Chapitre 24 :
Jet, Pesticide et Longue Flèche étaient assis autour d'une table du Dragon de Jasmin et Zuko leur servait du thé. Les trois anciens Combattants de la Liberté parlaient avec une complicité touchante. Une remarque de Pesticide fit s'écrouler de rire Jet sur la table. Lorsqu'il releva la tête, ses yeux étaient humides de larmes. Zuko le trouva craquant.
Et puis le jeune homme à la peau brune se redressa. Ses traits perdirent leur air espiègle pour devenir les traits d'un leadeur, sérieux et charismatique. Il salua ses amis et rejoignit Zuko.
Jet prit la théière de ses mains et l'entraîna à l'arrière du salon de thé, vers les cuisines, là où allait autrefois Iroh lorsqu'il préparait son thé.
Sauf que dans les cuisines, il n'y avait pas Iroh. A la place, une femme au visage allongé et aux grands yeux bruns luttait avec désespoir contre des hommes avec des uniformes de soldats du feu et des visages de Dai Li...
Lorsque Zuko reconnut dans le flot des réfugiés la femme qu'il avait sauvée et qui hantait ses rêves, il sentit ses joues s'enflammer et un profond malaise l'envahir. Il détourna la tête, faisant mine de ne pas avoir vu le signe timide de la main qu'elle venait de lui adresser.
Heureusement, les villageois qui occupaient la charrette un peu plus loin en aval lui fournirent une distraction en se lançant dans une dispute hargneuse avec un couple de réfugiés. La grogne, contagieuse, gagna les voisins qui ajoutèrent leurs cris à ceux du couple pour réclamer une place dans la charrette, avec des justifications allant d'une condition de femme enceinte jusqu'à une fatigue des yeux, en passant par une obscure histoire de priorité grillée au marché quelques jours auparavant.
« On devrait peut-être aller voir. »
Zuko croisa les bras sur la poitrine et oposa un silence buté à son petit ami.
« Ca ralentit tout le monde, et si ça continue on va se faire rattraper par les soldats du Feu, ajouta Jet en se grattant la tête, l'air embarrassé.
- Eh bien vas y tout seul, rétorqua Zuko. Tu n'as pas besoin de moi pour ce genre de négociations et plans de sauvetage. D'ailleurs je ne comprends même pas pourquoi tu prends la peine de m'en parler. »
Jet ouvrit la bouche pour répondre, et son brin de paille en profita pour se jeter sur le sol. Se ravisant finalement, le jeune homme offrit un sourire désolé à son amant avant de se frayer un chemin vers la charette dans la foule. Zuko regarda ses épaules musclées dessiner une trajectoire efficace dans cette marée humaine et s'efforça d'effacer l'admiration -quel être était capable de se faufiler aussi habilement dans une telle masse de corps?- pour préserver sa colère.
Il n'avait pas bien pris les dernières confessions de son petit ami. Apparemment, ce dernier avait fréquenté l'Avatar et sa bande pendant une bonne partie de son séjour à Ba Sing Se, alors qu'ils étaient heureux en couple, allant jusqu'à participer au plan d'invasion qui avait été projeté par les généraux de l'armée de terre. Il avait beau savoir qu'il avait été encore plus cachottier au début de leur relation, l'idée que Jet ait pu lui dissimuler ces informations après qu'ils aient officiellement décidé d'être honnêtes l'un vis à vis de l'autre l'énervait au plus haut point. Avait-il donc si peu confiance en lui ? Avait il cru qu'il le quitterait et retournerait chasser l'Avatar et son honneur s'il l'apprenait ?
Zuko vit que Jet lui faisait des signes enthousiastes, à quelques clampins de réfugiés plus loin. Évidemment, ce crétin avait réussi à débloquer la situation en trouvant de la place dans la charette pour quelques personnes supplémentaires et des mots apaisants pour les autres. Maintenant, il aidait le conducteur à avancer plus vite, et tous les réfugiés le couvaient d'un regard admiratif et respectueux. Il avait retrouvé son rôle de leadeur charismatique et rayonnait beaucoup trop pour le bien être de Zuko, qui était censé lui faire la gueule et non le trouver craquant.
Regardant autour de lui, le prince déchu remarqua que les gens s'écartaient de lui avec un mélange de respect et de peur, s'aventurant parfois à lui faire un signe de salutation timide avant de baisser les yeux. Il soupira. Si Jet attirait les gens comme un soleil qui protège et entoure de ses rayons bienfaisants, lui même intriguait mais effrayait, avec ses expressions fermées et son caractère ombrageux.
Et puis au milieu de ces visages craintifs apparut un visage baigné de reconnaissance. La femme de ses rêves essayait de le rejoindre, mais sans l'habilité féline de Jet, elle était malmenée par la foule, pressée et rejetée par des corps anonymes, comme emportée par une vague humaine qui l'aurait dépossédée de son corps.
Cette image glaça Zuko et il plongea une main vers elle sans réfléchir. La jeune femme s'agrippa à ses doigts comme à une ancre, et il parvint à la ramener près de lui grâce à quelques regards menaçants distribués autour de lui. Au vu de l'espace prudent que les villageois réfugiés laissaient entre eux et lui, ici elle ne risquait plus d'être bousculée.
« Merci, merci infiniment » bredouilla la villageoise.
Zuko détourna la tête, gêné par l'émotion intense qu'il lisait dans son visage.
« Je voulais vous remercier pour l'autre jour, au village. »
Zuko grommela en espérant que sa rudesse mettrait fin aux remerciements beaucoup trop sincères de la jeune femme. Mais sans s'en formaliser, elle continua d'une voix vibrante :
« J'étais vraiment désespérée, je croyais que tout était perdu, que cet homme allait faire de moi sa chose… Et merci encore de m'avoir sauvée de la foule, et d'avoir sauvé les autres du village. Vous êtes un homme bon. »
Zuko trébucha sur son pied. Il était tellement occupé à fuir le regard humide de la femme qu'il ne regardait plus où il allait.
La villageoise le rattrapa avant qu'il ne tombe, épargnant ce qui lui restait de dignité après cette maladresse pathétique. Un frisson désagréable traversa néanmoins son corps lorsque sa main entra en contact avec lui, et Zuko se dépêcha de récupérer son bras.
Les minutes suivantes comptèrent parmi les plus longues de la vie du banni. Ils avançaient côte à côte, en parlant, ou plutôt elle le recouvrait d'un flot de remerciements et de questions sur sa vie et lui ne répondait que par grognements, espérant la faire fuir.
Au bout de près d'une heure de supplice, la jeune femme cessa son monologue et dit d'une voix basse :
« Bon, je vois que tu n'as pas envie que je reste… Je vais donc te laisser. Encore merci pour tout, et aies une bonne vie, comme tu le mérites. »
Zuko daigna enfin rencontrer son regard et s'efforça de lui adresser un sourire.
« Je te souhaite la même chose » souffla-t-il.
Un instant, il crut que cette rencontre gênante avait trouvé une fin plaisante. Et puis la villageoise l'embrassa…
Lorsque ces lèvres étrangères se posèrent sur les siennes, toute pensée, toute émotion déserta Zuko. La jeune femme l'embrassa d'abord avec timidité puis, prenant de l'assurance, elle posa des mains pleines d'espoir sur son dos.
Pendant tout ce temps, Zuko restait glacé. C'était comme s'il assistait à la scène depuis l'extérieur, comme si ce n'était pas lui que cette femme enlaçait. Tout ce qu'il sentait, c'était une impression de froid dans sa gorge et sur son dos. Un froid qui se répandait peu à peu à tout son corps et accentuait encore sa paralysie.
Cela dura deux bonnes minutes, ou peut-être dix : il avait perdu toute notion du temps. Et puis la voix de Jet s'interposa entre eux deux, gonflée par l'irritation :
« Je peux savoir ce que vous faîtes ? »
La bouche disparut, mais les mains restèrent sur son dos et Zuko resta prisonnier du froid. Il rencontra le regard brillant de colère de Jet, et il lui sembla qu'il voyait les yeux chocolat à travers un nuage de brume opaque.
L'expression du jeune homme de la Terre se modifia soudain, la colère s'effaçant derrière la peur. D'un geste sec, Jet mit fin à la pression glaciale sur son dos. Puis, ignorant les exclamations de la fille, l'ancien chef des Combattants de la Liberté agrippa son bras et la renvoya sans ménagement vers la foule. Comme elle faisait mine de revenir, il dégaina ses crochets et lui dit entre ses dents serrées :
« Si je te revois près de lui, je te tue. Compris ? »
La villageoise roula des yeux paniqués, glissa un regard vers son sauveur toujours immobile puis hocha la tête, l'air désolé, avant de disparaître dans la foule…
Lorsque Zuko sortit de sa torpeur, il était blotti dans les bras de Jet, sur un chevautruche qui courait vers les montagnes. Le ciel était noir et ils étaient seuls.
Par bribes, il se souvint que des réfugiés leur avaient donné cette monture pour remercier Jet. Ils avaient quitté le groupe et chevauchaient depuis plusieurs heures, dans le silence et le froid.
D'un bras Jet dirigeait le chevautruche, et de l'autre il serrait Zuko, avec force et désespoir.
Le prince regarda la silhouette sombre des montagnes et se demanda quand les démons de son passé cesseraient de le poursuivre...
