engloutir sous leur poids. Les yeux rivés droit devant, observant les fantômes danser au plafond prêts à le dévorer jusqu'aux os. Et la main de Narcissa qui se posait sur la sienne. Respire, Drago. Respire. Inspire par le nez, expire par la bouche.
Il se relève lentement pour regarder par la vitre de la voiture. Krum au sol. Hermione qui sanglote. Fenrir qui sourit, qui s'avance. Scabior. Il manque Scabior. Ils travaillent toujours à deux, Drago le sait, jamais l'un sans l'autre. Repérer Scabior. Trouver Scabior. C'est la priorité. Son œil scanne la place, immense. Vide. Une route déserte. Des arbres esseulés. Et derrière, immense, les marchés de Trajan qui se dressent dans leur pierre rose, jettent leur ombre sur la place dépeuplée. Toujours accroupi, il dépasse une, deux voitures, se rapproche. Scabior. Il faut qu'il trouve Scabior avant de se découvrir.
Il jette de nouveau un coup d'œil vers Hermione pour évaluer l'urgence. Elle est debout. Fenrir est en face d'elle, il lui parle. Il rit. Il se rapproche, il est tout près maintenant. D'un geste brusque, il lui saisit le menton, rapproche son visage du sien. Il ouvre la bouche, une langue poisseuse se tortille entre ses dents sales avant de lécher la joue d'Hermione. Drago ne voit pas le coup partir : le poing d'Hermione s'écrase contre la trachée de Fenrir qui recule, titube, tombe un genoux à terre, crache, ses deux mains autour de sa gorge.
Le regard de Drago sonde de nouveau autour de lui à la recherche de Scabior. Il doit le localiser. Vite. Il se lève, court jusqu'à une autre voiture, s'appuie contre la carlingue en métal pour observer la scène. Le regard sauvage, Fenrir relève le visage vers Hermione. Petite salope, il dit. Avant de le crier. Petite salope ! Hermione recule mais Fenrir a déjà sorti son canif. Avant qu'il n'ait pu se remettre debout, une tornade rousse fonce sur lui, se jette sur son visage. Pattenrond feule, ses griffes entaillent la figure scarifiée de Fenrir qui hurle, le saisit par la peau du dos et le jette au sol. Pattenrond roule par terre, se relève, tremblant. Fenrir lève son canif. Drago se lève d'un bond. Trop tard. La lame s'envole, tourne sur elle-même et Pattenrond retombe au sol, inerte. Une tache pourpre fleurit sur son pelage roux. Hermione hurle, elle court, trébuche, se relève, se jette sur Pattenrond. Non, non, non, non, elle dit. Avant de hurler, non, non, non ! Il y'a tant de souffrance, dans son cri, tant de douleur que toute la place en tremble. Deux paumes à plat sur le capot de la voiture, Drago se sent vaciller. Une pointe glacée dans son cou le maintient debout. Quelque chose s'enfonce dans sa nuque, il reconnaît sans même le voir le canon d'un revolver contre la chair de poule de son cou.
« C'est moi que tu cherchais, Drago ? »
Scabior. Tout le corps de Drago se glace, il évalue rapidement les possibilités. Fuir. Non, il se sera pris une balle dans la nuque avant d'avoir eu le temps de faire deux pas. Se battre. Impossible, Scabior le maîtrise dans tous les domaines de combats possibles. Le distraire. C'est la seule solution. Gagner du temps. Malefoy ouvre la bouche, et soudain, l'image du corps de Pattenrond, maculé de rouge, s'impose à son esprit. Il pense à Hermione qui ne fera pas long feu quand Fenrir aura décidé d'en finir avec elle et Dieu seul sait ce qu'il est capable de lui faire, ce malade. Il songe brièvement à ses parents, aussi, peut-être déjà morts. Il se ravise, referme la bouche. A quoi bon ?, il pense. A quoi bon, putain. Je passerai pas une vie comme ça, une vie à fuir, une vie à courir, toujours. Je survivrai pas une vie entière à ça.
« Allez, vas-y. Tire. Qu'on en finisse. »
Scabior claque sa langue contre son palais. Sa main se pose sur l'épaule de Drago, le retourne pour qu'il lui fasse face.
« Tu sais bien qu'on ne peut pas se débarrasser de toi comme ça, Drago. Le boss te veut en un seul morceau. Pour pouvoir te découper en pièces lui-même. Tu sais mieux que moi ce qu'il fait aux traîtres. Surtout à ceux qui lui font rater le coup du siècle. »
En surimpression sur la voix de Scabior, sur sa voix morne et plate, sans émotions, se calquent des souvenirs de cris, des supplications, des hurlements à en faire vibrer tout le Manoir. Oui, Drago sait. Il sait ce que Jedusor fait à ceux qui s'écartent du chemin. Il en fait des pièces détachées. Arrachées une par une.
« Allez, ne fais pas cette tête. Tu retrouveras Papa et Maman Malefoy. Et pour de bon. Quand le boss en aura fini avec vous, peu de chance qu'on vous distingue les uns des autres. »
Tout d'un coup, ça frappe Drago. Tant qu'il est en vie, ses parents resteront intacts. Il est leur caution, leur assurance vie. Ça a toujours fait rire les Mangemorts, cette façon qu'avaient les Malefoy de s'aimer, de se protéger les uns les autres. Ils trouvaient ça ridicule, de s'attacher comme ça. Un point faible, une faille si ouvertement exprimée, ça avait de quoi alimenter leurs blagues et leurs fantasmes de coup d'état. Jedusor, lui, a tout de suite senti le terrain glissant. Il les a gardés à l'œil, Lucius, Narcissa et lui, les a bien surveillés. Parce qu'il savait que si l'un d'entre eux lui échappait, il les perdrait tous. Dans l'immédiat, c'est plutôt rassurant. Tant qu'il vit, ses parents vivent. La seconde où Drago meurt, le nom Malefoy disparaîtra, envolé. Et peut-être que dans quelques années, les gens parleront encore de ce grand Manoir qui a brûlé dans un terrible accident et de cette famille de blonds aux yeux pâles qui y avaient un jour vécu. S'il y a bien deux choses qui effraient plus Drago que la mort, c'est la torture des Mangemorts et la mort de ses parents.
Scabior sourit, ses longs cheveux brun dessinent des ombres sur son visage, accentuent ses traits creusés.
« Ça y est, t'as compris. Sois sage, et Maman pourra te chanter une dernière berceuse avant de se faire couper la langue. »
Drago serre les dents. Il a toujours détesté Fenrir. Il débarquait au Manoir avec ses manières de chien, touchait tout, se léchait les lèvres en souriant, laissait sur chaque meuble, chaque objet, son odeur de charogne. Mais derrière Fenrir, il y avait toujours Scabior. Scabior et sa voix lente, et sa voix monocorde. Scabior qui torturait comme il parlait : sans la moindre trace d'émotion. Drago a toujours détesté Fenrir, mais Scabior, c'était autre chose. De la peur à l'état pur.
Il inspire par le nez, expire par la bouche, imaginant Narcissa à côté de lui. C'est bien Drago, c'est bien. Tu t'en sors très bien. Ça va aller.
« Bon, Scabior. Si j'ai bien compris, t'as pas l'intention de me tuer. »
Une lueur amusée avive brièvement le regard de Scabior. Drago n'ose même pas imaginer quel genre d'idée peut lui traverser l'esprit.
« Te tuer, non. T'écorcher au passage, pourquoi pas. »
« Je peux te raconter une petite histoire ? Une histoire qui court entre les murs du Manoir, une de celles qu'on se raconte le soir pour couvrir les cris. »
Scabior ne réagit pas. Son revolver est toujours pointé sur Drago.
« C'est l'histoire d'un mec pas très net, qui tombe un jour fou amoureux d'une très jolie fille. Et cette fille-là, on ne sait pas trop comment, finit par l'épouser. Ils s'installent dans une belle maison dans un quartier chic de Londres. C'est que le mec s'est fait un peu d'argent en traînant dans des milieux mal fréquentés, en faisant le sale boulot des riches. »
Il aimerait se retourner pour voir comment Hermione va, mais il sait que le moindre faux mouvement lui coûtera au mieux un coquard, au pire un œil crevé.
« Et le gars en question aime tellement sa femme qu'il la couvre de cadeaux, l'emmène en voyage, l'invite dans tous les restaurants les plus côtés de la ville. Mais ça ne lui suffit pas, à lui. Parce qu'il l'aime tellement que ça le consume, il en brûle. Ça le dépasse, tout cet amour qui déborde, qui l'ébouillante. Il a un brasier au fond de lui, et quoi qu'il fasse, rien ne semble jamais l'apaiser. »
Scabior plisse imperceptiblement les yeux. Peut-être qu'il sait, peut-être qu'il sait très exactement ce que Drago est en train de faire.
« Alors un jour, il entraîne sa femme à la cave et il l'enchaîne. Et pendant la semaine qui suit, il la découpe, morceau par morceau. Et il la mange. Il a toujours ce feu qui brûle au fond de lui, et il pense que la seule façon de l'apaiser, c'est de la dévorer. Petit bout par petit bout. »
Du pouce, Scabior caresse le chien du pistolet. C'est un avertissement.
« A la fin de la semaine, la police débarque chez lui. Et qu'est-ce qu'ils trouvent, dans la cave ? Un torse et une tête. C'est tout ce qu'il reste de sa femme. Un torse et une tête. Le mec ne nie même pas avoir tué sa femme. De toute façon, il a encore des morceaux d'elle entre les dents. Mais c'est pas ça, le plus bizarre. Le plus bizarre, c'est que le mec n'est jamais parti en prison. En fait, ce n'est pas une histoire, Scabior, c'est une devinette. Comment le mec a fait pour échapper à la prison ? »
Scabior ne cille pas, ne cligne même pas des yeux. Ses pupilles, noires, dilatées, qui avalent presque tout ses iris, ne quittent pas Drago.
« Tu donnes ta langue au chat ? »
Le canon de son pistolet s'enfonce dans la joue de Drago. Inspirer. Expirer. Son front est moite, dégouline de sueur.
« Je te donne quand même la réponse. Il a balancé son petit camarade. Ça te dit, quelque chose, Scabior ? Finir en taule pour un vieux meurtre, un meurtre commis quatre ans plus tôt, alors que toutes les preuves avaient été lavées à la javel, détruites, brûlées. Tu t'es jamais demandé comment t'avais atterri en prison, hein ? Comment Fenrir s'en était sorti ? Douze ans de prison, ça a dû être dur. Fidèle comme un chien, Scabior. Fidèle même quand on t'envoie au chenil. »
La pression du revolver contre sa joue s'affaiblit trois secondes. Trois secondes. C'est ce qu'il faut à Drago : il s'est préparé pour l'ouverture. D'un coup de coude, il casse le rétroviseur contre lequel il était appuyé, l'arrache à la voiture et l'abat sur la tête de Scabior qui lâche le revolver dans un grognement animal. Drago se jette dessus, le pointe sur le visage couvert de sang de Scabior. Il enclenche le chien. Il a deux secondes pour viser. La tête ? Non. Le torse ? Non. Sa main tremble. Le genoux. Le genoux, oui. Il presse la détente. La balle part se flanquer dans la cuisse de Scabior qui aboie, roule au sol. Drago ne prend pas la peine de rectifier le tir, il court vers le milieu de la place. Hermione est roulée en boule sur le sol, elle tient Pattenrond dans ses bras, sa voix est brisée de sanglots, ce n'est plus qu'un long feulement d'agonie. Fenrir est accroupi à côté d'elle, il lui caresse les cheveux, renifle son chagrin.
« Drago. »
Drago fait volte-face. Krum est à genoux, une main couverte de sang pressée sur ses côtes.
« Va chercher Hermione. Prends le train. Maintenant. N'importe quel train. »
Fenrir s'est relevé. Ses lèvres sont retroussées en une espèce de rictus, quelque chose d'animal qui ressemble à un sourire. Ses yeux carnassiers détaillent Drago de ses jambes tremblantes à son revolver pointé sur lui. Il s'approche, lentement.
« Ce flingue. Celui de Scabior. Mort ? »
Sa voix rauque vomit chaque mot. Il a l'air de se forcer à rendre ses syllabes cohérentes, à en faire des mots plutôt que des aboiements de chien sauvage.
« Ne bouge pas, Fenrir. Ne bouge pas ou je te jure que je te bute. »
Fenrir s'est immobilisé. Des sillons de sang dévalent son visage griffé.
« Hermione. Lève-toi. »
Le visage d'Hermione se tourne vers lui, ses yeux son rouges, injectés de sang. Elle ne bouge pas, le regarde sans le voir.
« Hermione, putain. Lève-toi. Prends Viktor avec toi, et va là où tu m'as dit que tu devais aller. Tu te souviens, tu voulais faire un détour, quand on serait à Rome. Tu te souviens ? »
Elle ne réagit pas, le corps toujours secoué de sanglots.
« Hermione, tu te souviens, dans le bateau ? Tu m'as dit que tu voulais faire un détour. Tu voulais aller dans un endroit très précis. Tu te souviens ? »
Toujours muette, elle le regarde sans bouger. Il n'est pas sûr qu'elle entende les mots qui sortent de sa bouche. Fenrir rit, le sang coule jusque dans son cou, des rigoles pourpres qui marbrent sa peau sale.
« Hermione. Pattenrond est mort, tu comprends ? Il est mort. Et si tu ne te lèves pas maintenant, Krum aussi va mourir. Alors, tu sors de ta putain de transe et tu te mets debout. »
Comme une automate, elle se met à genoux, soulève le petit corps sans vie de Pattenrond, puis se relève, se met à marcher, une jambe après l'autre. Elle dépasse Fenrir, s'arrête, tourne son visage vers lui. Ses yeux sont rouges, ses lèvres sèches. Les larmes, sur sa peau, ont créé des sillons noirs.
« Je te le ferai payer, Fenrir. Je te jure, je te jure que je te le ferai payer. »
Fenrir lui montre ses dents, sales et cassées.
« J'ai hâte. »
« L'écoute pas, prends-lui son flingue. »
Elle soulève sa veste, arrache le pistolet de sa ceinture. De toute ses forces, elle abat la crosse du revolver sur son visage. Il tombe au sol dans un long rire qui ressemble à un hurlement de loup. Elle ne relève pas, continue de marcher. S'accroupit auprès de Viktor, l'aide à se relever, un bras passé sous ses épaules, l'autre enserrant toujours Pattenrond. Elle jette un dernier regard à Drago qui attend, nerveusement, que le couple titubant disparaisse dans une ruelle. Fenrir est toujours au sol, secoué de rire et Drago se sent tout à coup extrêmement seul. Seul avec ce chien de Fenrir, seul avec le deuil de Pattenrond, seul avec la peur qui fait trembler ses jambes et ses mains. Quand est-ce que la police va débarquer ? Il n'attend que ça. La police. Entendre les sirènes, lâcher le flingue et s'enfuir. Quelque chose, n'importe quoi pour retenir Fenrir et Scabior.
« Tête-à-tête. J'aime les tête-à-tête. »
Fenrir s'est mis à quatre pattes. Il se relève lentement.
« Ne bouge pas, Fenrir. Ne bouge pas ou je tire. »
Il grogne en s'avançant.
« Tire, Drago Malefoy. Tire. Pan ! »
Il avance encore. Les mains de Drago tremblent sur la crosse. La tête, non. L'épaule ? Trop risqué. Le torse, non. Le ventre ? Non. Le genoux, encore. Tirer dans le genoux. Bien viser, cette fois.
« Pan, pan, pan. Tire, Drago Malefoy, tire. »
Fenrir est à quelques mètres. Il réduit la distance. Son pas est feutré, svelte. Ça tranche avec tout le reste. Il avance sans bruit. Drago enclenche.
« Avec Scabior, on aime jouer. Le jeu, c'est une balle. Une seule balle dans le revolver. On rate, on finit au couteau. »
Fenrir sort son couteau, la lame luit dans la lumière. Drago presse la détente. Rien. Fenrir est toujours debout, face à lui, hilare.
« Une seule balle, Drago Malefoy. Déjà utilisée sur Scabior. Alors on finit au couteau. »
Drago appuie sur la gachette, encore et encore, mais rien ne se passe. Il lâche un juron, bondit en arrière quand Fenrir saute dans sa direction, regarde autour de lui. La police, putain, pourquoi la police n'arrive pas ? Fenrir l'observe avant d'éclater de rire.
« Les flics viendront pas. Le boss, il les laisse jamais venir. Personne pour te protéger, Drago Malefoy. Personne pour te protéger quand t'as le boss à dos. »
Fenrir fond sur lui. Drago arrive à l'esquiver une fois, deux fois. Mais Fenrir est plus rapide, entraîné à tuer, chasser, fatiguer sa proie. La lame l'atteint en haut du bras. Il tombe par terre, roule au sol, essaye de se relever. Son bras n'a pas la force de soutenir son poids, il retombe face contre terre. Le sang se répand le long de son bras, il le sent détremper sa chemise. Il roule sur le côté, tâtonne au hasard dans l'espoir de trouver une pierre, n'importe quoi à jeter au visage de Fenrir. Sa main se referme sur une poignée de gravier, qu'il lance en désespoir de cause, sans viser. Fenrir éclate de rire, un rire rauque qui éraille sa gorge. Il saisit Drago par le col de la chemise, fait courir la lame de son couteau sur son visage, caresse ses paupières.
« Nouveau jeu. Essaye de garder les yeux ouverts pendant que je te les crève. Essaye. »
Drago retient un sanglot, les paupières désespérément closes. Il pense à sa mère, à Pansy. Il n'aurait jamais dû s'opposer à Jedusor. Il n'aurait jamais dû. Il savait, pourtant, il savait que ça finirait comme ça. Il se revoit avec son bidon d'essence et sa boîte d'allumettes, il se rappelle avoir hésité. Avoir pensé, en grattant ses allumettes, qu'il ne pourrait plus jamais revenir en arrière. Il aurait dû se jeter dans les flammes.
« Lâche-le, sale chien. Lâche Drago et recule ou je te fais sauter la cervelle. »
Hermione se tient debout, les deux mains accrochées au revolver qu'elle pointe sur Fenrir. Ses cheveux sont emmêlés et son visage, couvert de poussière et de larmes. Un éclat de sauvagerie, violent et brusque, anime son regard. Fenrir lâche sa prise, se redresse lentement. Les mains d'Hermione tremblent.
« Recule. »
Fenrir ne bouge pas. Maladroitement, elle enclenche le chien.
« J'ai dit : recule. »
Le Traceur fait un pas en arrière. Drago se relève, titubant, la main pressée contre sa plaie qui n'en finit pas de régurgiter du sang.
« Hermione. Attends. Ne tire pas. Ne tire surtout pas. »
Elle lui jette un regard sauvage, les lèvres tremblotantes. D'un revers de la manche, elle essuie ses larmes, avant de viser de nouveau Fenrir.
« Hermione, écoute-moi. Il n'y a qu'une seule balle. Une seule balle. Je sais, je sais que tu as envie de le descendre. Mais si tu rates, si tu rates, il te tue. Ne tire pas. »
Les yeux d'Hermione font plusieurs fois le trajet entre Drago et Fenrir. Son index tressaute sur la détente. Des sirènes retentissent, au loin. Fenrir a un mouvement de recul, il regarde autour de lui, apeuré. C'est la première fois que Drago le voit comme ça. Effrayé, aux aguets. Il recule, ses yeux sondent la place, plusieurs fois, nerveusement. Drago court jusqu'à Hermione, la saisit par le bras.
« On part. »
Elle ne bouge pas, les bras toujours tendu, le revolver toujours levé vers Fenrir qui s'est mis à courir.
« Arrête, laisse tomber. Laisse tomber, Hermione. C'est pas le moment de se faire choper par la police. Arrête. »
Ses bras retombent le long de son corps, elle laisse Drago lui saisir la main et la tirer dans la ruelle par laquelle elle avait disparu quelques minutes plus tôt. Viktor est appuyé contre le mur, un morceau de sa chemise, déchiré, pressé contre ses côtes. Il a déjà perdu beaucoup de sang. Il est pâle, le regard fiévreux. Drago et Hermione le remettent debout, mais il peine à marcher. Une cachette, ils doivent trouver une cachette le temps que la police fasse sa ronde. Drago scanne la rue des yeux, repère un camion trafic à quelques mètres. Il retire sa chemise, l'enroule autour de sa main et d'un coup sec, casse la vitre et se faufile à l'intérieur. D'un coup de pied, il ouvre les portes arrières et aide Hermione à hisser Viktor à l'intérieur. Le boxeur halète en se laissant tomber sur le sol du camion. Il est brûlant. Et merde. Toute une vie passée à fréquenter des assassins surentraînés et Drago est tout de même incapable de soigner un putain de coup de couteau. Hermione se relève, s'apprête à sortir du camion mais ol la retient par le bras.
« Qu'est-ce que tu fais, t'es folle ? »
« Je vais chercher Pattenrond. »
Drago la regarde, les yeux écarquillés. Il sent qu'il est en train de la perdre, mais il ne sait pas comment la saisir, comment la raccrocher à la réalité de l'urgence.
« Hermione, Pattenrond est mort. »
Elle retire brusquement son bras de la prise de Drago, fixe sur lui deux yeux animés d'un regard meurtrier. Il a un bref mouvement de recul.
« Je ne vais pas laisser mon chat sur le trottoir d'une rue dont on ne connaît même pas le nom, se laisser ramasser avec les poubelles. »
Il n'a rien à répondre à ça. Ce type d'idéaux sentimentaux le dépasse, lui qui part en laissant tout derrière pour peu qu'il soit sûr de sauver sa peau. Sans oublier qu'elle a toujours le revolver en main et qu'elle n'a plus tout à fait l'air saine d'esprit. Elle saute hors du camion et il s'empresse de refermer les portières derrière elle. Il fait sombre, dans le camion. Il entend, au loin, les sirènes de police et, tout près, la respiration irrégulière de Krum. S'appuyant contre la paroi du camion, il essaye de calmer sa propre respiration. Ses mains tremblent tellement qu'il peine à reboutonner sa chemise.
« Drago. »
La voix de Krum est faible, elle parvient tout juste à s'élever entre ses expirations rauques. Drago s'approche prudemment de Viktor. Est-ce qu'il doit lui lever les jambes ou le mettre en position latérale de sécurité ou peut-être même lui faire un garrot ? Mais bon sang, il ne sait même pas vraiment ce qu'est un garrot.
« Écoute. J'ai un contact, ici. Quelqu'un qui pourra me soigner. Quelqu'un qui ne posera pas de questions. »
« De quoi tu parles ? »
« Combats illégaux. J'en ai fait quelques uns à Rome. On a toujours des contacts. Des gens qui te soignent à n'importe quelle heure contre quelques billets. Tu dois m'emmener là-bas. »
« Mais comment ? Comment ? On n'a pas de voiture, pas de téléphone, et aucun taxi sur terre ne prendra un mec qui pisse le sang et une meuf avec un revolver dans une main et un chat mort dans l'autre. »
Maintenant qu'il n'a plus de flingue pointé sur lui, le danger de vie ou de mort immédiat écarté, il sent une autre forme de panique monter en lui : il ne peut décemment pas laisser mourir Krum dans un coffre de trafic, alors il va falloir trouver une solution rapidement pour se sortir de là. Il maudit Hermione de tout son être : déjà parce que c'est de sa faute si Viktor est dans cet état-là, et il l'avait pourtant prévenue – il l'avait prévenue que chaque personne qui s'approchait d'eux était immédiatement et définitivement un mort en sursis. Mais surtout, parce qu'il sent quelque chose de vague et diffus se balader au fond de son cœur et que ça commence de plus en plus à ressembler à une conscience.
« Moi. J'ai un téléphone. »
Drago dévisage Krum, incrédule.
« Et t'aurais pas pu le dire avant de te vider de la moitié de ton sang ? »
« Poche gauche. »
Drago réussit à extirper le téléphone au moment où la portière se rouvre. Hermione saute dans le camion et Drago détourne les yeux pour ne pas apercevoir le corps sans vie de Pattenrond. Il s'affaire à déverrouiller le portable. Pas de fond d'écran, aucun numéro enregistré. Drago s'y connaît suffisamment en la matière pour savoir que ça a tout le profil du téléphone d'un mec qui a des trucs à cacher. Au point où ils en sont, il estime que lui faire la réflexion serait quand même doucement ironique. La lumière du portable éclaire l'habitacle sombre du camion. Ils sont dans un sale état, tous les trois. S'ils n'ont pas encore touché le fond, Drago espère qu'il n'est pas loin, parce qu'il doute sérieusement de pouvoir survivre à quoi que ce soit d'autre. Il tape le numéro que lui dicte Krum. La tonalité ne résonne qu'une seule fois, une voix de femme répond aussitôt.
« Degré d'urgence ? »
Pris de court, Drago bégaye quelque chose d'incompréhensible. Il y'a un froissement, sur la ligne, et une seconde plus tard, l'interlocutrice a raccroché. Hébété, il regarde l'écran, hésite, avant de rappeler. La même voix de femme reprend la communication.
« Degré d'urgence ? »
« Euh. Très urgent. Vous pourriez venir ? Le plus vite possible. On vous payera. C'est pour mon... ami. Il s'est pris un coup de couteau. Il n'a pas... »
« C'est pas SOS amitié ici, me raconte pas ta vie s'il te plaît. Envoie-moi la géolocalisation par texto. »
Il n'a pas le temps de la remercier qu'elle a déjà raccroché. Expéditif. Ils doivent bien s'entendre, avec Krum. Il suit les instructions et pose le téléphone à côté de lui, en poussant un soupir exténué.
« Éclaire-moi. »
Drago pousse un nouveau soupir en activant le flash du portable et se rapproche d'Hermione. Elle est en train de déboutonner la chemise de Viktor qui gît, à moitié dans les pommes, sur le sol du camion. Son buste est couvert de cicatrices. Ce n'est visiblement pas son premier coup de couteau et même si Drago n'est pas expert dans le domaine, il serait prêt à parier que la boxe seule n'abîme pas autant. Sur le flanc gauche, une plaie nette, rouge, dégorge du sang. Hermione déchire un nouveau morceau de la chemise de Viktor et le presse sur la plaie pour contenir l'hémorragie. De l'autre main, elle lui caresse le front.
« Ça va aller, Viktor. Les secours arrivent, ça va aller. Tiens bon, ce sera pas long. »
Il grogne une vague réponse, ses yeux se referment, il lutte pour essayer de les ouvrir, sans succès.
« Viktor. Ne t'endors pas. Reste éveillé, s'il te plaît. Concentre-toi sur moi. L'arrière d'un camion fracturé, c'est pas un endroit pour mourir. Imagine ce que ta grand-mère en penserait. »
Drago la dévisage, perplexe. Il n'a aucune idée de la raison pour laquelle elle évoque la grand-mère de Viktor, il se demande, par contre, si elle n'est pas en train de vriller totalement. Dans le doute, il se laisse silencieusement aller en arrière, la tête dans les mains. Il n'a pas envie de penser à tout ce qui vient de se passer, à Scabior et Fenrir, à Pattenrond, au pronostic vital de Krum, à sa propre blessure à l'épaule, au chagrin d'Hermione, au fait qu'elle était à deux doigts, vraiment à deux doigts, de tuer Fenrir. Rien de tout ça. Mais il peine à trouver quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose qui l'extirpe de tout ce magma d'horreur et de peurs. Il observe Hermione murmurer à l'oreille de Krum, lui faire bouger le bras, presser sur sa blessure – chacun de ses gestes précis, méticuleux. Et un souvenir vague, étrange, lui revient en mémoire. C'était après que Blaise soit parti, au moment où les crises d'angoisse de Drago se sont accentuées, qu'il ne quittait plus son lit. Il se souvient des plateaux que sa mère lui amenait, de la purée et de la compote qu'on lui servait comme à un enfant et l'odeur du lait à la fleur d'oranger. Pansy venait le voir tous les matins pour lui lire son horoscope. Elle s'asseyait sur le fauteuil en face du lit, ses talons couverts de boue reposant nonchalamment sur les couvertures immaculées de Drago. Gémeaux, c'est vraiment un signe de merde, si tu veux mon avis. L'inconstance, c'est ça son problème. Bref, il faut que tu fasses du sport, d'après Femme Moderne, et attention à tes finances. Par contre, tu as des chances de rencontrer l'amour cette semaine, surtout si c'est une femme sagittaire. Et alors là, je veux pas dire, mais les sagittaire, c'est vraiment les pires, donc bonne chance. Au fait, si tu manges pas ta compote, je peux la manger ? La porte s'était ouverte à la volée sur Théo, et Pansy avait aussitôt disparu dans une nuée de jurons et un courant d'air glacial. Théo s'était assis sur le lit en repliant soigneusement, l'air dégoûté, le coin de ouverture sur lequel Pansy avait posé ses chaussures. Eh, j'ai un truc qui va te remonter le moral. C'est à propos de Granger. Ça va te faire marrer. Les mains de Drago s'étaient agrippées au drap. Il avait senti, soudain, le monde extérieur se faufiler dans sa chambre malgré la porte fermée et les fenêtres calfeutrées. Je veux pas savoir. Théo avait levé les yeux au ciel. Allez, c'est en une de tous les journaux, je te dis que ça va te faire marrer. La respiration haletante, Drago avait pressé les paumes de ses mains contre ses yeux. Je veux pas savoir je te dis, je veux pas savoir. Je veux pas savoir, je veux pas savoir, je veux pas savoir, putain. Théo s'était relevé, lui avait lancé un regard suintant de mépris. Va falloir que tu te reprennes Drago, et vite. Parce que l'excuse de la grippe, personne n'y croit plus. Ça commence à parler sur toi. Ça commence à dire que tu flippes comme une fillette depuis la mission, que tu te pisses dessus. Et crois-moi, t'as pas envie que ça revienne jusqu'aux oreilles de Jedusor. Le nom avait résonné en écho longtemps, bien longtemps après que Théo ait claqué la porte.
Les portières du camion s'ouvrent d'un coup brusque, arrachant un sursaut à Malefoy. Il bondit sur ses pieds sous le regard à moitié amusé, à moitié exaspéré d'une femme rousse d'apparence bourgeoise, de son carré lisse et soigné à son collier de perles fermées sur une chemise boutonnées jusqu'au col. Elle entre et referme les portes derrière elle. Dans l'obscurité, ils n'entendent plus que le bruit d'un sac qu'on farfouille, et enfin, une lampe torche à ventouse est accrochée au plafond du camion, jetant sur eux une lumière crue. En observant Hermione et Krum, Drago réalise dans quel état lamentable ils se trouvent tous les trois. La femme n'a pas l'air de s'en formaliser, elle enfile des gants en latex, intime à Hermione de s'écarter d'un geste de la main.
« Il est conscient ? Il répond ? Avec cohérence ? »
« Oui. »
« Krum, tu m'entends ? »
Un grognement fait office de seule réponse. Sans délicatesse, elle lui ouvre les paupières, observe ses pupilles, avant de se pencher sur la plaie qui barre son estomac. Elle inspecte pendant plusieurs minutes, tâte certains endroits, en effleure d'autres.
« T'as perdu beaucoup de sang, mais aucun organe vital n'a été touché. T'es un sacré petit veinard, toi. Je te préviens, il va falloir refermer la plaie, ça va faire mal. »
Les mâchoires de Krum se contractent. La femme sort un tissu et un liquide qui a l'odeur d'alcool. Drago détourne les yeux lorsqu'elle commence à nettoyer la plaie, les grognements de Viktor lui suffisent à imaginer la déplaisance de la situation. Il ne regarde pas non plus lorsque leur docteure de fortune annonce qu'elle va recoudre, et il essaye de toutes ses forces d'ignorer les grondements de Viktor qui surpassent à peine le bruit de sa peau humide et déchirée malmenée par l'aiguille. Hermione, elle, ne quitte par Krum des yeux. Il voit ses pupilles bouger, suivre ce qu'il imagine être les mouvements de main de la soigneuse. Un bruit de bouteille qu'on débouche, et l'ombre de la femme s'étend un instant dans tout le camion alors qu'elle se penche sur Viktor.
« Bois ça. Ça va te mettre KO quelques heures, le temps que ton cœur retrouve un rythme décent. Si ça peut te rassurer, c'est pas pire que ta vodka frelatée. »
« Pour... la millième fois... je suis bulgare... pas russe », murmure Viktor entre deux gorgées.
Quelques secondes plus tard, un silence inconfortable leur indique que Krum a sombré dans le sommeil. La femme se tourne vers Hermione et lui, les regarde tour à tour de haut en bas, avant de s'adresser à Malefoy.
« État de choc », commence-t-elle en pointant Hermione. « Et j'imagine, que ça à voir avec ça », dit-elle en indiquant Viktor, inerte au sol, « … et ça », poursuit-elle en désignant la petite boule de fourrure étendue au fond du camion.
Comme aucun des deux ne lui répond, elle hausse les épaules, sort de sa mallette une boîte de comprimés qu'elle fait rouler jusqu'à Drago.
« Somnifères. Pas plus de deux d'un coup. Sauf si vous voulez en finir. Six devraient vous assurer de ne pas vous réveiller, dans ce cas. »
Drago la dévisage avec, il l'espère, suffisamment d'indignation pour qu'elle ait l'amabilité de disparaître. Au contraire, elle soutient son regard, le scrute, l'analyse, désigne du doigt l'épaule de Drago.
« Blessure au couteau. Rien de fatal, même pas besoin de points, ça ferait augmenter la facture – mais vaut mieux désinfecter. »
Elle sort de sa trousse quelques bandes de gaze en pochettes stérilisées, un rouleau de scotch, du coton et une solution désinfectante avant de tendre le tout à Hermione.
« Tu lui feras toi-même, ça retardera peut-être un peu ta dépression nerveuse. »
Elle se relève s'approche des portières du camion, s'arrête. Sort de son sac trois chemises ternes conservées sous films plastiques. Ça a tout l'air d'être des chemises venue d'un équipement militaire. Merveilleux. Comme s'ils avaient besoin, en plus des Traceurs, de se mettre l'armée à dos. La soigneuse les jette au sol les unes après les autres.
« Krum se réveillera d'ici deux heures maximum. Je vous conseille de vous changer, et de trouver une autre planque dès que possible. Les Italiens ne sont pas vraiment connus pour leur patience, défaut en général aggravé par une entrée par effraction dans leur camion. »
Cette fois, elle ouvre les portières. Dehors, la nuit commence à tomber. Elle les regarde une dernière fois et quelque chose dans son regard – une insistance, une seconde de trop fixée sur lui – alarme Drago.
« J'attends le paiement de Krum sous cinq jours. Faites-lui passer le message. »
Les portes se claquent dans son dos et l'obscurité les avale tous les trois. Il se passe de longues minutes avant qu'un d'entre eux ne se décide à faire le moindre geste. C'est finalement le flash du portable, et la silhouette en ombre chinoise d'Hermione, derrière le portable, qui met fin à cette paralysie générale.
« Montre ton bras. »
Il fait glisser sa chemise, dévoile une plaie noircie par la poussière et la terre. Le visage empreint de sérieux, elle imbibe un coton de désinfectant et tamponne le bras de Drago avant d'appliquer la gaze. C'est extrêmement douloureux, mais il ravale du mieux qu'il peut ses gémissements. Le flash s'éteint et il croit percevoir, entre les lourds replis de silence, des sanglots étouffés. Du bout des doigts, il cherche la main d'Hermione. Elle sursaute à ce contact, retire brusquement sa main. Et puis, prudemment, sa main glisse, revient vers celle de Drago, entremêle ses doigts aux siens. La sensation de sa peau brûlante contre la sienne le rassure, l'apaise. Du pouce, il caresse brièvement le dos de sa main avant de défaire son étreinte.
« Hermione, il faut qu'on se prépare. Il va falloir repartir. »
Elle ne répond pas mais il l'entend se relever. Le bruit de papier froissé lui indique qu'elle a récupéré une des blouses. Il en fait autant, récupère à tâtons le sachet plastique, le déchire. Du bout des doigts, il effleure le tissu rêche de la chemise militaire avant de l'enfiler. Il la boutonne lentement, en évitant de solliciter son bras droit. La douleur est mise en sourdine par l'angoisse mais il sait qu'au moment où la peur tirera sa révérence, le raz-de-marée de souffrance qui suivra ne manquera pas de l'envoyer au carreau. Au milieu de l'obscurité, la voix d'Hermione s'élève, froide, presque robotique :
« Tu devrais dormir. Le temps que Krum se remette. T'as besoin de te reposer. Je monte la garde. »
Il réprime un ricanement. Dormir. Dormir, à l'arrière d'un camion imprégné par l'odeur du sang et de l'alcool désinfectant, avec les sirènes de police qui hurlent en fond sonore et les fantômes qu'il sent tambouriner derrière ses paupières. Dormir. Passer d'un cauchemar à un autre. Il se recroqueville en position fœtale, ferme les yeux. Essaye de concentrer son esprit sur quelque chose de précis, écarter tout le reste. C'est le visage glacé de Druella qui s'imprime dans l'obscurité. Il se souvient nettement l'avoir entendue dire, un jour : Famille maudite, les Black. Il se souvient de sa cigarette longue, blanche, qui défigurait lentement le visage d'Andromeda, sur la tapisserie familiale. Et des yeux noirs d'Andromeda, chargés d'éclairs, qui ont foudroyé Drago avant d'être emportés par les flammes. Prie pour que tes gènes Malefoy te sauve, Drago. La main de Druella s'était refermée sur son épaule. Ses ongles ronges avait laissé des marques sur sa peau. Prie pour ne pas finir en cendres.
x
Il se réveille en sursaut. La voix d'Hermione lui parvient dans un murmure, chut, c'est moi. Il faut qu'on parte. Krum s'est réveillé. Elle ouvre la double-porte du trafic. À l'extérieur, les lampadaires baignent la rue d'une lueur jaune qui chatoie sur les pavés humides. Krum fait deux pas hésitants, vacille, Hermione se précipite pour le soutenir. Drago cligne des yeux, il n'en revient pas de s'être endormi. Ses muscles sont engourdis, sa nuque, raide. Il fait lentement tourner son bras gauche, puis le droit en réprimant un grognement de douleur. Ses yeux scannent Hermione et Krum. Les traces de sangs séché, sur leur visage, leur blouse grise, les cheveux emmêlés d'Hermione, et le ballot de linge auréolé de pourpre qu'elle tient dans son bras gauche et qu'il devine contenir Pattenrond. Ils ont l'air d'échappés de l'asile, tous les trois, façon Vol au dessus d'un nid de coucous.
Ils récupèrent leurs affaires en silence et se mettent en route. Ce serait le moment parfait pour un discours de remotivation, qu'un des trois escalade une benne à ordures, et se dresse face à eux, les bras ouverts, pour leur rappeler que tous les héros traversent des passes difficiles mais qu'il faut s'accrocher et y croire, parce que la vraie force vient du cœur et que la lumière brille toujours au bout du chemin. Quelque chose dans ce goût-là. Potter aurait adoré ça, faire son petit speech très convenu devant une foule en émoi. Là, tout de suite, aucun d'eux n'a le cœur à décrocher le moindre mot, alors trouver la force de se la jouer optimiste des grands chemins, n'en parlons même pas.
Drago se laisse guider sans prêter attention au paysage. Hermione finit par s'arrêter devant un minuscule parc bordé d'une grille en fer forgé. Sur le portail, deux loups de métal montent la garde, leurs queues croisées. Parco dei Lupi. Drago croise le regard d'Hermione.
« On va enterrer Pattenrond ici. »
Il ne songe même pas à protester, ça fait bien longtemps qu'il n'en est plus à ce stade. Elle repère un mimosa en fleur, dépose son bagage de linge au sol et commence à creuser la terre à mains nues. Les larmes s'agglutinent entre les croûtes et les taches de sang qui maculent son visage. Parfois, elle lâche un hoquet de douleur qu'elle n'a pas réussi à ravaler. Krum s'agenouille et se joint à elle. Au bout de quelques minutes, Drago les rejoint sans un mot. Ils se retrouvent tous les trois, à genoux par terre, de la boue plein les ongles, à creuser en silence. La lumière glacée de la lune et celle, diffuse, des lampadaires, découpe leurs ombres et leurs visages, accentuant l'angle dur des pommettes d'Hermione, le rouge de ses yeux et les larmes emmêlées dans ses cils.
Elle finit par se relever, essuie ses mains sur son pantalon, laisse échapper un reniflement avant de déposer le corps de Pattenrond, dans son linceul de vêtements déchirés, au fond du trou. Sans rien dire, Drago arrache une branche du Mimosa, dépose un bouquet d'or dans le fond de la tombe.
« Pardon, Pattenrond », murmure Hermione en se mordant les lèvres pour se retenir de pleurer.
Ses dents s'enfoncent si fort dans sa peau que ses lèvres en deviennent blanches. Lentement, elle fait glisser son alliance le long de son annulaire, la tient une seconde en suspend au dessus du sol. Un rayon du lampadaire bute contre l'anneau, se disloque en reflets pâles. Et puis, elle lâche la bague qui dégringole au fond du trou et, en silence, ils s'affairent tous les trois à recouvrir le cercueil de tissu. Un long moment, ils se tiennent, tous les trois, devant la terre retournée qu'ils ont sertie de fleurs arrachées au parc. La main d'Hermione trouve celle de Drago, qui la presse doucement en retour. D'un même mouvement, ils quittent le parc et la petite tombe de fortune sous laquelle gît désormais Pattenrond.
x
Au pied de l'immense gare aux allures dures, Krum et Drago attendent Hermione sans parler. De temps à autres, Krum plaque une main sur sa plaie en grimaçant. À part ça, rien ne bouge. Tout semble sur pause. Hermione ressort de la gare, ses talons claquent sur le pavé.
« Le prochain train part dans vingt minutes. »
Elle tend son billet de train et la monnaie à Drago. Il range le tout dans la poche de son jean déchiré. La plus grande ambition de sa vie, dans l'immédiat, c'est une bonne douche.
« Viktor, t'es sûr que tu ne veux pas venir avec nous ? »
Krum hoche lentement la tête. Hermione baisse les yeux, les bras croisés. Dans la gare, un train siffle le départ.
« J'ai des choses à régler ici, Hermione. »
Elle se contente d'acquiescer, le regard toujours rivé au sol. Krum se rapproche d'elle et tout à coup, elle paraît si petite. Il a l'air mal à l'aise, emprunté, mais il finit par poser une main immense sur son épaule.
« J'ai une dette envers toi. Tu m'as sauvé la vie. Tu sais qu'à Durmstrang, on ne plaisante pas avec ce genre de choses. »
Elle lâche un petit rire étranglé. Drago se retient de lever les yeux au ciel. Il n'a pas envie d'assister à ces adieux dégoulinants de sentimentalisme. Il se détourne, concentre toute son attention sur l'enseigne d'un restaurant japonais, en face de la gare. YUMMY SUSHIS. Le I clignote, grésille, menace de s'éteindre. Trois secondes, avant de briller de tous ses feux. Clignote encore. Je suis désolée, je suis désolée de t'avoir mêlé à ça. Grésille. S'éteint. J'ai vu pire, ne t'inquiète pas. S'allume. Un serveur replie les chaises. On se reverra ? D'un coup de balai, il éclipse les quelques mégots égarés sur le trottoir. On se reverra, Hermione. Dans d'autres circonstances. Promis. Drago n'a pas envie d'en entendre plus, il traverse la route, salue en anglais le serveur qui lui répond d'un hello bancal. Cigarette ?, demande Drago en fouillant dans ses poches pour lui tendre la monnaie qu'il lui reste. Trois euros et vingt centimes. L'homme plisse les yeux. Drago mime une cigarette et un briquet. Le serveur l'observe des pieds à la tête, méfiant, avant d'extirper de sa poche un paquet de Camel. Il lui tend une cigarette, puis un briquet. Drago allume sa Camel, dépose les pièces dans le creux de la main du serveur et se décale de quelques mètres. De là, il observe Hermione et Krum en expirant des ronds de fumée. Ils parlent bas, très près l'un de l'autre. Hermione a calé ses boucles derrières ses oreilles et, dans la lumière crue de la gare, elle a l'air d'une petite sauvageonne. Il se demande où elle a rangé le revolver. Elle l'a peut-être abandonné dans une rue de Rome, ou alors, l'a calé dans la ceinture de son pantalon, bien caché sous les replis de sa chemise militaire.
Krum la prend dans ses bras. Drago traverse la rue en sens inverse, jette son mégot au sol, l'écrase d'un coup de talon.
« Allez. On y va. »
Hermione se détache de Krum. Il lui adresse un bref sourire, timide, avant de se tourner vers Drago. Ils se dévisagent un instant et Drago se demande ce qu'il y a derrière ce regard – animosité, méfiance, curiosité ? – et puis, Krum lui tend la main.
« Quittes ? »
Drago la serre.
« Quittes. »
Drago a payé ses dettes. C'est toujours ça. Une raison de moins de se regarder par dessus son épaule, de guetter constamment le rétroviseur. Parce qu'il a beau faire les yeux doux à Hermione, Drago n'est pas dupe. Pour des gens comme Viktor Krum, tout se monnaye. Même l'amitié.
Hermione adresse un dernier signe de la main à Viktor avant d'emboîter le pas à Drago. Ils montent dans le train en silence, s'installent à leur place dans l'obscurité du wagon. Ils s'endorment presque aussitôt l'un contre l'autre, sont réveillés par le contrôleur qui vérifie leur billet avant de disparaître sans un mot. Le train tressaute sur les rails. Le paysage défile à toute allure. Des champs détrempés de nuit, des villes tachetés de lampadaires, des maisons esseulées, perdues dans les collines, dont une silhouette se découpe une seconde en ombre chinoise, par la fenêtre, avant de disparaître.
Le wagon est désert, balayé parfois par l'éclairage d'une gare dans laquelle le train ne s'arrête pas. Hermione se tourne vers lui. Quelque chose s'est durci dans ses traits, a gommé l'air un brin naïf, complètement paumé, de ses débuts. Il la préfère comme ça. Il y'a, dans son regard, quelque chose de vif, de brut, une once de désespoir pur, une envie d'en découdre qui résonne en lui, touche dans le mille.
« On aurait dû laisser Pattenrond là-bas. J'aurais jamais dû insister pour l'emmener avec nous. »
Il n'y a personne mais elle chuchote quand même, et pour une raison absurde, il lui répond dans un murmure, lui aussi :
« Il serait mort dans une station-service, Hermione. Tu as bien fait d'insister. »
« C'est ridicule, tu trouves ? Pleurer comme ça, pour un chat ? »
Il hésite un instant, avant de répondre :
« Non. Moi aussi, j'ai de la peine. »
Elle soupire. D'une main tremblante, elle rejette ses boucles en arrière, qui retombent presque aussitôt en pagaille tout autour de son visage. Elle serre les mâchoires pour se retenir de pleurer. Les larmes s'accrochent au bord de ses paupières, ourlent ses cils. L'équilibre semble précaire. Il suffirait d'une larme de plus pour que tout déborde, pour que les vannes cèdent à grands fracas.
« J'ai tellement mal au cœur, j'ai l'impression de suffoquer. Ça fait des mois que c'est comme ça. Je vis en apnée. L'impression que je vais en mourir et j'attends, j'attends mais ça n'arrive pas. »
« T'en mourras pas, Hermione. Ça fera toujours aussi mal et ça t'achèvera pas, crois-moi. Ce que tu peux faire de mieux, c'est changer ta peine en colère. C'est pas franchement une consolation, mais ça te donnera une raison de te lever le matin. »
Elle hoche la tête et dans le mouvement, les larmes débordent, abondent, contournent ses pommettes, pleuvent en pagaille sur ses clavicules. Le train dépasse une zone industrielle déserte qui jette dans le wagon la lumière blafarde de ses néons. Hermione s'allonge, pose sa tête sur les genoux de Drago, plaque ses paumes sur ses paupières en laissant échapper un long soupir tremblant. Il observe son visage sous les lueurs bleues de la nuit. Elle se frotte les yeux avant de serrer ses poings sur son ventre. Ils s'observent en silence un instant et il pense, il pense qu'il se souviendra longtemps de cette image. Le visage d'Hermione dans l'obscurité, à l'envers, ses yeux rouges, ses lèvres gonflées, ses boucles qui s'éparpillent. Son regard qui s'accroche au sien. Ça a un goût de dernière image avant la fin du monde.
« Je peux te poser une question. »
Il sourit en la dévisageant suspicieusement. Il sait bien où va mener cette discussion.
« Une seule, alors. »
Elle acquiesce sagement.
« Pourquoi tu t'es enfui ? »
Il soupire, à la fois amusé, à la fois exaspéré que, même dans une situation critique comme celle-là, elle ne perde jamais le nord.
« J'ai mis le feu aux bureaux de la Malefoy Corp. »
Elle écarquille les yeux, puis fronce les sourcils, puis fait quelque chose à mi-chemin entre les deux qui fait sourire Drago. Elle a la réflexion expressive, il pourrait lire tout son cheminement de pensées sur son visage.
« Non, c'est pas possible. Non. Vraiment pas. »
« Des phrases, Granger, utilise des phrases. »
« Tu veux dire que Jedusor envoie deux Traceurs à tes trousses jusqu'à l'autre bout de l'Europe pour... pour un incendie dans les bureaux d'un journal ? Ça n'a pas de sens. En plus, ton père doit avoir des assurances à la pelle. Il a dû être remboursé, couvert au double de ce qu'il a perdu. Non, tu mens. »
« Non. »
Elle s'est relevée, essaye de capter son regard alors qu'il a déjà tourné la tête pour s'intéresser au paysage. Il n'avait pas vraiment l'intention de rouvrir ce dossier, de rembobiner, rejouer la scène. Le Banquet de Printemps, le bureau de son père, Nott, la petite boîte en métal bleue, les allumettes, le bidon d'essence, le logo Malefoy Corp – grand œil sans paupière – qui prend feu. Non, il n'avait pas l'intention de repenser à tout ça.
« Tu ne me dis pas tout, alors. »
« Ah. Ça, peut-être. »
« Pourquoi t'as incendié la Malefoy Corp ? »
« On avait dit une question, Granger, une seule. On est bientôt à la fin de notre voyage à deux, ce serait dommage de te salir les mains maintenant. »
Elle se renfrogne mais ne proteste pas. Dans les hauts-parleurs, une voix annonce quelque chose en italien. Drago saisit au vol le mot Napoli. Il se lève alors que le train ralentit, laisse Hermione ouvrir la portière du wagon. Il fait bon, dehors. Le quai est animé d'une ambiance différente, il pourrait presque croire que les ennuis ont perdu sa trace à Rome, qu'ici, il est en sécurité. Presque.
Drago arrête Hermione alors qu'elle s'apprête à sortir de la gare.
« Attends. Il faut qu'on essaye de s'arranger un peu. Attache-toi les cheveux. »
Elle obtempère. Ce n'est pas franchement mieux. Tandis qu'il essaye tant bien que mal de recadrer les boucles qui s'échappent de son chignon, il surprend son premier sourire depuis longtemps.
« Quoi ? », demande-t-il en haussant un sourcil.
« Si on m'avait dit, un jour, que Drago Malefoy me recoifferait, je crois que ça m'aurait fait beaucoup rire. »
Il sourit en effaçant de la paume les traces de terre qui lui couvrent le visage. À son tour, elle réajuste la chemise de Drago, se met sur la pointe des pieds pour lui passer une main dans les cheveux avant de la laisser glisser jusqu'à sur son bras droit, il cille.
« Ça va, ta blessure ? »
« Ça pourrait être pire. »
Trois taxis leur filent sous le nez malgré leurs efforts de présentation. Le quatrième accepte de les prendre sans manquer de leur jeter un regard lourd de suspicion. Drago bredouille l'adresse dans le meilleur italien qu'il peut. Le chauffeur répète l'adresse, surpris, et Drago hoche la tête. Dans le rétroviseur, il le voit froncer les sourcils. Ils roulent dans un enchevêtrement de petites rues. Dans d'autres circonstances, Drago aurait, de toute façon, trouvé Naples très belle. Là, tout de suite, il est tellement soulagé d'y être parvenu, malgré tous les obstacles, qu'il pourrait pleurer de gratitude. Il aimerait sortir dehors, hurler combien il aime Naples, embrasser tous les passants, s'accrocher à un lampadaire en pleurant toutes les larmes de son corps. Naples. Enfin.
Le taxi s'arrête dans une impasse. Drago se tord le cou pour y voir un peu mieux, mais il ne discerne pas grand chose. Le conducteur pointe du doigt le bout de la rue. Il ne se souvenait pas que la maison de Zabini se situait dans une impasse. L'idée que ce soit un piège, une embuscade, lui traverse l'esprit. Puis s'y accroche. Fait son chemin, tenace. Il attrape la main d'Hermione qui semble, elle aussi, sur ses gardes, et descend de la voiture. Le taxi fait marche arrière, les aveuglant de ses phares, avant de disparaître. Au bout de l'impasse, un gigantesque portail leur masque la vue. Ça a des airs de hangar désaffecté. Il s'attendait à trouver une propriété d'architecte tout en baies vitrées, un modèle italien de la maison dans laquelle il avait passé la moitié de son adolescence. Peut-être que Blaise vit dans un squat mal famé, un vieux parking réhabilité en salle de shoot. Ou peut-être qu'il n'habite plus ici, depuis le temps, peut-être qu'il a déménagé en Calabre, dans un triplex avec vue sur la mer. Peut-être, aussi, que Drago s'est trompé d'adresse. Il l'a lu une bonne vingtaine de fois, avant de brûler le papier, le soir même. Chaque jour, avant de dormir, il la récitait pieusement, comme une prière. Mais peut-être que ce n'est pas assez pour imprimer une adresse dans un cerveau déjà saturé d'angoisses et de souvenirs encombrants. Peut-être, surtout, que les Mangemorts ont retrouvé Zabini et sa mère depuis des mois, les ont torturés avant de jeter leurs cadavres dans un fossé. Il y'a tant de possibilités. Tant d'éventualités effrayantes.
Il lève la main pour sonner mais Hermione le retient.
« Attends, Drago. Je suis fatiguée. Je suis vraiment épuisée. T'es sûr que c'est ça ? Tu es sûr qu'on est au bon endroit, qu'on risque rien ? Parce que... J'aurais pas la force, j'aurais pas la force de me battre. »
Il hausse les épaules. À ce stade-là, il ne peut plus faire grand chose. Naples, c'est un début ou une fin, il le sait depuis la première minute de son voyage. Et si c'est une fin, il tirera sa révérence à coups de dynamite.
« On va voir ça tout de suite. »
Il sonne et il sent la main d'Hermione s'accrocher un peu plus fort à la sienne.
Ciao.
Je ne sais pas si certains d'entre vous sont toujours dans le coin, si c'est le cas, merci de vous être accroché.e.s, vous avez un mérite fou !
Je sais que mon rythme de publication est... hum, disons... irrégulier, pour jouer de l'euphémisme. Et pour les six mois à venir, je ne pense pas que ça s'arrange parce que je croule sous le boulot. Voilà, je crois qu'il fallait quand même que je sois honnête là-dessus, je ne suis pas la personne la plus organisée/ponctuelle/rapide/efficace (ne rayez aucune mention, elles sont toutes utiles !). Cela dit, je finirai cette histoire, aucun doute là-dessus ! Donc je ne peux pas vous dire quand, mais elle aura bel et bien une fin.
Merci de votre patience hors du commun, merci pour les messages/les reviews que vous continuez de me laisser même si je réponds avec du retard. Vous êtes merveilleux. Je le pense vraiment, vraiment, vraiment.
Et merci à Guest et drou, as usual.
Love, love, love.
