Partie IV : The Sword in the stone

(Merlin l'Enchanteur ou La légende du Roi Arthur)

"Celui qui ne tente rien, n'a rien"


Chapitre 2

L'inconnu nous effraie, l'imprévu nous terrorise

Et cette chose mystérieuse nous inquiète

Compagnons, à vos armes !

Sauvez vos enfants, vos femmes

Et brandissez vos oriflammes

(La Belle et la Bête)


Il y eut un moment – Axel n'aurait su dire exactement quand – où les sourires cédèrent place à la peur. Où l'on cessa de le regarder dans les yeux, de lui demander des services, où il surprit plus d'une fois quelqu'un à faire demi-tour en l'apercevant sur son chemin.

Il y eut un moment, où Axel devint un paria dans sa propre ville, quelqu'un à éviter absolument. Si ces idiots n'avaient pas été aussi terrorisés – et c'était ridicule, cela faisait maintenant des années qu'Axel vivait là – ils lui auraient probablement jeté des pierres pour le chasser comme un animal.

Axel vivait dans la hantise de voir la même peur obscurcir les yeux de Roxas. Les dieux devaient être avec lui, parce que cela n'arriva pas au contraire, on aurait dit que plus les habitants du Bourg devenaient paranos et hostiles, et plus Roxas mettait un point d'honneur à montrer à Axel que rien n'avait changé, à quel point il comptait pour lui.

Cela passait par plein de petites choses, ridicules sans aucun doute, mais qui dans le contexte réchauffaient le cœur malmené d'Axel. C'était un sourire ici, une main sur sa nuque là, un bras jeté nonchalamment par-dessus ses épaules ou encore un regard féroce vers un quidam qui avait eu le malheur de paraître déplaisant aux yeux de son ami.

C'était une preuve, une promesse : Axel n'était pas seul.

§§§§

Roxas n'était pas spécialement optimiste dans l'âme. Il n'était pas franchement rêveur non plus. Les histoires invraisemblables d'Anthéaume ne l'intéressaient pas et il roulait des yeux chaque fois qu'il constatait combien de crétins cette ordure embobinait, emportant au passage les maigres richesses de ses protégés.

Axel était son bouc émissaire préféré. Oh, il ne disait jamais de nom à haute voix (pas encore, soufflait une voix glaçante dans un coin de sa tête) mais les grands discours partaient très souvent sur les sorciers, ces vermines adorateurs de démons qui forniquaient avec la mort.

En plus d'être terre à terre, personne n'avait jamais reproché à Roxas d'être stupide. Il savait que la situation actuelle ne pouvait pas durer très longtemps. Et il craignait que la chute de cette histoire soit douloureuse pour son ami.

S'étant fait une raison sur ce fait indubitable et probablement imminent, Roxas s'était promis de faire tout ce qu'il pouvait pour protéger Axel. L'ardeur de sa volonté aurait sans doute dû l'effrayer mais cela ne l'étonnait plus.

Il y avait bien longtemps que Roxas résigné : il était incapable de demi-mesure quand il s'agissait d'Axel : tout ce qui le concernait était toujours, à l'image de son ami, beaucoup trop intense.

Mais après des mois et des mois, il avait appris à vivre avec : ce qu'il ressentait pour Axel était inaltérable.

(jamais il ne se demanda si la force de ses sentiments pour un garçon qui n'était pas son frère n'était pas un peu bizarre. pour roxas, c'était juste évident.)

Il ne savait toujours pas pourquoi tant de gens s'entêtaient à se rendre à la messe avec une telle assiduité. Ils s'entassaient dans une remise, derrière la scierie, où on empilait le bois pour l'hiver. Quelqu'un avait accroché aux murs une grande croix, vulgairement taillée dans un beau morceau de chêne. Anthéaume se juchait alors sur une estrade de fortune et haranguait, pendant deux bonnes heures. Il parlait en agitant les mains, sa voix basse captivant l'auditoire, qui l'écoutait comme s'il détenait les clés de l'univers. Quelque part cela faisait peur à Roxas, qui s'ennuyait comme un rat mort durant ces assemblées.

-C'est comme s'il les ensorcelait.

Axel haussa les épaules. Il n'était jamais surpris quand Roxas lui racontait ce qu'il s'y passait.

-Mais réagis !

-Que veux-tu que je te dise ?

-On ne peut pas... on ne peut pas laisser ce type monter tout le monde contre toi ! C'est ce qu'il est en train de faire. Si tu crois que je n'ai pas vu les regards de travers qu'on te lance maintenant. Genre, du jour au lendemain, c'est comme si –

-Roxas, mon propre père s'est mis à me regarder comme un pestiféré. Il n'y a pas grand chose que l'on puisse faire pour changer ce qui est en train de se passer. A part s'en aller peut-être. Tu sais ce qu'il leur dit ? Il leur dit qu'ils ont des âmes, il leur dit que Dieu les aime et qu'il leur offrira un monde meilleur, où ils n'auront plus jamais froid, où ils seront baignés d'amour, où il n'y aura plus aucun petit seigneur avide qui les dépouillera jusqu'à ce qu'ils crèvent de faim. Il leur fait bouffer de l'espoir. Y a rien à faire contre l'espoir, ça change les hommes.

Axel soupira en voyant le visage de son ami se décomposer. Il avait envie de le toucher pour le réconforter. Il n'était pas sûr de se souvenir de la manière dont on procédait, mais ça ne pouvait pas être si compliqué.

-Tu as sauvé la famille du meunier, et maintenant ils te regardent comme si tu étais moins qu'un rat, continua Roxas, inconscient du trouble de son ami.

Une brève inspiration et Axel posa sa main sur l'épaule de Roxas, doucement, tout doucement, c'était à peine si Roxas la sentait. Ils se regardèrent tous les deux, interdits. Ils se touchaient rarement ; sauf quand ils faisaient semblant de se bagarrer, mais là c'était différent. Quelque chose se bloqua dans la gorge d'Axel, il n'aurait pas dû bouger, il savait qu'il n'aurait pas dû, mais Roxas avait l'air tellement triste pour lui. Le moment passa et tous deux gênés, n'osaient se regarder, se demandant ce qu'il venait juste de se passer.

-Tu peux pas retourner chez ton père sachant qu'il sera là La marotte de ce pisse-froid, ces jours-ci, c'est que les sorciers vont en enfer, et qu'il faut les faire brûler pour être sûr qu'ils y retournent. Pour purifier leurs âmes, tu vois.

Mais Axel retourna chez son père ce soir-là.

§§§§

Depuis que Axel avait avoué son secret à Roxas, celui-ci n'aimait rien tant que de regarder son meilleur ami faire des prodiges avec sa magie. Le feu qu'il conjurait sans malice pouvait prendre n'importe quelle couleur, n'importe quelle forme, et quand Roxas osait avancer la main pour toucher la créature enflammée qui dansaient entre les doigts d'Axel, ce n'était jamais chaud.

-Tu es fou, rigolait Axel.

-Peut-être que c'est pas du vrai feu, répondait Roxas, fasciné.

Puis il l'exhortait à créer des griffons, des dragons, des harpies, des chevaux, tout ce qui lui passait par la tête. Un jour, Axel créa un petit lapin, couleur fauve, qui bondissait partout en laissant derrière lui des monceaux d'herbe cramée.

-Idiot, tu vas foutre le feu à la forêt.

-Ahaha ! Tu vois que c'est du vrai feu.

Roxas leva les yeux au ciel.

§§§§§

Ça ne pouvait pas durer éternellement bien évidemment.

Toutefois, le changement n'arriva pas dans un grand chambardement sur la place publique. Non, c'était plus insidieux, plus douloureux. Il venait de l'intérieur. Les petites choses qui faisaient le bonheur du quotidien avaient tout simplement disparu. Les sourires du père d'Axel, la tape sur son épaule quand Axel faisait un truc bien, la fierté dans le regard de son frère – tout disparu, aspiré par les mots empoisonnés d'Anthéaume.

§§§§§

Le père d'Axel était de forte méchante humeur. C'était un état persistant qui ne semblait pas avoir de fin. Il avait toujours quelque chose à reprocher à Axel, et ses yeux foudroyaient du regard Roxas dès qu'il avait le malheur de se retrouver dans la même pièce que lui, comme s'il se demandait pourquoi Roxas traînait chez eux plutôt que d'aider ses parents à la maison.

-On a perdu beaucoup d'argent, souffla Axel un soir où il s'était échappé.

Son père s'était rendu à la messe de minuit. Il ne semblait plus lâcher Anthéaume d'une semelle.

-Il dit que c'est à cause de moi.

-A cause de toi ?

-Les gens préfèrent son concurrent, parce que tu vois... les rumeurs.

-Non, je vois pas, grogna Roxas, délibérément obtus.

-Ils me trouvent bizarre. Ils savent qu'il y a quelque chose qui cloche chez moi, et ils commencent à parler.

-Bordel, ils ont déjà oublié que tu as sauvé toute une famille il y a trois mois ?

-Il faut croire. Ils ont peur de moi, je crois.

-Les gens préfèrent son concurrent, parce que tu vois... les rumeurs.

-Non, je vois pas, grogna Roxas, délibérément obtus.

Roxas essaya d'ignorer la peur qui comprimait son cœur, en repensant aux paroles d'Anthéaume qu'avalaient avec joie la moitié du village, dont le Papa d'Axel. En vain.

Le jeune garçon avait un terrible pressentiment qui ressemblait presque à du déjà-vu.


A quoi mesure-t-on l'escalade de la haine ?

A quoi mesure-t-on la montée de la peur ?

Quand donc, les regards se transforment en terreur, et la haine en dégoût ?

Quand donc, laisse-t-on tomber les murmures et les mots en l'air pour passer à l'acte ?

La nuit, Roxas avait parfois envie de hurler, crier, prier, pleurer. Il ne comprenait pourquoi tous ces gens, tout d'un coup, avaient décidé que son meilleur ami, celui avec qui il avait grandi, était l'homme à abattre. Ils avaient décidé qu'Axel était responsable de tous les maux : la récolte qui se gâte, l'impôt alourdi, la pluie qui tombe. Ils avaient décidé que la magie d'Axel était une abomination et que pour payer son crime, celui d'être né, Axel devait mourir.

Et le propre père d'Axel abritait celui qui menait la foule, celui qui voulait voir Axel au bout d'une corde. Ou pire sur un bûcher. C'est un païen qui adore les démons. Ceux qui nous asservissent et nous tue depuis des siècles. C'est un sorcier, l'engeance de Satan. Qui sait quel pacte diabolique il a passé avec Lucifer ? Vos enfants ne seront à l'abri que lorsque sa magie sera éteinte.

§§§§

Comme toutes les tragédies, celle-ci frappa sans prévenir.

Un petit garçon – celui de la famille Ebène – mourut, une nuit, emporté par une mystérieuse maladie. Au petit matin, la mère, trouvant le petit corps, se donna la mort, consumée de désespoir. Roxas ne sut jamais exactement comment le père Ebène en aait déduit que Axel était à blâmer dans cette triste affaire mais il surgit chez Roxas, les yeux furibonds, écumant littéralement de rage, vociférant un laid gargouillis de mots incompréhensibles.

-TU LES AS TUES FILS DE CHIENNE –

Roxas n'oublierait jamais –

-JE VAIS TE MASSACRER. J'AI TOUJOURS DIT QUE VOTRE PRESENCE ICI…

– cet étranger faisant irruption comme s'il était maître des lieux, menaçant comme un chien enragé, accablé de douleur, avide de sang, n'importe lequel, pour venger celui qu'il avait perdu.

-… SOUILLON QUI T'A DONNE LE JOUR AURAIT DU TE TUER A LA NAISSANCE !

Il n'avait probablement même pas vu Roxas. Roxas était habitué généralement, Axel éclipsait sa présence. Son rire, sa chaleur, tout en lui captait l'attention, et Roxas plus clair, plus effacé passait inaperçu.

Roxas n'oublierait jamais –

Roxas n'oublierait jamais cet homme se jeter sur son meilleur ami, prêt à le tuer pour les sornettes que ce maudit moine enfonçait dans la tête des gens.

Les récoltes moins bonnes cette année ? Dieu veut probablement faire passer un message.

Un loup a massacré une partie du troupeau d'un notable ? Dieu a parlé – Sa Parole est sans équivoque, tant que les Impurs fouleront la terre, ces malheurs perdureront.

Un nourrisson est mort. C'est le sorcier qui lui a jeté un mauvais sort, sans aucun doute.

Ces boniments auraient fait rigoler tout le bourg il y a encore quelques années. Mais la peur est venue depuis et Anthéaume lui a donné forme, l'a insufflée et propagée. Il a fait de la peur sa chienne et s'est mis dans la poche la moitié de la ville. Et Roxas pouvait voir en cet homme fou ce qui les attendait.

Un éclat d'acier – il avait un couteau.

Un battement de paupière et l'homme se jeta sur Axel en criant des insanités.

Axel était paralysé, incapable d'ouvrir la bouche, incapable de se défendre, trop médusé pour comprendre ce qu'il se passait, pourquoi cet homme qui lui souriait dans la rue seulement quelques mois, quelques années plus tôt, s'était soudain transformé en fou furieux désireux de le massacrer.

Roxas n'oublierait jamais.

Tout cela prit une poignée de secondes. Des instants si courts que ce ne fut qu'un simple instinct qui guida Roxas. Un instinct qui venait du plus profond de ses tripes, un instinct terrible et protecteur. Roxas bougea. Il flanqua un coup de pied dans le dos du type qui, surpris, trébucha. Il se retourna vers Roxas, le découvrant pour la première fois. La lame de son couteau sembla briller un instant. Bien que terrifié, Roxas ne se démonta pas pour autant. Une sorte de grand calme l'envahit et il sut avec exactitude ce qu'il devait faire. Quels gestes désarmeraient son adversaire, quels gestes lui sauveraient la vie. Comme s'il avait toujours su comment se défendre alors qu'il n'avait jamais tenu une épée (pas même en bois) dans sa courte vie. Sa main bloqua le bras de M. Ebène, et il le plia violemment, lui déboîtant l'épaule au passage tandis que son pied fauchait ses jambes. L'homme tomba lourdement à terre, où il resta hébété sans comprendre comment ce petit gringalet l'avait envoyé là. Roxas lui flanqua un coup de pied dans le nez. Ebène s'écroula, sonné. Roxas en profita pour se précipiter vers Axel.

-Axel, ça va ?

Il ne semblait pas blessé. Il regardait Roxas comme s'il ne l'avait jamais vu avant. Roxas ne pouvait pas lui en vouloir, lui non plus ne se serait jamais cru capable de désarmer quelqu'un aussi rapidement.

-Axel ?

Axel se redressa. Il transpirait, de grosse gouttes coulaient de son front, sur son cou, mouillant sa grossière chemise de lin. Il tremblait de peur, sans aucun doute.

-Ca va, dit-il, la voix rauque.

Il saisit la main que Roxas lui tendit, la serra de toutes ses forces mais il ne semblait pas prêt à se lever. Roxas, patient, le laissa reprendre ses esprits. Puis Axel écarquilla les yeux. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais avant qu'il n'ait pu articuler un mot, il avait ouvert la main gauche, doigts écartés. Une longe gerbe de flammes s'en échappa, traversa Roxas sans lui faire le moindre mal et fila derrière lui. Il y eut un cri terrible et une affreuse odeur de cramé, une odeur immonde de viande brûlée.

(Roxas n'oublierait jamais).

Le cœur au bord des lèvres, Roxas se retourna lentement. Le corps de Monsieur Ebène chuta mollement sur le sol. Le couteau fit un petit « cling » en tombant de la main du macchabée. Le visage d'Ebène était tordu d'un terrible rictus de douleur, et sa peau avait pris une couleur de fumée de grosses cloques étaient apparues sur son visage, le déformant complètement.

Les deux garçons se regardèrent en silence. Puis le mort.

Leurs cœurs battaient à l'unisson, à toute vitesse. La frayeur et l'horreur les tétanisaient de nouveau. Ils soufflèrent lentement, tandis que la réalité s'imposait à eux.

-Roxas ? appela une voix du dehors.

Maman rentrait du marché. Elle ne pouvait pas rentrer avec le corps d'Ebène par terre, cramé, et Axel, immobile et silencieux. . Elle ne pouvait pas.

Roxas n'essaya même pas de bouger le corps. Il était réaliste. Il serait trop lourd et ils n'avaient pas assez de temps pour le déplacer, le cacher, faire comme s'il ne s'était jamais rien passé. Non, l'occasion était passée, impossible, personne ne croirait jamais qu'Axel n'avait fait que se défendre (défendre Roxas), que cela n'avait été qu'instinct et réflexes.

-Axel, répéta Roxas, doucement, serrant la main de son ami, toujours dans la sienne. « Viens, il faut partir.

Roxas le força à se lever et le poussa vers la porte arrière de la maison. Ils la refermaient quand ils entendirent le hurlement de la mère de Roxas qui découvrait le corps. Roxas ferma les yeux. Il savait qu'il venait de faire un choix et que c'était la dernière fois qu'il entendait la voix de sa mère. Personne ne les croirait – personne ne voudrait – et Roxas n'était pas disposé à abandonner son meilleur ami au triste sort qui l'attendait. Il n'en avait ni l'envie ni la force.

Le hurlement alerterait vite tout le monde. On ferait une battue pour les chercher. Il fallait partir, vite, vite, vite. Mais la notion de rapidité semblait temporairement pour le moment perdue pour Axel.

(Il ne savait plus rien, semblait-il). Leur fuite reposait sur la vivacité de Roxas. Mais ce n'était pas grave quelque chose semblait s'être réveillé en lui. Un trait de caractère qu'il n'avait jamais soupçonné jusqu'à présent. Malgré tout ce qui était arrivé, il était d'un calme effroyable.

Il les sauverait.

(Cependant, Roxas n'oublierait jamais).


à suivre...